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Titre: Napolon
Auteur: Bainville, Jacques (1879-1936)
Date de la premire publication: 1931
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: A. Fayard, 1931
   [premire dition]
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   5 mars 2011
Date de la dernire mise  jour:
   5 mars 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 739

Ce livre lectronique a t cr par:
   Mireille Harmelin, Rnald Lvesque, wagner
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
    http://www.pgdpcanada.net
    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






NAPOLON




DU MME AUTEUR
(CHEZ LE MME DITEUR)

Histoire de France.
Histoire de deux peuples.
Histoire de trois gnrations.
Les consquences politiques de la paix.
La Guerre et l'Italie.
L'Allemagne romantique et raliste.




JACQUES BAINVILLE

-----------------

NAPOLON

-----------------




PARIS
ARTHME FAYARD ET Cie, DITEURS
18-20, rue du Saint-Gothard, 18-20.




        _Il a t tir de cet ouvrage_

        Trente-cinq exemplaires
        sur papier du Japon de la manufacture impriale
        numrots de 1  35
        et cinq hors commerce numrots de I  V.

        Cent soixante-quinze exemplaires
        sur papier de Hollande van Gelder Zonen
        numrots de 36  210,
        et cinq hors commerce numrots de VI  X.

        Quatre cents exemplaires
        sur papier vlin pur fil des Papeteries Lafuma
        numrots de 211  610,
        et cinq hors commerce numrots de XI  XV.

        _Il a t tir, en outre, exceptionnellement_
        cinquante exemplaires
        sur vlin pur fil Vincent Montgolfier,
        rservs  la Socit de Bibliophiles Les Amis des Beaux Livres
        et numrots A. B. L. 1  A. B. L. 50.

        L'dition originale a t imprime sur papier alfa classique
        des Papeteries Navarre.


        _Copyright by A. Fayard et Cie_ 1931.
        Tous droits de reproduction, traduction
        et adaptation rservs pour
        tous pays, y compris la Russie.




_AVANT-PROPOS_


_Sur Napolon, sur ce qui le touche de prs ou de loin, sur les
vnements auxquels son nom est ml, on a crit tant de livres, tant
d'essais, d'tudes, sans compter les mmoires, que le zl bibliographe
Kircheisen avait runi prs de deux cent mille fiches. Et ce n'est pas
fini. Des archives s'ouvrent et s'ouvriront encore. Les mmoires de la
reine Hortense, ceux de Caulaincourt ont t publis rcemment. D'autres
tmoins en ont laiss qui seront imprims  leur tour. Enfin les travaux
historiques ne se sont pas ralentis. Une bibliothque napolonienne un
peu complte devrait comprendre environ dix mille volumes. Pour n'avoir
que l'essentiel, il en faut au moins cinq cents._

_On ne peut s'tonner qu'une vie qui sort  ce point de l'ordre commun
reste l'objet d'un intrt aussi intense. D'ensemble ou dans les
dtails, longtemps on racontera l'histoire merveilleuse de Napolon
Bonaparte. A gale distance de tout parti-pris, nous avons essay
d'crire son histoire naturelle._

_Il avait coutume de dire: Pourquoi et comment sont des questions si
utiles qu'on ne saurait trop se les faire. Nous nous les sommes faites
sur lui-mme. Et nous avons tent, en composant une biographie continue,
en laissant toujours le personnage sous les yeux du lecteur, d'apporter
des rponses aux pourquoi et aux comment qui viennent  l'esprit de
tous ceux gui ont le got et la curiosit de se rendre compte des
choses. Napolon disait encore de Tacite, en qui il voyait seulement le
plus grand coloriste de l'antiquit: Il ne fait pas connatre les
motifs qui ont pouss les hommes  faire les actions. Nous voudrions
comprendre et expliquer la carrire de Napolon Bonaparte, en tablir
l'enchanement, retrouver les motifs qui l'ont pouss, les raisons
qu'il a pu avoir de prendre tel parti plutt que tel autre. Nous avons
tent de discerner les causes gnrales et particulires d'une fortune
qui tient du prodige et d'vnements qui semblent forgs par un conteur
oriental._

_Nous efforant de faire connatre Napolon, nous nous abstenons de tout
jugement prtabli, et, avec un soin particulier, de toute explication
tire de son caractre. La grande faiblesse de ces sortes d'explications
c'est qu'elles n'clairent rien et qu'il faut ajuster les faits  la
conception que l'on veut imposer. Encore est-il ncessaire de s'entendre
sur la dfinition d'un caractre, sur le trait dominant ou sur la
facult matresse. Et, l, c'est sur parole que l'auteur doit tre
cru._

_Quant  nous, toute notre ambition est que, ce livre ferm, le lecteur
voie la vie de Napolon avec l'unit et les ruptures d'unit qu'elle
offre, puis, sur le personnage, se fasse lui-mme une opinion. Et si
chacun de ceux qui en ont une gardait la sienne, notre but, qui n'est
que de comprendre, serait tout  fait atteint._

_Comprendre n'est pas ais. Raconter  la fois exactement et
succinctement ne l'est pas non plus. En ce qui regarde Napolon, une
extrme abondance d'vnements renferms dans un temps trs court, la
richesse des informations et des sources, les passions qui s'en mlent,
rendent la tche particulirement difficile. Nous nous sommes efforc de
nous tenir toujours le plus prs possible du rel en contrlant les uns
par les autres les tmoignages autoriss et nous servant des ouvrages
classiques, c'est--dire de ceux qui ne sont pas seulement savants mais
penss._

_Albert Sorel a port la lumire sur les hauteurs du sujet. On ne doit
pas, malgr le ton de pangyrique qui gte maints endroits de son
ouvrage, mpriser la clart de Thiers qui avait recueilli beaucoup de
traditions orales, vu beaucoup de documents et qui a crit son histoire
de l'Empire aprs avoir acquis lui-mme,  ct d'hommes de l'Empire,
l'exprience des affaires et du gouvernement. Seulement, il est des
choses que Thiers n'a pas sues et ne pouvait savoir. Quand elles ont t
divulgues, elles ont infirm plusieurs de ses thses. Aujourd'hui, il
est de mode de diminuer l'oeuvre d'Albert Sorel  qui on oppose
l'historien allemand Fournier. Le plus curieux, c'est qu'on ne peut
abandonner Sorel sans retomber dans l'ornire dcrie de Thiers._

_Il va sans dire qu'on ne s'occupe pas de Napolon sans se servir des
travaux d'Albert Vandal, d'Henry Houssaye, de Chuquet, de ceux de
Frdric Masson, riches en vues pntrantes au milieu d'un luxe de
dtails fatigant, du livre de M. Louis Madelin sur Fouch, livre qui est
une des clefs du rgne, et des rcentes tudes du mme auteur sur le
gouvernement du Consulat et de l'Empire. C'est le dernier tat de la
science historique. Sans compter beaucoup de livres, petits et grands,
dont l'numration serait fastidieuse et dont la substance concourt 
notre objet qui est d'adhrer  la simple vrit._

_Je ne veux pas terminer non plus sans adresser mes remerciements  mon
ami M. Frdric Delebecque qui joint  sa modestie une connaissance
profonde de l'poque napolonienne. Il a bien voulu lire cet ouvrage
ligne  ligne et veiller  une exactitude scrupuleuse. Je puis dire
qu'il a t ma conscience._

                                                             _J. B._




NAPOLON




CHAPITRE PREMIER

LE BOURSIER DU ROI


Lorsqu'en 1768 Louis XV eut runi la Corse au royaume, comment se ft-il
dout que le fondateur d'une quatrime dynastie natrait, l'anne
suivante, dans sa nouvelle acquisition? Mais si l'annexion n'avait pas
eu lieu? Nombreux, en France, taient ceux qui n'en voulaient pas,
l'estimant inutile et encombrante. Que leur avis prvalt, et l'le
tombait aux mains des Anglais. Ou bien encore, on aurait vu, avec Paoli,
une Corse indpendante. Et quel et t le sort de Napolon?

Une vie obscure, au milieu des rivalits de clans, avec quelques
oliviers, quelques pieds de vigne pour tout bien. Peut-tre des
fonctions mdiocres et honorables,  l'exemple du grand-pre Ramolino,
inspecteur des ponts et chausses pour le compte de la Rpublique
gnoise. Les Anglais? Il n'est mme pas sr qu'ils eussent donn un
uniforme au jeune indigne. Quant  mettre son pe au service d'un pays
tranger, encore lui et-il fallu une ducation militaire. O Napolon
l'aurait-il reue? Sans la France, son gnie ne se ft pas rvl.
L'annexion a t son premier bonheur, car la Corse se trouvait unie 
une nation assez librale, confiante et gnreuse pour ouvrir ses
meilleures coles  des Franais tout nouveaux. Et puis, ce pays serait
boulevers  la date o le jeune Ajaccien aurait vingt ans. Et ce vaste
dsordre ouvrirait des chances de fortune inoues aux individus bien
dous.

L'homme extraordinaire savait, non seulement ce que son destin avait eu
de prodigieux, mais le concours d'vnements qu'il avait fallu pour
l'lever  l'Empire et le rendre neveu du roi dont, lieutenant obscur,
il avait vu la chute  la journe du 10 aot. Quel roman, pourtant, que
ma vie! s'criait-il au moment de l'pilogue. Une autre fois, 
Sainte-Hlne, il disait qu'il s'coulerait mille ans avant que les
circonstances qui s'taient accumules sur sa tte vinssent en chercher
un autre dans la foule pour le porter aussi haut.

Ses commencements, il ne les avait pas oublis. La noblesse de sa
famille ne lui en imposait pas, bien qu'elle ft assez authentique et
qu'il dt en tirer plus tard une certaine vanit pour se dfendre d'tre
un parvenu. Voyons. Charles-Marie Bonaparte, son pre, vaguement homme
de loi, est un pauvre gentilhomme charg d'enfants. Napolon sera le
petit Poucet de cette famille nombreuse. On vit chichement  Ajaccio de
quelques terres et d'espoirs dans une plantation de mriers. On compte
sur les cadeaux et sur l'hritage de l'oncle Lucien, l'archidiacre, qui
a des conomies. En 1776, Charles Bonaparte se fait dlivrer un
certificat d'indigence attestant qu'il n'a pas les moyens d'instruire
ses fils. Pour son avant-dernier voyage sur le continent, il empruntera
au gouverneur Beaumanoir vingt-cinq louis qui ne seront rembourss que
par le premier Consul. Voil d'o l'on est parti.

Napolon souriait des gnalogistes flatteurs d'aprs lesquels ses aeux
avaient t souverains  Trvise et  Bologne. Mais il se rattachait 
des Bonaparte ou Buonaparte, plus riches d'armoiries que d'cus, connus
depuis longtemps en Toscane, et chez qui, en gnral, le got des
lettres tait marqu. L'un d'eux, au commencement du XVIe sicle, sans
doute chass par les discordes de Florence, tait venu s'tablir 
Ajaccio. Les Bonaparte furent notaires, greffiers, autant que ces termes
s'appliquent aux professions qu'ils exeraient. En tout cas, c'taient
des mtiers d'criture. Ils y acquirent de la considration, peu de
fortune. Ni manants, ni bourgeois, ni seigneurs, ignorant ou  peu prs
la fodalit, les Corses se regardaient comme gaux entre eux, parce
qu'ils l'taient dans la mdiocrit des richesses, et c'est la raison
pour laquelle ils plaisaient tant  Jean-Jacques Rousseau. Avocat
besogneux, charg d'enfants, Charles Bonaparte ne fit valoir sa
naissance qu'aprs l'annexion, lorsque la noblesse devint un moyen
d'obtenir des faveurs. Ce qui est sr, c'est que les relations entre la
branche de la famille reste toscane et la branche devenue corse
duraient encore  la fin du XVIIIe sicle.

Charles Bonaparte avait de la race. Physique avantageux, intelligence
dlie, courage, art de plaire, c'tait quelqu'un. A dix-huit ans, il
avait pous Letizia Ramolino, qui en avait  peu prs quatorze. Belle,
 peine instruite, femme forte et mme un peu virile, elle tait la
Corse mme, la Corse occidentale, si mle de Maures, de Grecs, de
Phniciens. Qui sait si, par elle, Napolon ne tenait pas de Carthage
plus que de Florence par son pre et s'il n'avait pas quelques gouttes
du mme sang qu'Annibal? Et quoi de plus indfinissable, de plus
incertain que les transmissions hrditaires?

Letizia tait fille d'un Corse qui servait la Rpublique de Gnes, qui
en tait fonctionnaire. Sa mre, devenue veuve, avait pous en secondes
noces un capitaine de la marine gnoise nomm Fesch et originaire de
Ble, pre du futur cardinal. La famille avait servi les conqurants
gnois. Charles ne fera pas plus de difficult  se rallier aux nouveaux
occupants et  servir la France.

Plus tard, quand Letizia sera mre d'empereur, on se moquera de son
avarice autant que de son baragouin. Elle avait la passion de mettre de
ct. Mais c'est qu'elle avait connu l'argent rare, la niche leve
avec une servante, les chausses qu'on raccommode, la frugalit. La Corse
n'est pas une terre d'abondance. Un de ses proverbes dit qu'on y mange
comme on peut: Tout ce qui ne tue pas engraisse. Ce proverbe, Letizia
devait le rpter souvent. N'avait-elle pas gard l'habitude de se lever
de table ayant encore faim? Si longtemps il avait fallu nourrir huit
jeunes apptits: Joseph, Napolon, Lucien, lisa, Louis, Pauline,
Caroline et Jrme! Pourvue d'un million de rente, Madame Mre y pensera
encore dans son palais de Paris quand elle dira si drlement, pour
s'excuser d'tre regardante: J'ai sept ou huit souverains qui me
retomberont un jour sur les bras.

Fils de parents jeunes et fconds, Napolon nat le 16 aot 1769, aprs
Joseph, le quatrime en ralit, car deux enfants sont dj morts en
bas-ge. Et il nat dans les calculs et dans la politique aprs avoir
t engendr dans les combats et l'aventure. Bien plus, le temps o sa
mre le porte dans son sein est comme l'image de son histoire.

Charles Bonaparte avait lutt pour la libert de la Corse. Avec Paoli,
dont il tait l'aide de camp  la victoire de Borgo, il avait combattu
les Franais. C'est dans le mois qui suivit cette glorieuse journe de
l'indpendance que Napolon fut conu. Bientt les troupes novices de
Paoli durent cder aux soldats du comte de Vaux. En mai 1769,  Ponte
Novo, ce fut la dbcle. Quoique grosse, Letizia avait suivi son mari.
Pour chapper aux vainqueurs, farouchement, tout le monde, jusqu'aux
femmes, s'tait retir sur le Mont Rotondo. Charles Bonaparte, qui avait
lanc  la jeunesse corse, pour la leve en masse, une proclamation
enflamme, et voulu qu'on rsistt encore. La cause tait bien perdue.
Paoli s'tait embarqu, abandonnant l'le. Le comte de Vaux accordait
aux rfugis de la montagne l'oubli, le pardon et des sauf-conduits. On
retourna  Ajaccio, o Letizia mit au monde un fils.

Plus tard, elle racontait que, pendant cette gestation dramatique, ces
chevauches nocturnes, ces alternatives de triomphe et de dfaite, elle
le sentait remuer en elle furieusement. Ainsi Napolon a connu les
hasards de la guerre, il est all d'un Austerlitz  un Waterloo avant
d'avoir vu le jour.

Cependant Charles Bonaparte avait rflchi. La cause de la libert corse
tait sans espoir. L'pope du maquis n'tait plus qu'un souvenir. La
France offrait la rconciliation. Il fallait vivre, garder la maison
d'Ajaccio, la ppinire, la vigne et les oliviers. Il se rallia.

Avec sincrit, car, dsormais, les Bonaparte seront toujours du parti
franais, mais bien dcid  ne pas laisser son ralliement sans fruit.
L'aide de camp de Paoli courtise le commandant en chef et M. de Marbeuf
accueille avec plaisir les avances de ce notable indigne qui porte
tmoignage en faveur de son administration. Cependant, Charles, dont la
famille ne cesse de crotre, dont les ressources diminuent, doit se
tirer d'affaire. Il devient un solliciteur infatigable, habile et
heureux.

C'est ainsi, et grce  la bienveillante protection de M. de Marbeuf,
que Charles Bonaparte fut dput de la noblesse aux nouveaux Etats de
Corse et obtint des bourses pour ses enfants. Napolon dut  Marbeuf
d'entrer  Brienne. Autre bonheur de sa vie. Il ne l'ignorait pas et,
plus tard, il a pay sa dette par toutes sortes de bienfaits  la veuve
et aux enfants de son protecteur. Il ne regrettait plus la droute de
Ponte Novo qui l'avait rendu Franais.

Mieux vaut convenir que l'enfance de Napolon ne fut pas une suite de
prodiges. C'tait un petit garon turbulent et volontaire qui aimait 
jouer au soldat et qui avait de la facilit pour le calcul. Un petit
Corse, comme les autres,  demi paysan, ardent  vivre et mditatif,
gris de son le capiteuse. Les rcits du temps o l'on tenait le
maquis, la politique locale et les querelles des factions d'Ajaccio, la
part qu'y prenait son pre, homme influent dans les deux villages
voisins o il avait quelques proprits, les soucis d'argent, la fameuse
ppinire de mriers, fertile surtout en dceptions, tout cela, tombant
sur une imagination brlante, n'est pas indiffrent  une premire
formation, si l'on tient compte encore du trait peut-tre le plus marqu
de Napolon, aprs le don inn du commandement: la mmoire, une mmoire
presque infaillible, au service d'une intelligence qui mettait tout 
profit.

C'tait pourtant un enfant trs sauvage, auprs des petits Franais dont
il serait bientt le compagnon. A neuf ans, il ne parlait gure que son
dialecte corse, c'tait un tranger lorsqu'il fut conduit sur le
continent. Charles Bonaparte tait arriv  ses fins. Grce  M. de
Marbeuf, les bourses taient accordes. Napolon devait tre officier,
Joseph prtre. On s'embarqua le 15 dcembre 1778. Sur la route de
Versailles, o il se rendait comme dput de la noblesse de l'le auprs
du roi, le pre les laissa tous deux au collge d'Autun.

La France faisait trs bien les choses. Elle se chargeait d'lever
gratuitement, avec les enfants des gentilshommes pauvres, ceux de
l'ancien aide de camp de l'insurg Paoli, et plus tard,  son tour,
lisa sera demoiselle de Saint-Cyr. Ainsi, entre neuf et dix-sept ans,
le jeune Napolon perdra le contact avec son le natale, o il ne
retournera qu'en septembre 1786. Elve du roi, il recevra, dans un
milieu franais, une ducation franaise, avec des jeunes gens de bonne
condition venus de toutes les provinces du royaume. Il sera lev dans
des tablissements officiels tenus, le premier par des religieux, le
second par des militaires, c'est--dire qu'il y connatra les traditions
de l'ancienne France.

Mais il n'est maison si bien garde o n'entre l'air du temps et, 
Brienne comme  l'cole militaire de Paris, Napolon respirera celui du
XVIIIe sicle. Les Pres Minimes eux-mmes n'en taient-ils pas pntrs
 leur insu? Ils ne feront pas de leur lve un catholique trs
pratiquant, et leur religion devait tre assez mondaine. D'un homme qui
n'avait pas fait sa premire communion, l'empereur dira: Il manquait
quelque chose  son ducation. Sa premire communion, il l'avait faite
comme un enfant bien lev. Et il gardera une prdilection pour le
catholicisme. Mais les manifestations de la foi l'tonneront toujours et
lui arracheront cette remarque: Je croyais les hommes rellement plus
avancs. Bref, les Pres lui auront laiss de quoi penser au Concordat
sans beaucoup plus. On s'tonne moins de la tideur de leur lve quand
on voit le P. Patrault dtourner Pichegru, jeune rptiteur de
mathmatiques  Brienne, de prendre la robe en lui disant que la
profession n'tait plus du sicle. Plutt qu'un prtre  l'glise, le P.
Patrault prparait un soldat  la Rvolution, un vainqueur  la Hollande
et un conspirateur contre le premier Consul. Lorsqu'on trouva Pichegru
trangl dans sa prison, Bonaparte se souvenait encore du matre de
quartier qui lui avait enseign les quatre rgles de l'arithmtique et
qui et sans doute mieux fini s'il avait rencontr des religieux moins
dpourvus de l'esprit de proslytisme.

L'insulaire, transplant, dpays, absorbera donc malgr lui toutes les
ides franaises, en mme temps qu'il ragira contre elles. Ainsi, dans
la nature volcanique que discernait un de ses professeurs (celui qui
dfinissait dj son style du granit chauff au volcan), se prpare un
mlange puissant qui rend compte de l'avenir, un mlange qui d'ailleurs
ne s'est pas rpt, puisque, sur la molle nature de son frre Joseph,
les mmes circonstances n'ont rien produit.

Charles Bonaparte laissait ses fils au collge d'Autun, Joseph, pour y
faire ses humanits, l'autre pour y apprendre le franais. Aprs moins
de quatre mois, Napolon tait capable d'entrer  l'cole royale
militaire de Brienne. On dit qu'en se sparant de Joseph tout en pleurs,
il ne versa qu'une larme. Encore s'efforait-il de la dissimuler. Un de
ses matres, l'abb Simon, dit que cette larme solitaire trahissait plus
de douleur qu'un chagrin bruyant. L'abb Simon tait perspicace. Cet
enfant capable de se contenir annonait un caractre et une volont.

A Brienne, Napolon reut, aux frais du roi, une ducation trs
soigne, une instruction srieuse. Le ministre de la Guerre,
Saint-Germain, celui qui admirait tant Frdric II et qui voulait
rformer l'arme franaise sur le modle prussien, avait lui-mme trac
le programme. Il s'agissait de prparer des officiers instruits,
capables de se montrer dans le monde et,  tous les gards, de faire
honneur  l'uniforme. Aux religieux qui dirigeaient l'tablissement,
taient joints des professeurs civils, et, pour les mathmatiques, des
rptiteurs. On faisait un peu de latin. On apprenait l'allemand, langue
regarde comme indispensable aux militaires, et dans laquelle Napolon
ne fut jamais plus fort que dans celle de Cicron. Les arts d'agrment,
la musique, la danse, n'taient pas ngligs. En somme, un enseignement
assez complet et qui, s'il avait des faiblesses, n'en avait pas plus que
les systmes qu'on a invents depuis et qui n'en diffrent pas beaucoup.

Ce qui est important, c'est que, cet enseignement destin  former des
officiers franais, Napolon l'ait reu ds sa dixime anne avec
d'autres enfants, bretons, lorrains, provenaux, dont les parents
avaient, comme les siens, prouv leurs quartiers de noblesse. Des
impressions ineffaables devaient en rester chez lui et le rendre apte,
avant tout,  comprendre la France et  savoir lui parler. Je suis plus
champenois que corse, car, ds l'ge de neuf ans, j'ai t lev 
Brienne, disait-il  Gourgaud lorsqu' Sainte-Hlne il mditait son
pass. Sans nier l'influence de l'hrdit, on peut dire que l'ducation
la corrige ou l'oriente. Expliquer tout Napolon par ses origines
italiennes, comme Taine, aprs Stendhal, l'a tent, est trop simple. Ou
plutt ces sortes d'explications ne suffisent pas. Quelle apparence y
a-t-il qu' l'aube du XIXe sicle un condottiere du Quattrocento, un
Castruccio Castracani et conquis le coeur du peuple franais? Car la
magie du nom de Napolon est un des phnomnes les plus tonnants de
son histoire, et l'on n'a jamais vu les Franais se donner  un homme
qui, au moins par quelque ct, ne ft pas de leur pays.

Il est vrai que l'enfant Bonaparte,  Brienne, se montra fougueusement
corse, et rpublicain. Paoli, qu'il galait aux grands hommes de
Plutarque, tait son hros. Comment l'colier se rendrait-il compte de
la souple politique que son pre a dploye pour que ses enfants soient
boursiers du roi? Jet dans un milieu inconnu, il est solitaire, victime
de l'ge sans piti qui se moque de son nom, de son accent, de sa
bizarrerie, qui l'appelle la paille au nez, non pas seulement parce
qu'il prononce Napollion, mais par un double calembour qui lui
applique le sobriquet des rveurs extravagants, des visionnaires
ridicules. Alors ce garonnet orgueilleux se raidit. On lui jette au
visage qu'il est corse. Il s'affirme corse. Et puis, quelles que fussent
sa fiert et son nergie, on ne pouvait en demander trop  ses neuf ans.
Quiconque a connu les rigueurs de l'internat comprendra combien il a d
souffrir. Loin de sa famille, arrach  son pays, c'tait un exil. Le
climat mme lui tait hostile. A elle seule, la privation de soleil et
de lumire est cruelle aux mridionaux. Si le collge est l'cole de la
vie, les annes de Brienne auront t dures  Napolon.

On a de lui, dans un de ses crits de jeunesse, quelques lignes
touchantes inspires par le passage du pome, alors fameux, des
_Jardins_, o un Tahitien retrouve avec des transports de joie un arbre
de sa terre natale. Napolon se reconnaissait dans cet humble sauvage.
Il se rfugiait dans la vision de son le o l'oranger embaume le
printemps. Et il se sentait encore plus corse qu'il ne l'et t 
Ajaccio. Quand il disait  son camarade Bourrienne, plus tard son
secrtaire: Je ferai  tes Franais tout le mal que je pourrai,
c'tait un mot d'enfant irrit des brimades. Il est certain qu'il a pris
 Brienne un amour passionn de son le, amour qui lui a, du reste,
pass assez tt. Mais, au fond, il n'avait pas gard du collge un si
mauvais souvenir. Sinon, pourquoi et-il, plus tard, combl ses anciens
matres et ses anciens camarades, jusqu'au portier qui fut engag  la
Malmaison? Sa mmoire exacte n'avait oubli personne. Il n'avait
pourtant de rancune pour personne. Et, comme tout le monde, il avait
fini par penser que les annes de collge taient encore le bon temps.
En 1805, empereur, traversant Brienne, il s'arrtera dans la vieille
maison, voquant le pass. Il y reviendra en 1814, pour se battre, un
peu avant la fin...

Comme les autres aussi il avait eu, pendant ses classes, des heures
d'amusement et des affections. Il n'tait peut-tre pas l'ami de
Bourrienne autant que celui-ci l'a prtendu. Mais enfin, ayant besoin
d'un secrtaire, le premier Consul choisira Bourrienne, qu'il a connu au
collge. Et il avait d'autres camaraderies. La malveillance qu'il avait
d'abord rencontre avait fondu. Le petit Corse renferm avait pass pour
bizarre et hargneux. Ensuite, il fut estim pour son caractre. Il le
fut des lves comme des matres. L'cole l'acclama, l'hiver o il
dirigea selon les rgles de l'art de la guerre une bataille, reste
clbre,  coups de boules de neige. Il eut mme le plaisir de voir ses
bastions et ses remparts admirs des habitants de Brienne. Il n'avait
pourtant suivi, comme les autres, qu'un cours de fortification
lmentaire. Mais tout lui profitait.

Tout ce qu'il ne rejetait pas. Car il n'tait pas fort en thme. Comme
la plupart des collgiens qui ont marqu plus tard dans la vie, il
s'affranchissait volontiers du programme. Il apprenait pour lui-mme,
non pour l'examen. Rebelle au latin et  la grammaire, qui lui
semblaient inutiles, il lisait avidement pendant ses heures de libert,
avec une prfrence pour la gographie et pour l'histoire. On peut dire
que sa jeunesse a t une longue lecture. Il en avait gard une
abondance extraordinaire de notions et d'ides. Son imagination s'tait
enrichie. Son esprit s'tait ouvert  mille choses. Il y avait pris
aussi des facults d'expression. Tout cela se retrouvera. Et nous
verrons que, jusqu'au del de sa vingtime anne, il aura t un homme
de lettres au moins autant qu'un militaire.

Il y avait cinq ans que Napolon tait  Brienne sans avoir revu les
siens, lorsque son pre le fit appeler au parloir. Charles Bonaparte,
qui conduisait lisa  Saint-Cyr, avait toujours des soucis d'argent
auxquels s'ajoutait maintenant celui de sa sant. Et puis, ses enfants
grandissaient. Joseph ne montrait aucun got pour l'tat ecclsiastique
et prtendait entrer dans l'arme, ce qui dsolait sa famille. Napolon
lui-mme s'en mlait, se faisait couter, jugeant son an, auquel il ne
reconnaissait pas d'aptitudes pour le mtier militaire. Ce caprice
drangeait en outre les calculs des parents qui comptaient sur les
avantages attachs  la prtrise, sur le bnfice promis d'avance 
Joseph,  qui tait rserv le rle d'oncle archidiacre, peut-tre mme
vque, providence des neveux futurs. Et, aprs Joseph, il fallait
s'occuper de Lucien, pour qui le temps tait venu d'entrer au collge,
qu'on mettait  Brienne comme lve payant, le ministre lui ayant refus
une bourse parce qu'il tait contraire au rglement que deux frres
fussent boursiers  la fois. L'espoir du pre, tourment par le
pressentiment de sa fin prochaine, reposait sur Napolon, dont il
discernait l'nergie, l'intelligence, le bon sens prcoce, l'autorit
naissante. Le soutien de la famille, ce serait lui.

Cependant, quoique bon lve, Napolon n'avait pas encore t dsign
pour l'cole de Paris. Il s'tait mme produit un contre-temps qui
devait lui porter bonheur, car il y a, dans les destines, de petits
vnements fortuits qui changent tout. L'inspecteur gnral des coles
militaires, le chevalier de Keralio, ayant remarqu l'lve Bonaparte,
le destinait  la marine. Le jeune Corse aimait la mer. Et le mtier de
marin,  la mode depuis les succs de Suffren et de Grasse, le tentait.
Imagine-t-on Napolon capitaine de frgate, sur les btiments dlabrs
de la Rvolution? Toute sa carrire tait manque. Mais sa mre,
effraye des dangers de la navigation, le dtournait de ce projet. Et
surtout il arriva que Keralio fut remplac par Reynaud de Monts, qui, 
l'examen de sortie, ne jugea pas que Napolon pt tre plac dans la
marine.

Il fallut attendre encore un an. Il n'est pas sr que l'lve de Brienne
ait eu une ide arrte sur l'arme  laquelle il se destinerait, lorsque
Reynaud de Monts le dsigna avec la mention artilleur pour passer au
corps des cadets-gentilshommes  la grande Ecole Militaire de Paris. Ses
bonnes notes en mathmatiques lui avaient valu ce choix. Sa qualit de
Corse ne lui avait pas nui. L'inspecteur ne s'tait arrt qu'aux
aptitudes et au mrite.

Chaque gnration croit que le monde a commenc avec elle, et pourtant,
quand on se penche sur le pass, on voit que bien des choses
ressemblaient  ce qu'elles sont aujourd'hui. Sous le rgne de Louis
XVI, l'artillerie tait depuis plusieurs sicles l'arme savante. Ne
l'tait-elle pas avant l'invention de la poudre  canon? Les
cataphractes formaient dj un corps de combattants scientifiques
chez les Romains.

A la veille de la Rvolution, l'artillerie franaise, de l'avis gnral,
tait la meilleure de l'Europe. Sous la direction de Gribeauval, elle
avait encore accompli des progrs. Napolon aurait d'excellents matres
pour apprendre le mtier d'artilleur. Il ne faut pas oublier plus qu'il
ne l'avait oubli lui-mme qu'en somme il sortait de l'arme royale et
qu'il lui devait ce qu'il savait. C'tait le marchal de Sgur, ministre
de la Guerre, qui, le 22 octobre 1784, avait sign son brevet de
cadet-gentilhomme. Seize ans plus tard, le premier Consul donnait une
pension au vieux soldat de la monarchie, et, le recevant aux Tuileries,
lui faisait rendre les honneurs par la garde consulaire. C'tait comme
un salut  la vieille arme.

De l'cole o entrait le nouveau cadet-gentilhomme, on avait, sous Louis
XV, voulu faire un tablissement modle. Les btiments eux-mmes,
dessins par Gabriel, sont encore parmi les plus beaux de Paris. Tout y
avait grand air, et Bonaparte, au sortir d'un collge de province qui
l'avait peu chang de la simplicit corse, s'tonna de cette
magnificence. On dit mme qu'il trouvait la dpense excessive. Il est
vrai qu'habitu de bonne heure  compter il restera toujours conome.
Mais cette Ecole militaire o l'on faisait trop bien les choses lui
donna peut-tre pour la premire fois l'impression que la France tait
un trs grand pays.

L il eut encore pour camarades des jeunes gens de bonne famille dont
quelques-uns s'appelaient Montmorency-Laval, Fleury, Juign, celui-ci
neveu de cet archevque de Paris qui, surpris par le prnom du cadet
Bonaparte et lui disant qu'il ne trouvait pas de Napolon inscrit au
calendrier, s'entendait rpondre: Il n'y a que trois cent soixante-cinq
jours dans l'anne et tant de saints!. Pour la plupart, les jeunes gens
qui taient alors  l'cole royale militaire de Paris migreront.
Beaucoup refuseront jusqu' la fin de servir l'usurpateur qui pourtant
leur ouvrait de nouveau la France et l'arme. Mais enfin, mieux encore
qu' Brienne, Bonaparte,  Paris, aura approch l'aristocratie
franaise. Par contraste, et sur le moment, ces frquentations avaient
peut-tre dvelopp les sentiments rpublicains du pauvre cadet corse.
Peut-tre aussi lui en avaient-elles impos  son insu. Peut-tre lui
donnrent-elles l'ide de fonder une noblesse  son tour. Il avait une
certaine fiert de s'tre frott dans sa jeunesse  des fils de ducs, et
se comparant  Hoche, qui n'avait point pass par les coles du roi, il
ne se flattait pas seulement d'avoir eu sur ce rival, dont le souvenir
l'irritait, la supriorit de l'instruction, mais encore l'avantage
d'une ducation distingue.

A l'cole militaire, il eut une amiti, le jeune des Mazis, qui pourtant
migrera, et un ennemi, Phlipeaux. Avec Phlipeaux, Venden, il
changeait des coups de pied sous la table,  l'tude. Il retrouvera
Phlipeaux devant lui au sige de Saint-Jean-d'Acre. Pour le reste, son
passage  l'cole militaire ne marqua pas beaucoup. Ses matres lui
reconnurent du feu, de l'intelligence, quelques-uns se vantrent par la
suite d'avoir discern son gnie. Sa rputation de brillant lve tait
si peu tablie que le professeur d'allemand fut tonn d'apprendre que
celui qu'il prenait pour une bte tait excellent en mathmatiques.

C'est pendant l'anne de l'cole militaire, en fvrier 1785, que Charles
Bonaparte mourut. Un cancer de l'estomac, ou, comme on disait alors, un
squirre, qui emportera aussi le prisonnier de Sainte-Hlne. Charles
Bonaparte n'avait pas encore trente-neuf ans. Il tait venu 
Montpellier pour consulter les mdecins d'une Facult renomme. Joseph
et le sminariste Fesch taient auprs de lui. Si l'on doit les croire,
l'agonisant aurait prophtis que Napolon vaincrait l'Europe. En
attendant, il comptait sur son second fils comme sur le vritable an
pour diriger la famille en dtresse, et sur la solde du futur officier
pour pargner la misre  tout le petit monde que le pre laissait
derrire lui. Il avait fait de son mieux pour ses enfants. Pourvu
seulement qu'ils eussent toujours de quoi manger!

Napolon n'assista ni aux derniers moments, ni aux obsques. Il crivit
 sa mre une lettre en fort beau style que les professeurs de l'cole
avaient revue, car on apprenait aux officiers du roi  s'exprimer
noblement. Ce qui parat  travers des lignes un peu emphatiques, c'est
le sentiment, nouveau mais exaltant pour un jeune homme, d'une grande
responsabilit. Et plus tard, il a rarement parl de ce pre qu'il avait
si peu connu. Mais un jour,  Sainte-Hlne, repassant sa vie, et
s'tonnant, comme chaque fois qu'il y pensait, de l'enchanement
extraordinaire des circonstances qui l'avaient compose, il disait que
rien de tout cela ne ft arriv si son pre n'avait pas disparu avant la
Rvolution. En effet, Charles Bonaparte n'et pas manqu d'tre dput
de la noblesse de Corse aux Etats-Gnraux. Il et sig avec son ordre.
Tout au plus et-il appartenu  la minorit de la noblesse librale.
Alors,  la Constituante, ses opinions l'eussent rapproch des modrs.
Il et suivi le sort des Lafayette et des Lameth, avec le choix entre la
guillotine et l'migration. Le fils, quelles que fussent ses opinions
personnelles, et t engag, compromis par celles du pre. L'empereur,
rvant  ces hasards dont toute vie dpend, ajoutait: Et voil ma
carrire entirement drange et perdue.

Cependant la mort de son pre le presse d'tre reu au concours. Il
faut, le plus tt possible, obtenir le titre et la solde d'officier. En
septembre 1785, examin par l'illustre Laplace, il est reu le
quarante-deuxime sur cinquante-huit. Beau succs si l'on pense qu'il
n'a qu'un an de prparation et que, pour la plupart, ceux qui
obtiennent un meilleur rang viennent de la savante cole d'artillerie de
Metz. D'emble, il est reu lieutenant sans avoir t d'abord
lve-officier. Toutefois, malgr ses seize ans, il n'est mme pas le
plus jeune de sa promotion et son ennemi Phlipeaux le prcde d'un
rang. Enfin si c'est trs bien, dans ces conditions-l, d'tre le
quarante-deuxime, il n'a t ni le premier, ni le second. Et l'illustre
Laplace, qui sera un jour son ministre de l'intrieur, ne s'est pas
rcri d'admiration devant Bonaparte au tableau noir.

J'ai t officier  l'ge de seize ans quinze jours. Consigne dans un
memento de jeunesse qui porte pour titre _Epoques de ma vie_, cette
mention atteste un juste contentement de lui-mme. On serait fier,
l-bas,  Ajaccio. Et puis l'avenir tait assur. Le jeune homme avait
une situation, et, quoique maigre, une solde. Il tait temps. La vigne
de Milelli, les chvres de Bocagnano, la plantation de mriers,
spculation dsastreuse, ne suffiraient pas  la subsistance de tant de
frres et de soeurs. Un des garons, au moins, tait tir d'affaire et
Letizia se sentit soulage.




CHAPITRE II

L'UNIFORME D'ARTILLEUR


Dsign pour le rgiment dit de La Fre, le cadet-gentilhomme obtient la
garnison qu'il dsire. Valence, c'est le midi, le chemin de la Corse et
le rgiment fournit deux compagnies  l'le, de sorte que Bonaparte a
l'espoir d'tre envoy dans son pays. Le coeur toujours nostalgique, il y
vit par la pense. Il s'en fait mme, par l'imagination et la
littrature, une ide tellement embellie que la ralit le dcevra. Au
fond, cette Corse qu'il a quitte  neuf ans, il la connat par les
ouvrages de ceux qu'il appellera un jour des idologues. Il se la
reprsente d'aprs Rousseau qui n'y a jamais mis les pieds et qui en a
fait l'image d'une Rpublique idale, d'une terre d'hommes libres,
gaux, vivant selon la nature.

Ce petit officier est un crbral. Tandis que son camarade des Mazis
mprise les bouquins, pense aux femmes et  l'amour, l'adolescent
Bonaparte rve aussi. Mais, de Jean-Jacques, il prend la part du
_Contrat social_, non celle de la _Nouvelle Hlose_. Il approfondit le
droit naturel et les constitutions. Plus que jamais il est dans les
livres, et le dmon d'crire le tourmente dj. Il crira de mieux en
mieux, mme quand, cessant de tenir la plume trop lente, il dictera sa
correspondance et ses mmoires. C'est un homme de lettres, comme on
l'est dans sa famille, comme l'tait l'anctre italien Jacopo Buonaparte
qui a laiss un rcit du sac de Rome, comme le seront Joseph, Lucien et
Louis, tous, plus ou moins, noircisseurs de papier.

On a la liste de ses lectures. On a ses cahiers de notes et ses premiers
griffonnages. Il est tonnant de voir comme l'art de la guerre y tient
peu de place. Le mtier militaire, Bonaparte l'apprend au jour le jour,
par le service. Et comme il assimile tout, il profite aussi de cet
enseignement-l. Rentr dans la chambre qu'il a loue  Mlle Bou, au
prix de huit livres huit sols par mois, il lit sans trve, mais ce que
pourrait lire un lve de l'cole des sciences politiques.

A Erfurt, aprs avoir repris le prince-primat sur la date de la Bulle
d'Or, l'empereur dira avec une juste fiert que, lorsqu'il avait
l'honneur d'tre simple lieutenant en second d'artillerie, il avait
dvor la bibliothque du libraire et qu'il n'avait rien oubli, mme
des matires qui n'avaient aucun rapport avec son tat. C'est que,
pendant ces studieuses annes de Valence, l'amour de la Corse le dirige
et le soutient. Pour elle, il a soif de savoir. Il mdite d'crire
l'histoire de son le et de la ddier  un autre idologue qu'il admire
passionnment, l'abb Raynal. Mais sa curiosit s'tend. Elle va 
l'tude des hommes, des pays, des socits, des gouvernements, des
religions et des lois, elle va d'instinct  ce qui est gnral et  ce
qui est grand. Le jour o le chemin du pouvoir s'ouvrira pour un soldat,
c'est la somme prodigieusement varie de ses lectures qui le mettra 
cent pieds au-dessus de ses rivaux.

Soldat, il lui reste  le devenir. Il avait pass par des coles
militaires qui taient plutt des maisons d'ducation. Comme ses
camarades, et suivant la rgle, il fut d'abord simple canonnier, puis
caporal, puis sergent, montant la garde et prenant la semaine. Ce n'est
qu'au bout de trois mois qu'il eut accs  son grade. Dans cette arme
de l'ancien rgime, tout tait srieux et les jeunes aristocrates
devaient faire leur stage dans le rang. Encore une excellente cole.
Bonaparte, pour toute sa vie, saura ce que c'est que l'homme de troupe.
Il saura ce qu'il pense et ce qu'il aime, ce qu'il faut lui dire et
comment lui parler.

En janvier 1786, vtu de cet uniforme bleu aux parements rouges qui lui
semblera toujours le plus beau du monde, il remplit enfin les fonctions
d'officier et jouit des premiers agrments de l'paulette. Il y avait 
Valence une petite socit de province. Elle s'ouvrit  lui comme  ses
camarades. Il ne vcut pas tout  fait en solitaire. Tout sauvage,
gauche et pdant qu'il tait, il fut sensible  l'accueil d'une femme
aimable, Mme du Colombier, qui lui donnait de bons conseils et qui avait
une fille, Caroline, avec laquelle il esquissa une amourette timide.
N'allait-il pas manger des cerises avec elle,  la frache, comme
Jean-Jacques avec Mlle Galley? Mme auprs de Mlle Caroline, il tait
livresque, innocemment.

Cependant, s'il portait l'habit d'artilleur, il lui restait  apprendre
l'artillerie. Rien ne l'honore plus que le tmoignage reconnaissant
qu'il a rendu  ses chefs et  ses matres. A l'ge o l'on commence 
savoir que tout homme, et-il du gnie, doit aux autres plus qu'
lui-mme, il a parl d'eux avec une chaleur sincre. Le corps de
l'artillerie, disait-il  Las Cases, tait, quand j'y entrai, le
meilleur, le mieux compos de l'Europe... C'tait un service tout de
famille, des chefs entirement paternels, les plus braves, les plus
dignes gens du monde, purs comme de l'or. Il ajoutait: Les jeunes gens
se moquaient d'eux mais les adoraient et ne faisaient que leur rendre
justice.

En 1786, le petit sous-lieutenant de seize ans et demi s'initie  peine
 la balistique,  la tactique et  la stratgie. O il est bien, c'est
dans sa pauvre chambre, prs de ses livres et de l'encrier. Sans argent,
il prend son plaisir avec les ides et la main le dmange d'crire. Il
jette sur le papier une invocation dclamatoire aux hros de la libert
corse. Il raisonne sur le sort de son pays natal et conclut au droit de
secouer le joug des Franais. Une autre fois, c'est une mditation
romantique: Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rver
avec moi-mme et me livrer  toute la vivacit de ma mlancolie. De quel
ct est-elle tourne aujourd'hui? Du ct de la mort. C'est Ren,
c'est Werther. Dans le mme temps, Chateaubriand, sous-lieutenant au
rgiment de Navarre, aurait pu composer le mme lamento. A quel point
Bonaparte aura t de son sicle, si ce pessimisme de l'adolescence
n'est pas de tous les sicles,  quel point il en aura t au moins par
le style, ces cahiers de jeunesse en font foi.

Mais pourquoi veut-il mourir par mtaphore? A cause de la Corse esclave
et malheureuse. Le moment de son premier cong approche. Il va retrouver
son le, objet de ses exercices littraires, pense de tous ses jours.
Quel spectacle verrai-je dans mon pays? Mes compatriotes chargs de
chanes et qui baisent en tremblant la main qui les opprime? Enfin, au
mois d'aot, il a son cong. Le 1er septembre, il part pour Ajaccio. Il
a compt trs exactement qu'il est arriv dans sa patrie sept ans neuf
mois aprs son dpart, g de dix-sept ans un mois. Sa patrie, il
allait la dcouvrir. Et ce qu'il emportait, avec l'uniforme qu'il tait
si fier de montrer l-bas, c'tait une malle remplie de livres. Mais
quels livres! Rousseau, bien sr, et des historiens, des philosophes,
Tacite et Montaigne, Platon, Montesquieu, Tite-Live. Et puis des potes,
Corneille, Racine, Voltaire que nous dclamions journellement,
racontait plus tard son frre Joseph. D'ouvrages militaires, point. Le
dieu de la guerre tait encore dans les limbes. En tout cas, il tait en
vacances.

Il les fera durer vingt mois, prtextant tour  tour sa sant et des
affaires de famille pour obtenir des prolongations de cong. Plus d'un
an et demi. C'est beaucoup dans une vie qui sera courte et prcipite,
o le temps sera prcieux. Mais, en arrivant dans cette Corse qui, de
loin, a tant occup son esprit, il s'aperoit d'une chose troublante,
c'est qu'il en parle mal le langage. Il a oubli le dialecte  tel point
qu'il doit se remettre  l'apprendre. Sept annes de France ont marqu
leur empreinte. Corse, il l'est dj un peu moins qu'il ne l'imagine,
bien qu'il s'applique  l'tre avec passion.

Et pourtant, par ce long sjour, il reprend contact avec sa terre. Il a
pour elle un amour de tte, l'espce d'amour la plus obstine. Il mdite
toujours d'crire l'histoire de son le et il recueille des documents,
des tmoignages. Mais ses journes d'Ajaccio sont tellement prises! Ce
qui les remplit, ce sont les affaires de sa famille, les soucis
d'argent, cette dsolante plantation de mriers, qui va de mal en pis,
la sant de son vieil oncle l'archidiacre, pour lequel il sollicite une
consultation du fameux docteur Tissot par une lettre en beau style que
le grand praticien laissa sans rponse. Le cong expir, _l'Histoire de
la Corse_ sera encore  l'tat de projet.

Le sieur Napolon de Buonaparte, lieutenant en second au rgiment de La
Fre artillerie, crit pourtant beaucoup. Maintenant ce sont des
suppliques. Le voil devenu solliciteur, comme son pre. Letizia le
presse d'intervenir auprs des bureaux et des ministres. Elle-mme a
vainement envoy rclamation sur rclamation, multipli les mmoires
justificatifs, signs veuve de Buonaparte, pour obtenir les indemnits
promises  la ppinire. Si l'on veut obtenir quelque chose, il faut
suivre l'exemple du pre, rclamer sur place, s'adresser directement 
Versailles. Napolon fait le voyage. Le voici  Paris, la bourse lgre,
mais, pour la premire fois, libre et grand garon dans la ville que,
de l'cole militaire, il avait  peine entrevue.

Visites aux services du contrle gnral, attente chez les chefs de
bureau, audience du premier ministre, Mgr Lomnie de Brienne, prlat ami
des philosophes; aprs quoi, le lieutenant se promne  travers Paris.
Un soir de novembre, en sortant du thtre des Italiens, il parcourait
les galeries du Palais Royal quand il rencontra une personne du sexe.
Il lui trouva un air convenant parfaitement  l'allure de sa
personne... Sa timidit m'encouragea et je lui parlai. C'est ainsi que
le futur poux d'une archiduchesse connut la femme. Rentr  son modeste
htel, il crit,--car il sent toujours le besoin d'crire--, le
compte-rendu de cette rencontre, curieux rcit, que l'on croirait cette
fois chapp  la plume de Restif de la Bretonne. Mais noircir du papier
est chez lui comme une rage. De l'_Htel de Cherbourg_, il datera encore
un parallle entre l'amour de la gloire, qui est le propre des
monarchies, et l'amour de la patrie qui n'appartient qu'aux rpubliques,
exemple Sparte et la Corse. Et la Corse reparat lorsqu'il esquisse une
lettre de l'ancien roi de l'le, l'aventurier fantaisiste, Thodore, 
milord Walpole pour invoquer la loyaut de l'Angleterre. Ce roi Thodore
est celui que Candide avait rencontr dans l'auberge de Venise. Mais
notre crivain ne plaisante pas. Son Thodore est pathtique, et le
milord magnanime comme celui de _Julie_. Walpole arrache Thodore  son
cachot de Londres et lui accorde 3.000 livres de pension...
L'Angleterre, en 1815, sera moins gnreuse avec Napolon dchu.

De ses dmarches, le futur empereur rapporte peu de rsultats. A
Ajaccio, il retrouve Madame Mre plus que jamais en peine d'argent,
parce que le sjour de Paris a cot cher. A ce moment, elle n'a pas de
bonne et elle demande  Joseph, qui est all  Pise conqurir son
diplme de docteur en droit, de lui ramener une servante qui fasse
notre petite cuisine. Une requte suprme pour les mriers reste 
tenter auprs de l'intendant de la Corse. Napolon se rend  Bastia. Il
y rencontre ses collgues de la garnison, dne avec eux, les tonne par
son esprit sec et sentencieux, son ton doctoral, les scandalise par
des thories que nous nommerions aujourd'hui autonomistes et
sparatistes. Et l'un de ces officiers franais lui ayant demand s'il
irait jusqu' tirer l'pe contre un reprsentant du roi dont il portait
l'habit, Bonaparte, gn, ne rpondit pas. Il se mordit peut-tre les
lvres, regrettant d'en avoir trop dit, lui, d'ordinaire renferm, aussi
prudent en paroles qu'il tait exalt la plume  la main.

A force de renouveler son cong, il y avait plus de vingt mois qu'il
tait absent de son corps. En juin 1788, il fallut enfin rejoindre.

Sa garnison tait Auxonne, toute petite ville de Bourgogne et sige
d'une cole d'artillerie que commandait le marchal de camp baron du
Teil, de qui relevait aussi le rgiment. Bonaparte y restera jusqu'au
mois de septembre 1789 et ce sjour sera fructueux. Car tandis que la
France entre en rvolution et que le service appelle le jeune lieutenant
 la rpression des meutes qui clatent dj un peu partout, c'est sa
vritable formation, non seulement d'artilleur mais de militaire, qu'il
reoit sous la direction de son chef. N dans une famille de soldats,
enfant de la balle, le gnral du Teil aimait  enseigner. Il avait le
got d'veiller les intelligences. Il distingua Bonaparte qui fit avec
lui son cole d'tat-Major. Ce ne furent pas seulement les _Principes
d'artillerie_, les mthodes de tir et la manire de disposer les canons
pour le jet des bombes que le jeune officier acquit  Auxonne, mais ses
premires notions de tactique. Ce fut mme davantage. Il s'initia 
l'art de la guerre et se pntra des ides qu'il devait appliquer plus
tard.

Arriv, et arriv au pouvoir suprme, il dira  Roederer: Je trouve
toujours  apprendre. Nous avons dj vu que c'tait une de ses
facults matresses, que son esprit avait une merveilleuse aptitude 
retenir tout ce qui s'y dposait et  en tirer parti. Or le temps de sa
formation intellectuelle tait celui o une nouvelle doctrine s'tait
labore dans les ttes pensantes de l'arme franaise. De mme qu'on a
vu, aprs 1870, un renouvellement des tudes militaires, la guerre de
Sept ans avait cr le besoin de sortir des anciens systmes. Rosbach
avait produit le mme effet que Sedan. Souvent la dfaite stimule. Et
Comme on ne regarde ordinairement qu'une chose  la fois, il nous semble
que la France, dans les annes qui prcdent 1789, tait occupe tout
entire par les dbats politiques. Cependant, aux approches de l'orage,
une gnration d'officiers avait travaill, rflchi, vcu dans une
fivre d'ides. Ces soldats crivains avaient donn une inspiration, une
mthode, pour les guerres qui allaient venir. Leurs ouvrages taient lus
et comments dans les milieux militaires. Les meilleurs chefs en taient
imbus. Bonaparte a connu _l'Usage de l'artillerie nouvelle_ du chevalier
du Teil, frre de son gnral, _les Principes de la guerre de montagnes_
de Bourcet, _l'Essai gnral de tactique_ de Guibert, le comte de
Guibert clbre alors et pour autre chose que d'avoir eu l'amour de
Mademoiselle de Lespinasse. Tous ces auteurs allaient plus loin que
Frdric II. Tenant compte des moyens que donnait le matriel moderne,
ils laboraient de nouvelles rgles auxquelles le roi de Prusse n'avait
pu penser. Les campagnes de Frdric dataient dj. Guibert, du Teil
enseignaient une autre faon de faire la guerre.

Les principes qu'appliquera le vainqueur de tant de batailles, on les
trouve dans leurs manuels et leurs traits. La stratgie napolonienne y
est en germe. Avoir la supriorit numrique sur un point donn et
concentrer les efforts, tenir toujours ses forces runies par la liaison
entre toutes les parties de son arme, surprendre l'ennemi par la
rapidit des mouvements (ce que le grognard appellera faire la guerre
avec ses jambes), ces recommandations simples et claires devaient
frapper et sduire l'intelligence de Bonaparte. Il les a appliques,
dveloppes, nonces, traduites en action, de telle sorte qu'il les a
faites siennes et qu'on a pu  bon droit leur donner son nom. Mais
c'tait encore un hritage et un hritage franais. Selon les
expressions dont s'est servi l'historien qui de nos jours a renouvel
cette partie de la biographie de Bonaparte, le capitaine Colin: La
gnration militaire qui l'a prcd et instruit n'a pu lui inspirer que
le dsir ardent de raliser cet idal de guerre offensive et vigoureuse
auquel on se croyait sr d'atteindre.

Les thoriciens du nouveau systme de combat attendaient mme le
ralisateur. Il viendrait, avait crit Guibert, le jour o il aurait 
commander une arme nouvelle, une milice nerveuse. Et l'auteur de
_l'Essai gnral de tactique_ avait prophtis: Alors un homme
s'lvera, peut-tre rest jusque-l dans la foule et l'obscurit, un
homme qui ne se sera fait un nom ni par ses paroles ni par ses crits,
un homme qui aura mdit dans le silence, un homme enfin qui aura
peut-tre ignor son talent, qui ne l'aura senti qu'en l'exerant et qui
aura trs peu tudi. Cet homme s'emparera des opinions, des
circonstances, de la fortune, et il dira du grand thoricien ce que
l'architecte praticien disait devant les Athniens de l'architecte
orateur: ce que mon rival vous a dit, je l'excuterai.

On n'est jamais qu' demi prophte. Et Guibert n'avait pas prvu le jour
o l'homme qu'il avait aperu dans l'avenir ne commanderait plus une
milice nerveuse mais une immense arme, o il aurait, non plus 
entraner quelques divisions dans les plaines d'Italie, mais  manier de
grandes masses et  soutenir des batailles de nations. La guerre
changerait de face. La mthode de Guibert ne suffirait plus, la
stratgie napolonienne serait dsoriente. Ce jour-l, Napolon, bien
qu'il affirmt que rien n'tait impossible, prouvera la difficult de
se renouveler.

Ainsi les mois d'Auxonne seront des temps de travail et d'tude. L
encore s'exerce le don que Bonaparte a reu en naissant et qui a t
rarement pouss aussi loin, le don d'apprendre, de retenir, d'employer
les connaissances qui viennent  sa porte. Il profitait au polygone et
partout. Un jour, il est mis aux arrts: Heureux accident, dira son
admirateur Roederer. Dans la chambre o il reste enferm vingt-quatre
heures, il n'y a qu'un livre, les _Institutes_ de Justinien. Il dvore
le poudreux in-folio. Prs de quinze ans plus tard, pendant la rdaction
du Code civil, il tonnera le Conseil d'tat en citant les lois
romaines. D'une lecture de hasard, il avait assez retenu pour se trouver
 l'aise avec de vieux juristes.

Pour que ces provisions de savoir pussent servir, pour que le lecteur du
_Digeste_ devnt lgislateur suprme, il fallait d'immenses vnements.
Ils approchaient. C'est d'Auxonne que Bonaparte assista aux dbuts de la
Rvolution et dans un esprit qu'il importe de discerner et de dfinir,
car une autre explication de sa carrire, et non pas la moindre, est l.

Aujourd'hui, la Rvolution, range dans la catgorie des phnomnes
politiques  laquelle elle appartient, se dpouille de sa lgende. Elle
a eu un dveloppement qui s'est rpt ailleurs, une pathologie qui
n'est pas une exception. Elle a commenc par des dsordres vulgaires,
qui ont prcd et suivi la prise de la Bastille. Il y eut de ces
dsordres partout. Il y en eut dans la rgion bourguignonne o se
trouvait le rgiment de Bonaparte. Militaire, il participa aux
rpressions. Au mois d'avril 1789, envoy avec sa compagnie  Seurre o
des troubles avaient clat, il eut une contenance nergique et dissipa
un rassemblement tumultueux en donnant  haute voix l'ordre de charger
les armes et en criant  la foule: Que les honntes gens rentrent chez
eux, je ne tire que sur la canaille. Revenu  Auxonne, il y fut tmoin
de scnes plus graves. Le 19 juillet, comme dans un grand nombre de
villes, la population envahit les bureaux d'octroi, brisant tout,
lacrant les registres et les rles, car, selon la remarque dsabuse
que Carnot faisait plus tard, les rvolutions ont pour raison profonde
la haine des impts. Le mois suivant, nouveau symptme de dcomposition;
la srie des sditions militaires commenait. Le rgiment de La Fre
imita les autres, somma le colonel de lui livrer la caisse rgimentaire
et les mutins furent victorieux.

C'est comme un tranger  la solde de la France que le lieutenant
Bonaparte regarde ces vnements. Soldat, et disciplin, il n'hsiterait
pas  tirer sur l'meute s'il en recevait l'ordre. Il n'a de got ni
pour les mutineries ni pour les insurrections. Seulement il juge tout
comme quelqu'un qui, au fond, n'est pas du pays. Sans doute, par ses
lectures, il est port vers les ides nouvelles. Quelques-uns de ses
camarades le sont aussi et ceux-l rvent une rgnration de la France.
Quant  lui, il calcule l'affranchissement de la Corse. D'autres ont des
sentiments royalistes. O les et-il acquis? L'heure venue, rien
n'attachera au pass ce naturalis de frache date. Mais s'il ne peut
aimer l'ancien rgime, il ne le dteste pas non plus. Position
privilgie, presque unique, qui lui permettra plus tard, dans une
libert d'esprit complte, de garder une part de la Rvolution et de
rtablir quelques-unes des institutions renverses, de prendre  son
service des migrs aussi bien que des rgicides. N'ayant pas plus de
regrets que de rancune pour la monarchie qui allait sombrer, il ne se
sentira de devoirs ni envers elle, ni envers la Rpublique. Dans le
drame qui se jouait en France, il tait spectateur en attendant d'tre
arbitre.

Les sentiments rpublicains qu'il avait pris dans le culte de Paoli
autant que dans la lecture de Rousseau et qui lui faisaient dj
changer des coups de pied sous les tables de l'cole militaire avec
Phlipeaux, se montrent sans doute aux nouvelles de Paris. Pourtant, il
gardait la tte froide. Dpourvu d'argent, il ne sort gure de sa
chambre que pour le service. Il ne cesse de lire, il crit avec
abondance, en franais toujours, car on n'a pas de lui une page en
italien, bien que son franais soit maill d'italianismes et de fautes
d'orthographe. Et, sur les livres les plus divers, religions et moeurs de
l'Orient, histoire de l'glise, constitution de la Suisse, il prend
force notes, selon la bonne mthode, celle de l'adage ancien qui dit que
la lecture sans la plume n'est qu'une rverie. Il ne renonce mme pas 
la littrature, et, de cette poque, datent encore deux petits rcits
que nous appellerions des nouvelles. Puis, tour  tour, il analyse la
Rpublique de Platon et l'histoire de Frdric II. Il met de ct une
fiche sur les rsultats financiers de la Compagnie des Indes, une autre
sur le budget de Necker. Et, dans ces papiers, se trouvent aussi les
statuts de l'association rgimentaire des jeunes officiers, qui tait en
usage dans l'ancienne arme et qu'on appelait la Calotte. Bonaparte a
rdig les articles de ce projet, destin aux lieutenants de La Fre,
avec autant de srieux que s'il se ft agi de donner une Constitution 
un grand pays.

Que fait donc Bonaparte tandis qu' Paris la Rvolution commence? Il
crit, il crit toujours. Il a soumis son _Histoire de la Corse_, enfin
compose sous forme de lettres,  l'un de ses anciens matres de
Brienne, le P. Dupuy. Le 15 juillet 1789, il reoit les premires
observations du Minime, qui corrige le style, redresse des expressions
fautives, efface des passages emphatiques. Le jeune auteur, tout  son
ouvrage, n'est pas troubl par les nouvelles de Paris comme le fut,
dit-on, le philosophe Kant, qu'on vit pour la premire fois drang dans
sa promenade lorsqu'il apprit l'assaut de la Bastille. La chute de la
vieille forteresse ne figure pas plus dans les papiers du lieutenant que
dans le journal de Louis XVI.

Chose plus importante pour l'orientation de sa vie, il sera absent de
France durant la plus grande partie de la priode vraiment
rvolutionnaire, la priode de l'enthousiasme. Il sera en Corse du mois
de septembre 1789 jusqu' la fin de janvier 1791, puis d'octobre 1791 
avril 1792, enfin d'octobre 1792  juin 1793. Il aura vu des pisodes de
la Rvolution franaise. Il ne l'aura pas vcue, il n'en aura respir
les passions que de loin, et, surtout, il ne s'y sera ni engag ni
compromis. Il y entrera quand elle sera dj faite. De la tte et du
coeur, il sera aussi libre envers la Rpublique qu'envers la royaut
dchue.

A son deuxime cong, partait-il pour la Corse avec la pense d'y jouer
un grand rle et d'tre un autre Paoli? Si prcoce qu'il ft, il tait
pourtant  l'ge du dsintressement et de l'idalisme. Et, pour les
grandes ambitions, il tait pareillement trop jeune. L'ge, les dates,
l'harmonieux concours des circonstances le serviront encore ici. Plus
vieux, plus mr, pourvu d'un grade suprieur et plus en vue, peut-tre
et-il, dans son pays, brigu et obtenu un sige de dput aux
assembles rvolutionnaires. Alors, encore une fois, sa destine
tournait, sa carrire tait manque.

Avec son frre Joseph, il fit bien de la politique en Corse mais assez
petitement, quoiqu'il se remut beaucoup. D'abord, en dbarquant, une
dception l'attendait. La ralit ne rpondait pas  ce qu'il imaginait
ni  ce que les idologues lui avaient appris. La Rpublique idale,
est-ce cela? Les citoyens de la nouvelle Sparte sont loin de partager
son zle pour la Rvolution libratrice. Il trouve l'le divise en
clans et en factions. Tout de suite des notables comme Pozzo di Borgo et
Peraldi, influents par leur nombreuse clientle, auprs de qui les deux
frres Bonaparte sont d'infimes personnages, se dressent contre lui. Il
se heurte aux conservateurs, aux ractionnaires qui accueillent avec
mfiance ou qui rejettent les ides de Paris, et ce sera bien pire quand
la question religieuse s'en mlera. De l rsulte pour le politicien
novice une consquence dcisive. Ayant embrass le parti de la
Rvolution dans l'intrt de la Corse, il ne peut, dans son le,
combattre la contre-rvolution sans se ranger parmi les patriotes et
s'enrler,  son insu, dans le parti franais. Il est conduit, pour la
mme raison,  se rjouir comme d'une victoire sur les aristocrates du
dcret de la Constituante qui proclame la Corse partie intgrante du
territoire et qui en fait deux dpartements pareils aux autres. Dbarqu
 Ajaccio avec les sentiments d'un autonomiste, sa doctrine, d'aprs
laquelle il fallait tre pour la Rvolution parce que la Rvolution
dlivrerait l'le de la tyrannie, le met du ct des unificateurs,
c'est--dire du ct de la France. Il n'en sortira plus. A la fin, il se
sparera de Paoli lui-mme, parce que le dfenseur de l'indpendance,
son dieu, son hros,  qui la candeur des Constituants avait rouvert la
Corse, voudra la livrer aux Anglais, considrant que le Franais, avec
la cocarde tricolore comme avec la cocarde blanche, est toujours
l'ennemi.

Ainsi, ce furent surtout des dboires que Napolon emporta de ses
sjours successifs dans sa premire patrie, jusqu'au moment o elle le
rejeta tout  fait. Pourtant cette cole lui fut encore utile. Elle lui
apprit la politique et les hommes, la ruse et l'action. Ml aux
lections dpartementales o il pousse son frre Joseph, ml aux
soulvements qui clatent dans l'le contre les administrateurs
franais, il se forme aux coups de main,  l'intrigue et au mpris de la
lgalit. Il acquiert une exprience prcoce et perd  chaque pas
quelques illusions sur les hommes. Il a encore le feu de l'enthousiasme
lorsqu'il rdige sa _Lettre  Buttafuoco_ o il couvre d'injures
emphatiques ce dput de la noblesse aux tats-Gnraux, ce tratre qui
cherche  mettre l'Assemble en garde contre l'hroque Paoli. La
municipalit d'Ajaccio accorda  la lettre vengeresse les honneurs de la
publication et l'infatigable noircisseur de papier eut la joie de se
voir imprim. Mais Paoli accueillit froidement la brochure et Bonaparte,
qui a fait traner son cong, repart pour la France avec cette lgre
mortification, premier nuage sur son enthousiasme. Malgr son
dvouement, il est suspect aux paolistes  cause de l'uniforme qu'il
porte et qui le rend trop Franais pour eux.

Rentr  son rgiment, il passe bientt lieutenant en premier et il est
envoy  Valence. De Corse, il a ramen son frre Louis dont il
surveillera les tudes. Et il reprend la vie de garnison, d'autant plus
austre que la solde doit maintenant suffire  deux.

Des lectures toujours, et un griffonnage ardent. Ce jeune homme est-il
un militaire, un politicien ou un littrateur? Il est tout cela  la
fois. En 1791, de la plume qui vient de rdiger pour Joseph des
professions de foi lectorales, il concourt pour le prix de l'acadmie
de Lyon. Il y a douze cents livres  gagner et elles ne seraient pas
superflues dans la gne o il est, avec son jeune frre  sa charge. Le
sujet propos tait aussi loin de l'artillerie que des querelles corses:
_Quelles vrits et quels sentiments il importe le plus d'inculquer aux
hommes pour leur bonheur._ Sur ce thme, il brode quarante pages
auxquelles ne manquent ni le talent, ni mme une certaine posie, ni
surtout l'enflure. Bonaparte n'obtiendra pas le prix mais il a crit son
trait avec complaisance. Il s'y est prpar en collectionnant dans un
cahier spcial des expressions pour s'entraner au beau style. Bref il
n'est pas loin de sentir en lui un auteur.

Et puis il commence  se dniaiser. Il se civilise. Les agitations
d'Ajaccio lui ont fait du bien et,  Valence, on le trouve chang  son
avantage, sociable, beaucoup plus gai, peut-tre seulement un peu trop
rpublicain. Ayant mordu  la politique, il s'inscrit  la Socit des
amis de la Constitution, il y prend mme la parole, sans s'apercevoir
que plus il s'intresse  ce qui se passe en France, plus il s'loigne
de son autre patrie.

Il conciliait ainsi beaucoup d'tats divers, celui
d'officier-gentilhomme, de Corse, de philosophe et d'crivain, d'orateur
de club, lorsque se produisit l'vnement de Varennes. Le dpart de
Louis XVI, son humiliant retour  Paris laissaient prvoir le
renversement de la monarchie. C'est ainsi que le comprirent les
militaires auxquels fut demand un nouveau serment, bien plus grave que
l'autre puisqu'il devait tre crit et prt  l'Assemble seule.
Beaucoup d'officiers refusrent, se regardant comme engags d'honneur
envers le roi. Ceux-l migreront et Napolon, qui avait connu leurs
scrupules de conscience, sera indulgent  ces migrs. D'autres
jurrent, quelquefois avec enthousiasme, le plus souvent avec
rsignation, soit parce que, militaires avant tout, ils avaient le got
de leur mtier, soit parce qu'il leur rpugnait de quitter la France,
soit enfin parce qu'ils n'avaient pas d'autre ressource que leur solde.
Ainsi le gnral du Teil consentit  servir la Rvolution qu'il n'aimait
pourtant pas. Il fut mal rcompens car on le fusilla en 1794.

Quant  Bonaparte, pourquoi et-il hsit? Rien ne l'attachait aux
Bourbons ni  la monarchie. Aussi bien que la Rvolution, il et servi
le grand Turc, chose  laquelle, dans une heure de dtresse, il pensera
un peu plus tard. Et, sur le moment, il ne s'aperut pas que
l'migration, en dpeuplant les cadres, lui donnait des chances
d'avancer comme les vnements apportaient aux militaires des chances de
se signaler.

Pour qu'il ft une carrire en France, pour que son adhsion au rgime
nouveau lui profitt, il fallait qu'il se dprt enfin de cette Corse,
de cette ensorceleuse  laquelle il revenait avec obstination. Pour son
bonheur, celle qui l'avait sduit se chargera de le repousser. Il y a
ainsi des hommes qui, avec leur libert, doivent leur fortune  une
dception de jeunesse et  un bienfaisant chagrin d'amour.




CHAPITRE III

INGRATE PATRIE


Au mois de septembre 1791, on tait, en France, tout prs des lections.
On sentait aussi venir la guerre que l'Assemble nouvelle, la
Lgislative, ne tarderait pas  dclarer. Il tait d'autant plus
difficile d'obtenir des congs que l'migration dpeuplait et
dsorganisait les cadres. Nanmoins, Bonaparte sollicita et, grce au
gnral du Teil, obtint encore une permission.

On s'tonne qu'un garon aussi intelligent n'ait pas devin qu'il y
aurait bientt des grades  cueillir par brasses. Hoche, Marceau et
jusqu' Pichegru, son ancien rptiteur, commandent des armes bien
avant lui. Il se met en retard pour se faire nommer en Corse
adjudant-major d'un bataillon de gardes nationaux volontaires, ce qui
n'est pas plus que capitaine dans l'active. Et non seulement il se met
en retard, mais, port absent au moment d'un contrle svre des
officiers qui ont migr, il aura  son dossier une mauvaise note. Son
le l'attire toujours. Il ne voit pas qu'il y perd son temps.

Les petits Bonaparte pouvaient faire du zle. Ils taient toujours trop
franais pour Paoli qui empcha que Joseph ft dput  l'Assemble
lgislative et le noya dans le Conseil gnral de la Corse afin de ne
pas lui laisser de fonctions  Ajaccio. Quant  Napolon, pour tre lu
lieutenant-colonel de la garde nationale, il lui fallut plus
d'intrigues que pour devenir empereur, et il y dpensa en partie
l'hritage de l'oncle Lucien, l'archidiacre. Il n'hsita mme pas 
s'emparer d'un lecteur influent et  le squestrer pour s'assurer de
lui le jour du vote. Il serait exagr de voir dans ce petit coup de
force une prface au 18 brumaire. Cependant, si Bonaparte fut lu, ce
fut par surprise et par violence et il se fit des ennemis acharns dans
le clan adverse, celui de Pozzo di Borgo et de Peraldi.

On a crit des livres entiers sur les aventures de Bonaparte en Corse.
Ce qu'elles ont de plus intressant, c'est de montrer  quelles disputes
misrables,  quelles entreprises sans avenir il se ft us, si bientt
sa bonne toile ne l'et fait expulser par Paoli.

Au mois d'avril 1792, le mois o la Rvolution lance la France dans une
guerre qui durera plus de vingt ans, et qui, aprs avoir dracin la
vieille monarchie, renversera la Rpublique et dressera le trne
imprial pour le renverser  son tour,  quoi Napolon Bonaparte est-il
occup? A un coup de main dans les rues d'Ajaccio. Le jour de Pques, la
population, trs pieuse, souleve par ses prtres et ses moines contre
la Constitution civile du clerg, a attaqu les volontaires, Bonaparte,
leur chef, rpond par des fusillades et des mesures de rigueur qui lui
vaudront des haines vraiment corses dans sa ville natale o il passe
alors pour un bourreau de Saint-Barthlemy. Comme le colonel Maillard,
qui commande la troupe rgulire, intervient dans le conflit, Bonaparte
refuse d'obir et veut profiter de la circonstance pour s'emparer de la
citadelle, ce qui tait, d'un bout  l'autre de l'le, le plan des
paolistes en vue de proclamer l'indpendance. Officier franais, il
tente mme de dbaucher les soldats. Ainsi il s'entrane aux
illgalits. Il perd ses scrupules. Il oublie ses cahiers de lecture,
ses essais littraires et il ne dclame plus contre les factieux, les
ambitieux et les conqurants.

L'chauffoure avait mal tourn pour lui et le laissait en mauvaise
posture devant ses compatriotes comme  l'gard du gouvernement
franais. Il s'aperoit alors que la Corse n'est pas sre. Il n'est pas
non plus sans inquitudes sur les suites d'une affaire o il s'est
comport en rebelle. D'autre part, il n'a de position sociale qu'en
France. Il tient  son grade et  son uniforme d'artilleur qui, mme en
Corse, lui donnent du poids et il s'expose, s'il reste absent de son
rgiment,  tre ray des cadres et inscrit sur la liste des migrs. Au
mois de mai, afin de se mettre en rgle avec l'autorit militaire, il se
rend  Paris.

Il retrouve la France et la grande ville en combustion. Le mot est de
lui. D'un oeil dj exerc, il distingue que la Rvolution marche vers le
pire et il est tmoin d'meutes plus graves que celles d'Ajaccio. De la
terrasse du bord de l'eau, il observe, le 20 juin, l'invasion des
Tuileries. Le 10 aot, chez Fauvelet, frre de son camarade Bourrienne
et marchand de meubles au Carrousel, il assiste  la prise du chteau
par la plus vile canaille. Chaque fois il s'indigne qu'on n'ait pas
mieux rsist  ce que la populace a de plus abject et il est frapp
de cette inconcevable faiblesse. Il y pensera longtemps et, plus tard,
il dira que Louis XVI, dans ces journes fatales, disposait pourtant
d'un plus grand nombre de dfenseurs que la Convention au 13
Vendmiaire. Aprs le massacre des Suisses il se risque dans les
Tuileries, il aide mme  sauver un de ces malheureux. Chez lui, le
militaire se rveille, l'ducation reparat. Ses sentiments naturels ne
sont pas ceux d'un sans-culotte.

Mais s'il a horreur du dsordre, oubliant que lui-mme vient d'tre
factieux  Ajaccio, il a assez de prudence pour ne pas se donner des
airs d'aristocrate. Comme toute sa famille, il supprime sa particule.
Surtout il regarde les vnements en curieux qui, sans y participer,
est pourtant intress  en prvoir le cours. Il se tient en contact
avec les dputs corses. Par leur recommandation au ministre de la
guerre, il se fait rintgrer dans l'arme. Il obtient, l'indiscipline
tait alors moins grave que le crime de contre-rvolution, que le
rapport sur les meutes d'Ajaccio n'ait pas de suite. Il se dispose
enfin  rentrer dans un rgiment avec le grade de capitaine et, les
hostilits ayant commenc entre l'Autriche et la Prusse,  prendre part
 la campagne, lorsque ses ides changent brusquement.

La dchance de Louis XVI, l'abolition de la monarchie, les fcheux
dbuts de la guerre lui donnaient  penser que la combustion
deviendrait une vaste anarchie o la France se dcomposerait. Alors
l'indpendance de la Corse se produirait naturellement. Repris par son
vieux rve, il veut tre l, voir ce grand jour, prendre une place dans
son pays libr. La fermeture de la maison de Saint-Cyr o tait leve
sa soeur, la ncessit de reconduire cette jeune fille auprs de sa mre,
l'inscurit de Paris (on suppose qu'il resta cach, avec lisa, pendant
les massacres de Septembre), lui fournissent un nouveau prtexte pour
rentrer au pays. Le capitaine Bonaparte s'intresse peu  ce qui se
passe en Argonne. Il est  Marseille, attendant un bateau, lorsque tonne
le canon de Valmy. Il a l'air de tourner le dos  la fortune avec
obstination.

Sans doute, ce sera son dernier sjour dans l'le. Il faudra qu'elle le
chasse pour qu'il y renonce.

Tout de suite il fut abreuv d'amertumes. On avait soumis au
gouvernement rvolutionnaire une ide qui fut trouve admirable; c'tait
de conqurir la Sardaigne. Bonaparte, avec son bataillon de gardes
nationales corses, fut de l'expdition qui devait commencer par un
dbarquement aux lots de la Madeleine, en face de Bonifacio. C'tait sa
premire campagne et il se promettait d'y briller. Tandis que la
Rvolution tait  son paroxysme, qu'elle venait de jeter la tte de
Louis XVI en dfi  l'Europe, qu'elle entrait en guerre avec
l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne, son ambition  lui tait de se
distinguer par la conqute d'un abri de pcheurs.

A peine a-t-il parl de cet pisode et, d'ailleurs, il n'aimait pas  se
rappeler son dernier sjour au pays natal. L'expdition de la Madeleine
ne fut mme pas un dsastre. Ce fut une honte. Paoli,  qui la
Rvolution, dans la priode de l'enthousiasme, avait donn le
commandement des bataillons corses parce qu'il tait un hros de la
libert et un martyr du despotisme, commenait  prendre une attitude
douteuse. Il n'tait pas partisan d'un coup de main sur la Sardaigne,
regardant les Sardes comme des frres, et le moins qu'on puisse dire
c'est qu'il n'y mettait pas de bonne volont. D'autre part les marins de
la Rpublique qui transportaient les troupes de dbarquement et devaient
les appuyer se composaient de la plus sale cume des ports. Aux premiers
coups de canon qui partirent des forts ennemis, ils crirent  la
trahison et se rvoltrent contre leurs chefs. Les volontaires corses
avaient dj pris terre. Voyant s'loigner la frgate qui devait les
protger de son feu, ils furent saisis de panique  leur tour. Il fallut
repartir au plus vite, si vite que Bonaparte, la rage au coeur, dut
abandonner ses trois pices d'artillerie. Fcheux dbut et qui fut sur
le point de tourner plus mal encore, car, au retour  Bonifacio, les
marins de la Rpublique faillirent assassiner le jeune
lieutenant-colonel.

Il n'est pas  la fin des dboires. Pas une de ses illusions qui ne
doive s'envoler. Paoli, maintenant, tourne le dos  la Rvolution qui ne
donne pas l'indpendance  la Corse. Il reprend position contre la
France. Bonaparte a trouv chez son grand homme de la froideur, puis de
la suspicion. Dsormais, c'est de l'hostilit, une hostilit tendue 
tout le parti franais. Sur les rapports inquitants qui lui sont
adresss, la Convention envoie dans l'le trois commissaires chargs de
surveiller le vieux chef.

Ils essayaient assez prudemment d'viter la guerre civile et d'arranger
les choses lorsque, soudain, de Paris, arrive l'ordre d'arrter Paoli
dnonc  la Convention comme un agent de l'Angleterre et comme un
tratre. Cette fois, le soulvement de la Corse est sr. Et d'o venait
le coup? On le sut par l'auteur lui-mme qui s'en vanta dans une lettre
 ses frres. C'est le troisime des Bonaparte, Lucien, le petit Lucien
(il n'a alors que dix-huit ans) qui, au club des jacobins de Toulon, a
accus Paoli de menes liberticides. Et la Convention a obi sans dlai
 l'appel du club. Devenu homme, Lucien, actif et inventif, mais remuant
et indocile, sera encore l'enfant terrible de la famille.

Ds lors, entre Paoli et les Bonaparte, la vendetta est ouverte.
Napolon comprend aussitt qu'il n'a plus qu' sortir de sa ville. Il
tentait de rejoindre les commissaires  Bastia, lorsqu'il fut arrt par
des paysans paolistes. Il leur chappe, se cache chez un de ses parents,
russit enfin  rallier l'escadrille franaise qui tente vainement de
reprendre Ajaccio insurg. Dj il est dnonc avec tous les siens comme
un ennemi de la Corse. A Corte, la Consulte paoliste voue  une
perptuelle excration et infamie les Bonaparte, ns dans la fange du
despotisme et  qui l'on reproche avec force injures le ralliement de
leur pre, la protection de Marbeuf et les bourses du roi.

Napolon riposte par un factum furieux contre Paoli. Cependant il a fait
passer  sa mre un billet: Prparez-vous  partir, ce pays n'est pas
pour nous. Letizia s'enfuit avec ses plus jeunes enfants. Il tait
temps. La maison d'Ajaccio fut dvaste, on dit mme brle. Rfugie au
maquis, comme au temps du Monte-Rotondo, Letizia errait sur la cte
lorsque Napolon et Joseph,  bord d'un navire franais, la
recueillirent avec les enfants. Le 3 juin, la famille tait rfugie 
Calvi.

Rien ne reste du rve corse. Bientt les paolistes auront livr l'le
aux Anglais. Et Pozzo di Borgo, son ennemi, Bonaparte le retrouvera,
acharn  lui porter le dernier coup en 1814, dans vingt et un ans, tant
cette histoire, si prodigieusement pleine, est prodigieusement courte.
Mais, par la force des choses, qu'il l'ait voulu ou non, Napolon est
rejet vers la France, ce qui tait crit depuis le jour o son pre
l'avait men au collge d'Autun. Pour ressource, il n'a que son grade de
capitaine. Plus de carrire, plus mme de moyens d'existence que dans le
pays o, jusque-l, il s'est cru un tranger.

A la fin du mois de juin, la famille dbarque sur le continent. Elle
loge d'abord dans un faubourg de Toulon qu'il faut quitter pour
Marseille. Ce n'est plus la pauvret. C'est la misre. On se lia avec un
marchand de tissus, Clary, qui avait des filles. L'une d'elles pousa
Joseph. Napolon et volontiers pous l'autre demoiselle. Selon un mot
qui est trop beau et qui appartient  la lgende, le commerant
marseillais aurait trouv que c'tait assez d'un Bonaparte dans une
maison. Clary tait mort quelques mois aprs avoir connu les migrs
corses. Tout ce qu'on sait de certain c'est que Napolon eut un
sentiment pour Eugnie-Dsire. Elle lui reprsentait un bonheur simple,
un peu trop simple, car il lui prfra la brillante Josphine. Mais
toujours homme de lettres, il confia cette histoire d'amour au papier et
en fit un petit roman, _Clisson et Eugnie_, dans le genre troubadour.
Eugnie-Dsire Clary pousera Bernadotte et sera reine de Sude tandis
que sa soeur Marie-Julie, femme de Joseph, sera reine de Naples puis
d'Espagne. Mais qui donc, en ce temps-l, se doutait que tout
deviendrait possible, mme le merveilleux?

On lit dans les _Mmoires secrets sur la vie de Lucien Bonaparte,
prince de Canino_: Jusqu'au 13 vendmiaire, Madame Buonaparte mre et
ses trois filles taient retires  Marseille, dans un petit
appartement, presque dans une mme chambre, vivant des faibles secours
que le gouvernement franais accordait aux migrs de la Corse... En
allant prendre le commandement de l'arme d'Italie, Buonaparte alla voir
sa famille et il la trouva  table, mangeant des oeufs sans pain, avec
des fourchettes d'tain. Il resta stupfait, et, prenant la main de sa
mre il lui dit: Un avenir diffrent s'avance, ma mre; ayez le courage
de l'attendre, je saurai le hter.

Mme fausse,--et elle l'est certainement quant  la date,--l'anecdote
peint une situation. A la fin du mois de juin 1793, la famille Bonaparte
tait dans la dtresse. Retard dans son avancement, encore officier
subalterne, Napolon aurait gravement compromis sa carrire et perdu son
temps en Corse s'il n'y avait gagn la protection du dput Saliceti.
Car le mrite ne suffirait pas. Il faudrait arriver aussi par la
politique et en courir les hasards  un moment o la tte des plus
habiles tait expose, o personne n'tait sr du lendemain.

Qu'tait ce risque auprs de la mauvais direction qu'avait failli
prendre sa vie? Depuis, disait-il, les grandes affaires ne m'ont pas
permis de penser souvent  la Corse. Le thtre tait mesquin et ne lui
et rserv qu'un tout petit bout de rle. Sur sa patrie ingrate, il
avait sans tristesse secou la poussire de ses souliers. A ses
compatriotes il avait mme gard de la rancune, au moins de la mfiance.
On a voulu faire de lui l'homme de l'le et du clan parce qu'il a subi
ses frres et ses soeurs. Il ne s'est jamais entour de Corses, bien
qu'il et, disait-il, environ quatre-vingts cousins ou parents. Et il
avait vit avec soin de paratre escort de la tribu, car, ajoutait-il,
cela et bien dplu aux Franais.

D'ailleurs si, dsormais, il ne pensa plus qu' peine  la Corse, s'il
tint les cousins  distance, la Corse fut longue  prendre au srieux ce
petit Bonaparte et les siens qu'elle avait vus famliques et fugitifs.
Elle donna une grosse proportion de non au plbiscite du consulat 
vie. Miot de Melito, qui administrait l'le  ce moment-l, note que si
tous les dpartements de la France eussent t anims du mme esprit que
ceux du Golo et du Liamone, la rapide lvation de Bonaparte et
peut-tre rencontr plus d'obstacles.

Mais son chec d'Ajaccio tait une dlivrance. Le sortilge est fini et
son le s'est charge de le rompre elle-mme. Elle a encore soulag
Bonaparte de la rverie sentimentale et littraire qui a occup sa
premire jeunesse. Jean-Jacques, Raynal, l'idologie, le roman de la
Rvolution, c'est  tout cela, en mme temps qu' Paoli, que, sans le
savoir, il a dit adieu. Il ne croit plus  la bont de la nature
humaine. Peut-tre n'avait-il pas besoin de cette preuve pour se
durcir, mais il s'est bien durci. Son style mme a chang, s'est fait
nerf. Bonaparte a franchi l'ge du sentiment. Il a dpouill le jeune
homme.




CHAPITRE IV.

CLAIRCIES ET JOURS PNIBLES


Lorsque Bonaparte, capitaine comme devant, rentre dans l'arme aprs ce
long et strile intermde corse, c'est pour retrouver la guerre civile.
Le Midi s'est insurg contre la Convention. Affect au 4e rgiment
d'artillerie, dans une compagnie qui tient garnison  Nice, Bonaparte y
remplit des fonctions modestes. Le gnral du Teil, frre de son ancien
protecteur d'Auxonne, l'emploie au service des batteries de cte. Le
capitaine construit des fours  rverbre, invention nouvelle pour
rougir les boulets destins  brler les navires des despotes. C'est
dans ce style qu'il crit alors et, en 1793, il tait ordinaire et
prudent d'crire ainsi. Des fours  rverbre, il passe au train des
quipages. Il est envoy en Avignon pour organiser les convois de
l'arme d'Italie,--presque un mtier de charretier. Mais, sur la route,
il trouve Avignon occup par les fdralistes marseillais. Il doit
attendre que la ville soit reprise pour s'acquitter de sa mission.

Occup  ces besognes obscures, il commence  s'inquiter. Personne ne
pense  lui. L'oubliera-t-on dans les postes subalternes? Il a besoin
d'attirer l'attention. D'Avignon, o il se morfond en prparant ses
convois, il adresse une demande au citoyen ministre pour tre affect
 l'arme du Rhin. Et, de la mme plume, il compose le dialogue qui est
intitul le _Souper de Beaucaire_ bien que, probablement, il n'ait pas
t crit  Beaucaire.

C'est un petit ouvrage d'une bonne venue, trs bien fait. Mme si ce
n'tait pas d'un futur empereur, on y reconnatrait du talent. Il y a
plus que cela, une nettet qui va jusqu' la force. Les arguments se
pressent, rangs en bon ordre, les arguments politiques et militaires,
pour prouver que l'insurrection du Midi est vaine, qu'elle sera vaincue,
qu'elle n'a ni les moyens ni surtout le souffle qui soutiennent la
Vende et la rendent si redoutable. Car le _Souper de Beaucaire_ est une
brochure d'actualit. L'auteur sait ce que c'est que la propagande. Il
s'y est exerc  Ajaccio. Il fait, d'une tte froide et d'un esprit
rassis, l'analyse d'une situation en mme temps que l'apologie du
gouvernement terroriste. Il dmontre au fdraliste marseillais que la
cause des Girondins est perdue d'avance. Le gnie de la Rpublique l'a
abandonne. La Convention l'emportera parce qu'elle dispose de troupes
aguerries. La riche cit de Marseille sera ruine par des reprsailles
terribles. Elle a intrt  cesser au plus tt une rsistance inutile et
la raison le lui commande. Tout cela est dit avec autorit, mais avec
lgance, l'auteur vitant le jargon rvolutionnaire et les injures,
affectant de ne prendre parti pour personne, de ne considrer que les
faits. Rien ne pouvait tre plus agrable aux reprsentants du peuple
qui surveillaient la rpression du fdralisme dans le Midi.

Tout dmuni d'argent qu'il tait, Bonaparte avait pay de sa poche
l'impression de la brochure. C'est qu'il en calculait l'effet et il
calculait bien. Elle tait destine moins  convaincre les insurgs qu'
attirer l'attention sur l'auteur. Par fortune, Saliceti, avec qui
Bonaparte s'tait li en Corse dans leur lutte commune contre Paoli, se
trouvait parmi les commissaires de la Convention qui accompagnaient
l'arme de Carteaux, charge de rprimer la rbellion du Midi. Aprs
avoir rduit Avignon, Nice et Marseille, Carteaux avait mis le sige
devant Toulon insurg qui avait appel les Anglais. Le jeune capitaine,
rejoignant Nice avec son convoi, s'arrta au quartier gnral de
Beausset pour faire visite  son compatriote Saliceti. Par fortune
encore, il se trouva que le chef de bataillon Dommartin, commandant de
l'artillerie, venait d'tre bless grivement. Saliceti proposa que sa
place ft donne au citoyen Buonaparte, capitaine instruit. L'autre
reprsentant, Gasparin, acquiesa. Les convois s'en allrent  Nice
comme ils purent. Le Capitaine avait enfin un poste d'action.

S'il fut  mme d'y montrer la justesse de son coup d'oeil et son esprit
d'initiative, il ne faudrait pas exagrer l'impression que produisirent
ses talents militaires. La lgende s'est empare plus tard, mais assez
tard, du grand Napolon au sige de Toulon. Ce qu'il y eut de plus
remarquable dans la part qu'il prit aux oprations, on ne pouvait alors
ni le savoir ni l'apprcier et ses plus grands admirateurs eux-mmes
semblent  peine s'en tre aperus.

Onze annes aprs, le jeune prince de Bade disant qu'il n'y avait rien 
voir  Mayence, l'empereur lui rpondit avec vivacit qu'il se trompait,
qu' son ge, chaque fois qu'il avait du temps  passer dans une ville,
il l'employait  examiner les fortifications et c'est ce qu'il avait
fait  Toulon quand, petit officier, il s'y promenait en attendant le
bateau de Corse. Qui vous dit que vous ne devrez pas un jour assiger
Mayence? Savais-je alors que j'aurais  reprendre Toulon?

On tient ici un des secrets de Napolon et l'une des justifications de
sa fortune prodigieuse. La rapidit de la conception, la sret du coup
d'oeil, il les a, mais nourries d'tude. Et-il su, en arrivant  l'arme
de sige, par o il fallait attaquer Toulon, si, nagure, en passant l
pour s'embarquer, il n'y avait, comme toujours et comme partout, appris
quelque chose? Au lieu de flner au caf, il s'tait rendu compte de la
topographie, il avait regard le systme de dfense, par cette
curiosit, ce besoin de connatre qui ne se rassasiaient pas. De mme,
tant aux arrts, il avait lu les _Institutes_ de Justinien sans se
douter qu'il prsiderait un jour, dans un Conseil d'tat,  la rdaction
du Code civil. De mme encore, dans sa chambre  huit livres huit sols
par mois, il avait pris des notes sur la Constitution de la Suisse sans
prvoir qu'il deviendrait mdiateur de la Confdration helvtique. A
toutes les pages, son histoire enseigne l'avantage de la science, comme
dans la fable de La Fontaine.

C'est ainsi, et non par intuition mais par raisonnement, qu'en prenant
possession de son poste il dsigna tout de suite l'guillette comme le
point dont il fallait s'emparer parce qu'il commandait la rade. Quand on
en serait matre, les navires anglais et espagnols seraient sous le feu
du canon et n'auraient plus qu' prendre le large. La ville tomberait
alors. Et c'est ce qui se passa en effet.

Le commandant du sige, Carteaux, tait assez bon homme pour un
sans-culotte, mais ignare. Il avait t dragon et quelque chose comme
gendarme. Il avait fait aussi de la peinture. Son esprit tait born,
ses connaissances militaires  peu prs nulles. Il ne comprit pas quand
Bonaparte, montrant la pointe de l'guillette, dit que Toulon tait l
et il dclara que ce blanc-bec n'tait pas ferr sur la gographie.
Pendant plus d'un mois, Carteaux mit obstacle au plan du jeune officier.
Les commissaires Saliceti et Gasparin comprirent, eux, que c'tait
pourtant le capitaine qui avait raison. Ils obtinrent du Comit de salut
public le remplacement de Carteaux, non sans avoir signal Buona Parte,
le seul capitaine d'artillerie qui soit en tat de concevoir ces
oprations. Mais la Convention n'eut pas la main plus heureuse avec
Doppet, un ancien mdecin, que son incapacit fit carter aprs peu de
temps.

Dugommier, qui succda  Doppet, avait plus d'exprience de la guerre.
Pourtant il hsitait  se ranger aux vues de Bonaparte, que les
reprsentants avaient nomm chef de bataillon, lorsqu'un autre appui
vint au jeune officier. L'arme de sige s'tant accrue, l'artillerie a
t confie au gnral du Teil et Bonaparte ne la commande plus qu'en
second. Mais du Teil devait voir la situation comme lui. Tout ce qui
tait vraiment militaire savait que, pour prendre Toulon, il fallait
d'abord dominer la rade. Si Bonaparte se distingua par quelque chose,
c'est par ses ides claires, la nettet de ses explications, l'esprit de
suite avec lequel il affirma ce qu'il fallait faire pour russir.

Du Teil, vieilli, fatigu, laissait aller Bonaparte, lui donnait raison.
Il avait russi  convaincre Dugommier, dont le plan, inspir de celui
de Bonaparte  quelques dtails prs, fut soumis au Conseil de guerre
qui l'approuva. Telle fut, autant qu'il est possible de la dterminer,
la part du commandant en second de l'artillerie de sige. Il faut
ajouter qu'il paya de sa personne. Deux fois, au cours des assauts, il
fut bless. Il tira lui-mme le canon et l'on a toujours admis qu'il
avait pris la gale, dont il souffrit si longtemps, en maniant le
refouloir qu'un homme hors de combat venait de lcher.

Enfin, le 17 dcembre 1793, l'guillette tombe et tout se passe comme il
l'a prvu. Les navires anglais et espagnols, menacs d'tre incendis 
coups de boulets rouges, prennent le large et livrent la ville insurge
aux vengeances de la Convention.

La rcompense de Bonaparte, c'est d'tre nomm gnral de brigade  la
demande de Saliceti et de Robespierre le jeune qui a assist 
l'vnement. La recommandation du frre de Maximilien nuira  Bonaparte
aprs Thermidor. Mais il s'est fait connatre d'un autre conventionnel.
Barras tait galement commissaire dans le Midi. Il n'avait pas cru 
la prise de Toulon tant cette place paraissait formidable. Il retint le
nom de Bonaparte. Il s'en souviendra au moment de Vendmiaire, dans une
circonstance qui sera tout  fait dcisive pour la carrire de Napolon.

Car si le nouveau gnral a acquis une rputation, ce n'est encore
qu'auprs de peu de personnes. Il s'est fait des camarades, Junot,
Marmont et ce Muiron, le plus prs de son coeur, qui sera tu en le
protgeant  Arcole. Il commence  tre connu d'un certain nombre de
militaires. Mais son nom est loin d'avoir perc. Il y a tant de noms 
ce moment-l! Et, en pleine Terreur, les esprits sont occups de tant de
drames! Quant Junot annonce  sa famille que Bonaparte l'a pris pour
aide-de-camp, son pre lui rpond: Pourquoi as-tu quitt ton corps?
Qu'est-ce que ce gnral Bonaparte? O a-t-il servi? Personne ne connat
a. Dans la carrire de Bonaparte, Toulon n'est qu'un premier chelon,
 peine une tape et seulement un trs bon dbut, mais dans un pisode
de guerre civile, ce qui comporte des inconvnients srieux. Et puis, 
la fin de 1793, les faits de guerre abondent. Il n'est pas
extraordinaire d'tre promu gnral de brigade. Des gnraux, il y en a
beaucoup, et de fameux. Pour que la gloire vienne au jeune artilleur qui
s'est distingu  Toulon, il faudra encore bien des circonstances. Pour
tout dire, Bonaparte n'est pas sorti de l'obscurit. On lui tient compte
des services qu'il a rendus sans que personne lui attribue la victoire.
Lui-mme se possde trop pour s'enivrer de ce premier succs. S'il
commence  entrevoir un avancement, il ne pense pas qu'il ait gagn la
couronne de Charlemagne. Si l'ambition commence  lui venir, une autre
ambition que d'tre notable parmi les Corses, tout cela, disait-il 
Las Cases, n'allait pas fort haut, j'tais loin de me regarder encore
comme un homme suprieur.

Il avait raison d'tre modeste. D'autres traverses l'attendaient, car
ces temps taient difficiles et ce qu'on avait gagn un jour devenait
une cause de perte le lendemain. Bonaparte,  Toulon, s'est fait sans
doute des relations utiles. Il s'en est fait aussi de dangereuses. Il
s'est engag avec les terroristes. Il va s'engager avec eux davantage et
plus qu'il ne faudrait, plus peut-tre qu'il ne voudrait, car Thermidor
ne tardera pas et Thermidor le trouvera li avec Augustin Robespierre
qui l'aura recommand  son terrible an comme un homme d'un mrite
transcendant. Recommandation aussi funeste aprs la raction
thermidorienne que le nom de girondin et de fdraliste avant. Napolon
tait fort discret sur cette priode de sa vie o vraiment la fortune,
aprs un sourire, avait cess de lui tre favorable. Charg de remettre
en tat de dfense les ctes provenales, n'a-t-il pas un jour le
dsagrment d'tre dnonc par des jacobins qui l'accusent d'avoir
relev un des forts de Marseille de concert avec les ennemis de la
Rpublique? L'effet d'une pareille dlation, si absurde ft-elle, ne se
faisait jamais attendre. Le gnral Bonaparte est cit  la barre de la
Convention. Il doit, pour viter ce fatal voyage, se faire dlivrer des
certificats de civisme qui se retourneront bientt contre lui et
serviront  prouver sa complicit avec les hommes de sang.

Tir de cette fcheuse affaire, il reoit, en mars 1794, le commandement
de l'artillerie  l'arme d'Italie. C'est sa premire apparition sur un
des thtres de la guerre extrieure. Il y sera remarqu. Il est mme 
peu prs certain qu' partir de son arrive au quartier gnral les
plans furent rdigs par lui. La marche des oprations se ressentit de
sa prsence. A Saorge et sur la Roya, il essaye ses talents militaires,
il mrit ses principes stratgiques, il forme la conception gnrale de
sa prochaine campagne d'Italie. Il n'en est pas moins vrai qu'il
n'inventait pas tout et qu'il trouva, l encore, la plupart des ides
que, deux ans plus tard, il appliquera en plus grand et avec clat.
Conqurir l'Italie pour y nourrir les armes et pour procurer de
l'argent  la Rpublique, c'est une pense que les Conventionnels ont
dj eue et le reprsentant du peuple Simond parlait, avant la
proclamation fameuse, des riches greniers de la Lombardie. Simond
lui-mme rptait ce que les chargs d'affaires franais  Gnes, 
Rome,  Florence crivaient depuis des mois, montrant les richesses
italiennes comme une proie facile  saisir, alors que la Rpublique
avait de si cruels besoins d'argent. Quant  attaquer l'Autriche par la
Lombardie et  prendre l'Empire germanique  revers, les gnraux de la
monarchie se l'taient propos avant ceux de la Rvolution, Catinat,
Villars, Maillebois avaient prcd Bonaparte, Charles VIII et Franois
Ier avaient pris la route o la Rpublique  son tour s'engageait.

Ces dbuts d'Italie, qui devaient tre si profitables au jeune gnral,
qui prparrent sa campagne foudroyante de 1796, faillirent bien aussi
le perdre. Sans qu'il s'en doute,  Saorge et sur les lignes de la Roya,
il court d'autres dangers que ceux du feu. Il s'introduit, il se
compromet dans les querelles redoutables qui mettent aux prises les
hommes de la Rvolution.

A l'tat-major du gnral Dumerbion, il a retrouv des figures de
connaissance, son compatriote Saliceti, Robespierre le jeune. Avec eux,
il est tout de suite en sympathie. Les reprsentants du peuple sont pour
l'offensive, et l'offensive, c'est son affaire. Il en a non seulement le
temprament mais la doctrine. Il en connat les procds et les moyens.
Seulement, le moment o il en trace le plan est celui o le Comit de
salut public se divise sur la conduite de la guerre comme sur l'ensemble
de la politique. Carnot, surtout, entre en opposition avec le
dictateur. Nagure pacifiste, Maximilien Robespierre est maintenant pour
la lutte  outrance sur tous les fronts tandis que son collgue s'alarme
de l'extension des hostilits. La fin de ce conflit, c'est le 9
thermidor.

Le jour o tombe Maximilien, Augustin est  Paris. Il a quitt l'arme
pour obtenir du Comit que les oprations soient pousses avec vigueur
selon le plan arrt de concert avec Bonaparte. Augustin prit avec son
frre. Ds le lendemain, le Comit de salut public donne l'ordre
d'arrter l'offensive sur le front italien et de borner les oprations 
la dfense du terrain conquis.

Discerner jusqu' quel point le jacobinisme de Bonaparte a t sincre
est difficile. Plus difficile encore de dire s'il tait li avec
Augustin par sympathie ou par utilit. Il ne s'est jamais vant de ses
relations avec les deux frres. Il ne les a pas nies non plus. Il les a
passes sous silence. Et peut-tre, avec ses instincts d'autoritaire,
avait-il un certain got pour la dictature de Robespierre, moins la
guillotine. La prolixit de la correspondance et des ordres du
gouvernement est une marque de son inertie; il est impossible que l'on
gouverne sans laconisme. Cette maxime, qui pourrait tre de l'empereur,
est de Saint-Just. Elle est l'indice de certaines affinits. En tout
cas, jacobin, il le restera longtemps, peut-tre avec des nuances, mais
en veillant bien  ne pas tre abandonn du gnie de la Rpublique.

En temps de rvolution, qui gagne un jour perd le lendemain. Bonaparte
n'a t du parti triomphant que pour tre tout de suite du parti vaincu.
Il se trouve, plus qu'il ne le voudrait, engag avec les Robespierre
quand survient le 9 thermidor. Et la Terreur a produit les effets,
laiss les habitudes du despotisme. On veut plaire aux matres de
l'heure. Pour leur donner des gages, on cherche des boucs missaires, on
fait du zle, on dnonce. Surpris par la raction thermidorienne,
craignant pour eux-mmes, les reprsentants du peuple  l'arme d'Italie
dpassent les instructions nouvelles que le Comit leur envoie. Alors
Bonaparte put mesurer la lchet humaine. Albitte, Laporte, Saliceti
lui-mme, son protecteur, son ami, ne veulent plus rien avoir de commun
avec le faiseur de plans de Robespierre et de Ricord. La frayeur le
leur rend suspect. Ils ont failli tre compromis. Les collaborateurs de
la veille ne sont plus que des intrigants et des hypocrites qui les
ont jous. Ce Buonaparte tait leur homme. Ce doit tre un tratre.
Une mission, une enqute, dont Ricord l'avait charg  Gnes, leur
apparat comme un sombre complot, en rapport avec celui de la faction
que la Convention vient d'abattre. Onze jours aprs le 9 thermidor, par
leur ordre, le gnral d'artillerie est mis en tat d'arrestation.

On le relche bientt, non sans qu'il ait protest contre une accusation
inepte, non sans que ses camarades, Marmont et Junot surtout, aient
joint leurs protestations aux siennes. On le relche, faute de preuves
d'abord. Et puis l'ennemi, voyant que les Franais hsitent, a repris
courage et devient menaant. Bonaparte est dlivr, son commandement lui
est rendu parce qu'on ne trouve personne pour le remplacer. Il conseille
de prvenir l'attaque et, le 21 septembre, les Autrichiens sont battus 
Cairo. Cependant le compte rendu de Dumerbion au Comit, tel du moins
qu'il est lu  la Convention, ne parle ni du gnral d'artillerie ni de
ses savantes combinaisons. Le succs de Cairo n'eut pas de lendemain.
Mais, dans ces oprations qui annoncent et prparent des victoires plus
clatantes, Bonaparte, se servant de l'exprience qu'il vient d'acqurir
sur le terrain, entrevoit les lignes d'un plan plus vaste et plus
complet, un plan qu'il excutera quand il commandera en chef  son tour
et qu'il aura eu le temps de mrir.

Car, en dpit des services qu'il vient de rendre, il ne se relve pas de
la suspicion dont il est frapp depuis le 9 thermidor. Du reste, la
guerre offensive est dcidment abandonne, Bonaparte retombe aux
emplois obscurs,  l'organisation de la dfense des ctes en
Mditerrane. A Paris, les bureaux de la guerre se mfient des officiers
de l'arme d'Italie dont l'esprit est rput mauvais et infect de
jacobinisme. On les disperse dans diffrents corps. En mars 1795,
Bonaparte, rappel du front italien, est dsign pour l'arme de
l'Ouest, c'est--dire pour la Vende.

Il refusa. Etait-ce rpugnance  se battre contre des Franais, profond
calcul pour mnager l'avenir? Pourtant,  Toulon, il a pris part  la
guerre civile. Il canonnera bientt les royalistes sur les marches de
Saint-Roch. Marceau, Klber, Hoche ont combattu les Vendens sans ternir
leur rputation, en montrant mme que les chefs militaires taient plus
humains que les civils et la frocit ailleurs qu'aux armes. Mais il ne
plat pas  Bonaparte d'tre enlev  l'Italie. Il n'aime pas les petits
thtres et, en Italie, il y a de grandes choses  faire. Il ne lui
plat pas davantage d'apprendre, en arrivant  Paris, qu'on lui destine
une brigade d'infanterie. Artilleur, il croit dchoir. Il a une
explication trs vive, au Comit de salut public, avec Aubry, un modr
qui se mfie des officiers terroristes, et avec raison, car il sera
dport  Cayenne aprs fructidor. A la fin, Bonaparte, pour refus de se
rendre  son poste, sera ray des cadres de l'arme.

Refus qui n'arrange pas ses affaires, qui semble presque absurde et qui
lui vaudra d'assez vilains jours. Il n'en fait qu' sa tte et, n pour
commander, il met son orgueil  dsobir. Pourtant, il n'a pas les
moyens d'tre indpendant et le retrait d'emploi tombe mal. C'est le
temps o l'assignat se dprcie, o, de semaine en semaine, la vie
devient plus chre. Les ressources des amis, des parents sont rares. Il
faut que la famille Bonaparte s'entr'aide. Tantt, c'est Napolon, se
trouvant en fonds, qui envoie un secours  Lucien. Joseph, qui, par son
mariage avec la fille du marchand de tissus, n'est pas sans argent, fait
ce qu'il peut pour ses frres et ses soeurs. Le fidle Junot reoit de
ses parents de petites sommes qu'il risque au jeu et, quand il gagne, il
partage avec son chef. Bref, la part faite des exagrations et de la
lgende, le gnral en demi-solde mange parfois un peu de vache enrage.
La pauvret, il l'a connue. Maintenant, il y a des jours o il voit de
prs la misre.

A ce calamiteux passage de son existence, on a de lui des images qui le
montrent sous un triste aspect. D'un accord commun, il ne paye pas de
mine. Sa maigreur est dplorable, son teint jaune, ses cheveux sans
soin, sa garde-robe lime. Avec sa taille qui tait moyenne, (on ne lui
trouve gure plus de 1 m. 65), il parat petit, tant dcharn, comme il
le paratra devenu gras. Il trane avec lui deux aides de camp, ou
plutt deux acolytes, Junot et Marmont, qui ne sont pas plus reluisants
que leur gnral. Un jour qu'ils arpentent le boulevard, Junot lui avoue
qu'il aime Pauline et le frre le raisonne. Tu n'as rien, elle n'a
rien. Quel est le total? Rien. On tait loin d'entrevoir les duchs,
les principauts et les trnes.

Junot n'pousa point Pauline, mais Laure Permon, qui sera duchesse
d'Abrants. La mre de Laure, qui tait corse, et lie avec la famille
Bonaparte, accueillait le jeune gnral qui se plaisait dans la maison.
La duchesse d'Abrants, bavarde et mauvaise langue, trace de Bonaparte 
ce moment-l un portrait somme toute vraisemblable. On le voit, avec ses
bottes cules et boueuses, aprs des courses dans Paris, heureux de
s'asseoir  un foyer et devant une table, aventurier, un peu
pique-assiette dans ce milieu bourgeois.

Ses journes, il les passe  rendre des visites,  entretenir ses
relations,  connatre le monde ou plutt, ce qui le remplace alors, un
demi-monde dont Barras est l'ornement,  rder au ministre de la Guerre
en qute d'un emploi. Car il n'est pas abattu. Son esprit travaille et
il fait mille projets chaque soir en s'endormant. Il en soumet  la
division du Comit de salut public qui est charge des plans de
campagne, et, comme il y montre sa connaissance de l'Italie o les
oprations, sous Kellermann, ne sont pas heureuses, il est attach au
bureau topographique. On le consulte comme le spcialiste du front
italien. Mais,  ce moment, il apprend que le sultan demande  la
Rpublique des officiers d'artillerie. L'Orient, o l'on ne fait pas
seulement du grand mais du grandiose, le tente. L'ide que par l on
peut atteindre la puissance anglaise est dj dans l'air. Et puis, une
mission  l'tranger paye bien. Par deux fois Bonaparte se propose pour
organiser l'arme turque. Il est dsign, il est prt  partir, il
emmnera mme une partie de sa famille  Constantinople lorsqu'un
contre-ordre survient. Un membre du Comit, probablement d'aprs une
note des bureaux, a fait observer que la prsence du gnral tait plus
utile au service topographique. Sans l'obscur Jean Debry, Bonaparte
allait manquer la premire grande occasion de sa vie, celle qui
dterminera le reste. Ainsi, dit justement un de ses historiens,
Cromwell avait t retenu en Angleterre au moment o il s'embarquait
pour l'Amrique.

En attendant que l'occasion paraisse, ces mois d'aot et de septembre
1795 sont parmi les plus incertains de la vie de Napolon, un jour bien
bas, un autre jour plein d'espoir. Si cela continue, mon ami, je
finirai par ne plus me dtourner lorsque passe une voiture, crit-il 
Joseph. Et dans une autre lettre, un mois plus tard: Je ne vois dans
l'avenir que des sujets agrables. Cependant, au Comit de salut
public, Letourneur a repris le dossier des officiers jacobins, complices
de Robespierre. Le 15 septembre, Letourneur arrte que le gnral de
brigade Bonaparte, ci-devant mis  rquisition prs du Comit, est ray
de la liste des gnraux employs, attendu son refus de se rendre au
poste qui lui avait t assign.

Tir en tous les sens, le pauvre gouvernement d'alors n'tait pas  une
incohrence prs. Avant six mois, le gnral destitu recevra un grand
commandement parce que, avant trois semaines, il aura sauv la
Rpublique.




CHAPITRE V

PREMIRE RENCONTRE AVEC LA FORTUNE


En octobre 1795, deux vnements s'accomplirent dont la conjonction
devait faire un empereur. Si l'on ne tient fortement cette chane, si
l'on n'entre au coeur des choses, la carrire de Napolon est
inexplicable. Car il ne suffisait pas qu'il et, et largement taille,
l'toffe d'un dictateur. Il fallait encore, comme il l'a dit, les
circonstances. Ici, nous touchons  celles qui rendront la dictature
ncessaire et qui permettront  Bonaparte de la saisir aprs qu'elles
lui auront donn l'occasion de sortir de la foule obscure.

Tandis qu'il vgtait  Paris, des changements s'taient produits dans
la Rpublique. Tirant les consquences du 9 thermidor, les
conventionnels venaient d'tablir une nouvelle Constitution. Le rgne
d'une assemble unique avait amen la tyrannie de Robespierre qu'il
avait fallu briser. La concentration du pouvoir dans le Comit de salut
public n'tait qu'un expdient pour temps de crise. On ne pouvait plus
se dispenser de fonder un gouvernement rgulier. Le risque tait de
faire quelque chose qui, ressemblant trop  une monarchie parlementaire,
enterrerait la Rvolution. Alors les hommes qui s'taient compromis dans
les jours terribles, les votants, ceux qui s'taient marqus pour
toujours par le rgicide, pierre de touche des sincrits
rvolutionnaires, seraient menacs en mme temps que leur oeuvre. La
Convention adopta un rgime, le Directoire, dispos de telle faon
qu'elle se survct  elle-mme. Et la prcaution par laquelle on
prtendait fixer l'avenir devait tre fatale au rgime rpublicain. Nous
sommes  la jointure.

Au lieu d'une seule assemble, la constitution de l'an III en cra deux,
le Conseil des Cinq-Cents qui serait comme la Chambre, tandis que le
Conseil des Anciens serait une sorte de Snat. La loi constitutionnelle
disposa en outre que le Corps lgislatif serait renouvelable tous les
ans par tiers, tant entendu que les deux premiers tiers seraient
obligatoirement choisis parmi les membres de la Convention. C'tait une
assurance contre un risque immdiat, celui d'lections  droite. Il ne
fallait pas que la raction dpasst les bornes que les thermidoriens
lui assignaient. Le Directoire tait destin  perptuer un gouvernement
de gauche fidle  l'esprit de la Rvolution.

D'autre part, on se rsignait, non sans avoir vaincu une vive
rpugnance,  reconstituer un pouvoir excutif. Seulement, pour viter
jusqu' l'apparence d'un retour  la royaut, ce pouvoir excutif serait
 cinq ttes. Encore les cinq Directeurs seraient-ils lus par les
Conseils. Encore seraient-ils renouvelables chaque anne et par
roulement. Encore seraient-ils choisis d'abord parmi les rgicides, et,
pour ne pas tre inscrit dans la loi constitutionnelle, cet article
secret n'tait pas le moins important.

Ainsi la porte tait ferme aux modrs et aux royalistes. Aucune
surprise ne pouvait sortir des premires lections. Mais, ds les
suivantes, ces prcautions cesseraient d'tre efficaces. On ne serait
plus sr de la composition des Conseils qui, eux-mmes, ne prendraient
plus ncessairement les directeurs parmi les votants, et l'on pouvait
pressentir que les vieux conventionnels, en vertu de l'espce de droit
divin qu'ils attribuaient  la Rvolution, refuseraient de s'incliner si
la majorit passait  droite. Alors la force seule dciderait. On
entrerait dans l're des coups d'tat dont les rpublicains eux-mmes
prendraient l'initiative et donneraient le signal.

Cependant, depuis le 9 thermidor et les mesures qui avaient t prises
contre la dmagogie extrme, la Rvolution avait perdu son principal
ressort, son instrument d'attaque et de dfense, qui n'avait jamais
cess de se trouver  l'Htel de Ville de Paris. En mme temps que
Robespierre, la Commune insurrectionnelle avait t mise hors la loi.
Elle ne s'tait pas releve de ce coup qui avait marqu le terme de la
priode rvolutionnaire aigu, car c'tait par la Commune de Paris que
toutes les grandes journes s'taient faites. Maintenant, fdrs,
insurgs, mgres des rues, hommes  piques et  bonnets rouges,
n'taient plus de vertueux patriotes mais des anarchistes, des
bandits contre lesquels les thermidoriens venaient de se dfendre deux
fois par les moyens dont les gouvernements doivent se servir. Louis XVI,
bien qu'on l'en et accus, tant les rvolutionnaires l'avaient craint,
n'avait jamais fait marcher les rgiments. C'tait maintenant la
Convention qui les employait contre l'meute. Dj, le 12 germinal,
Pichegru, se trouvant  Paris, avait reu le commandement des sections.
Le 1er prairial, l'insurrection avait recommenc, plus grave. Comme la
garde nationale flchissait, la Convention, cette fois, n'avait pas
hsit  appeler les troupes de ligne elles-mmes, sous les ordres du
gnral Menou. Ce jour-l, un des premiers dtachements qui arrivrent
au secours de l'Assemble tait conduit par un jeune officier, soldat de
fortune, fils d'un aubergiste que l'on reverra le 18 brumaire. Il
s'appelait Murat. Il aura un royaume.

Ce n'est pas tout. Aprs chacune de ces journes, les thermidoriens
avaient frapp le jacobinisme, condamn  la dportation ou  la mort
les reprsentants du peuple complices des factieux. Les survivants de la
Gironde s'taient vengs de la Montagne. Le parti patriote avait t
cras et son dernier rduit dans la capitale, le faubourg Antoine,
contraint de livrer ses armes sous la menace du canon. Ainsi la
Rvolution se privait des lments qui en avaient t le sel. Mais, le
jour o elle serait dborde par la raction  laquelle on ouvrait la
voie, comme le jour o il s'agirait d'expulser des Conseils une majorit
de droite, la Rvolution ne pourrait plus compter sur les sans-culottes.
C'est encore  la force organise qu'elle devrait recourir. De quelque
ct qu'elle ft menace, il lui fallait dsormais l'appui des
militaires et, par l, elle se livrait  eux.

Ainsi la Convention avait prpar l'appel au soldat dans les affaires
intrieures. Et comme si ce n'tait pas encore assez, en laissant
derrire elle un rgime qui donnerait aux baonnettes l'habitude
d'intervenir dans la politique, elle lguait,  l'extrieur, une tche
crasante  ce gouvernement faible, divis, vou  des jours orageux.

Le 1er octobre 1795, peu de temps avant de se sparer, la Convention
dictait son testament vritable. Elle votait l'annexion de la Belgique
qui annonait l'annexion de la rive gauche du Rhin. Dcision d'une
gravit suprme, formidable engagement pour l'avenir. Ds que la
Rvolution avait envahi la Belgique, l'Angleterre tait devenue son
ennemie. Et l'Angleterre ne ferait pas la paix tant que les Franais
occuperaient le sol belge, pas plus qu'elle ne l'a faite tant que les
Allemands l'ont occup.

Rares furent ceux qui entrevirent ces consquences. A peine quelques
conventionnels prirent-ils la parole contre l'annexion qui ne pouvait
manquer de pousser  bout les puissances ennemies. Harmand de la
Meuse, Lesage d'Eure-et-Loir montrrent que l'Europe ne resterait pas
indiffrente  cette extension du territoire franais. Ils dirent que la
runion de la Belgique par droit de conqute supposait que le peuple
franais serait toujours le plus fort et dans un tat de supriorit
invariable, que l'Autriche serait abattue  jamais, que l'Angleterre
abandonnerait le continent  la France. Les annexionnistes rpondirent
par un raisonnement oppos. La Rpublique, dirent-ils, n'aura pas la
paix tant que l'Angleterre ne s'avouera pas vaincue. Pour la vaincre, il
faut l'affaiblir. La runion de la Belgique sera pour elle et pour son
commerce un coup terrible qui l'obligera  capituler. La capitulation de
l'Angleterre, Napolon ne cherchera pas autre chose pendant quinze ans,
et toutes ses annexions n'auront pas non plus d'autre motif.

Ce fut Carnot qui dfendit cette thse avec le plus d'ardeur. Il la
traduisait, dans le style du temps, par cette image: Coupez les ongles
au lopard. Il ajoutait un argument, dcisif devant la Convention
rpublicaine. Conservez le prix des luttes que la Rvolution a
soutenues, vous le devez, dclarait-il  ses collgues. J'ose dire que,
sans cela, on serait en droit de vous demander: o est donc le rsultat
de tant de victoires et de tant de sacrifices? On ne verrait que les
maux de la Rvolution, et vous n'auriez rien  offrir en compensation,
rien que la libert. Dj dsabus, Carnot pressentait que la libert
serait pour beaucoup une compensation mdiocre. Il disait: Un bien
imaginaire.

Ainsi, la Rvolution ne peut renoncer  ses conqutes sans se dtruire
elle-mme. Si elle y renonce, il n'y a plus qu' rappeler les Bourbons.
C'est le sens du refus que Napolon, moins de vingt ans plus tard,
opposera aux Allis quand ils offriront la paix  condition que la
France revienne  ses anciennes limites. La Rvolution expirante
enchane ses successeurs  la guerre ternelle. Il faudra que
l'Angleterre soit vaincue ou que la Rvolution le soit. Napolon
tentera de mettre l'Angleterre  genoux par le blocus continental, et le
blocus continental le conduira  entreprendre la soumission de l'Europe
entire. Ce sera encore un hritage de la Rvolution. Dj, par un
dcret rendu le 9 octobre 1793, sur la proposition de Barre, les
marchandises d'origine britannique ont t prohibes et Clootz avait dit
que cette mesure devait tre impose aux neutres pour dtruire
Carthage. En 1796, la mme prohibition sera renouvele. L'empereur
n'inventera ni cette politique ni ce systme. Mais l'Empire sera
ncessaire pour les continuer.

Rsumons ces explications qui taient indispensables. En laissant aprs
elle un pouvoir dbile et discut, en lguant  ce pouvoir la tche
immense de vaincre l'Angleterre et l'Europe, la Convention ouvrait deux
fois la porte  la dictature d'un soldat. Elle prparait l'avnement
d'un gnral par une suite de coups d'tat  l'intrieur, une guerre
sans fin  l'extrieur. Mais, dans cet ensemble de causes, comment le
destin de Bonaparte s'est-il insr? Comment ces fruits ont-ils mri
pour lui, non pour un autre? Nous l'avons laiss quand son toile, qui a
brill un moment, semble teinte. Reprenons le fil des vnements.

Celui qui, dans vingt ans, finira sur une plaine belge, par un dsastre
grandiose, fut sans doute, le 1er octobre 1795, aussi peu attentif  la
runion de la Belgique que, pour la plupart, ses contemporains et ses
historiens l'ont t. A ce moment, l'intrt est ailleurs: tandis que la
Convention dlibre sur les frontires naturelles et croit avoir 
jamais reconstitu les Gaules, Paris s'agite encore. Maintenant, c'est
la contre-rvolution qui le mne. En un an, elle a fait des progrs
immenses dans cette bourgeoisie parisienne qui avait salu 1789 comme
une aurore. Sauf une ou deux, toutes les sections, la section Le
Pelletier  leur tte, protestent contre les dcrets, injurieux pour la
nation, qui limitent le choix des lecteurs et violent la souverainet
du peuple en attribuant aux conventionnels les deux tiers des siges
dans les nouvelles assembles. Chaque jour, ce sont des incidents, des
insolences, des mises en demeure. Et quand la Convention dcouvre
qu'elle est menace, non plus par les sans-culottes, mais par la
raction, elle s'aperoit aussi que la foudre rvolutionnaire s'est
teinte entre ses mains. Elle hsite en outre devant une rpression
vigoureuse de crainte de rveiller le terrorisme et, par l, de donner,
 la veille des lections, un argument  la droite en inquitant le
pays. Elle laisse aller les choses, elle supporte les dfis des sections
dans le calcul que la province et l'arme, qui a le droit de vote,
seront plus dociles que Paris. Seulement, le jour o l'on apprend que la
province et l'arme ont accept les dcrets, Paris se soulve.

C'est encore, comme au 1er prairial, le gnral Menou qui dfend la
Convention. Cette fois, il a en face de lui les bonnes sections avec
lesquelles il protgeait l'Assemble quatre mois plus tt tandis que les
jacobins qu'il a crass lui offrent leurs services. Menou est
dsorient. On le serait  moins. Ayant vu la guillotine de prs sous la
Terreur, ses sympathies vont plutt  ceux qu'il a eus pour allis en
prairial et qu'il doit combattre maintenant. De plus, ses instructions,
peu premptoires, se ressentent des perplexits des thermidoriens. Pour
viter de verser le sang, Menou, dans la soire du 12 vendmiaire (4
octobre), conclut une sorte de trve avec Delalot, un bourgeois
nergique, chef de la section Le Pelletier. Le bruit se rpand aussitt
dans Paris que le dfenseur de la Convention a capitul et
l'insurrection crie victoire.

Saluons. C'est l'astre de Bonaparte qui se lve. Que Menou ft moins
faible ou Delalot moins ferme, l'occasion tait manque. Un jeune
militaire sort de l'ombre grce au colloque de deux hommes obscurs, un
soir,  la section Le Pelletier, dans une salle du vieux couvent des
Filles Saint-Thomas,  l'endroit o se trouve aujourd'hui la Bourse.
C'est ainsi que la commotion de Vendmiaire a lanc  travers l'espace
Bonaparte et sa fortune.

Le gnral en retrait d'emploi passait la soire  deux pas de l, au
thtre Feydeau, avec un ami, tandis qu'avait lieu l'incident qui allait
compter pour sa carrire beaucoup plus que Saorge et le fort de
l'guillette. La Convention sigeait en permanence. Devant les progrs
de l'insurrection et pour remplacer Menou aussitt destitu, elle pensa
 Barras, qui avait dj command pendant la journe du 9 thermidor.
Sance tenante, un dcret nomma Barras gnral en chef de l'arme de
l'intrieur. Depuis qu'il tait  Paris, Bonaparte voyait souvent ce
dput influent. Il lui avait encore rendu visite,  Chaillot, le matin
mme. Barras, se mfiant de ses propres talents militaires, apprciait
ceux du jeune officier dont il avait vu les dbuts  Toulon. Il demande
que le gnral Bonaparte lui soit adjoint. L'Assemble consent. Elle lui
accorde tout ce qu'il dsire. Le danger presse. Il faut faire vite et
Barras lui-mme ne sait peut-tre pas comme il a bien choisi son homme.
Les nominations ont lieu dans la nuit du 12 au 13 vendmiaire. Aussitt
Bonaparte prend ses dispositions. Elles sont si judicieuses, sa manire
est si expditive qu' six heures du soir tout est fini. Il y a de
l'artillerie au parc des Sablons. Il ne faut pas, surtout, que les
insurgs s'en emparent. Thiers, au dbut de la Commune, aurait d se
souvenir de l'exemple que lui donnait celui dont il avait crit
l'histoire. Avant l'aube, sur l'ordre de Bonaparte, le chef d'escadrons
Murat a saisi les canons, puis les sectionnaires sont mitraills sur les
marches de l'glise Saint-Roch, leurs restes disperss. Trois ou quatre
cents insurgs ont t tus, les esprances de la contre-rvolution
ananties.

Ainsi Bonaparte, qui a refus quelques mois plus tt un poste en Vende,
n'a pas hsit  tirer  Paris sur les modrs et les royalistes. Il
est vrai qu'il n'y met pas de passion. Il est comme indiffrent  ces
querelles. Junot assure que, dans les jours qui suivirent, son gnral
lui dit: Si ces gaillards-l (les sectionnaires) m'avaient mis  leur
tte, comme j'aurais fait sauter les reprsentants! Parmi les factions,
il demeure sans amour et sans haine. Mais, soldat de fortune, il n'a pas
manqu l'occasion qui s'offrait. Et puis, il est dans le sens de l'arme
elle-mme, qui est le camp de la Rvolution. Il sera le gnral
Vendmiaire, non seulement pour la troupe, mais pour les politiciens,
et il s'est acquis la faveur de ces thermidoriens de gauche qui se
regardent comme les vrais rpublicains, ennemis de toute dictature.
Enfin, son nom arrive  la notorit. Cinq jours aprs l'vnement,
Frron le cite avec loges dans son rapport. Et Fain note dans son
_Manuscrit de l'an III_: On se demande d'o il vient, ce qu'il tait,
par quels services antrieurs il s'est recommand. Personne ne peut
rpondre, except son ancien gnral Carteaux et les reprsentants qui
ont t au sige de Toulon ou sur la ligne du Var. Il veille la
curiosit et l'on se dit que son extrieur n'aurait rien d'imposant,
n'tait la fiert de son regard. Sa popularit nat. On appelle
l'Ajaccien le gnral de Paris.

Ce qu'on ne sent pas, ce qu'il ne calcule pas non plus, tant la position
lui est naturelle, c'est qu'il domine un dbat qu'il a termin en
donnant la parole au canon. Tout lui vient  la fois. D'abord le voici
rintgr dans son grade et l'argent arrive. Il en envoie  sa mre. La
famille ne manque de rien, crit-il  Joseph. Le voici, Barras ayant
renonc au commandement militaire, qui lui succde. Surtout, il entre
dans la politique et il en fait une qui est dj la sienne. Sa tche,
c'est la rpression, dsarmer les insurgs, poursuivre les coupables.
Le nouveau gnral en chef de l'arme de l'intrieur achve de se
recommander par la manire dont il procde au dsarmement des sections.
Tout ce qui est rigueur dans ses ordres cesse de l'tre dans
l'excution. Aprs avoir mitraill, il concilie. Il n'en veut pas  ces
ractionnaires qu'il vient d'craser. C'est ainsi qu'il s'est plu 
raconter une anecdote qui n'orne pas mal sa lgende. Dans ces derniers
jours d'octobre, il aurait reu un jeune garon de bonne mine qui
demandait l'autorisation de conserver l'pe de son pre, le gnral de
Beauharnais, guillotin sous la Terreur. Bonaparte, d'aprs son propre
rcit, accueillit Eugne avec bienveillance. Dj il se plaisait 
exercer le pouvoir de ce sourire, un de ses grands moyens d'action, par
lequel il savait sduire, quand il le voulait, ou accabler. Quelques
jours plus tard, la mre apportait son remerciement au quartier gnral
de la rue des Capucines. Eugne lui avait parl avec enthousiasme du
jeune chef qui l'avait cout en gentilhomme et en soldat. A la vrit,
il semble bien qu'elle avait, auparavant, rencontr Bonaparte chez
Barras. Quelque chose la poussait vers le hros du jour qui pouvait tre
une relation utile. Elle ne se trompait pas. Dans ce bureau de police
militaire, une couronne d'impratrice attendait la citoyenne
Beauharnais.

Une femme encore assez jeune, une crole pire que jolie, lgante
surtout, et qui avait, avec la nonchalance des les, les manires et le
maintien de l'ancienne socit. Mlange d'un vif attrait pour l'ancien
cadet-gentilhomme qui avait trouv touchante, un peu simplette, la fille
du ngociant Clary. Si la veuve du vicomte de Beauharnais, prsident de
la Constituante, gnral en chef de l'arme du Rhin, avait touff la
particule, comme le fils du gentilhomme corse du reste, c'tait une
femme de qualit, Oh! sans un sou. Une vie d'aventures et des amants.
Bonaparte n'y regarda pas de si prs. Il rendit la visite rue
Chantereine. Il y revint tous les jours. Josphine lui plaisait, et
beaucoup, srieusement. Tout de suite elle l'avait pris, et tout de
suite il voulut, avec l'amour, le mariage. Sa carrire s'annonait bien.
Ils pensrent, lui qu'il avait les moyens d'pouser la femme de son
got, elle qu'autant valait celui-l qu'un autre. Ce Corse amoureux et
fougueux, vingt-six ans quand elle en avait trente-deux bien sonns,
elle le trouvait drle. Facile, indolente, elle se laissait aimer.
Surtout elle tait aux abois. Et il tait temps de faire une fin. Le
mariage, Bonaparte ne le proposait pas, il le demandait  genoux. Il
tait attach par le coeur, un peu par la vanit. C'est un lieutenant
amoureux d'une femme du monde. Il s'imaginait, dit Marmont, faire un
plus grand pas dans l'ordre social que, quinze ans plus tard, lorsqu'il
partagea son lit avec la fille des Csars. Il racontait lui-mme 
Gourgaud que Barras lui avait conseill d'pouser Josphine. Elle tenait
 l'ancien rgime et au nouveau, ce qui donnerait au jeune gnral de
la consistance et ce qui le franciserait. A-t-on remarqu  ce propos
que jamais Bonaparte ne semble mme avoir song  prendre femme en
Corse?

Josphine accepta, tricha sur son ge devant l'officier de l'tat civil.
On ne passa pas par l'glise, et pour cause. Tmoins, Tallien et Barras
dont on dit qu'il a connu trs intimement la marie. La dot de
Josphine, ce sont ses relations dans la noblesse rpublicaine. La dot
de Bonaparte est plus belle, mais, par son entregent, sa matresse n'a
pas mdiocrement aid  la faire. Quand leur liaison est lgitime, le 9
mars 1796, il y a sept jours qu'il est nomm, par dcret du Directoire,
gnral en chef de l'arme d'Italie, et deux qu'il a reu sa lettre de
service.

Les quatre mois qui se sont couls depuis sa premire visite rue
Chantereine, il ne les a pas employs seulement  l'amour. Vendmiaire
lui a fourni l'occasion de montrer aux chefs de la Rpublique qu'ils
peuvent compter sur lui. Mais s'il sait faire la guerre de rues, il en
sait faire une autre. La canonnade de la rue Saint-Honor, c'est un
incident qui lui a mis le pied  l'trier. Il a son ide, il la
poursuit. C'est toujours la mme, la guerre d'Italie. Il connat le
pays, il connat le terrain. S'il peut appliquer quelque part sa
conception de la guerre, c'est l. Le commandement de cette arme, il le
dsire. Il le demande comme la rcompense du service qu'il a rendu  la
Rpublique en la sauvant. Ce salaire, depuis la fin d'octobre, il
travaille  l'obtenir des Directeurs, et il y a mis autant d'acharnement
que de subtile patience. Ambitieux, il l'est, mais souple, persuasif,
nullement arrogant. Il y a encore tant d'hommes, fussent-ils mdiocres,
au-dessus de lui!

Si, parmi les Directeurs, Barras, qui n'avait rien  refuser 
Josphine, tait acquis, tout dpendait de Carnot. Les affaires
militaires, dans ce gouvernement, revenaient de droit  l'organisateur
de la victoire qui voyait chaque jour le gnral en chef de l'arme de
l'intrieur. Et, presque chaque jour, aprs les questions de service,
Bonaparte parlait de l'Italie, faisait apprcier ses connaissances
positives. Carnot, qui le connaissait depuis Toulon, qui savait ce
qu'il avait fait  Saorge et  Cairo, qui l'avait vu  l'oeuvre au bureau
topographique et qui l'appelait son petit capitaine, coutait
volontiers, bien qu'il ft froid de son naturel et assez mfiant. Un
jour que Scherer, qui commandait l'arme d'Italie, avait envoy de
mauvaises nouvelles, Bonaparte s'cria: Si j'tais l, les Autrichiens
seraient bientt culbuts.--Vous irez, dit Carnot. Alors, adroitement,
Bonaparte joua la modestie, prsenta les objections qu'on pouvait lui
adresser, sa jeunesse surtout. Puis, redevenant lui-mme: Soyez
tranquille, dit-il au Directeur, je suis sr de mon affaire.
Carnot-Feulins aurait mis son frre en garde contre le jeune gnral
corse, aventurier dont l'ambition jetterait le trouble dans la
Rpublique. Mais l'arme d'Italie tait celle o il y avait le plus de
fautes  rparer. Tous ceux qu'on avait mis  sa tte pitinaient.
Bonaparte connaissait le pays. Il avait de l'allant et des ides. La
Rpublique? Il venait de la sauver. Pourquoi, pensa Carnot, se priver de
ses services? Et sans doute, sous l'Empire, o il se tint  l'cart
jusqu' l'invasion, le reprsentant de la Rvolution guerrire put se
dire que les plus fermes rpublicains avaient tenu le despote sur leurs
genoux. Ils l'avaient choy, nourri, rchauff. Carnot s'excusait en
allguant qu'il et voulu faire de Bonaparte le Washington de la France.
D'autres fois, il se rpondait mlancoliquement  lui-mme que
l'ambition, chez un gnral victorieux, peut tre prdite  coup sr. Il
n'aurait pas fallu que la Rpublique et besoin des militaires et des
meilleurs. Il n'aurait pas fallu que Carnot, le premier, et rendu le
gouvernement d'un soldat invitable en vouant la France, par l'annexion
de la Belgique,  une guerre sans issue.




CHAPITRE VI

CETTE BELLE ITALIE


Il n'a pas encore vingt-sept ans. Il est  peine connu. Les cours
trangres ne le prennent pas au srieux. Leurs agents leur ont signal
le nouveau commandant en chef de l'arme d'Italie comme un Corse
terroriste, un gnral sans exprience de la guerre, pas plus
redoutable que celui qu'il remplace, ce Scherer, tenu en chec depuis
des mois. Mal peign, il vient commander des soldats en guenilles, qu'il
appelle lui-mme des brigands, une trentaine de mille hommes qui
manquent de tout, qui vivent misrablement de maraude, et qui, en face
d'eux, ont les armes du Pimont et de l'Autriche. La coalition n'est
pas inquite.

Pourtant, le jeune gnral emporte un programme auquel il se conformera
d'abord avec discipline, un plan de campagne que Jomini qualifiait de
remarquable. Bonaparte l'excutera de point en point, admirablement  la
vrit. Il ne songe pas encore  voler de ses propres ailes. C'est le
succs qui lui donnera de l'assurance. Peu  peu, par le sentiment qu'il
aura de voir, sur place, les choses mieux qu'on ne les voit  Paris, il
s'affranchira de ses instructions. Par l, il se rendra indpendant, il
deviendra une puissance et quand la Rpublique prendra ombrage du
gnral victorieux, il sera trop tard. Avant le Consulat, il y aura eu
le proconsulat d'Italie. Ce que la Gaule avait t  Csar, l'Italie
l'aura t  Bonaparte.

Ds son entre en campagne, il se montre tel qu'il est, un esprit
suprieur qui saisit d'un coup d'oeil les situations et qui les domine.
Il a le gnie militaire et le don de la politique. L'Italie, il la
comprend dans sa diversit qui lui prsentera un nouveau problme 
chacune de ses victoires. L'ennemi, il le dconcerte par un art de
combattre aussi audacieux et nouveau que son art de ngocier est subtil.
Cette conqute de tout un pays avec une poigne d'hommes est un
chef-d'oeuvre de l'intelligence. C'est pourquoi, comprenant  peine
comment tout cela se faisait, les contemporains y ont vu quelque chose
de surnaturel.

La partie la plus facile de sa tche, o un autre pouvait chouer, il la
russit trs vite. En arrivant, il trouve une arme en mauvais tat et
qui l'accueille mal. Cette arme est rpublicaine, elle est jacobine,
comme en 1794. Le tutoiement rvolutionnaire y reste en honneur et l'on
s'y moque des messieurs de l'arme du Rhin,--l'arme de Moreau,--qui
ont relev le vous. Bonaparte ne vient pas commander des prtoriens,
mais des hommes libres, de vrais sans-culottes qui n'ont pas le
sentiment du respect. Qu'est-ce que ce petit gnral, ce gringalet,
crature des bureaux de Paris? Un intrigant, disait tout haut le chef
de bataillon Suchet, futur marchal de l'Empire. Son ge, sa taille, son
peu d'apparence, son accent corse, les circonstances de sa nomination,
tout dplat  ces vieilles moustaches qui avaient blanchi dans les
combats... Il me fallait des actions d'clat pour me concilier
l'affection et la confiance du soldat: je les fis. Mais d'abord, il a
une autorit naturelle, le ton qui en impose. Augereau, Serurier,
Berthier, Massna, ses anciens devenus ses subordonns, sentent bientt
qu'ils ont un chef. Le soldat, il saura lui parler. Il est probable que
Bonaparte, aprs coup, et quand il a eu le style romain, a arrang la
proclamation clbre: Soldats, vous tes nus, mal nourris... Je veux
vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches
provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir. Vous y trouverez
honneur, gloire et richesse. C'est l'amplification d'un texte plus
modeste, le seul authentique que l'on possde. Et le soldat avait ri
d'abord des plaines fertiles que lui promettait le nouveau gnral, et
demand des souliers pour y descendre. Tout cela a t artistement
stylis, embelli par le succs et par le temps. Il n'en est pas moins
vrai qu' cette troupe, la veille dnue de tout, mme d'esprance, le
gnral Bonaparte donnait le ton ds le dpart.

Stendhal, embellissant peut-tre aussi, parle du sentiment d'alacrit
qui, aprs de longues annes, saisissait encore ceux qui avaient pris
part  cette espce de chevauche. Il parle de la somme de plaisir et
de bonheur qu'apportaient ces soldats sans chaussures, ces officiers
dont certains se partageaient un pantalon de casimir noisette et trois
chemises. Il en resta le souvenir d'une aventure merveilleuse, d'un
lan de jeunesse, avec la sduction que cette belle Italie a toujours
exerce sur les Franais, un roman o l'on avait fait de si grandes
choses avec de petits moyens que l'on commena  trouver que rien
n'tait impossible. A l'approche de la mort, c'est l'poque de sa vie
que l'empereur se plaira  voquer. J'tais jeune comme vous, aurait-il
dit au mdecin Antommerchi; j'avais votre vivacit, votre ardeur, la
conscience de mes forces; je bouillais d'entrer en lice. Cette descente
au pays du soleil et de l'art gardait l'enchantement chevaleresque
qu'elle avait eu au temps de Charles VIII et de Franois Ier. C'tait
bien une renaissance. Et puis,  cette guerre heureuse, il ne manque
mme pas l'amour.

Bonaparte est toujours pris de Josphine. Nous avons les lettres
ardentes dont il scande chacune de ses victoires, des lettres qui
attestent plus d'intimit que n'en eussent permis deux jours de
mariage. Ce sont des sens en feu, une me brle que la jalousie
dvore... Jalousie qui n'est pas sans cause. Josphine,  Paris,
s'amuse. Elle se moque de son mari, simule une grossesse pour ne pas le
rejoindre. Ses mensonges, tantt il ne veut pas les voir, tantt il les
devine et s'en dsespre. Du reste, les Directeurs craignent que le
jeune gnral soit distrait s'il a sa femme prs de lui. Ils la
retiennent et elle ne demande pas mieux que d'tre retenue. Pour qu'elle
s'aperoive que ce petit Bonaparte est quelqu'un, il faudra que ses
batailles aient fait du bruit. Encore viendra-t-elle sans enivrement le
rejoindre sur le thtre de ses exploits. Bonaparte, amoureux exalt de
l'infidle, est presque ridicule, et les vieilles moustaches trouvent
qu'il montre trop volontiers le portrait de l'aime, tandis qu'il
ddaigne les beauts milanaises qui s'offrent au librateur.

Qu'importe? Embellie par le temps, la romance de Napolon et de
Josphine ajoute  la campagne d'Italie un accompagnement d'amour. Dj
l'image d'une femme, de la sensibilit, un fond de tristesse sous
l'clat de la gloire, commencent  former sa figure et son bagage
lgendaires. Roederer traduit: Bonaparte,  la guerre, dans ses
proclamations, a toujours quelque chose de mlancolique. Que dire de
ses lettres  l'aime, brlantes de passion, souvent de rage, hantes
par l'ide de la mort? Singulier contraste avec l'allgresse de la
victoire qu'il potise encore par un romantique retour sur lui-mme
aprs l'action. Contraste bien plus singulier avec cette facult de
gomtrie transcendante qu'il applique  l'art de la guerre, cette
rvlation d'un grand capitaine, matre du temps et de l'espace au point
qu'il semble en retirer l'usage et jusqu' la notion  ses adversaires.

Ce n'est pas tout. Le politique se rvle. Avec une maturit qui est
au-dessus de son ge, il se domine, il se modre dans la victoire,
jugeant bien qu'avec sa petite arme tout succs pose un problme,
parce que,  chacun de ses pas en avant, il laisse derrire lui des
populations dont il n'est pas sr. Il suffirait, et, quand il ne sera
plus l, il suffira d'une imprudence pour perdre en quelques semaines le
rsultat de ses campagnes. Dans cette Italie dont la carte est aussi
divise que les opinions, il n'y a pas seulement les Autrichiens, mais
deux rois, des Rpubliques, des grands-ducs, le pape  Rome. Il s'agit
de ne pas la runir contre soi. Alors, en mme temps qu'un grand
militaire, se rvle un politique savant.

Bonaparte (depuis quelques jours il signe ainsi, abandonnant  jamais le
Buonaparte), commence son offensive le 9 avril 1796. Comme en 1794, il
a devant lui les Pimontais et les Autrichiens. Le 14, aprs les
batailles de Montenotte, de Millesimo, le combat de Dego, il les a dj
spars. Le 17, les Franais arrivent sur les hauteurs de Montezzemolo,
d'o ils dcouvrent la plaine: Annibal a pass les Alpes, dit Bonaparte
s'adressant  l'intelligence du soldat; nous les avons tournes. Le 21,
tandis que le gnral autrichien Beaulieu, battu, regroupe ses forces,
le gnral pimontais Colli est battu  son tour  Mondovi. En deux
semaines, la route du Pimont et la route de Lombardie ont t ouvertes.
Le roi Victor-Amde, celui que les jacobins de 1794 appelaient le roi
des marmottes, demande une suspension d'armes, et Bonaparte l'accorde.

Ici se place le premier acte d'indpendance du jeune gnral. Ses ordres
lui refusent le pouvoir de signer un armistice. Bonaparte passe outre.
Dj il s'mancipe. Ses victoires, les drapeaux et les millions qu'il
enverra d'Italie feront oublier sa dsobissance. Le Directoire a besoin
de succs et d'argent. Bonaparte, qui a vu de prs ce gouvernement, le
mprise tout en affectant de respecter les formes. Quant  Saliceti,
qu'il connat encore mieux, qu'il n'estime pas davantage et qui lui a
t adjoint pour le surveiller, il lui bouche l'oeil en lui donnant 
manier les fonds des contributions de guerre. Les hommes, ne
commence-t-il pas  les connatre,  les traiter selon leur mrite? Les
petits moyens en mme temps que les grands, pourvu qu'il agisse  sa
guise.

C'est la bonne. Les instructions du commandant en chef lui laissent sur
un point la libert du choix. Il doit, selon les circonstances, porter
la rvolution en Pimont et dtrner le roi de Sardaigne, ou bien
mnager les Pimontais et les attirer dans une alliance avantageuse.
Sa tche tant avant tout de battre les Autrichiens et de les chasser
d'Italie, il va droit  l'essentiel. Il a autre chose  faire que de
renverser les despotes quand ce n'est pas ncessaire, et ce n'est pas
avec trente mille hommes qu'il peut vaincre l'Autriche et imposer les
principes franais aux Italiens si les Italiens ne les demandent pas.
Des plans du Directoire, il retient ce qu'il y a de plus simple et de
plus pratique. Il n'a pas de prjugs contre les reprsentants d'une
vieille cour comme celle de Turin. Pourvu que l'arme d'Italie soit
dbarrasse d'un adversaire, le roi des marmottes peut rester sur son
trne. Le ngociateur dbutant sait  la fois rassurer et inspirer la
crainte. En quelques jours, l'armistice est conclu, sign  Cherasco,
avec de bons gages, des communications sres. Le mois d'avril n'est pas
fini que le Pimont est hors de cause. A son tour, le duc de Parme,
effray, se soumet en quelques heures. Celui-l donne deux millions, des
approvisionnements, des oeuvres d'art. Bien que Bonaparte ait outrepass
ses pouvoirs, le Directoire ne souffle mot. L'argent, qui lui manque
tant et qui lui arrive par charretes, l'merveille. Il sourcille 
peine aux proclamations o le gnral, s'adressant aux Italiens, leur
promet, avec la libert, le respect de leur religion. Nouveaut,
pourtant, et qui en annonce d'autres.

Ces prcautions prises, Bonaparte se porte contre les Autrichiens. Mme
rapidit, mme hardiesse calcule, mme bonheur. Mmes victoires sur
l'ennemi, prcdes, comme au dbut de la campagne, d'une victoire sur
ses propres troupes qui se sont demand si leur gnral n'allait pas
trop vite et ne les menait pas trop loin. Le 10 mai, Lodi, coup
d'audace extraordinaire, lui donne la confiance entire, le coeur du
soldat. C'est aprs cette bataille que les vieux de l'arme d'Italie lui
dcernent le titre, qui servira tant sa popularit, de petit caporal.
C'est aprs cette journe aussi, de son propre aveu, qu'il pressent pour
la premire fois son avenir. Je voyais le monde fuir sous moi comme si
j'tais emport dans les airs, disait-il superbement  Gourgaud. Il
ressentait encore,  Sainte-Hlne, l'ivresse des premiers rayons de la
gloire, lorsqu'il lui tait apparu qu'il avait le droit, comme les
autres, peut-tre plus que les autres, de prtendre  tout.

Et comment cette pense ne lui serait-elle pas venue? Il a battu des
militaires rputs, le Pimontais Colli, l'Autrichien Beaulieu. Il a
ramen la victoire sous le drapeau franais. Maintenant le voici matre
de la Lombardie, d'o l'Autriche est chasse, et, sur un cheval qui
pourtant ne paie pas de mine plus que le cavalier, il fait une entre
triomphale  Milan, qui acclame son librateur. L'Italie est sa
conqute. Dj il ne permet pas qu'on y touche. Le Directoire, prenant
peur enfin de ce gnral trop victorieux et trop peu soumis, lui ordonne
de remettre Milan  Kellermann et de se porter lui-mme sur Rome et
Naples. Ce serait une aventure. Il s'en mfie, sagement, car bientt
Championnet s'y perdra. Avec des gards, mme avec des flatteries, mais
avec fermet, Bonaparte rpond qu'entre Kellermann et lui,--entre Valmy
et Lodi,--on choisisse. En termes voils, il offre sa dmission, certain
qu'on n'osera pas l'accepter. C'est une preuve de sa force. Il y
triomphe encore. Le Directoire, dont il a enfreint les ordres, dont il
vient de mesurer la faiblesse, il ne pourra plus jamais le respecter.
Il a acquis la certitude d'tre un homme indispensable et, pour le
moment, c'est tout ce qu'il lui faut.

Car il n'a pas de projets. Comme il lui arrivera jusqu' la fin de sa
carrire, il se dtermine par les circonstances. Un plan, c'est le
Directoire, en Italie, qui en a un. Ce plan consistait  forcer
l'Autriche  la paix, une paix qui reconnt l'annexion de la Belgique.
Et comme la Belgique, avant d'tre annexe par la France, tait une
possession autrichienne, la restitution de la Lombardie  l'empereur en
serait la contre-partie. Ce serait encore mieux si, pour le mme prix,
on obtenait en outre que l'Autriche permt  la France de runir la rive
gauche du Rhin. En dfinitive, le gnral ne devait pas seulement battre
les Impriaux, mais s'installer en Italie aussi fortement que possible
pour que l'change part srieux  la cour de Vienne. Alors la mission
de Bonaparte s'largissait. Chef militaire, il devenait chef politique.
Il serait  la fois administrateur, diplomate et guerrier, tous les
emplois d'un chef d'tat. C'est ainsi que, de ses dix-huit mois
d'Italie, il ne rapportera pas seulement la gloire militaire la plus
clatante, mais, par la vaste tche dont le charge la Rpublique, il
aura acquis l'exprience, l'habitude du gouvernement.

Quelle cole, en effet! Dans l'agglomration d'tats que forme alors
l'Italie, il faut sans cesse ngocier et les dispositions changent
chaque jour. Aprs Lodi, lorsque, matre de Milan, il a atteint la ligne
de l'Adige, l'Italie centrale se soumet au vainqueur. Parme et Modne
sont  sa discrtion. Le grand-duc de Toscane, frre de l'Empereur, le
reoit  Florence avec gards et s'empresse de payer le tribut
coutumier, argent, oeuvres d'art qui prennent le chemin de Paris. Le
pape, dont les Etats sont dj envahis, envoie un ambassadeur pour
solliciter l'armistice. La Rpublique de Venise, dont le territoire a
t viol par les Franais qui poursuivent Beaulieu vaincu, entre en
pourparlers. Le roi de Naples imite Venise et le Saint-Sige. Cependant,
il faut assiger Mantoue, o une forte garnison autrichienne s'est
enferme, reprendre Pavie sur une insurrection, rprimer dans les
campagnes une espce de chouannerie, lorsqu'on apprend que l'Autriche
lance une nouvelle arme commande par un chef nergique, le vieux
marchal Wurmser.

Du jour au lendemain, le pape, le roi de Naples, la Rpublique de Venise
rompent les ngociations. Tout ce qui n'aime pas les Franais relve la
tte. Josphine est arrive. Elle arrive bien! Un parti autrichien a
failli l'enlever, comme Bonaparte lui-mme quelques semaines plus tt.
Une lourde menace pse sur l'arme franaise. Cette fois, l'Autriche a
fait un gros effort, appelant  elle ses Hongrois, ses Croates, ses
peuples bigarrs. Sur chacune des rives du lac de Garde descend une
arme puissante, un torrent humain. Les avant-postes franais sont
emports, les positions forces, la route de Milan coupe, l'Adige sur
le point d'tre franchi partout, aprs quoi ce sera l'Italie perdue.
C'est le plus grand pril que Bonaparte ait connu jusqu'ici, et il en
mesure la gravit. Il prouve cette dfiance de soi-mme qu'a toujours
l'homme qui dbute, quelque grand qu'on veuille le supposer. Pour la
premire fois, troubl par ses responsabilits, sa jeunesse, il tient
conseil, il propose  Massna,  Augereau son ide qui doit tout sauver
ou tout perdre, car, en cas d'chec, il n'y aura plus de retraite. Son
ide, c'est de lever le sige de Mantoue, de concentrer toutes ses
forces, d'attaquer et de battre chacune des armes de Wurmser avant
qu'elles se soient rejointes. Il n'y aura plus qu' vacuer l'Italie si
l'opration est manque... Le 3 aot  Lonato, le 5  Castiglione, elle
a russi. Les Autrichiens sont disloqus et cherchent abri dans les
montagnes, mais c'est pour s'y refaire. La lutte recommence en
septembre. Aprs la journe de Roveredo, Bonaparte pntre dans le
Trentin, y poursuit Wurmser. Campagne audacieuse, tonnante chasse 
l'homme o Bonaparte manque de peu son adversaire qui, redescendu dans
la plaine, n'a d'autre ressource que de s'enfermer dans Mantoue.

Cette cration incessante de thmes stratgiques, cette fcondit de
mouvements et de surprises o le calcul toujours lucide ne laisse au
hasard que ce qu'il est impossible de lui retirer, cette prsence
d'esprit retrouve aprs les dfaillances, tout cela n'illustre pas
seulement le gnie napolonien qui porte dans la guerre ce que
Chateaubriand appelle les inspirations du pote. Le jeune gnral se
met hors de pair parce qu'on remarque dj que, loin de sa prsence,
l'action, sous ses lieutenants les meilleurs, mollit. Ce n'est pas tout.
Ces batailles imptueuses, ces prodigieux redressements qui tendent sa
renomme ont pour consquence de grandir le personnage politique qui
nat avec le proconsul d'Italie.

Il grandit encore par contraste. Tandis qu'il reparat victorieux 
Milan,  Modne,  Bologne,  Ferrare,  Vrone, Moreau est contraint de
battre en retraite sur le Rhin par la dfaite que l'archiduc Charles a
inflige  Jourdan. Eux, ils ont perdu l'Allemagne. Le rve d'une marche
convergente des deux armes sur Vienne s'vanouit. Tous les espoirs
reposent sur Bonaparte, dsormais seul  porter le poids de l'Autriche.

Le Directoire comprend ce que la situation a de chanceux. Si une paix
honorable pouvait tre conclue? On n'y croit gure. Pourtant la France
commence  se lasser. Pour la politique intrieure, pour les lections,
il sera utile de pouvoir dire qu'on a ngoci. Pitt est dans des
dispositions semblables. Lord Malmesbury vient  Paris pour causer. Mais
la Rpublique ne s'humilie pas devant l'Angleterre. En prsence mme de
cet ambassadeur et pour forcer le gouvernement britannique  traiter
sincrement, la loi du 10 brumaire an V est promulgue. Compltant les
dcrets d'octobre 1793, elle proscrit le dbit et la consommation des
marchandises anglaises dans toute l'tendue de la Rpublique. C'est la
continuation d'une pense rvolutionnaire qui s'panouira avec le blocus
continental. Successeur de la Convention et du Directoire, Napolon, lui
aussi, croira que pour contraindre le gouvernement britannique  traiter
il suffit de frapper son commerce et ses marchands.

Bientt lord Malmesbury regagne Londres sans que les conversations aient
donn de rsultat. Elles ont chou sur la Belgique. Pas d'entente
possible. Delacroix, le ministre des Affaires trangres, a dit 
Malmesbury que la Belgique, tant runie constitutionnellement au
territoire, ne pouvait plus en tre spare, que d'ailleurs le peuple
franais ne le permettrait pas. Les pourparlers sont rompus le 21
dcembre. Le 29, Pitt dclare au Parlement que jamais l'Angleterre ne
consentira  la runion de la Belgique  la France. C'est la guerre pour
un temps indfini. La Rpublique aura besoin d'un militaire accoutum 
la victoire. Et il n'y en a qu'un, celui qui, en ce moment, sauve encore
le gage unique, la seule monnaie d'change qu'elle conserve, l'Italie.
Et c'est ce qui, bientt, fera du jeune gnral, dj matre de la
guerre, le matre de la paix.

Il faudra trois campagnes encore pour que la cour de Vienne consente 
traiter. En novembre 1796, Bonaparte en est  la cinquime depuis sept
mois. L'Autriche, forte des ressources d'une vaste monarchie, continue,
en attaquant, sa magnifique dfense. Un autre de ses marchaux, le
meilleur peut-tre, Alvinzi, descend du Tyrol pour dlivrer Mantoue et
Wurmser. Bien que Bonaparte ait lui-mme combl ses vides et accru ses
effectifs, la partie est difficile. Il la gagne encore par son gnie
inventif, la rapidit de ses manoeuvres et aussi en payant plus que
jamais de sa personne bien qu'il soit si fivreux, si puis, si maigre
qu'on croit  un poison qui le ronge,--la gale de Toulon, sans doute
rentre par les remdes. Il tient  peine debout quand, au pont fameux
d'Arcole, si bien fait pour l'image, le gnral en chef doit s'lancer
en avant, un drapeau  la main, donnant l'exemple, rptant le passage
du pont de Lodi, l'un et l'autre destins  se confondre comme la minute
hroque  grandir pour la lgende. Lannes est bless, Muiron tu en le
couvrant de leurs corps. Il tombe lui-mme dans le marais qui le met 
l'abri de la mitraille, mais d'o son frre Louis et Marmont le retirent
juste  temps pour qu'il ne soit pas pris. Enfin, aprs trois rudes
journes, Alvinzi est battu mais chappe. Du moins la retraite de cette
arme redoutable, dont l'arrive a troubl les plus braves, a rendu aux
Franais la confiance et le sentiment de la victoire.

Une pause o les adversaires se refont. En janvier 1797, sixime
campagne. Alvinzi, rentr en ligne, est encore battu  Rivoli, et son
lieutenant Provera, qui a franchi l'Adige pour dbloquer Mantoue,
capitule  La Favorite. Cette fois, Wurmser, toujours assig, n'a plus
qu' se rendre. Bonaparte fait  ce vieux soldat des conditions
honorables. Il ddaigne d'assister  sa reddition. Indiffrence
remarque dans toute l'Europe et plus propre encore  frapper les
esprits que si l'on avait vu l'illustre gnralissime remettre son pe
 un vainqueur qui n'a pas trente ans.

C'est que Bonaparte ne se repat pas de thtre. Il sait que sa
situation reste difficile, que l'Autriche n'est pas encore vaincue, que
l'Italie, qui semble soumise, se tournera contre lui  son premier
chec. Et le Directoire ne rend pas sa tche plus aise. Il lui envoie
toujours des ordres auxquels il faut se drober parce que, mal calculs,
l'application en serait funeste. Il lui envoie mme Clarke, un
espion, pour traiter avec l'ennemi, le cas chant,  la place du
gnral en chef. Le Directoire se mfie de Bonaparte, le surveille, le
contrecarre, mais ne peut se passer de ses services. Il ne peut mme pas
lui refuser les remerciements et les loges, car il est le seul qui
gagne des batailles et qui apporte l'espoir de la paix dont le besoin
grandit en France. Le Directoire irrite Bonaparte tout en faisant sa
grandeur et il lui inspire du mpris avant mme de lui demander aide et
protection en fructidor,--avant de lui ouvrir, par une moiti de ses
membres, le chemin du pouvoir en brumaire.

Il n'y a pas encore un an que Bonaparte est en Italie, et il est
convaincu par une exprience de tous les jours que le gouvernement de la
Rpublique ne comprend rien aux affaires italiennes. Il n'y comprend
rien parce qu'il reste entich de dogme et de doctrine. Bonaparte sait
bien ce que valent les systmes et les principes. Il s'en est nourri
dans son adolescence. Il y a cru et il en garde assez pour rester
toujours dans le sens de la Rvolution. Mais il y a les hommes, il y a
les choses. Lui, il s'lve au-dessus des sentiments et des fanatismes.
Il les juge. Il s'en sert aussi. Ce sont des forces avec lesquelles on
doit compter et qu'il emploie ou qu'il neutralise en les opposant. Ce
qu'il sera bientt  l'gard des Franais, il l'est dj  l'gard des
Italiens, au-dessus des partis, arbitre conciliateur, et dans une
situation bien plus difficile puisque la France est une, qu'elle a un
centre, Paris, tandis que l'Italie est un corps sans tte, aux membres
pars. Si Bonaparte n'avait tant lu, s'il ne savait tant d'histoire, se
tirerait-il d'affaire dans le magma italien? Lui viendrait-il tout seul
 l'esprit de fonder, avec Bologne et Ferrare enlevs au pape, avec
Modne dont le duc est dchu, une Rpublique cispadane, cliente et
protge, sur le modle des allis de la Rpublique romaine, et tenue
soigneusement distincte de la Lombardie, qui fera une Rpublique
transpadane? Et s'il n'avait annot l'histoire ecclsiastique,
saurait-il traiter avec le pape lui-mme?

Dj, aprs Lodi, il a ngoci avec un ambassadeur du Saint-Sige. Il
n'a pas exig seulement des millions et des tableaux. C'tait le
souverain temporel de Rome qui demandait un armistice. Pour apaiser les
catholiques italiens, leurs moines et leur clerg, Bonaparte a besoin du
souverain spirituel. Alors il le mnage et il mnage la religion, comme
il la mnagera, aprs Hoche et encore plus que Hoche, afin de pacifier
la Vende. Et cependant ses lettres au Directoire parlent avec mpris de
la prtraille. D'autre part, il prend des prcautions avec ses soldats
rpublicains. Il menace mme au besoin le cardinal archevque de Ferrare
de le faire fusiller. Ainsi il se garde galement de heurter la foi
catholique et la foi rvolutionnaire, n'ayant gure l'une plus que
l'autre. Une politique impose par les circonstances s'labore dans son
esprit.

Il la dveloppe, l'agrandit, quand, aprs la retraite d'Alvinzi et la
prise de Mantoue, sachant qu'avec l'archiduc Charles un nouvel
adversaire se prpare, il veut assurer la tranquillit  l'arrire et
prvenir une insurrection. Des pourparlers de paix sont repris 
Tolentino avec le Saint-Sige. S'il coutait les suggestions du
Directoire le vainqueur de Rivoli irait  Rome mme pour y dtruire le
culte romain, le fanatisme et l'inquisition. Il n'a qu'un ordre 
donner pour renverser et ruiner tout  fait le pouvoir pontifical. Cet
ordre, il ne le donne pas. Et non seulement il ne le donne pas, non
seulement il ne mle  la ngociation ni la thologie, ni les affaires
de l'glise, mais il ose s'annoncer aux populations croyantes comme le
protecteur de la religion. N'a-t-il pas,  San-Miniato, rendu visite 
un vieux chanoine qui s'appelle aussi Bonaparte, alli de la famille o
l'on se flatte, en Toscane, de compter un saint? Que la visite au
cousin chanoine fasse partie de l'arrangement, de la mise en scne, nul
doute. Il faut qu'on dise de ce gnral de la Rvolution: Tiens, il a
des prtres dans sa famille. Dans les lgations enleves au
Saint-Sige, il se rallie l'vque d'Imola, le cardinal Chiaramonti, qui
sera Pie VII, le pape de son couronnement. Il va plus loin. Par un
mouvement de gnrosit habile, il s'abstient de perscuter les prtres
franais migrs qui s'taient rfugis en terre pontificale. La
politique qu'il applique en Italie, il semble qu'il la mdite dj pour
la France.

Est-il exagr de dire avec son frre Joseph que les proclamations du
gnral de l'arme d'Italie annonaient assez que si Napolon arrivait
au pouvoir il tablirait un gouvernement qui ne serait pas la
Rpublique? Miot de Melito, agent diplomatique de la Rpublique en
Toscane, note de son ct qu'il trouva dans le vainqueur de Lodi
l'homme le plus loign des formes et des ides rpublicaines. Mais
surtout, Miot, rompu aux affaires, ajoute: Je reconnus dans son style
concis et plein de mouvement, quoique ingal et incorrect, dans la
nature des questions qu'il m'adressait, un homme qui ne ressemblait pas
aux autres. Je fus frapp de l'tendue et de la profondeur des vues
militaires et politiques qu'il indiquait et que je n'avais aperues dans
aucune des correspondances que j'avais jusque-l entretenues avec les
gnraux de notre arme d'Italie.

Ce ne sont encore que les linaments de l'avenir. L'Italie rserve
d'autres succs  son conqurant. Et, en France,  l'intrieur comme 
l'extrieur, les circonstances travaillent pour lui. Une nouvelle date
critique s'avance pour le Directoire, tandis que Bonaparte sera le seul
gnral victorieux de la Rpublique. Moreau et Jourdan ont t tout 
fait chasss d'Allemagne. Hoche va bientt mourir. Tous les yeux sont
fixs sur le gnral Bonaparte. Son nom, qu'on corchait un an plus
tt, vole sur les lvres des Franais. Et l'on commence  se dire que si
quelqu'un peut donner les frontires naturelles et le repos, la gloire
et la paix, en d'autres termes finir la Rvolution, c'est lui.




CHAPITRE VII

LE MAITRE DE LA PAIX


Les historiens de Bonaparte qui donnent trop de place au rcit de ses
campagnes n'aident pas  voir clair. Cette gloire des armes blouit.
Elle rejette le restant dans une sorte de demi-jour. Pour Napolon,
virtuose de la stratgie et, peu  peu, devenu trop sr de son
instrument et de lui-mme, l'art militaire n'tait pas tout. Il tait un
moyen. Mais, en Italie, ses faits de guerre comptent plus qu'ailleurs
pour l'explication de sa fortune. Ils l'ont rendu illustre, d'abord. Et
puis, par l'intelligence avec laquelle il sut les marier  la politique,
ils ont fait de lui, en peu de temps, plus qu'un gnral victorieux.
Surveillant  la fois l'ennemi, l'Italie, la France, attentif aux
vnements de Paris, apte  saisir les mouvements de l'opinion publique,
 calculer les forces alternantes ou parallles des deux courants, celui
de la rvolution guerrire et celui de la raction pacifique, on le
voit, de son camp, s'lever peu  peu  un plus grand rle que celui de
proconsul, agir sur la marche des choses, les modeler lui-mme, en
dcider jusqu' devenir dj l'homme dont on se dit qu'il procure tout
ce qu'on dsire et qu'il concilie tout. Il faut donc encore le suivre
dans les marches et dans les contre-marches dont il accable les
Autrichiens et dans les rsultats qu'il tire de ses succs.

L'Autriche, alors, c'tait l'Empire, et l'Empire, c'tait l'Allemagne.
L'Autriche vaincue, il n'y aurait plus en Europe d'adversaire qui
comptt. La Prusse, gave de Pologne, a fait la paix avec la France
depuis deux ans. La Russie est trop loin. Un gnral rpublicain qui,
dix-huit mois plus tt, battait le pav de Paris, va ngocier avec le
Csar germanique. De la rue Saint-Honor et de l'glise Saint-Roch, la
commotion de Vendmiaire l'a conduit  Loben.

Le conseil aulique de Vienne n'avait plus qu'un militaire  lui opposer,
mais c'tait le plus illustre de tous, c'tait l'archiduc Charles, celui
qui, en faisant repasser le Rhin  Marceau et  Jourdan, avait ruin
l'espoir d'une jonction entre les armes franaises d'Allemagne et
d'Italie pour marcher sur la capitale des Habsbourg. Au moment de se
porter contre l'archiduc, Bonaparte demande vainement  Paris que
l'offensive soit reprise en Bavire. On ne l'coute pas. Rien n'est
fait. Le Directoire est sans force, sans dcision. Pour cette campagne
d'Italie, la dernire, Bonaparte est livr  lui-mme. Il ne partagera
donc le succs avec personne. Seulement, par son insistance, il aura
reu de l'arme du Rhin des renforts importants qui lui donneront pour
la premire fois l'galit numrique avec l'ennemi et qui lui
permettront d'en finir plus tt.

A peine cette septime campagne a-t-elle un nom de victoire. Ce n'est
qu'une longue marche en avant, une marche victorieuse o se fltrissent
les lauriers de l'archiduc. Le Tagliamento franchi, l'Isonzo l'est  son
tour. En moins de trois semaines, les Autrichiens sont rejets au del
du Brenner, l'Allemagne envahie, la route de Vienne ouverte. La famille
impriale mettait  l'abri ce qu'elle avait de plus prcieux, songeait 
fuir. Une petite fille de cinq ans tait envoye en Hongrie, loin de ces
affreux soldats jacobins qui approchaient. Elle s'appelait
l'archiduchesse Marie-Louise.

Le vainqueur, pourtant, ne songe pas  aller jusqu' Vienne. Il n'en a
pas les moyens et, quelque soin qu'il prenne de rassurer et de bien
traiter les populations, il a toujours  craindre,  l'arrire, une
insurrection. Elle se produira, ce seront les vpres vronaises.
Cependant, malgr ses avis toujours plus pressants, l'arme du Rhin ne
reoit pas l'ordre de reprendre l'offensive. L'archiduc Charles, de son
ct, a intrt  ne pas retarder l'armistice. Le 2 avril 1797, la cour
de Vienne se dcide aux ngociations de paix. Le gnral vainqueur entre
en pourparlers.

Il s'y rsout par des raisons militaires et aussi par des raisons
politiques. Encore une de ces jointures des vnements o il sait voir
juste. On va voter en France et le rsultat est prvu. Ce sera une
pousse  droite qui changera la majorit des Conseils, et la droite,
constitutionnels, modrs, libraux, monarchiens, purs royalistes, est
pour la paix. En somme, ce sont les gens que le gnral en chef de
l'arme d'Italie a mitraills en vendmiaire. Ils le dtestent et il ne
les aime pas. S'ils prennent le pouvoir, ils imiteront Aubry et
relveront ce militaire jacobin de son commandement, tandis que, s'il
devient l'homme de la paix, il sera hors d'atteinte. Et comme cette paix
ne peut manquer d'assurer  la Rpublique la Belgique au moins et
peut-tre une partie de la rive gauche du Rhin, les patriotes n'auront
rien  lui reprocher. Ainsi le Directoire s'y est si bien pris, de
toutes les manires, et en dernier lieu par l'inaction de ses autres
armes, qu'il a fait de Bonaparte l'arbitre de la situation.

Les lections aux Conseils avaient eu lieu le 10 avril. Elles taient
ractionnaires, elles donnaient donc la majorit aux partisans de la
paix. Le 18,  Loben, Bonaparte signe avec l'Autriche les prliminaires
de paix sans attendre l'arrive de Clarke qui a pouvoir du gouvernement
de Paris pour traiter. Il est difficile de ne pas voir un rapport entre
ces deux vnements. Mais les signatures taient changes au moment
mme o Hoche, nomm au commandement de l'arme de Sambre-et-Meuse,
venait enfin de franchir le Rhin. Il n'eut plus,  son tour, qu' signer
un armistice tandis que son offensive en Allemagne avait rendu, 
Loben, les plnipotentiaires autrichiens encore plus accommodants.
Hoche aidait  grandir son rival de gloire et il ne devait plus
retrouver l'occasion de le dpasser.

Comment,  force de recevoir carte blanche, de s'entendre dire, en
rponse  ses rapports: Le Directoire s'en remet entirement  vous,
Bonaparte n'et-il pas fait la paix  sa manire? D'abord il se prsente
comme un soldat pacifique et ce n'est pas la rdaction qui l'embarrasse,
ni les images littraires qui lui manquent. A Paris, Josphine et les
quelques amis qui dj soignent sa gloire ont command des gravures o
l'on voit le gnral de l'arme d'Italie au tombeau de Virgile et sous
le mme laurier. La force et le gnie de Bonaparte, c'est d'avoir
plusieurs styles, plusieurs figures. Il crit  l'archiduc Charles en
lui proposant de suspendre les oprations: Avons-nous tu assez de
monde et commis assez de maux  la triste humanit?... Quant  moi, si
l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie  un
seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que je me
trouverais avoir mrite que de la triste gloire qui peut revenir des
succs militaires. Voil qui est bien parl pour la nouvelle majorit
parlementaire et pour ceux qu'il appelle les badauds de Paris.

Etre l'homme de la paix, sans tre l'homme des anciennes limites, c'est
la partie subtile que Bonaparte,  Loben, joue et gagne. Car il se
garde de froisser les patriotes. Qui est charg de porter  Paris le
texte des prliminaires? Un soldat, et un beau soldat de la Rvolution,
Massna, le hros de Rivoli, l'enfant chri de la victoire. Ce n'est
pas tout. Bonaparte tient  garder son proconsulat d'Italie qui, pour le
moment, fait sa situation et sa force. Son proconsulat, il le conservera
par l'habilet et le succs de ses ngociations. Il ne faut pas,
contrairement aux calculs du Directoire, restituer la Lombardie 
l'Autriche pour la ddommager de la Belgique et de la rive gauche du
Rhin. D'ailleurs, elle n'est pas encore assez battue pour cder sans
compensation tant de territoires. Pour la rive gauche du Rhin surtout,
sa rsistance est tenace. Alors Bonaparte suggre que l'empereur,
renonant  Milan, soit indemnis aux dpens de la Rpublique de Venise.
Le massacre des Franais  Vrone est arriv  point pour fournir 
Bonaparte un grief contre l'oligarchie vnitienne. La Rpublique de
Venise sera sacrifie. Et l'Autriche accepte ce partage comme elle avait
accept nagure celui de la Pologne. Le Directoire ne rpugne pas
davantage  ce dmembrement puisqu'il lui avait sembl tout naturel de
remettre les Milanais sous le joug autrichien. Quelque regret qu'il en
ait eu plus tard, c'est de lui-mme, suivant l'impulsion que le Comit
de salut public lui avait donne, que le Directoire est revenu  la
politique des compensations, au trafic des peuples,  ces pchs contre
l'idalisme rpublicain.

Bonaparte avait calcul juste. Aprs ces fameux prliminaires de Loben,
et en attendant la paix dfinitive, il est comme le souverain de
l'Italie. Protecteur de la Rpublique cispadane et de la nouvelle
Rpublique transpadane (la Lombardie), il dicte sa loi  Gnes, au pape,
au roi de Naples, et le roi de Sardaigne est son auxiliaire. Il
gouverne. Il rgne. Car les Rpubliques qu'il a cres, dont la
Constitution est calque sur celle de l'an III, ne sont Rpubliques que
de nom. Tout passe par lui. Il faut une unit de pense militaire,
diplomatique et financire, avait-il crit  Paris hardiment. Ce
commandement d'un seul est ralis. Il l'a entre ses mains et le
Directoire l'y laisse parce que Bonaparte, au moins jusqu' la paix,
reste l'homme indispensable en Italie. Le proconsulat bauche le
Consulat.

C'est l'apprentissage de la monarchie. On s'tonne moins que Napolon se
soit trouv si vite  son aise dans le rle de premier Consul et
d'empereur quand on le voit au chteau de Mombello, prs de Milan,
rsidence o Josphine est presque reine, o il mne un train de prince.
Il a dj une cour, il donne des ftes. Les diplomates trangers
l'entourent et les crivains, les potes d'Italie adulent le sauveur, le
librateur, l'homme providentiel, tout ce qui se transposera  Paris
trois ans plus tard. Une chose sert  mesurer le chemin parcouru et
celui qu'il reste, avant la vraie grandeur,  parcourir. Le gnral
Bonaparte a tir sa famille de la gne. Dj sa gloire rejaillit sur ses
frres, leur rapporte honneurs et profits. Joseph est lu dput dans la
Corse redevenue franaise et nomm rsident de la Rpublique  Parme.
Lucien est commissaire des guerres et, toujours passionn de politique,
prpare aussi une candidature. Tous deux deviendront riches, ils se
pousseront derrire le hros de la famille. Quant  ses soeurs, le
gnral Bonaparte peut leur donner des dots. lisa, qui est laide,
pouse Bacciochi, pauvre puisqu'il est Corse, mais noble. Il a fallu
empcher la belle Pauline de faire un mariage compromettant avec Frron,
ex-terroriste. On lui donne un militaire de valeur, le gnral Leclerc.
En se cachant un peu, on fait mme bnir le mariage  l'glise. A
Mombello, il y a une chapelle dont on ne chasse pas le desservant. Sans
doute ces unions ne sont pas encore princires. Mais combien y a-t-il de
temps que, dans un galetas,  Marseille, les demoiselles Bonaparte
mangeaient avec des couverts d'tain?

Les penses qui venaient  l'esprit du gnral en chef pendant les trois
mois de ce sjour  Mombello, nous n'avons pas besoin de les
reconstituer par hypothse. Elles nous sont livres par des tmoins
devant lesquels il parlait  coeur ouvert. Il suit de prs les vnements
politiques de Paris, sa proccupation dominante et naturelle tant de
savoir ce qu'on fera de lui et ce que deviendra son commandement. Si
l'ide l'effleure parfois, comme elle en effleurait d'autres, qu'il
pourra un jour gouverner la France, il doit d'abord se maintenir en
Italie. Il juge trs bien que, pour le moment, sa force est l. Et s'il
n'aime pas les avocats du Directoire, s'il n'a pas remport ses
victoires pour faire la grandeur des Carnot, des Barras, pas mme pour
consolider la Rpublique (Quelle ide, une Rpublique de trente
millions d'hommes avec nos moeurs, nos vices!), s'il a cess d'tre
rpublicain de coeur et de thorie, il reste tel que Clarke vient de le
dfinir dans son rapport au gouvernement, l'homme de la Rpublique.
Tel est son penchant et son intrt. A Mombello, en juin, il en
raisonnait fort bien devant Miot. Il y a,  Paris, un parti pour les
Bourbons, disait-il. Je ne veux pas contribuer  son triomphe. Je veux
bien, un jour, affaiblir le parti rpublicain. En effet, tandis que les
modrs, les royalistes, les amis de Pichegru, les membres du club de
Clichy, les Clichyens, gagnent de l'influence, s'emparent des places,
tandis qu'un des leurs, Barthlmy, homme d'ancien rgime, a pris, parmi
les Directeurs, celle d'un votant, Bonaparte envoie  Paris son aide
de camp Lavalette et le charge de promettre son appui  la portion du
Directoire qui conservait davantage les couleurs de la Rvolution.
Ligne de conduite dont il ne se dpartira pas. Tout plutt que le rle
de Monk.

Mais o il hsite, c'est au sujet de la paix. Depuis Loben, son
prestige est considrable parce qu'il a arrt les hostilits et parce
que, si les prliminaires ne se transforment pas en trait solennel, si
l'Autriche, au dernier moment, se drobe, si la guerre reprend, il sera
encore l'homme indispensable et, pour cette raison, on doit le mnager.
La paix n'est pas dans son intrt, au moins son intrt du moment.
D'autre part, il lui est difficile de la faire chouer. Choix dlicat.
Une fois la paix conclue, il devra renoncer  ce pouvoir,  cette haute
position o ses victoires l'ont plac. Il n'aura plus qu' faire sa
cour, au Luxembourg,  des avocats. Et il confie  Miot: Je ne
voudrais quitter l'arme d'Italie que pour jouer en France un rle  peu
prs semblable  celui que je joue ici, et le moment n'est pas encore
venu... Alors la paix peut tre ncessaire pour satisfaire les dsirs de
nos badauds de Paris et, si elle doit se faire, c'est  moi de la faire.
Si j'en laissais  un autre le mrite, ce bienfait le placerait plus
haut dans l'opinion que toutes mes victoires.

Ces raisonnements dicteront ce qu'on a le droit d'appeler sa politique,
vraie politique de bascule, jusqu' la signature du trait de
Campo-Formio. Et,  l'gard de sa carrire et de l'avenir, sa ligne de
conduite est irrprochable. En ce moment, le conflit entre les
thermidoriens de gauche et la nouvelle majorit des Conseils est ouvert.
Bonaparte prend parti pour la gauche, nettement. A l'occasion du 14
juillet, son ordre du jour  l'arme d'Italie est un manifeste de
loyalisme rpublicain: Jurons, sur nos drapeaux, guerre aux ennemis de
la Rpublique et de la Constitution de l'an III! C'est le signal
d'adresses enflammes, dans le meilleur style rpublicain, que les chefs
de corps provoquent, sur ses instructions, et par lesquelles l'arme
d'Italie se met  la disposition du gouvernement de la Rpublique.

Cependant Bonaparte se garde d'intervenir lui-mme. Il se tient en
rserve. Si les royalistes, les modrs, les clichyens menaaient de
l'emporter, il prendrait peut-tre quelques divisions pour marcher sur
Paris. Mais il est plus fin, plus calculateur que Hoche qui vient de se
brler par manque de rflexion avec une hte maladroite. Se comparant 
ce rival, dont le souvenir le poursuivait, Napolon disait devant
Gourgaud: Mon ambition  moi tait plus froide; je ne voulais rien
risquer. Je me disais toujours: Allons, laissons aller, voyons tout ce
que cela deviendra. Les Directeurs, pour renforcer l'lment patriote
dans le gouvernement, ont offert le portefeuille de la guerre au gnral
en chef de l'arme de Sambre-et-Meuse auquel ils se fient plus qu'
Bonaparte. Non seulement Hoche a accept, ce qui, pour le public, le met
au rang des politiciens, mais encore il est arriv  Paris avec une de
ses divisions, prtendument destine  l'expdition d'Irlande.
Indignation des Conseils qui le dnoncent comme factieux pour avoir
viol le cercle constitutionnel que les troupes ne doivent pas
franchir. Hoche, compromis et amoindri, doit retourner  l'arme de
Sambre-et-Meuse. Il y mourra deux mois plus tard. Bonaparte sera dlivr
du seul militaire capable, un jour, de barrer son chemin.

Il n'avait pas besoin de cet exemple pour mener plus habilement son jeu.
Un coup de force contre les clichyens, une puration violente,
rvolutionnaire, du Directoire et des Conseils, voil ce qui s'annonce 
Paris. Pendant ce temps, Bonaparte se promne au lac Majeur avec
Josphine. Il poursuit lentement les pourparlers avec l'Autriche pour la
paix dfinitive. Il semble dtach de ce qui se passe en France. Mais,
sous prtexte de porter les adresses de l'arme d'Italie, il a dpch
Augereau aux trois Directeurs qui prparent le coup. Augereau, dont la
turbulence jacobine est gnante  Mombello, est bien l'instrument
qu'il faut pour cette besogne, aventurier mauvais sujet, brutal, pas
assez fin pour comprendre que son gnral en chef l'envoie se salir les
mains dans une opration de police. Celui qui aurait fait fructidor ne
pourrait plus faire brumaire, et Bonaparte, au 18 fructidor, a eu soin
de ne pas oprer lui-mme. Mais la prparation est son oeuvre. Il a livr
les papiers de l'migr d'Antraigues, arrt  Venise, qui rvlent les
tractations de Pichegru avec le prince de Cond. Il a mis un de ses
subordonns  la disposition des hommes de gauche. Il a aussi laiss
d'Antraigues s'vader. Selon Carnot, il aurait mme fait savoir 
quelques modrs des Conseils qu'il avait subi une pression
irrsistible. De tous les cts il est couvert.

En quelques heures, Augereau avait tout fini. Les suspects dsigns par
les trois Directeurs de gauche taient arrts, y compris leur collgue
Barthlemy, tandis que Carnot, l'intgre rpublicain, accus de
connivence avec la droite, tait averti  temps pour s'enfuir. Une
cinquantaine de membres des Conseils furent dports en Guyane sans
autre forme de procs, ple-mle avec des contre-rvolutionnaires de
toute sorte. La Rpublique tait sauve. Mais  quel prix! Encore plus
qu'aprs vendmiaire elle tait dans la dpendance de l'arme. L'appel
au soldat devenait la rgle.

Cependant il n'avait pas chapp  la perspicacit de Bonaparte que l'un
des Directeurs fructidoriss, le seul qui ne ft pas rgicide,
Barthlemy, avait d son lection au fait qu'il avait, comme diplomate,
ngoci la paix avec la Prusse et la paix avec l'Espagne. C'tait ce qui
l'avait dsign au choix de la majorit ractionnaire des Conseils. Et
sans doute cette majorit dcime, terrorise, tait rduite 
l'impuissance. Mais il servait donc  quelque chose d'tre l'homme de la
paix? C'tait donc un moyen de popularit autant que les victoires? Il y
avait l un rle  prendre. Bonaparte se garda de ne pas le saisir,
achevant ainsi la manoeuvre qu'il avait esquisse par les prliminaires
de Loben.

Alors on vit cette chose trange, qui en explique beaucoup d'autres, le
guerrier plus pacifique que les avocats. Les hommes du Directoire, les
conventionnels traditionalistes, voulaient toutes les conqutes,
refusaient de rien cder  l'Autriche. La journe du 18 fructidor les
avait enivrs et le gnie de la Rvolution les inspirait. Il leur
fallait, avec la Belgique, la rive gauche du Rhin tout entire, l'Italie
affranchie jusqu' l'extrmit de la botte, tandis qu'ils portaient dj
leurs regards sur la Turquie et l'gypte. Si l'Autriche refusait, on
reprendrait les hostilits, on dtrnerait les Habsbourg, on
proclamerait la Rpublique  Vienne. Bonaparte s'opposa  ces folies. Il
n'y russit qu'en offrant sa dmission, comme il en avait pris
l'habitude, sachant que le Directoire ne rsistait pas  cette menace.
Alors le dieu de la guerre apparaissait encore une fois comme le
modrateur. Et il trouva un auxiliaire en Talleyrand, devenu ministre
des affaires trangres et qui amortit les chocs entre les Directeurs
belliqueux et le gnral pacificateur dont il comprit la pense et
dont il pressentait les destines. Ce qu'il y avait d'ancien rgime chez
l'ex-vque d'Autun plaisait obscurment  Bonaparte et ce qu'il y avait
d'avenir chez Bonaparte plaisait  l'ex-vque d'Autun. Leurs relations
datrent de l.

Ainsi la paix fut glorieuse, mais raisonnable, si on la compare du moins
 celle dont les instructions de Paris avaient trac le plan. Bonaparte
ngocia courtoisement avec les dlgus autrichiens. Une seule fois il
s'emporta contre Cobenzl, dont l'impassibilit l'irritait, et, ayant
fait par mgarde un mouvement brusque, il renversa un service de
porcelaine. D'o une lgende fameuse que Napolon lui-mme a inscrite
dans ses mmoires parce qu'elle appartenait  son bagage pique avec la
redingote grise, le petit chapeau et quelques autres accessoires. Mais
il embrassa Cobenzl aprs avoir sign le trait de Campo-Formio, le 17
octobre 1797, transaction, compromis qui partagent l'Italie avec
l'Autriche. L'empereur renonce  la Belgique, possession excentrique
dont il faisait aisment son deuil et que la cour de Vienne ne
revendiquera mme pas en 1815. La Belgique, c'tait une affaire entre la
France et les Anglais. Quant  la rive gauche du Rhin, elle n'tait
promise que secrtement  la Rpublique et subordonne  l'acquiescement
des Etats qui composaient le corps germanique, ce qui entranerait la
convocation du Congrs de Rastadt.

Au total,--et ceci est d'une grande importance pour la suite des
vnements,--Campo-Formio, paix relativement modre, ne rglait ni les
frontires naturelles ni le statut de l'Europe. L'Angleterre n'y avait
aucune part. Cette paix serait rvocable tant que l'Angleterre n'y
aurait pas souscrit et elle n'y souscrirait que force dans son le.
Jusque-l, les guerres s'engendreraient sans cesse. L'Autriche le savait
et ne cherchait qu' gagner du temps et  mnager ses forces. Pour elle,
c'tait un moment  passer. Sans doute fut-il plus long qu'elle ne
croyait. Dix-sept ans. Au regard de l'histoire, c'est peu.

Car nous sommes encore tout prs des circonstances qui, de rien, ont
dj fait de Bonaparte un homme important et clbre, mais nous ne
sommes qu' dix-sept ans de sa chute et le pouvoir n'est mme pas entre
ses mains.

De le prendre, ce n'est pas l'envie qui lui manque. Mais comment s'en
emparer? Marcher sur Paris avec ses troupes? Ide d'enfant, bonne  se
casser les reins. Pour qu'il soit le matre, il faudra des vnements
qui ne se sont pas encore produits, des circonstances qui sont  natre.
En apparence, au moins, le coup de fructidor et le trait de
Campo-Formio ont consolid la Rpublique  qui la force, en lui
revenant, rend de la clairvoyance. Elle se mfie du gnral
pacificateur que Paris acclame un peu trop, bien qu'en revanche les
vrais patriotes l'accusent d'avoir conclu une paix incomplte. Alors,
neuf jours aprs l'change des signatures avec Cobenzl, les Directeurs
excutent leur dessein qui est de sparer Bonaparte de son arme et de
l'Italie o il est souverain plus que gnral d'arme. Il faut qu'il
s'incline ou qu'il franchisse le Rubicon.

Bonaparte s'incline. Oh! ce n'est pas de bon coeur. A Turin, sur le
chemin du retour, laissant derrire lui ses victoires, Mombello, cette
belle Italie o il a presque rgn, il confie  Miot qu'il ne peut plus
obir. J'ai got du commandement et je ne puis plus y renoncer. Alors
il agite des projets, quitter la France, se signaler par quelque
expdition extraordinaire qui accroisse sa renomme. Tout cela est bien
chanceux. Mais il ne l'tait pas moins de conclure la paix, qui mettait
fin  sa mission d'Italie, ou de reprendre les hostilits, avec cet
imbcile d'Augereau  la place de Hoche sur le Rhin, et avec dix
millions d'Italiens peu srs derrire soi.

Ce qui travaille pour lui  son insu, c'est moins son dsir, sa volont,
que les choses et les moyens mmes dont on se sert pour arrter sa
fortune. Le Directoire n'a aucune hte de le revoir. Il l'a nomm au
commandement de l'arme d'Angleterre, l'arme d'invasion qui doit dicter
la paix finale  Londres, chimre qui revient priodiquement et qui
reviendra encore. Mais cette expdition a besoin, un trs grand besoin,
d'tre organise. Elle ne presse pas. Les Directeurs dsirent surtout
que le proconsul, enlev  ses conqutes, ne paraisse pas trop vite 
Paris dans l'clat de ses victoires pacificatrices. Alors ils ont
l'ide, qui leur semble subtile, d'envoyer le ngociateur de
Campo-Formio prendre l'air du Congrs de Rastadt pour qu'il s'y fasse
oublier un peu.

Ils ne savaient pas que, pour Bonaparte, rien n'tait perdu. Ils se
chargeaient eux-mmes, non seulement de complter sa formation d'homme
d'tat et de chef d'tat, mais de le prsenter  l'Europe. Il s'est
dj fait connatre de l'Autriche, du pape, des rois, des ducs et des
rpubliques d'Italie. A Rastadt, si bref que soit son sjour, c'est
toute l'Allemagne, toutes les cours allemandes qu'il frquente et  qui
il en impose, c'est la complication des affaires germaniques dont il a
dj une connaissance plus qu'honorable, par ses anciennes lectures et
qu'il pratique sur le terrain, avec les hommes mmes qu'il retrouvera
bientt. Et,  ce Congrs, il russit tout de suite si bien, il prend
tant de place, que, de nouveau, les Directeurs s'alarment, et, ne
sachant o ils aiment mieux le voir, le rappellent  Paris avant qu'il
ait ajout,  ce qu'il a dj de gloire, celle d'avoir obtenu du
Saint-Empire la cession de la rive gauche du Rhin.

L'obtenir n'tait rien. Il faudrait la garder avec le reste. Ainsi, 
chaque pas que faisait la Rvolution, son gnie rendait plus
ncessaire et l'obligerait enfin  dsirer ce dont elle avait pourtant
la crainte et l'horreur,--le gouvernement d'un soldat.




CHAPITRE VIII

ITINRAIRE DES PYRAMIDES AU LUXEMBOURG


Bien habile qui et devin ce que pensait Bonaparte lorsqu'il revint 
Paris, en dcembre 1797, aprs vingt et un mois d'absence. Au fait le
savait-il lui-mme? Pour les royalistes, les clichyens, les gens de
droite qu'il a canonns en vendmiaire, il a toujours le mme mpris. Il
ne travaille pas pour eux. Mais en passant par Genve pour aller au
Congrs de Rastadt, averti que le chtelain de Coppet l'attendait sur la
route pour le saluer, il a refus de s'arrter. C'est que, dit son aide
de camp Marmont, il avait une prvention tenant de la haine contre M.
Necker et l'accusait d'avoir plus qu'aucun autre prpar la Rvolution.
Il n'aimera pas plus la fille que le pre et Mme de Stal sera une de
ses btes noires. Pour le coup de fructidor, il a prt Augereau, pay
de ses services politiques par le commandement de l'arme du Rhin. Mais,
toujours sur la route de Rastadt, Bonaparte vite la rencontre de cet
excuteur des oeuvres jacobines. Pourtant, au cours de ce mme voyage,
traversant la Suisse, il a excit les cantons dmocrates contre
l'aristocratie de Berne comme il s'tait vant d'avoir dtruit
l'oligarchie vnitienne au nom des principes de la Rvolution.

Le gnral Bonaparte est une nigme. A Paris, reu solennellement par le
Directoire, il est conduit  l'autel de la patrie par Talleyrand qui
ne dit plus que des messes laques. Il coute srieusement l'_Hymne 
la libert_ chant par les lves du Conservatoire. Puis, aux
flicitations des Directeurs, le proconsul d'Italie rpond par des
phrases brves et vagues, des maximes gnrales o chacun peut
comprendre ce qu'il lui plat. Il est, au choix, le hros d'Arcole ou le
pacificateur de Campo-Formio. Il est celui qui arrte la guerre ou qui
la poursuit pour donner  jamais  la Rpublique les frontires que la
nature a elle-mme poses, comme il est celui qui continue la
Rvolution ou qui en fixe le terme.

Ses attitudes, ses costumes entretiennent cette quivoque. La Cour de
Cassation donne une audience en son honneur. Il s'y rend accompagn d'un
seul aide de camp, tous deux en civil. Il est lu membre de l'Institut,
section de mathmatiques. Il ne manque pas une sance. Il recherche, il
frquente, il sduit les savants, les gens de lettres, les idologues,
et l'uniforme acadmique est celui qu'il revt de prfrence pour les
crmonies officielles. Guerrier, diplomate, savant, lgislateur, il est
tout cela  la fois, comme il l'tait  sa cour de Mombello. C'est  la
gloire des armes qu'il semble le moins tenir. Les honneurs militaires ne
lui viennent-ils pas comme par surcrot? Le dpartement de la Seine
dbaptise la rue Chantereine o il habite avec Josphine pour l'appeler
rue de la Victoire. Le vainqueur de l'Autriche, de ses armes, de ses
vieux marchaux, met une sorte d'lgance  laisser dire par les autres
qu'il est un grand capitaine.

C'est moins affectation, et mme, peut-tre, est-ce moins calcul que
sentiment de sa supriorit. Avec les avocats du Directoire, il n'est
ni rampant ni arrogant. Il leur voue un ddain tranquille et secret. Il
vite de se faire des affaires avec eux. Il ne recherche la faveur
d'aucun d'eux. Hoche, qui vient de mourir, intriguait avec Barras.
Joubert est l'homme de Sieys. Pichegru, Moreau peut-tre, ont des
attaches avec les royalistes comme Augereau avec les Jacobins. Bonaparte
est seul. Il est lui-mme. Il est au-dessus des partis,  la fois dans
la Rvolution et hors de la Rvolution, sans rancune ni amour. C'est sa
position naturelle. On peut dire qu'il l'a eue depuis qu'il a mis pour
la premire fois le pied en France et qu'il est entr  l'cole de
Brienne. C'est une position d'indiffrence, une position insulaire, une
position trs forte et qui n'appartient qu' lui, celle d'un arbitre et
dj presque d'un souverain. Le 21 janvier 1798, on clbre, comme tous
les ans, l'anniversaire de la mort de Louis XVI. Bonaparte, l'homme de
la Rpublique, attirerait l'attention s'il s'abstenait d'assister 
cette crmonie rvolutionnaire. Il refuse pourtant de s'y rendre en
qualit de gnral et, s'il y va, c'est confondu dans les rangs de ses
collgues de l'Institut. Ce n'est pas qu'il cherche  mnager les
royalistes, mais il n'aime pas, il n'approuve pas le rgicide. Cette
politique de clbrer la mort d'un homme ne pouvait jamais tre,
disait-il, l'acte d'un gouvernement mais seulement celui d'une faction.
C'est un souvenir qui divise les Franais quand ils auraient tant besoin
d'tre unis. Enfin, ce n'est pas national. Dj il songe  rconcilier,
 fondre l'ancienne France et la nouvelle, ce qui sera l'esprit de son
Consulat.

Mais s'il a l'ambition naturelle d'tre le matre  Paris comme il
l'tait  Milan, de protger la Rpublique franaise comme il tait
protecteur des Rpubliques transpadane et cispadane, la conqute du
pouvoir est une tentation qu'il carte. Il est l'homme qui s'instruit
toujours et dont le coup d'oeil est sr. L'impression qu'en Italie il
avait dj sur l'tat moral et politique de la France, tout ce qu'il
observe la confirme. Il n'y avait pas assez de maux prsents pour
justifier, aux yeux de la multitude, une action dont l'objet aurait t
de s'emparer violemment de l'autorit, dit l'aide de camp Marmont, qui
ajoute: S'il avait tent un coup de force, les neuf diximes des
citoyens se seraient retirs de lui. Pour tre le syndic des
mcontents, il faut qu'il y ait assez de mcontentement. Il faut aussi,
pour russir, avoir trouv le point de rencontre des ides et le point
de conciliation des intrts. Bref il ne faut pas se tromper d'heure et
il faut frapper juste. Le temps est le grand art de l'homme,
crivait-il plus tard  son frre Joseph. La fibre gauloise ne
s'accoutume pas  ce grand calcul du temps; c'est pourtant par cette
seule considration que j'ai russi dans tout ce que j'ai fait.

Au commencement de l'anne 1798, le Directoire, malgr fructidor, est
encore assez modr et n'alarme pas srieusement. Il semble que la
dtente thermidorienne continue. Il serait donc invitable qu'un coup de
force ft dirig dans le sens de la contre-rvolution et s'appuyt sur
les lments ractionnaires, ce que Bonaparte ne veut  aucun prix. Et
les lments ractionnaires, c'est la faction des anciennes limites,
alors que les Franais sont, pour le plus grand nombre,  la joie des
limites naturelles qu'ils croient acquises, alors qu'ils sont rsolus 
briser la puissance hostile qui s'obstine, la dernire,  ne pas
reconnatre ces frontires. Cobourg est abattu. L'opinion publique
demande qu'on renverse Pitt, la perfide Albion, et non le Directoire.

D'ailleurs Bonaparte sait depuis longtemps que le gouvernement se mfie
de lui et le surveille, que, dans l'arme, il a des jaloux. Il sait
aussi que, s'il est populaire, la popularit est femme. Une renomme en
remplace une autre; on ne m'aura pas vu trois fois au spectacle que l'on
ne me regardera plus. On croirait qu'il a lu les lettres o Mallet du
Pan, l'informateur des princes, crit  ce moment-l: Ce Scaramouche 
tte sulfureuse n'a eu qu'un succs de curiosit. C'est un homme fini.
Selon Sandoz, ministre de Prusse, les Parisiens commenaient  murmurer:
Que fait-il ici? Pourquoi n'a-t-il pas encore dbarqu en Angleterre?
Bonaparte disait lui-mme: Si je reste longtemps sans rien faire, je
suis perdu. Il craignait d'tre oubli comme  l'poque, si proche
encore, o, d'Avignon  Nice, il menait des convois. Il regrettait
l'Italie. Il avait besoin de faire quelque chose et quelque chose
d'aussi grand.

Cependant les Directeurs n'aimaient pas  le sentir prs d'eux. Si
Bonaparte trouvait que sa renomme tait en baisse, ils l'estimaient,
quant  eux, excessive et inopportune. Le moyen de l'loigner de
Paris, c'tait de lui donner un emploi assez lev pour que ni lui ni le
public n'eussent  se plaindre d'un dni de justice. Le gouvernement lui
confia le commandement de l'arme d'Angleterre.

En finir avec les Anglais par l'invasion de leur le, ce n'tait pas une
ide nouvelle. La Rvolution y avait pens bien avant le camp de
Boulogne. Il faudra voir comment l'Angleterre supportera un
dbarquement de deux cent mille hommes sur ses ctes, disait Carnot.
Hoche avait t charg d'une descente en Irlande au moment o Bonaparte
tait envoy en Italie. Hoche avait perdu un an  organiser cette
expdition chimrique. En moins de trois semaines, aprs une tourne
d'inspection  Calais et  Ostende et sur le rapport de Desaix envoy en
Bretagne, Bonaparte se rend compte de l'inanit de ce vaste projet au
succs duquel manque la premire condition, une flotte capable de se
mesurer avec la flotte anglaise, au moins de surprendre comme Humbert
le passage, ce qui sera l'ide de Boulogne. Pour le moment, ses
conclusions sont ngatives. Il abandonne le plan et, avec lui, le titre
de commandant en chef de l'arme d'Angleterre. Titre ridicule. Ce n'est
pas lui, du moins, qui se l'est donn. Il prtendait d'ailleurs,
causant  Sainte-Hlne avec O'Meara, que c'tait une simple diversion,
un moyen de tromper les Anglais, l'expdition d'gypte tant dj
rsolue par le Directoire.

Voici le moment de raliser l'ide qui l'occupe depuis longtemps, qui a
failli l'engager au service des Turcs, qu'il ne cesse d'tudier et de
mettre au point depuis son retour d'Italie. La sduction de l'Orient
remonte pour lui  ses premires lectures. C'est l que son imagination
le porte. Junot racontait  sa femme: Lorsque nous tions  Paris,
malheureux, sans emploi, eh! bien, alors le premier consul me parlait de
l'Orient, de l'gypte, du mont Liban, des Druses. Il se mle de la
littrature, de la ferie, Antoine et Cloptre, les _Mille et une
nuits_ revues par Voltaire et Zadig, des souvenirs de l'abb Raynal et
de l'_Histoire philosophique des Indes_  une ide qui n'est pas neuve
non plus, qui a dj eu des partisans avant la Rvolution, pendant les
guerres franco-anglaises, celle d'atteindre les tyrans des mers par le
chemin de l'Asie, en s'emparant de la clef de Suez, pour tendre la main,
dans l'Inde,  Tippo-Sahib. Depuis que la lutte a repris avec les
Anglais, Magallon, consul de France  Alexandrie, presse le gouvernement
rvolutionnaire de s'emparer de l'gypte dont Leibnitz avait dj
conseill la conqute  Louis XIV. Delacroix, ministre des affaires
trangres, avait rpondu que le Directoire y songeait mais voulait
d'abord connatre l'issue de l'expdition d'Irlande. Et puis, l'homme
assez aventureux et assez hardi pour conqurir l'gypte manquait. Mais
les rapports taient au ministre. Talleyrand en avait demand d'autres.
Lorsque Bonaparte, renonant comme Hoche  descendre dans les les
britanniques, parla d'attaquer l'Angleterre et son commerce des Indes
par l'gypte et la Perse, ce ne fut pas une surprise pour les
Directeurs.

Et sa proposition fut accueillie avec un empressement o n'entrait que
pour bien faible part, si elle y entrait, l'intention de se dbarrasser
d'un militaire gnant. Du reste, on courait le risque de le grandir par
l'loignement, et Bonaparte, de son ct, ne pensait peut-tre pas tant
 accrotre sa gloire par une campagne qui frapperait les esprits qu'
s'installer dans un proconsulat d'Orient qui remplacerait celui
d'Italie. Il n'y a pas de gouvernement, si dtestable soit-il, qui
expose quarante mille hommes et sa dernire flotte pour se dfaire d'un
gnral ambitieux. Le Directoire se dcida  la conqute de l'gypte par
d'autres raisons.

Devenu le matre absolu, Napolon n'a rien entrepris de plus aventureux
ni de plus extravagant, pas mme la campagne de Russie. Chimres
lointaines pour lesquelles ne comptent ni l'espace ni les difficults,
projets gigantesques, vues sur Constantinople, partages, changes,
remaniements, recs, il a tout trouv dans l'hritage du Directoire,
comme le Directoire tenait dj tout, par le Comit de salut public, du
premier Pyrrhus, le girondin Brissot qui, la tte pleine de brochures,
rvait une immense refonte de l'Europe et du monde. Les illusions qui
avaient lanc la Rvolution dans la guerre servaient maintenant 
poursuivre une paix insaisissable. Albert Sorel montre trs bien que
l'expdition d'gypte apparut,  des hommes qui se croyaient
raisonnables, comme le moyen d'arriver  la pacification gnrale par le
dmembrement de l'Empire ottoman. Un seul dtail dira  quelle ivresse
de la force,  quelle dbauche guerrire on en tait. L'expdition
d'gypte fut finance par le trsor,--trente millions,--que Brune venait
d'enlever  l'aristocratie bernoise, et ce brigandage, destin 
nourrir la guerre, tait opr au nom de la Rpublique et de la
libert. L'entranement aux violences a commenc avant l'Empire
napolonien.

Lorsque l'expdition eut mal tourn, Bonaparte ne fut pas fch de
laisser croire qu'il avait t dport en Egypte avec ses soldats, et
ce fut un des griefs qu'il mit en rserve contre le Directoire. De leur
ct, les Directeurs ont prtendu que le gnral factieux avait arrach
leur autorisation. La vrit est que, s'il y eut de part et d'autre des
calculs et des arrire-penses, on fut d'accord pour croire au succs,
d'accord pour courir la chance de mettre l'Angleterre  genoux.

Que cette chance tait faible! Peut-tre n'y en avait-il pas une sur
cent pour que le corps expditionnaire arrivt seulement au but. Ce
n'tait pas la Manche, comme pour dicter la paix  Londres, mais la
Mditerrane tout entire qu'il fallait traverser par surprise. Cela se
fit par un hasard prodigieux, presque inconcevable. Quelques prcautions
qu'on et prises pour cacher les prparatifs et pour donner le change
sur la destination des troupes qui taient rassembles  Toulon, les
Anglais furent avertis. Nelson accourait avec ses meilleurs vaisseaux.
Bonaparte,  bord de l'_Orient_, pesant avec l'amiral Brueys les risques
d'une rencontre, n'estimait pas que la flotte encombre de convois, les
units de combat elles-mmes, surcharges d'hommes et de matriel,
fussent en tat de vaincre. Il n'y avait qu' aller en avant.

On avait mis  la voile le 19 mai 1798. Au passage, prise de Malte,
comme les instructions le recommandaient, car on s'emparerait d'un des
points stratgiques de la Mditerrane. En mme temps on ferait oeuvre
rvolutionnaire, oeuvre pie, en dlivrant l'le de l'Ordre fameux,
institution d'un autre ge. Si les chevaliers de Malte taient rests
derrire leurs murailles, le sige aurait pu s'terniser. Leur
imprudence abrgea tout. Quelques jours suffirent  Bonaparte pour
organiser la nouvelle conqute de la Rpublique. Le 19 juin, la flotte
cinglait vers Alexandrie.

Nelson, qui la cherche fbrilement, la manque partout. Il est arriv
trop tard  Malte, elle lui chappe par hasard  Candie. Il fait force
de voiles vers Alexandrie et cette hte encore lui est funeste. Il ne
trouve pas l'escadre franaise, il croit qu'elle se dirige vers la
Syrie, quitte le port pour la poursuivre et la croise de nuit  cinq
lieues de distance. Qu'il ft jour ou que Nelson et pris sa route un
peu plus  gauche, et le dsastre d'Aboukir avait lieu avant que l'arme
et dbarqu.

Cette fortune, qui ne devait pas tre la dernire, a fait croire 
l'toile de Bonaparte. Il s'est servi de cette croyance. Il ne l'a que
faiblement partage. Quand Letizia, bonne mre, disait  l'empereur: Tu
travailles trop! il rpondit: Est-ce que je suis un fils de la poule
blanche? C'est une expression corse qui quivaut  tre n coiff.
Nous sommes trop ports  croire, nous qui connaissons la suite, que
Bonaparte lisait dans l'avenir  livre ouvert. Il n'avait pas plus de
certitudes que les autres hommes. Et la prodigieuse aventure d'gypte
n'tait pas propre  convaincre un esprit comme le sien que, quoiqu'il
ft, le succs lui ft assur. Le dsastre naval d'Aboukir, l'chec
devant Saint-Jean-d'Acre, comme les mauvaises heures qu'il avait passes
en Italie avant Castiglione, l'eussent averti,  dfaut de l'instinct,
que son astre n'tait pas infaillible. Allez donc voir les Pyramides.
On ne sait pas ce qui peut arriver, avait-il dit  Vivant-Denon le
lendemain du dbarquement d'Alexandrie. Mais cette expdition
fantastique, dont il se tira  son avantage et contre toute raison, fit
grandir chez les Franais cette impression, ne des vnements
extraordinaires que l'on avait dj vus, que tout tait possible.
Impression plus forte encore lorsqu'on aura mesur l'ascension
prodigieuse du gnral et de ceux qui,  sa suite, seront devenus
princes et rois, quand rien ne semblera plus invraisemblable puisque
tout aura t vrai.

Parmi ces possibilits indfinies dont la perspective drange l'ordre
ordinaire des choses, il y a jusqu'au pouvoir suprme. Alors,  chaque
pas qui le rapproche de la couronne, nous voyons pourquoi, si elle
devait aller  quelqu'un, c'tait  Napolon. Il est toujours celui qui
voit grand, celui qui a l'horizon le plus large. Il part pour l'gypte
avec des soldats et aussi avec des savants, des artistes, des
ingnieurs, des naturalistes, des juristes, de quoi composer une
administration, fonder un Etat, rendre  la lumire ce qui dort sous la
terre des Pharaons, mettre en valeur les richesses du pays, prparer le
percement de l'isthme de Suez. Il a emmen jusqu' un pote pour chanter
ses exploits. Et sans doute ce pote officiel s'appelle
Parseval-Grandmaison. Ce n'est pas la faute de Bonaparte, c'est la faute
du sicle s'il n'a pas trouv mieux.

En Egypte comme en Italie, il a des ides de gouvernement, il cre. Et
c'est lui qui aura fond l'gypte moderne, la dlivrant d'abord, par ses
victoires, de l'oppression des Mamelouks, un peu comme il avait dlivr
la Lombardie des Autrichiens, ensuite lui donnant l'empreinte
occidentale et franaise, telle que les Egyptiens taient capables de la
recevoir et dans une mesure si juste qu'elle a dur. Car, ici encore,
c'est l'intelligence qui domine et qui rend compte de son succs.
L'Islam, il le connat dj, il l'a tudi. Il sait parler  des
musulmans et les comprendre. Il s'intresse  leur religion,  leur
histoire,  leurs moeurs. Il s'entretient avec les ulmas, il se montre
respectueux de leurs personnes et de leurs croyances. Il ordonne mme
que les ftes de la naissance du Prophte soient clbres. Il y a l
une part de comdie. Un autre tomberait dans la mascarade. Nous
trompons les Egyptiens par notre simili-attachement  leur religion, 
laquelle Bonaparte et nous ne croyons pas plus qu' celle de Pie le
dfunt, transcrivait en vulgaire le gnral Dupuy. Mais le premier
Consul dira  Roederer: C'est en me faisant catholique que j'ai fini la
guerre de Vende; en me faisant musulman que je me suis tabli en
Egypte; en me faisant ultramontain que j'ai gagn les esprits en Italie.
Si je gouvernais un peuple de juifs, je rtablirais le temple de
Salomon. Aprs lui, Klber, son successeur, soldat magnifique mais
soldat seulement, paratra distant, brutal. Il sera assassin tandis
qu'on aura respect le sultan Bonaparte. La rvolte du Caire
elle-mme, accident du fanatisme, ne l'avait pas troubl. Il fit des
exemples, et terribles. Mais il continua de marier le croissant et le
bonnet rouge, les Droits de l'Homme et le Coran, la formule, somme
toute, qu'il appliquera en France par la fusion.

Cette fois encore, au bord du Nil, il tait souverain, despote clair
et rformateur, comme  Mombello, tout  fait  l'aise  ces confins de
l'Afrique et de l'Asie, ranimant par un langage imag ses soldats, vite
dsenchants et que des fatigues, des souffrances inconnues, un ennemi
barbare, la soif, les ophtalmies, la peste poussaient parfois au
suicide. Les quarante sicles en contemplation du haut des Pyramides
appartiennent  ce genre sublime qui n'chappe au ridicule que par
l'accent pique. Telle est bien la manire de dire de Napolon  la
fois orientale et bourgeoise, avec des effets de style agrable au
Joseph Prudhomme qui habite tout Franais sans faire tort  l'amateur
d'aventures et de romanesque exotique. L'Egypte, dans la carrire du
gnral, c'est Atala dans la carrire de Chateaubriand. Et, des bords du
Nil, Bonaparte rapportera, avec des originalits frappantes pour les
badauds de Paris, avec le sabre turc attach  sa redingote et le
mamelouk Roustan, des tournures de phrase et de pense, un lment
dcoratif qui se plaquera sur la lgende comme les sphinx aux tables et
aux fauteuils du style Empire.

Dans le fond de son coeur, il emportera autre chose de cette exprience
nouvelle. Je suis surtout dgot de Rousseau depuis que j'ai vu
l'Orient, disait-il; l'homme sauvage est un chien. Comment
appellera-t-il la femme civilise qui n'a ni loyaut ni foi? Il y a de
l'amertume dans cette parole. En Egypte, Bonaparte apprendra que
Josphine l'a tromp, qu'elle le trompe encore, qu'elle rend ridicule, 
Paris, le hros qui nagure marchait  la conqute de l'Italie en
marquant chacune de ses victoires par une lettre d'amour. Alors il eut
dans la bouche l'cret de la trahison. J'ai beaucoup de chagrin
domestique car le voile est entirement lev, crivait-il du Caire 
Joseph. Et il ajoutait, comme un Ren, comme un Manfred romantiques:
J'ai besoin de solitude et d'isolement. Les grandeurs m'ennuient, le
sentiment est dessch, la gloire est fade. A vingt-neuf ans, j'ai tout
puis. Pas tellement que chez lui la nature, la volont, l'ambition ne
se rebellent. Il croit qu'il souffre et il est irrit. Au fait,
Josphine infidle le libre. Il prend une matresse, la femme d'un de
ses officiers. Misanthrope, il devient un peu pacha.

Qu'on lui parle donc moins que jamais de la bont naturelle de l'homme.
Ce n'est pas le principe sur lequel il fonde son systme de
gouvernement. Car il gouverne, en Egypte, il organise, il lgifre. Il
s'installe dans le provisoire, le fragile, le prcaire, ce qui sera
jusqu'au bout sa destine. Aprs coup seulement il a reprsent son
sjour prs du Nil comme une position d'attente. L comme ailleurs, il
est tout entier  ce qu'il fait dans le moment prsent, sans perdre son
temps  supputer ce qui peut se produire demain, quitte, ds la premire
occasion,  se tourner d'un ct nouveau.

Il y avait un mois que l'arme avait dbarqu  Alexandrie, les
Mamelouks avaient t battus  Chebreiss et aux Pyramides, leur
domination brise, leurs restes poursuivis dans le dsert, lorsque le
dsastre auquel on avait chapp par miracle depuis le dpart de Toulon
s'accomplit. Le 1er aot, Nelson attaquait et dtruisait la flotte
franaise en rade d'Aboukir. Tout avait coul ou saut, l'amiral Brueys
lui-mme disparu avec l'_Orient_. A peine quelques frgates tenues hors
du combat avaient t pargnes. Une mmorable dfaite navale, une
dbcle dont l'achvement sera Trafalgar. Aprs cette journe, l'arme
tait spare de la France, bloque en Egypte, sans espoir de retour,
car la Rpublique perdait sa dernire escadre. Une catastrophe dont le
retentissement fut immense. L'Angleterre tait vraiment la reine des
mers. Elle n'eut plus de peine  coaliser l'Europe contre la Rvolution
conqurante.

Il est frappant de voir comme ce dsastre affecte peu Bonaparte.
L'expdition n'a plus de vaisseaux. Elle s'en passera. Elle n'a plus 
compter sur un ravitaillement du dehors. Elle s'organisera pour vivre
sur le pays et pour y produire ce qui lui est ncessaire. Le gnral en
chef n'a pas un moment de trouble. On dirait que la difficult le
stimule. Huit jours aprs avoir appris la fatale nouvelle, il fonde
l'Institut d'gypte, de mme qu'il signera le statut des comdiens du
Thtre-Franais  Moscou. Et, pendant toute la fin de l'anne 1798
jusqu'au mois de mars 1799, il pacifie et administre sa conqute comme
s'il devait y rester toujours.

Pourtant un autre danger menace. Les Turcs, pousss par l'Angleterre et
la Russie, symptme de la grande coalition qui se noue en Europe,
s'avancent par la Syrie pour reprendre l'gypte. Bonaparte dcide
aussitt d'aller  leur rencontre. C'est la fuite en avant. Et c'est
aussi le projet grandiose qu'il avait expliqu  Junot lorsqu'ils
arpentaient tous deux les boulevards de Paris. Une fois matre de la
Syrie, il soulverait les chrtiens du Liban, il rallierait les Druses
et, grossie de tous ces auxiliaires, son arme s'ouvrirait un chemin
jusqu' Constantinople, marcherait de l sur Vienne,  moins que,
renouvelant les exploits d'Alexandre, il ne se diriget sur l'Inde pour
donner la main  Tippo-Sab et chasser les Anglais.

D'une audace logique, la mme qui conduira Napolon  Moscou pour tenter
de rompre le cercle anglais, la campagne de Syrie devait chouer. Sans
doute les Turcs, battus au Mont-Thabor, renoncrent  envahir l'gypte.
Mais, devant Saint-Jean-d'Acre, Bonaparte fut arrt. L il retrouva
Phlipeaux, son ancien rival d'cole, migr, pass au service de
l'Angleterre et qui, avec Sidney Smith, organisa une dfense selon les
rgles o les assauts des Franais vinrent se briser. La grosse
artillerie manquait, transporte par mer et enleve par les patrouilles
anglaises. Aprs deux mois d'efforts inutiles, Bonaparte dcida de lever
le sige.

Ce ne fut pas sans crve-coeur. La preuve que l'affaire d'gypte n'tait
pas dans son esprit une diversion, une affaire  ct en attendant
mieux, mais une entreprise importante par elle-mme et capable de vastes
dveloppements, c'est le souvenir irrit que Saint-Jean-d'Acre lui
laissa. Mes projets comme mes songes, tout, oui, l'Angleterre a tout
dtruit, disait-il plus tard. Il y pensait encore  Sainte-Hlne. On
et dit qu'il avait manqu l sa vie. Et pourtant cette campagne de
Syrie, admirablement mise en scne, tournait encore  l'avantage de sa
lgende. En Terre-Sainte, il a quitt son dguisement islamique. Il est
apparu chrtien, presque un crois, il a montr de l'motion  Nazareth,
comme ses soldats rpublicains,  qui des cantiques remontaient du coeur
en passant par les lieux sacrs de la Palestine. Et les pisodes
atroces, les scnes d'horreur, qui ont abond, reoivent (ainsi la
visite aux pestifrs de Jaffa) le coup de pouce de l'artiste qui les
transfigure pour l'imagerie populaire. L'chec d'Acre lui-mme prend une
allure pique, par la retraite dans le dsert, o le gnral en chef
laisse son cheval aux blesss, marchant  pied, comme il aura un bton 
la main au retour de Moscou. Cependant, de mme qu'il abandonnera
silencieusement la Grande Arme, il ne tardera plus  quitter l'gypte,
affaire sans autre issue, dsormais, qu'une capitulation.

Il revient d'abord pour jeter  la mer les Turcs dbarqus au rivage
mme d'Aboukir, brouillant par une victoire terrestre le nom d'une
crasante dfaite navale. Juillet 1799 vient de finir. Depuis qu'il a
quitt Toulon, c'est--dire depuis quatorze mois, Bonaparte n'a eu que
de rares nouvelles de France. Une fois ou deux, des ngociants, chapps
aux croisires anglaises, lui en ont apport, mais vagues et anciennes.
Aprs la reddition du fort d'Aboukir, on reoit par Sidney Smith, envoy
en parlementaire, tout un paquet de journaux d'Europe. L'attention ne
prsageait rien d'heureux. Rveill au milieu de la nuit, Bonaparte lit
aussitt les gazettes. Il apprend que la guerre gnrale a recommenc,
que les armes de la Rpublique reculent partout, que Scherer a t
battu sur l'Adige et que l'Italie est perdue, que Jourdan, galement
battu dans la Fort Noire, a repass le Rhin. Au matin, il fait appeler
le contre-amiral Ganteaume et s'enferme avec lui pendant deux heures. Sa
dcision est prise. Il rentrera.

Est-ce dans la pense de prendre le pouvoir? Mais ce n'est qu'une fois
dbarqu en France qu'il connatra le vritable tat du pays, qu'il sera
inform des chances qui s'offrent maintenant pour un coup d'tat. Qu'au
Luxembourg un des Directeurs au moins pense  un soldat pour sauver la
Rvolution et la Rpublique, il ne le saura qu'en approchant de Paris.
S'il ignore, la dpche ne lui tant pas parvenue, que le directoire l'a
dj rappel, du moins pressent-il qu'on a besoin de lui pour rtablir
la situation militaire et que, l, le grand premier rle l'attend. Le
reste, il l'aura peut-tre. C'est le secret de l'avenir et des
circonstances. Ce qui, pour lui, est vident, c'est que l'gypte est un
chapitre clos. Dans ce proconsulat d'Orient, il a seulement pris en
lui-mme plus de confiance encore que dans le proconsulat d'Italie. Il a
dj gouvern deux pays. Gouverner la France,  trente ans, est une ide
qui ne l'effraie plus. La grande ambition qui lui est venue depuis
Lodi s'est panouie aprs les Pyramides.

Mais il faut rentrer. Il faut d'abord laisser l'arme d'gypte  sa
conqute sans espoir, organiser cette dfection dans le secret pour ne
pas rvolter la troupe ni dmoraliser les chefs auxquels sera dlgu le
commandement. Devant les Franais eux-mmes, il faut que ce dpart
devienne honorable, sinon glorieux. C'est  quoi pourvoiront quelques
proclamations loquentes qui n'empcheront ni le blme amer et hautain
de Klber, ni la raillerie du soldat qui voit filer le gnral
Bonattrape. Enfin il faut que la fortune soit encore assez
complaisante pour que la frgate _la Muiron_ et les trois btiments qui
l'accompagnent passent  travers la surveillance des Anglais. Le retour
tait aussi hasardeux que l'aller. Le sort voulut qu'il se termint
aussi bien. Mais Bonaparte jouait son va-tout. S'il restait enferm en
Egypte, sa carrire tait finie. Il se fia  son toile. Elle l'amena en
France, fidlement. Et ce que le succs de cette hardiesse a d'inespr,
d'incroyable, efface les sentiments froisss par l'abandon des
compagnons d'armes que leur chef livre  une capitulation prochaine.
Cette navigation audacieuse au long de la Mditerrane sillonne de
voiles anglaises, d'ennemis avides d'une si brillante capture, c'est le
bonheur insolent, qui tonne, qui en impose et qui fait crier au dcret
du destin.

Bonaparte risquait de ne pas rentrer du tout. Il risquait aussi de
rentrer trop tard. A ce moment, Sieys, au Luxembourg, mditant un coup
d'tat, cherchant une pe, ne pensait pas au chef de l'expdition
d'gypte, aventur au loin. Il pensait  Joubert.

Il advint que Joubert choy, mari mme par les hommes qui sentaient le
besoin d'un soldat pour sauver et consolider la Rpublique, envoy par
eux en Italie, sur le thtre o l'autre avait conquis la gloire, fut
tu  Novi. Sa mort, le 12 aot, avait jet ses protecteurs dans le
dsarroi quand, sept semaines plus tard, Bonaparte parut. Lui, tout
l'pargnait, les balles, la peste, la mer. Joubert aprs Hoche, qui
pouvait-on lui prfrer, lui opposer, parmi les militaires rpublicains?
S'il avait d'autres supriorits sur ses rivaux, il possdait la
principale, celle d'tre en vie.




CHAPITRE IX

COMMENT ON PEUT MANQUER UN COUP D'TAT


Du 19 mai 1798 au 9 octobre 1799, Bonaparte est rest absent de France.
Pendant ces dix-sept mois, les causes qui devaient rendre ncessaire le
recours  la dictature n'avaient pas cess d'agir et l'effet s'en tait
dvelopp avec une rapidit inexorable. Depuis l'annexion de la
Belgique, la Rvolution n'tait plus matresse de son destin.

Ds maintenant, nous avons l'image de ce qui se rptera jusqu'en 1814,
jusqu' ce que la France soit rentre dans ses anciennes limites. Avec
tnacit, l'Angleterre renouera des coalitions dont elle sera l'me et
la caisse, que la France s'puisera  briser et qui deviendront plus
vastes, plus fortes, plus unies  mesure que les Franais avanceront
davantage en Europe, ne soulevant le poids que pour qu'il retombe sur
eux de plus haut. Si j'eusse t vaincu  Marengo, vous eussiez eu ds
ce temps-l tout 1814 et tout 1815, disait Napolon  ses compagnons de
Sainte-Hlne. Rien de plus exact. On avait dj failli avoir tout 1814
et tout 1815 dans l't de 1799.

Le dsastre de la flotte franaise  Aboukir avait t, en Europe, le
signal d'une reprise des hostilits. Nelson tait matre de la
Mditerrane, Bonaparte pris en Egypte dans un pige. La diplomatie
anglaise travaillait partout et Nelson tait son meilleur agent. Le
vainqueur des mers entrana le roi de Naples  prendre les armes.
Aussitt la guerre dclare par le gouvernement napolitain, les
Franais courent  cet adversaire, mettent en droute l'arme
napolitaine, poussent jusqu' Naples, y entrent comme jadis Charles
VIII. Les Bourbons s'enfuient en Sicile. La Rpublique parthnopenne
est fonde. Succs magnifique de Championnet, mais qui ressemble
trangement  tant d'autres succs que Napolon remportera plus tard et
qui le mneront au fond des Italies, des Espagnes, des Russies, jusqu'
ce que le reflux le repousse.

Et l'on voit aussi, en 1799, s'annoncer ce qui se produira en plus grand
dans peu d'annes, la rvolte des peuples contre la Rvolution
conqurante, les ides de libert et de nationalit retournes contre
ceux qui les avaient propages  travers le monde. On a trop dit que le
signal de ces soulvements nationaux avait t donn en 1808 par les
paysans espagnols. Les paysans des Calabres, les _lazzaroni_ de Naples
avaient commenc. Albert Sorel a rendu admirablement la stupeur de nos
soldats rpublicains devant ce phnomne, la cause des rois devenue
cause des peuples, prodige aussi monstrueux que s'ils avaient vu les
fleuves remonter vers leur source. Alors, en peu de temps, devant cette
fureur populaire, c'est la retraite de Naples, puis la dbcle. Et
bientt, conduits par Souvarof, ce tartare, les Russes, sortis de leurs
steppes avec leurs icnes, dbouchent en Italie pour en chasser les
Franais, tandis que des housards hongrois assassinent deux
plnipotentiaires de la Rpublique aux portes de Rastadt o
l'interminable Congrs vient de se dissoudre. Et puis Suisses,
Hollandais, Belges enfin s'insurgent, et c'est pour conserver la
Belgique que cette guerre puisante est soutenue! En mme temps, la
Vende reprend les armes.

Le danger avait t le mme en 1793, moins grave pourtant. Il sera le
mme, plus grave, en 1813 et 1814. Pourquoi le Directoire y chappe-t-il
en 1799? Parce que, comme en 1793, les coaliss ne poussent pas la
guerre  fond, qu'ils restent diviss d'intrts, qu'ils ont d'autres
calculs. En 1793, ils avaient laiss la France pour courir au dernier
partage de la Pologne de peur que l'un n'en prt un plus gros morceau
que l'autre. En 1799, la rivalit de l'Autriche et de la Russie en
Orient arrte leur offensive. Massna profite de ce ralentissement pour
battre Souvarof  Zurich, presque en mme temps que Brune a le bonheur
de battre les Anglais et les Russes dbarqus en Hollande. Cette fois
encore la France est sauve de l'invasion. L'Italie est perdue, mais les
frontires naturelles sont prserves.

A ce moment, Bonaparte touche au terme de sa traverse aventureuse. Le
1er octobre, _la Muiron_, miraculeusement chappe aux Anglais, aborde 
Ajaccio. Bonaparte y apprend les nouvelles. Il bout d'impatience. Il
comprend que Brune et Massna lui retirent le pain de la bouche. Il
croyait, ds son retour, par une acclamation gnrale, recevoir le
commandement des armes de la Rpublique pour repousser l'ennemi. Mais
l'invasion est arrte. Il arrive trop tard.

N'importe. Il se hte. Ds que la route est sre, _la Muiron_ remet  la
voile et jamais plus Bonaparte ne reverra Ajaccio. Le 8 octobre, il est
en vue des ctes de Provence. Il se drobe encore  l'escadre anglaise
qui croise pour le saisir. Le 9, il dbarque prs de Frjus, dans la
baie de Saint-Raphal.

Il eut alors une rvlation. Pendant son absence, sa popularit avait
grandi au del de ce qu'il avait espr. A peine sa frgate a-t-elle
approch du rivage,  peine son arrive est-elle connue que les
Provenaux accourent, entourent _la Muiron_ de leurs barques, acclament
le gnral, montent  bord pour le voir de plus prs. Autre chance.
Cette prise de contact le dlivre du service sanitaire et de la
quarantaine que pourrait, puisqu'il vient d'un pays o il y a la peste,
lui infliger une administration mal intentionne. Il se met de lui-mme
au-dessus des rglements. Dj les cris qu'il entend, l'allgresse dont
il recueille les marques lui font connatre qu'il est attendu. Si
l'heure est passe o l'on aurait eu besoin d'un grand capitaine pour
vaincre l'ennemi, on a besoin d'un soldat, d'un chef pour sauver la
Rpublique et l'tat.

Mais il ne sait pas encore tout. S'il vient de tter le pouls du public,
le voeu de la foule est vague et amorphe. En approchant de Paris, il
apprend quelque chose de nouveau et de prcis qui donne  sa fortune une
face nouvelle. Le pouvoir qu'il avait entrevu et dsir, comme les
autres, sans dcouvrir le moyen d'y accder, s'offre  lui. Non
seulement le fruit est mr, mais on lui apporte les moyens de le
cueillir. Un coup d'tat est dans la nature de la situation. Le
comment se prsente pour Bonaparte et se prsente de lui-mme. Accouru
 sa rencontre, son frre Joseph le met au courant des ides et des
projets de Sieys, dsempar depuis la mort de Joubert. Pour devenir le
matre en France, Bonaparte n'aura pas  soulever des rgiments ou la
rue, procd incertain, aventureux, qui lui rpugne toujours, dans
lequel il n'a pas confiance. Le coup d'tat qui se prpare, auquel il ne
manque plus qu'un excutant, ne le compromettra pas avec les royalistes
et ne le laissera pas prisonnier des militaires. Il sera organis de
l'intrieur par des civils, des rpublicains, avec la caution d'un
rvolutionnaire, un pur des premiers jours de 89, un rgicide, un
votant. Ce coup d'tat sera encore fidle au gnie de la Rpublique,
dans le droit fil de la Rvolution et, par l,  peine hors de la
lgalit, tel enfin que pouvait le concevoir, le souhaiter et mme
l'approuver le gnral de vendmiaire et de fructidor.

Il reste  comprendre pourquoi, dans la Rpublique mme,  la tte de
l'tat, des hommes considrables et rflchis en taient venus  ne plus
voir de salut que dans l'appel au soldat, pourquoi Sieys, ternel
constituant, comme Diogne cherchant un homme, cherchait une pe, la
mort ayant bris celle de Joubert  Novi.

Le fait est que le systme de gouvernement tabli en 1795 ne pouvait
plus durer. Si Augereau, prt par Bonaparte, avait fructidoris les
Conseils, il avait fallu, l'anne suivante, recommencer l'opration et
casser de nouvelles lections hostiles aux Directeurs en charge. C'tait
le vice fondamental d'un rgime fond sur la volont populaire et qui la
violait ds qu'elle tait contraire  l'article inexprim mais non le
moins fort de la Constitution, c'est--dire ds qu'elle tendait 
enlever le pouvoir aux anciens conventionnels, aux thermidoriens de
gauche. Donc en mai 1798 (22 floral), nouvel abus d'autorit tandis que
la guerre extrieure reprend. Avec elle, l'esprit jacobin se ranime. Aux
lections de mai 1799, dcourags et intimids, les partis de droite
s'abstiennent, ne votent pas. Les exalts, les exagrs, les patriotes
reparaissent dans les Conseils. Ils rclament, ils imposent le retour
aux mthodes terroristes au nom de la patrie en danger. Nouvelles
mesures de rigueur dont, cette fois, car il ne reste plus beaucoup de
ci-devant  poursuivre, les bourgeois font les frais. L'emprunt forc
alarme la masse de ceux qui possdent sans remdier, loin de l,  la
dtresse croissante des finances. Les intrts sont lss, l'inscurit,
l'inquitude sont partout tandis que les nouvelles dsastreuses de la
guerre se succdent. Cependant, revenu d'une mission diplomatique 
Berlin, Sieys est lu Directeur  la place de Rewbell. Il n'a jamais
aim la Constitution de l'an III qu'il n'a pas faite et il n'a pas tort
de la juger mauvaise. Il voit que la Rvolution et la Rpublique courent
 la ruine et que ce grand dsordre, aggrav par les dfaites
militaires, ne peut plus se terminer que par la restauration des
Bourbons. Cet ancien prtre rgicide est peut-tre le plus clairvoyant,
le plus conscient des rvolutionnaires. Il faut  tout prix changer la
machine, sinon la catastrophe est prochaine.

Le voici dans la place. Silencieusement, il se met  l'oeuvre, il ourdit
sa conspiration pour le salut de la Rpublique et des rpublicains. La
premire chose  faire est de s'assurer du pouvoir excutif, ce pouvoir
 cinq ttes. Les Directeurs avaient pur les Conseils. Il renversera
la mthode. Il pure le Directoire. Le 30 prairial (18 juin 1799) il
excute son premier coup d'tat qui prpare l'autre. Ayant fait, dans
les Conseils, l'alliance de la vieille Gironde avec l'extrme-gauche,
Sieys limine trois de ses collgues, garde Barras dont il ne craint
rien pour ses projets et introduit au Directoire, outre Roger Ducos, son
confident et son complice, deux jacobins de stricte observance, mais
borns, Gohier et le gnral Moulin. Il ne s'agira plus, le jour venu,
que de se dbarrasser de ces comparses. Sieys a jou l'extrme-gauche,
son allie d'un jour. Il la dsarme en fermant le Mange o le club des
Jacobins a repris ses sances. La besogne prliminaire du coup de force
dfinitif est accomplie. Le gnral Bonaparte trouve dj le 18 brumaire
 demi mch.

Il trouve aussi la France  prendre. De Frjus  Paris, ce qu'il voit,
ce qu'il entend sur la route est  ne pas s'y tromper. L'anarchie, il la
touche du doigt. Les voitures qui portent ses bagages ont t pilles
aux environs d'Aix par des brigands, des Bdouins franais comme dit
le mamelouk Roustan qu'il amne d'gypte pour orner ses cortges et leur
donner un reflet d'Orient. Le besoin d'ordre et d'autorit, on le sent
partout. Et il se cristallise autour du gnral Bonaparte. L'accueil que
lui fait Lyon est significatif et tellement chaleureux qu'il dcide de
se drober dsormais  des ovations qui le compromettent.

Il importe, en effet, de ne pas gter une situation admirable. Tout
conspire en faveur du jeune gnral, pourvu qu'il ne commette aucune
imprudence, aucun faux pas. Et cette popularit en coup de foudre n'est
pas mystrieuse. D'instinct, les Franais cherchent un chef, comme
Sieys cherche un excutant par calcul. Un chef, il n'en est pas d'autre
que lui. Il n'en est pas, surtout, qui runisse comme lui les conditions
ncessaires. Les aspirations du pays sont confuses. Elles sont mmes
contradictoires. On est excd du dsordre qu'a engendr la Rvolution,
mais la masse tient  conserver les rsultats de la Rvolution,
c'est--dire l'galit et les biens nationaux. On est las de la guerre,
mais on ne renonce pas aux limites naturelles. Et la rputation de
Bonaparte est faite. Il remporte des victoires et des victoires qui
obtiennent la paix, comme  Campo-Formio. Il ne transige pas avec la
raction, au besoin il la mitraille, et son langage exclut tout soupon
d'esprit fodal, mais il ne blesse ni les sentiments ni les croyances,
il ne perscute ni les personnes ni les intrts. Il est au-dessus des
passions qui ont dchir la France. Et l, s'il rcolte aprs avoir
sem, il a sem sans le vouloir, pour cette raison profonde, inne,
originelle, que ces passions, rvolutionnaires ou
contre-rvolutionnaire, qui divisent les Franais de vieille souche, il
ne les partage pas, n'ayant pu les ressentir comme eux.

Tels sont les lments de sa popularit. Ils ont grandi pendant son
absence. Personne ne s'tant prsent pour jouer le rle de sauveur,
Bonaparte, par son loignement, s'est fait dsirer. Comment, en outre,
ne pas constater que la victoire, quand il n'est pas l, dserte le
drapeau franais? Et comme c'est le rgime qu'on rend responsable de
tous les maux, c'est encore lui qu'on accuse d'avoir dport en gypte
le gnral qui, ds lors, devient une victime et non plus seulement un
hros.

Tous ces sentiments sont diffus  travers la nation. Ils compteront
surtout le jour o Bonaparte sera parvenu au pouvoir. Il a dans le pays
des disponibilits plutt que des forces actives. Et l'apathie, la
prostration, aprs tant de convulsions et de souffrances, sont trop
grandes pour qu'un mouvement spontan jaillisse de la foule. Il s'en
faut de beaucoup que Bonaparte n'ait qu' paratre pour renverser le
Directoire et le retour d'gypte ne saurait se comparer avec le retour
de l'le d'Elbe. Aussi songe-t-il de nouveau  se faire nommer Directeur
avec une dispense d'ge plutt qu' s'emparer de la dictature. Sa gloire
mme, qu'on peut dire encore  l'tat naissant, serait plutt gnante
pour lui, tant de nature  mettre sur leurs gardes ceux qui restent
fidles  la Constitution de l'an III et  inquiter ou  refroidir ceux
qui mditent le coup d'tat, ont besoin d'un gnral mais n'entendent
pas travailler pour lui. D'ailleurs, Sieys n'a pas plus de sympathie
pour Bonaparte que Bonaparte n'en a pour Sieys. On a rarement vu deux
hommes aussi peu faits pour se comprendre et si,  la fin, ils
collaborent, c'est vraiment parce que Sieys n'aura pas trouv d'autre
agent d'excution, tandis que, pour Bonaparte, l'occasion aura t
unique. Qu'il manqut celle-l, il n'est pas certain qu'il s'en ft
prsent une meilleure ou mme une autre.

Cependant les prparatifs taient si avancs que tout fut mont,
accompli en moins d'un mois. Bonaparte tait rentr  propos pour
prendre l'emploi laiss vacant par la mort de Joubert et dont Moreau,
dj pressenti, hsitait  se charger. Moreau en eut du regret plus
tard. Mais c'tait un vellitaire et qui s'embarquait toujours mal. Il
dit  Sieys quand le retour de Bonaparte fut connu  Paris. Voil
votre homme. Il fera l'affaire bien mieux que moi. Un rpublicain
sincre, Baudin, dput des Ardennes, mourut de joie ce mme jour. Pour
lui comme pour les patriotes de Frjus qui avaient abord _la Muiron_
au cri de Vive la Rpublique! l'arrive de Bonaparte c'tait le salut
de la Rvolution. Il y eut le mme pressentiment chez quelques
royalistes. Jamais on n'avait t si prs de l'croulement du rgime.
Ils eurent l'impression juste que, pour des annes, c'en tait fait
d'une restauration.

Et c'tait prcisment contre un retour des Bourbons que les
rpublicains voulaient, en premier lieu, se prmunir. Le 18 brumaire a
eu la mme raison d'tre que fructidor. Ces rpublicains n'taient ni
tellement nafs ni tellement aveugles. La dictature d'un soldat tait le
risque de leur opration. Ils consentaient  le courir plutt que celui
d'une contre-rvolution, de mme qu'ils concevront la monarchie
napolonienne et la fondation d'une quatrime dynastie comme l'obstacle
le plus sr  la monarchie bourbonienne. Et quand on voit ce que sont
devenus, aprs 1815, les rgicides, qui prendront en exil la place de
misre des migrs, on s'explique qu'ils aient prfr tout  cela et
mis un sabre, un trne mme, s'il le fallait, entre les Bourbons et eux.

Mais le sentiment de la conservation personnelle n'tait pas seul en
cause. Des rpublicains sincres, authentiques, comprenaient trs bien
que la Rpublique prissait par la faiblesse du pouvoir excutif. Ils
voyaient la ncessit de resserrer ce pouvoir et c'est pourquoi, dans le
plan de Sieys, on passait des cinq ttes directoriales  trois ttes
consulaires. Enfin, puisqu'on ne renonait pas aux limites naturelles ni
par consquent  la guerre, le bon sens disait qu'on ne pouvait pas
rsister  l'Europe dans les convulsions et l'anarchie. La Convention
l'avait compris et c'est pourquoi elle avait organis la Terreur.
Maintenant le rgime terroriste tait odieux aux Franais. Il fallait
refaire une autorit mais qui n'et pas un visage de Gorgone.

Le renforcement du pouvoir excutif, objet du nouveau coup d'tat en
prparation, tait donc une ide raisonne et raisonnable. Aussi, tout
ce qui, dans la Rpublique, reprsentait l'intelligence et l'idologie
tait du ct de Sieys. Et puisqu'on sentait le besoin d'un chef pour
continuer la guerre des limites naturelles dans de bonnes conditions, il
tait encore dans la logique de la situation que ce chef ft un
militaire. Sieys et les idologues ne pouvaient mme, sans bien le
savoir, tomber mieux qu'avec Bonaparte. De tous les militaires
possibles, il est celui qui a le plus d'autorit personnelle et
d'horizon. Il n'exposera la France ni  un gouvernement de soldatesque,
ni  des sditions successives de prtoriens. Si la Rvolution devait
finir par le csarisme, elle a eu cette chance de rencontrer du premier
coup le militaire, qui, ayant le moins l'esprit de caste, tait assez
pntrant pour assurer tout de suite la prminence de l'lment civil
dans son gouvernement de manire  ne pas ouvrir dans les camps l're
des proclamations d'imperators.

Vingt-cinq jours seulement s'coulent entre le matin o Bonaparte rentre
chez lui, rue Chantereine, et le soir o il sort, dj Csar, de
l'Orangerie de Saint-Cloud. Cependant le Csar de demain a une femme,
plus que souponne, convaincue d'infidlit et d'inconduite. Sur la vie
de Josphine, ses dsordres, ses dettes, Bonaparte, dj renseign, a
reu de nouvelles prcisions par ses frres qui hassent leur
belle-soeur. Inquite, la coupable a voulu s'expliquer, plaider sa cause,
enlever un pardon et elle est alle au-devant de son mari, mais elle a
pris la mauvaise route tandis que Joseph a pris la bonne. Bonaparte est
rsolu  faire maison nette. Il en a assez de partager avec ce M.
Charles, d'tre un mari bafou. Le matre prochain de la France n'est
pas encore bien loin de la bohme o il a vcu, du demi-monde o il a
pris sa compagne.

Il pardonne cependant, ds que Josphine, qui l'a manqu  Lyon, arrive
 son tour rue Chantereine. Il pardonne parce qu'elle n'a pas perdu tout
pouvoir sur son coeur ni sur ses sens. Il pardonne parce que, s'tant
enferm sans consentir  la voir, elle a eu l'adresse d'envoyer ses
enfants, Eugne et Hortense, demander sa grce  travers la porte, sre,
par ce moyen de thtre, de l'attendrir. Il pardonne encore parce qu'un
divorce serait un scandale inopportun, un aveu, trop facile  exploiter
par les mauvaises langues, de ses infortunes conjugales et il ne veut
pas faire rire. Il pardonne enfin parce que, rflexion faite, il lui
apparat que Josphine, avec ses relations, son entregent, sa rouerie
mme, lui sera une auxiliaire utile. Calcul trs juste. Josphine, selon
son habitude, frquente les gens en place. Barras, l'ancien protecteur,
est toujours le grand ami. On est li avec Gohier, qui prside le
Directoire. Par Gohier, on n'est pas mal non plus avec Moulin. De sorte
que c'est avec les trois Directeurs qui vont tre vincs, expulss et
berns, que Bonaparte, dans ces premiers jours, et en partie grce 
Josphine, se trouve avoir les meilleurs rapports.

Ainsi, jusqu' la fin, il donnera le change sur ses intentions. C'est
encore la raison pour laquelle on s'abstient de l'inquiter, de lui
demander des comptes, bien qu'il sjourne  Paris dans une situation
qui,  tous les gards, est mal dfinie, ayant abandonn l'arme
d'gypte, et, depuis qu'il a abord  Frjus, traitant par le ddain des
rglements militaires qu'il affecte d'ignorer et qu'on ne lui applique
pas. D'ailleurs, qui oserait toucher au gnral Bonaparte? Ce qui le
protge le mieux, c'est sa renomme, et il se comporte de manire 
viter qu'elle le rende suspect, affectant de fuir les ovations au lieu
de les rechercher. Impntrable, il ne dcourage ni les partis ni les
personnes, sans se compromettre ni avec les jacobins du Mange, bien
qu'il garde de la sympathie pour un certain jacobinisme, ni avec les
pourris, l'cume du Directoire dont Barras est le reprsentant et
qu'il mprise, ni avec les modrs dont le temprament n'est pas le
sien. Au got de Bonaparte, Sieys est mme encore un peu trop
ractionnaire. Quant aux royalistes, ils auraient bien tort de se
leurrer. Il se servira d'eux. Jamais il ne les servira.

Au fond, il a bien jug l'tat de la France. Ce qui est  prendre, c'est
le tiers parti, celui qui avait dj soutenu Henri IV aprs la Ligue
et Louis XIV aprs la Fronde, cette masse,--le cardinal de Retz l'a bien
dit,--qui, nulle au commencement et au milieu des grandes crises, pse
le plus  la fin. Ce qui se rapproche le plus du tiers parti, ce sont
les modrs, d'ailleurs impuissants par eux-mmes, et c'est pourquoi
Sieys, leur chef, a besoin d'une pe. Mais le gnral ne veut pas plus
avoir l'air de s'offrir  Sieys que Sieys ne veut avoir l'air de prier
le gnral. De part et d'autre, ce n'est pas amour-propre, coquetterie,
mais politique et prcaution. Chacun refuse de faire le premier pas pour
rester libre vis--vis de l'autre. A ce jeu, on se pique. Sieys se
plaint du jeune insolent qui devrait tre fusill pour avoir abandonn
son arme aux bords du Nil. Bonaparte riposte que Sieys a trahi la
France dans les ngociations de Berlin.

Cependant on perd du temps, un temps prcieux o les heures comptent. Le
Conseil des Cinq-Cents, qui devine le danger, se dispose  rapporter
quelques-unes de ses lois les plus odieuses. Une apparence de dtente et
d'apaisement suffirait  contenter le public, amollirait les esprits. Il
faut agir vite, battre le fer tandis qu'il est chaud, et, sans plus de
retard, mettre en contact direct celui qui a conu et prpar le coup
d'tat et celui qui est capable de l'excuter, associs naturels dont
chacun apporte un des lments ncessaires au succs de l'opration.

A peine, jusque-l, s'taient-ils entrevus dans des crmonies
officielles. Talleyrand fut, selon l'expression d'Albert Vandal,
l'entremetteur. Ce n'est que le 2 brumaire (24 octobre) que, sur ses
instances, Bonaparte se rsolut  faire  Sieys la visite qu'il avait
lui-mme attendue en vain rue Chantereine. Talleyrand, et prs de lui
Fouch; types d'hommes aussi indispensables au complot dans la seconde
ligne de l'action que Bonaparte et Sieys le sont dans la premire. Car
on a beau dire,--aprs coup,--que tout cela devait se faire, il y
fallait beaucoup de concours. Encore le 18 brumaire faillit-il ne pas
russir. On s'est tonn que, plus tard, Napolon ait gard prs de lui
l'ancien oratorien et l'ancien vque. On les a appels ses mauvais
gnies. Il aurait fallu d'abord qu'au moment dcisif et le plus
difficile, il et pu se passer d'eux et de bien d'autres. Mais rien
n'et t possible sans Sieys, Fouch et Talleyrand,--ce brelan de
prtres,--qui lui apportaient, avec leur habilet et leur intelligence,
la caution d'hommes aussi intresss les uns que les autres  empcher
une contre-rvolution.

Voil un coup d'tat qui se prsente dans les conditions les plus
favorables. Il est organis de l'intrieur par Sieys et Ducos, deux des
chefs du pouvoir qu'il s'agit de renverser. Des deux assembles, l'une,
le Conseil des Anciens, est complice, l'autre, le Conseil des
Cinq-Cents, est manipule par Lucien Bonaparte qui, tout jeune dput
qu'il est, s'est remu pour tre lu prsident. Enfin l'opinion publique
est sympathique. Mme au faubourg Saint-Antoine, il n'y a pas de
soulvement  craindre. Et pourtant il s'en faudra de rien que ce coup
d'tat ne soit un chec.

Ce sera un peu la faute de Bonaparte. La partie gagne, c'est pourtant
lui qui aura le mieux calcul. Il s'est obstin jusqu'au bout  donner 
l'opration un caractre civil et aussi peu militaire que possible,  ne
pas employer la violence,  recourir  la force tout juste quand il n'a
pu faire autrement. Il a refus, la veille de Saint-Cloud, d'couter
Sieys et Fouch, qui taient d'avis, pour mettre toutes les chances de
son ct, de procder  des arrestations prventives parmi les dputs
connus d'avance comme des adversaires ardents. A ce refus, peut-tre
imprudent, il gagnera de rendre son rgime accessible aux plus purs
rvolutionnaires et de ne pas s'entendre reprocher un crime du 18
brumaire, comme son neveu le crime du 2 dcembre. Il a jou la
difficult mais, au fond, il a eu raison parce qu'au del de la
journe, qui s'ajoute  la longue srie des journes
rvolutionnaires, il a obtenu un des rsultats auxquels il pensait. Il
ne sera pas dans la dpendance des casernes comme s'il n'avait d son
lvation qu' l'arme.

Le danger, en effet, tait que son exemple en autorist d'autres 
recommencer contre lui ce qu'il aurait fait contre le Directoire. Il ne
reculera d'ailleurs cette chance que de quinze ans, car, en 1814,
c'est en se prononant contre l'empereur que ses marchaux l'obligeront
 abdiquer. Bonaparte se rend trs bien compte que, si grande soit-elle,
sa supriorit sur tous les autres chefs militaires ne les empchera pas
de se dire: Pourquoi pas moi? Tandis que Sieys et Fouch ont l'oeil
sur l'opposition parlementaire, Bonaparte, qui connat son propre
milieu, ne met au courant du complot que les officiers dont il est sr.
Il est plus que circonspect avec les autres. La veille et le jour de
Saint-Cloud, les hommes qu'il fait spcialement surveiller, parce que ce
sont ceux dont il se mfie le plus, s'appellent le gnral Bernadotte,
le gnral Jourdan, le gnral Augereau.

Il n'tait pas hypocrite lorsqu'il crivait  Talleyrand, deux ans plus
tt: C'est un si grand malheur, pour une nation de trente millions
d'habitants et au XVIIIe sicle, d'tre oblige d'avoir recours aux
baonnettes pour sauver la patrie! Bonaparte prfrerait se passer tout
 fait des baonnettes. Son pouvoir futur n'en serait que plus solide.
En cela il voit clair, mais, dans l'application, il va au del de la
mesure. Ce qu'il voudrait, en homme du XVIIIe sicle, ce serait de
triompher par le seul pouvoir de la raison. Ici, il est plus idologue
que les idologues qui l'entourent, qui l'adoptent, qui font de son coup
d'tat la conspiration de l'Institut. Car il n'a pas manqu de se
montrer de nouveau aux sances acadmiques. Et s'il a des gardes du
corps botts qui se nomment Murat, Berthier, Marmont, il a toute une
escorte d'intellectuels, gens de lettres, savants, juristes,
philosophes, la queue des encyclopdistes, l'illustre Cabanis lui-mme,
reprsentant des lumires, tout ce qui a lutt contre la superstition
et les abus. Voltaire, partisan du despotisme clair, et t du
cortge philosophique qui,  la veille du 18 brumaire, s'en alla 
Auteuil, le gnral en tte, rendre visite  Mme Helvtius, la veuve de
l'auteur de l'_Esprit_. Le monde qui a prpar la Rvolution par les
livres et dans les intelligences, est pour le coup d'tat qui doit la
consolider, la stabiliser et, du moins on s'en flatte, la finir.

Selon ses mthodes, d'ailleurs, et selon ses propres tradition. Sieys
et Bonaparte, qui, maintenant, la glace rompue, se rencontrent et se
concertent, comptent mme exercer moins de violence sur la
reprsentation nationale qu'elle n'en a subi en fructidor. Pour changer
la Constitution, leur dessein est d'obtenir le vote des deux Assembles
en poussant aussi loin que possible le respect des formes
parlementaires. La majorit du Conseil des Anciens tait acquise. Il ne
s'agissait plus que de mettre les Cinq-Cents en tat de ne pas rsister,
le recours  la force ne devant avoir lieu que s'il tait indispensable,
comme un remde hroque et en dernier ressort.

Le plan offrait donc de gros risques, mais, d'autre part, il n'tait
gure possible d'en imaginer un qui ft trs diffrent. Il faut se
dfaire de l'ide convenue d'un 18 brumaire o Bonaparte chasse les
reprsentants du peuple avec ses grenadiers. D'abord il n'avait pas de
grenadiers  lui. La troupe qu'on dsigne sous ce nom tait la garde du
Directoire et des Conseils, le rsidu des gardes-franaises, de triste
mmoire, et des gendarmes de la Convention. Si ces hommes-l, plutt
policiers que soldats, taient les prtoriens de quelque chose, ils
taient les prtoriens de la Rpublique. Quant  la garnison de Paris,
elle tait beaucoup plus facile  enlever. L'homme de troupe, le
combattant, qui souvent avait t sous les ordres de Bonaparte, tait
comme le reste de la France. Il se plaignait de tout, des malheurs du
pays, des dfaites, de ses guenilles, de sa solde impaye, de la gamelle
et du tabac, il accusait de toutes ses misres les avocats du
Directoire. Encore tait-ce le soldat des armes de la Rvolution. Il
restait rpublicain, au moins  sa manire. Il pouvait tre sensible au
nom de la Loi, et ses prjugs demandaient des mnagements.

Tout contribuait  rendre complique une opration qui parat simple de
loin. Quand Bonaparte,  son retour de Paris, avait demand: Vous
croyez donc la chose possible?, Roederer, un de ces hommes de
l'aristocratie intellectuelle qui l'entouraient et le poussaient, lui
avait rpondu: Elle est aux trois quarts faite. Il est vrai que le
dernier quart tait le plus difficile et restait chanceux.

Au surplus, il fallait passer  l'excution. Quelques prcautions que
prissent les hauts conjurs pour assurer le secret de leurs
conciliabules, on commenait  se douter de quelque chose. Sur les cinq
Directeurs, il y en avait trois qui devaient sauter, et de ces trois,
Barras, homme de combinaisons autant que d'argent, tait peu  craindre.
A aucun prix les deux autres ne devaient tre mis en veil. Josphine,
qui eut l son utilit, se chargea d'endormir Gohier, pris d'elle.
Jusqu'au bout, elle abusa le pauvre homme, poussa son astucieuse audace
jusqu' l'inviter  djeuner pour le jour mme,18 brumaire, 9 novembre
1799,--auquel le coup tait fix. La veille, Bonaparte dnait au
ministre de la Justice, chez Cambacrs, qui n'tait pas du complot.
Trois jours avant, il avait assist,--sans manger, par crainte du
poison,--au banquet donn par les Conseils en son honneur et en
l'honneur de Moreau. Tout se passait dans le monde officiel.

Et le scnario que Sieys avait imagin tait officiel aussi.
L'opration devait s'accomplir, en deux journes, dans le Parlement,
avec le Parlement, selon le rglement parlementaire. Sous prtexte d'une
conjuration anarchiste dcouverte  Paris, le Conseil des Anciens serait
convoqu en sance extraordinaire et  une heure, pour la saison, trs
matinale. Les conjurs avaient des complices bien placs dans cette
assemble, notamment les questeurs. Pour plus de sret, les membres
suspects furent oublis dans l'envoi nocturne des billets de
convocation. Les Anciens, sans discuter, et aprs lecture d'un rapport
sur l'imminence du danger, voteraient, comme la Constitution
l'autorisait, le transfert du Corps lgislatif hors de Paris. On avait
choisi Saint-Cloud. L'excution du dcret, la scurit des Conseils et
le maintien de l'ordre public seraient confis au gnral Bonaparte
nomm commandant suprieur des troupes de la garnison de Paris. Cela
fait, Bonaparte, disposant de la force arme, annihilerait les trois
Directeurs dont il s'agissait de se dbarrasser. Gohier, bern jusqu'au
dernier moment, et Moulin, dont les yeux s'ouvrirent trop tard, seraient
immobiliss au Luxembourg jusqu' ce qu'ils eussent donn leur
dmission, et placs sous la garde de Moreau, qui se contenta de ce rle
peu glorieux de gelier du pouvoir excutif. Quant  Barras, jou aussi,
car on l'avait entretenu dans l'ide qu'il en serait, comme on avait
laiss Gohier  l'illusion qu'il ne pouvait pas ne pas en tre,
Talleyrand se chargeait de l'expdier. Il serait instamment pri de se
rendre dans son domaine de Grosbois, accompagn par quelques dragons.

Dans l'ide de Sieys, le transfert du Corps lgislatif  Saint-Cloud
aurait l'avantage d'isoler le Conseil des Cinq-Cents, ce qui
dterminerait plus aisment celui-ci  voter la Constitution nouvelle,
une fois qu'il se sentirait hors de Paris et entour par les troupes. Il
et beaucoup mieux valu brusquer les choses, car, la sance dcisive ne
pouvant se tenir  Saint-Cloud avant le lendemain, la gauche du Conseil
des Cinq-Cents eut le temps de se ressaisir. Mais on voulait tout faire
au nom de cette Constitution que l'on se proposait de dtruire selon les
formes parlementaires en affectant de respecter le pouvoir lgislatif
autant qu'on traitait cavalirement le pouvoir excutif. La
dcomposition de la manoeuvre en deux journes eut en outre
l'inconvnient de mettre Bonaparte en contact avec les Assembles, et,
sur ce terrain nouveau pour lui, il commit des maladresses qui furent
bien prs de tout gter.

La premire partie du programme s'accomplit  merveille. Le matin du 18
brumaire, rue Chantereine, entour de ses fidles aides de camp, le
commandant de la force arme est trs dispos, trs matre de lui,
sduisant pour accueillir les officiers de la garnison de Paris,
maintenant sous ses ordres, et qui comprennent  demi mot ce qu'on leur
demande. Il y en a pourtant de rtifs, de vieux rpublicains comme le
gouverneur de la place, Lefebvre, le mari de Madame Sans-Gne.
Bonaparte le prend  part, l'objurgue, le convainc, et voil Lefebvre
prt  jeter ces b... d'avocats  la rivire. Lorsque l'tat-major
traverse Paris, Bonaparte,  cheval, a bonne mine, et il est acclam par
les passants. Lorsqu'il entre au Conseil des Anciens pour prter
serment, il n'est dj plus  son aise. Il parle trop, il se perd dans
sa harangue. Il faut que le prsident vienne  son aide pour le renvoi
de la sance au lendemain,  Saint-Cloud. Bonaparte prend sa revanche 
la sortie en apercevant Bottot, l'missaire de Barras, et jette  ce
comparse, devenu bouc missaire, l'apostrophe reste fameuse:
Qu'avez-vous fait de cette France que je vous avais laisse si
brillante?... Qu'avez-vous fait de cent mille Franais mes compagnons de
gloire? Ils sont morts. C'est le procs du Directoire, c'est de
l'excellente propagande, appuye par des affiches, des distributions de
brochures dans Paris sympathique et qui laisse faire. Cependant, aux
Cinq-Cents qui ont t runis pour entendre la lecture du dcret,
Lucien, qui prside, ferme la bouche aux interpellateurs. Lui aussi, il
dit: A demain,  Saint-Cloud, o son intervention sera encore plus
utile. La journe du 18 a russi, mais le plus important reste  faire.

Et comment tromper les Conseils? Il faudrait qu'ils fussent aveugles
pour ne pas voir ce qui se prpare. Paris s'en doute dj. Il y a des
adversaires de la Rpublique, des hommes qui ne lui ont pas pardonn la
Terreur, qui ont senti leur tte peu certaine sur leurs paules et qui
se promettent d'aller  Saint-Cloud, pour voir, de leurs yeux, trangler
la gueuse. Les autres voient tout aussi bien o l'on veut en venir. La
machination est vidente. Du complot anarchiste, prtexte de toute
l'affaire, il n'est trace nulle part. Les deux prsidents ont invoqu le
rglement pour fermer la bouche aux dputs qui rclamaient des
claircissements et des preuves. Mais demain? La crainte de ce lendemain
trouble quelques affilis de la conjuration. Certains prennent peur. Ces
vingt-quatre heures de rflexion ne valent rien. Ce sont aussi
vingt-quatre heures de conciliabules, d'alles et venues, d'intrigues.
Et, bien que Bonaparte se refuse toujours aux arrestations prventives,
il n'est pas sans apprhension. Le soir, il ne s'endort qu'avec un
pistolet  porte de sa main. Son entourage n'est pas plus rassur.
Sieys lui-mme a command une voiture qui restera toute prte pour la
fuite en cas d'accident, d'une voix qui porte mal, des paroles haches,
presque incohrentes. Bonaparte est crivain et non orateur.
L'loquence, surtout celle des Parlements, est une corde qui manque  sa
lyre. Il s'irrite lui-mme de son impuissance  parler, il s'emporte, il
menace, et ses phrases  effet sont accueillies par des murmures. Il
laisse une salle houleuse et ses amis consterns.

De l, il passe aux Cinq-Cents, dj avertis de son algarade aux autres
lgislateurs. A peine a-t-il paru que des clameurs s'lvent. Un gnral
qui viole l'enceinte des lois! Les dputs quittent leurs bancs en
tumulte, l'entourent, le bousculent, lui mettent la main au collet aux
cris de _A bas le dictateur!_ et _A bas le tyran!_ au cri, bien plus
redoutable, de _Hors la loi!_ Il faut que son escorte, qu'il a laisse
prs de l'entre, Murat, Lefebvre, le gros gnral Gardanne, quelques
grenadiers srs qui l'ont accompagn, accourent, se jettent dans la
bagarre, l'arrachent aux furieux qui l'touffent et l'emmnent blme,
vacillant, presque vanoui, dans une de ces dpressions nerveuses
auxquelles il restera sujet, avec cette horreur de la foule, des
bagarres, cette apprhension de la guerre civile qu'il aura encore en
1814 et en 1815 et qui lui feront, sans rsistance, accepter
l'abdication.

C'tait un dsastre. Il ne restait plus que le recours  la force et
tout tait perdu si la force ne russissait pas. Remis de sa syncope,
encore agit, tandis que Sieys demeure parfaitement calme, Bonaparte
vient haranguer la troupe, et,  cheval,--un cheval sur lequel il tient
trs mal en selle,--passe entre les rangs, criant qu'on a voulu
l'assassiner. Il avait, dit-on, la figure ensanglante par des
corchures que, dans son nervement, il s'tait faites lui-mme. Ses
officiers, ses amis, l'aidaient en exhortant le soldat, qui ne demandait
qu' venger le gnral. Mais les maudits grenadiers demeuraient
insensibles  cette mise en scne, se demandant s'ils devaient obir au
commandant suprieur ou aux Conseils dont ils avaient la garde et dont
ils dpendaient. En somme, ils ne savaient pas s'ils devaient arrter le
gnral factieux ou le suivre pour expulser les Cinq-Cents.

Lucien sauva tout. Du moins, il procura le dnouement qui sauvait tout.
Ne russissant pas, dans le tumulte de l'Assemble,  se faire entendre,
il jeta, d'un geste de thtre, sa toge en signe de deuil, puisque son
autorit de prsident tait mconnue, et quitta le fauteuil pour la
tribune, afin de dfendre son frre. C'tait encore des instants de
gagns. Il s'efforait de retarder le vote qui mettrait son frre hors
la loi quand, au milieu du vacarme et d'un vritable pugilat, il trouva,
avec un beau sang-froid, le moyen d'avertir les conjurs du dehors. A
tout prix et n'importe comment, il faut qu'avant dix minutes la sance
soit leve. Bonaparte,  qui le calme est revenu, comprend. Dix hommes
et un capitaine entrent dans la salle, enlvent Lucien de la tribune et
l'amnent dans la cour, sur le front des troupes. Cette fois, la
situation se retourne. C'est le prsident des Cinq-Cents lui-mme qui
accuse les dputs de troubler la dlibration, de tenir le Conseil sous
la terreur. Ils ne sont plus les reprsentants du peuple mais les
reprsentants du poignard, des brigands en rvolte contre la loi.

La loi, ce mot magique dont les partis jouaient tour  tour depuis dix
ans, entrane tout. Les derniers scrupules sont vaincus. Les grenadiers
s'branlent; Murat se met  leur tte, la salle des sances est envahie
et les dputs sont pousss dehors, en dsordre, au moment o tombe la
nuit.

La fin n'tait pas tout  fait telle que Bonaparte l'et voulue.
L'invocation de la lgalit personnifie par le prsident Lucien n'avait
t qu'un simulacre, presque une comdie. Le coup d'tat parlementaire
avait pris, malgr tout, l'allure d'un coup de force militaire. Le
public n'y regardait pas de si prs et la nouvelle, aussitt annonce,
par les soins de Fouch, dans les thtres parisiens, fut reue par des
acclamations. Nanmoins le ministre de la police avait cru encore utile
de parler de manoeuvres contre-rvolutionnaires, d'une tentative
d'assassinat dirige contre Bonaparte que le gnie de la Rpublique
avait sauv. L'histoire de la tentative d'assassinat, atteste par la
manche dchire d'un grenadier, sera trs exploite pendant plusieurs
jours.

En dfinitive, l'opration du 18 brumaire a t difficile. Elle ne s'est
pas faite toute seule. Ce n'est pas un Rubicon franchi d'un saut. Les
obstacles que Bonaparte a rencontrs, les contrarits que son dessein
primitif a subies, les minutes d'angoisse qu'il a vcues, lui
conseillent mme, comme  Fouch, de se mettre en rgle avec le gnie
de la Rpublique. Avant de quitter Saint-Cloud, on a runi ce qu'on a
pu retrouver des lgislateurs fugitifs. Trente selon les uns, cinquante
ou davantage, selon les autres. Aux chandelles, Lucien fait voter  ce
rsidu des Cinq-Cents l'institution de trois consuls que les Anciens,
dociles, viennent d'approuver. Il n'y a pas seulement vote, mais
commission, rapport, discours o des hommes attachs aux ides de 1789,
Boulay, Cabanis, se flicitent de l'vnement. Les brumairiens taient
tout aussi convaincus qu'ils prservaient et qu'ils continuaient la
Rvolution que l'avaient t les thermidoriens. Et ils n'avaient pas
tort. Ils avaient bien fait ce qu'ils voulaient faire. Seulement,
toujours pour prserver la Rvolution, comme pour la conserver, ils
iront jusqu'au gouvernement d'un seul, jusqu' l'Empire.




CHAPITRE X

LE PREMIER DES TROIS


Il n'est pas superflu, pour l'intelligence des vnements qui vont
suivre, de se demander ce qui ft arriv si le 18 brumaire n'avait pas
russi. Aux difficults que le premier Consul rencontra encore, on peut
estimer que le gchis et t norme, compliqu de sditions militaires
et de rivalits de gnraux, une situation dont le modle s'est trouv,
prs de nous, espagnol ou mexicain. L'arme tait entre dans la
politique avant la journe de Saint-Cloud. Et prcisment, en dpit des
apparences, parce qu'il est lui-mme un soldat, mais le plus intelligent
de tous, et autre chose aussi qu'un soldat, Bonaparte vient fermer l're
des coups d'tat. Il vient touffer la caste puissante des prtoriens.
Ce n'est pas, dira-t-il, comme gnral que je gouverne, mais parce que
la nation croit que j'ai les qualits civiles propres au gouvernement.
Et son gouvernement sera celui d'un militaire, non pas celui des
militaires. Bonaparte ne sera plus l'un d'eux, mais au-dessus d'eux.
Tous dpendront de lui, aucun ne pourra le dpasser. Son propre intrt
lui commande de les tenir en main et personne ne les aura traits plus
durement que lui. Le premier des services qu'il rend  l'tat, c'est de
bannir la politique des tats-majors, de faire rentrer les grands chefs
dans la discipline et dans le rang.

A Sainte-Hlne, Napolon disait que, loin d'tre son matre, il avait
toujours obi aux circonstances. Sous le Consulat, ajoutait-il, de
vrais amis, mes chauds partisans, me demandaient parfois, dans les
meilleures intentions et pour leur gouverne, o je prtendais arriver;
et je rpondais toujours que je n'en savais rien. Ils en demeuraient
frapps, peut-tre mcontents, et pourtant je leur disais vrai. Plus
tard, sous l'Empire, o il y avait moins de familiarit, bien des
figures semblaient me faire encore la mme demande, et j'eusse pu leur
faire encore la mme rponse. Ce n'tait pas seulement vrai. C'tait
juste. Bonaparte n'a jamais su o il allait, parce qu'il ne pouvait pas
le savoir, et c'est pourquoi il est all toujours plus loin.

On a tendance  simplifier et  s'imaginer que, le 20 brumaire,
Bonaparte disposait de la France, qu'il n'avait qu' commander et que
tout le monde tait dispos  obir. C'est une fausse image de la
situation. Si le pouvoir souverain, absolu, lui vint par la suite,--et
d'ailleurs pour un temps bien court au regard de l'histoire,--c'est au
contraire en raison des rsistances qu'il eut  vaincre.

Et si l'autorit se fixa dans un homme, ce ne fut d'ailleurs pas en un
jour. L'ambition, la volont de Bonaparte n'auraient rien pu, mme aprs
brumaire, si elles n'avaient t dans le sens des choses. Le pouvoir
d'un seul rsulta d'un besoin, le mme qui avait dj fait natre le
Directoire, successeur simplifi de ce Comit de salut public, lourde
machine gouvernementale qui avait compt jusqu' seize membres. Avant
thermidor, on avait pens  resserrer l'excutif tout en lgalisant la
dictature parlementaire de l'Incorruptible. Le triumvirat de
Robespierre, de Couthon et de Saint-Just serait devenu un triple
consulat. Le mot mme avait t prononc, au tmoignage de Prieur, et
c'est l que Sieys l'aurait pris, car il n'y avait que lui pour couver
une pauvre ide avec tant de persvrance.

Peut-tre tait-ce pour carter le souvenir du triumvirat terroriste
que la Constitution de l'an III avait cr cinq Directeurs. Ce pouvoir
excutif  cinq ttes s'tait montr divis, insuffisant, et son
insuffisance dangereuse pour la Rpublique. On revenait maintenant aux
triumvirs avec les trois Consuls. Par tapes, on arriverait  une seule
personne en prolongeant toujours le mandat; dix ans, puis le Consulat 
vie, enfin la monarchie hrditaire, et toujours, ce qui n'est nullement
un paradoxe, pour sauver, avec les hommes de la Rvolution, la
Rvolution elle-mme, ses rsultats civils et surtout ses conqutes
territoriales. Napolon fut conduit  l'Empire par les courants qui
entranaient la Rpublique depuis qu'elle tait devenue conqurante. Il
n y tait pas encore.

Au mois de novembre 1799, on ne voyait pas plus loin qu'une Rpublique
meilleure, rgnre par un changement de Constitution. Et si la
prsence de Bonaparte dans le gouvernement improvis  Saint-Cloud tait
un lment dont on ne pouvait mconnatre l'importance, le jeune gnral
n'tait l qu'en tiers,  ct d'un grand pontife rpublicain. La
Constitution que Sieys mditait depuis de longs mois et qui devait
couronner sa carrire de lgislateur fut la cause accidentelle qui
permit  Bonaparte de prendre la premire place sans recourir  un
nouveau coup de force.

Le gouvernement provisoire qui s'tait form dans la soire du 10
brumaire comprenait, avec les deux Directeurs qui avaient prpar le
coup d'tat, le gnral dont ils avaient eu besoin pour l'excuter. Ce
gouvernement n'tait pas tapageur. Il tait modeste et mme timide. Il
affectait de continuer l'ancien, de tenir toujours les Conseils pour
existants. Pas de raction surtout. On en vitait jusqu' l'apparence et
des mesures de rigueur contre les Jacobins, prises dans le premier
moment, furent rapportes. On se borna  rvoquer les lois vexatoires,
la loi des otages et l'impt progressif ou emprunt forc que les
Conseils eux-mmes, les sentant impopulaires, se disposaient  abroger.
Bonaparte en personne alla dlivrer les otages au Temple. Dans le
ministre mme, plusieurs des titulaires restrent en fonctions. Le
portefeuille de l'intrieur fut donn, pour contenter les intellectuels
brumairiens, au savant Laplace. Enfin, pour qu'il y et galit entre
les trois Consuls, il fut convenu que chacun d'eux prsiderait chaque
jour, ce qui n'alla pas sans quelques froissements entre Bonaparte et
Sieys. Il fallut encore, pour tout arranger, l'intervention de
Talleyrand qui retrouva ainsi le portefeuille des affaires trangres.
Bientt, Roger-Ducos, personnage effac, ne faisant rien ou pas
grand'chose, ce fut Bonaparte qui, d'un commun accord, se chargea de la
direction des affaires, tandis que Sieys mettait la dernire main  sa
Constitution.

On s'est beaucoup moqu de ce chef-d'oeuvre de l'ternel constituant que
Bonaparte aurait sabr en quelques mots. La vrit est assez diffrente.
L'ide essentielle de Sieys, et elle fut en somme respecte, tait la
mme que celle de l'an III. Les brumairiens, continuateurs des
thermidoriens, songeaient comme eux  perptuer, dans l'ordre rtabli, 
l'abri des entreprises royalistes ou jacobines, le rsidu de la
Convention. Et l, du moins, le systme de Sieys tait gnial  force
d'tre simple. Le Directoire avait cass les lections qui lui taient
contraires. Sieys abolissait l'lection. Le peuple ne dsignerait plus
que les ligibles. L'ancien rgime avait les Notables. On aurait des
listes de notabilit. Cela fait, un Snat, dont le noyau primitif
serait compos d'anciens conventionnels, choisirait sur la liste
nationale les membres de deux autres Assembles, le Tribunat charg de
discuter les lois que le Conseil d'tat aurait prpares et le Corps
lgislatif charg de les voter sans mot dire. Napolon n'eut plus tard
qu' supprimer le Tribunat pour supprimer la parole. Mais la
souverainet du peuple, les liberts publiques et parlementaires, bref
tout ce qui dfinit et constitue la Rpublique, c'tait Sieys qui
l'avait aboli. Dans sa mcanique, dans son horloge, l'Empire
autoritaire s'installerait tout seul. Le grand promulgateur de la Loi
avait ouvert la porte  ce qu'on a, plus tard, appel le despotisme.

Ajoutons que les listes de notabilit comprenaient des inscrits de
droit qui seraient les hommes ayant exerc des fonctions publiques au
cours de la Rvolution. En outre, ces listes ne seraient pas formes
avant deux annes. Les trois assembles seraient donc composes d'abord,
et plus srement mme que les premiers Conseils du Directoire, de
rvolutionnaires prouvs. C'est ainsi encore que, tout naturellement,
d'une fourne de rgicides, sortirent des dignitaires de l'Empire.

Et tout cela, que Bonaparte n'eut qu' garder et  continuer, ne faisait
pourtant pas de lui le chef du pouvoir. Sieys avait cru penser  tout
et se prmunir contre une dictature. En haut de sa pyramide, il
mettait un grand Electeur charg de dsigner deux consuls, l'un de la
paix, l'autre de la guerre, l'un pour les affaires du dedans, l'autre
pour les affaires du dehors. Si, par hasard, ce grand Electeur devenait
inquitant, le Snat avait la facult de l'absorber dans son sein, en
d'autres termes de le destituer. Quand on en vint  discuter la
Constitution, Bonaparte accepta tout, sauf le grand Electeur, ce qui lui
fut d'autant plus facile que Sieys, pour vaincre sa rpugnance, lui
offrait la place qu'il s'tait d'abord rserve ou que, dit-on, il
rservait soit  un prince tranger, soit  un prince de la famille
d'Orlans. Offre imprudente, qui allait tourner  sa confusion et faire
ce qui n'tait pas dans son dessein: un premier Consul. Les
circonstances servaient le jeune gnral. Mais quel art de les saisir
toutes, de voir  l'instant les points faibles et de manoeuvrer de vieux
politiciens pourtant subtils.

Si Bonaparte ne voulait pas tre le grand Electeur, ombre dcharne
d'un roi fainant, cochon  l'engrais, et prfrait n'tre rien
plutt que ridicule, le suprme personnage de l'tat imagin par Sieys
alarmait les rpublicains. Pour eux, c'tait l'quivalent d'un roi,
alors qu'un prsident  l'instar des Etats-Unis leur semblait dj trop.
Bonaparte se servit de cet pouvantail pour dmolir le grand Electeur.
Il mit le plan de Sieys en discussion devant les commissions
lgislatives tires des Conseils. Daunou, ancien conventionnel, fut
charg de rdiger un contre-projet. Daunou avait t le principal auteur
de la Constitution rpublicaine de l'an III. Tout en la corrigeant, il
tenait  laisser dans la nouvelle le plus possible de la prcdente.
Puisque la ncessit de resserrer et de renforcer le pouvoir excutif
tait reconnue, Daunou proposait de remplacer, selon l'ide primitive
des brumairiens, les cinq Directeurs par trois Consuls. Seulement, pour
ne pas retomber dans l'instabilit et dans les divisions intrieures du
Directoire, les consuls seraient nomms pour dix ans, et l'un d'eux
aurait la prsance. De la conception du grand Electeur sortait ainsi un
premier Consul qui fut naturellement Bonaparte, puisque c'tait  lui
que le plus haut poste avait dj t offert. Des divers amendements
apports par Daunou au plan de Sieys, celui-l, large pas vers l'unit
du pouvoir, fut  peu prs le seul qui passa, mais il tait essentiel.
Alors, la Constitution de Sieys, qui abolissait dj le systme
lectif, se trouva en outre pourvue d'un chef vritable par l'initiative
d'un rpublicain, ancien membre de la Convention. Au choix du gnral
Bonaparte, il ne manqua mme pas l'approbation des deux commissions
lgislatives tires du reste des Anciens et des Cinq-Cents et qui, par
consquent, reprsentaient la tradition des Assembles rvolutionnaires.

Si l'autorit que dgageait la personne du jeune
gnral,--souvenons-nous qu'il vient d'avoir trente ans,--s'est impose
aux brumairiens, c'est ainsi, toutefois, et non autrement, qu'il est
arriv  la premire place dans l'tat. Les circonstances, juges par
lui d'un oeil sr, exploites avec dcision, l'y ont port. Des
rpublicains l'y ont appel. Il y est venu au moins aussi lgalement que
les bnficiaires du coup de fructidor. Et, d'une manire fortuite, la
Constitution de Sieys a singulirement aid  lui mettre tout  fait le
gouvernement entre les mains. Dgot de la politique et des hommes,
Sieys s'limina, s'absorba d'ailleurs de lui-mme, au prix d'une
retraite confortable, tandis que Roger-Ducos disparaissait avec
modestie. Bonaparte n'eut plus qu' choisir librement ses collgues, le
deuxime et le troisime Consuls.

Ce furent des choix judicieux de personnages  la fois dociles et
dcoratifs, des choix pleins de sens, et qui indiquaient une politique.
D'abord Cambacrs, que l'on a vu ministre de la justice et neutre au 18
brumaire, un homme de bonne famille, conseiller des aides sous Louis
XVI, frre d'un vque. Il tait entr dans la Rvolution, il avait
prsid le Comit de salut public, toujours prudent, opportuniste et
modr en tout, jusque dans le rgicide, puisqu'il avait vot le sursis.
Au reste, ami des honneurs et dignitaire n; on a dit de lui qu'il tait
l'homme le plus propre  mettre de la gravit dans la bassesse. Il
fallait ensuite quelqu'un qui, sans avoir une rputation de
ractionnaire, ft encore moins marqu que Cambacrs et ft lien avec
l'ancien rgime. Car l'ide du premier Consul tait dj la fusion.
Aprs avoir cherch avec soin, et s'tant inform, il dsigna Lebrun.

Celui-l, d'ge plus que mr (il avait la soixantaine), reprsentait un
courant, une tradition de la monarchie. Il avait t secrtaire du
chancelier Maupeou, dont il avait rdig les ordonnances au temps de la
rvolution que ce ministre avait tente, lorsqu'avec l'appui de Louis
XV il avait voulu briser les Parlements, obstacles aux rformes. Alors
la royaut et repris la politique de Louis XIV. Le souverain, agissant
avec ses ministres, et, par voie d'autorit, corrig les abus et
modernis la machine de l'tat. Au fond, et bien que l'ide n'en ft pas
nette et ne s'exprimt pas, c'et t le despotisme clair  la mode du
XVIIIe sicle et de Voltaire. Turgot et l'cole des grands intendants
rformateurs avaient encore, au dbut du rgne de Louis XVI, apport
cette promesse de progrs, alors que la routine tait protge,
entretenue par les Parlements. Les hsitations, les retours en arrire
du malheureux Louis XVI avaient achev de perdre ce qu'avait dj
compromis la nonchalance de Louis XV, qui voyait clair, mais que les
rsistances lassaient vite. Continue, acheve, la rvolution de
Maupeou en et probablement pargn une autre et c'taient des choses
qui se savaient encore trente ans plus tard. Dessein ou hasard, le choix
de Lebrun tait un symbole. Les Franais, en 1789, ne s'taient-ils pas
abuss sur leurs dsirs? Ce qu'ils avaient voulu, n'tait-ce pas, avec
l'galit d'abord, l'autorit plutt que la libert?

A la fin de 1799, c'tait bien, en tout cas, ce qu'ils acceptaient. Un
homme de sens, Portalis, avait crit peu de temps avant le 18 brumaire:
Je crois pouvoir dire que la masse est fatigue de choisir et de
dlibrer. Elle l'tait  ce point qu'elle laissait tout faire et
qu'aprs avoir, depuis dix ans, vot sur tout, lu  tout, elle perdait
sans regret, et pour ainsi dire sans une pense, le droit de vote
remplac par le plbiscite ratificateur, autre innovation de Sieys.
Assur d'avance, le rsultat de ce plbiscite allait exprimer le
consentement public, mais avec moins de force peut-tre que l'absence de
toute protestation contre le rgime consulaire, car il n'y en eut pas de
srieuse, au moins dans la foule. Et de quoi la foule se ft-elle
plainte? Elle n'tait mme pas tonne. Est-ce que tout ne continuait
pas, en mieux? Est-ce que la Constitution nouvelle n'tait pas l'oeuvre,
 peine retouche par Bonaparte, de ce mme Sieys qui, en 1789, avait,
d'un mot fameux, traduit la grande aspiration du Tiers Etat? Pourtant,
cette Constitution faisait bon march de choses auxquelles la France de
la Rvolution et la France des liberts et des franchises antiques
avaient cru galement tenir, que ce fussent, pour l'une, les Assembles
souveraines, pour l'autre, les vieux Parlements. Dsormais, plus de
corps intermdiaires; une administration et des administrs. Que les
Franais aient accept cela ne s'explique pas seulement par le fait
qu'on sortait d'annes de misre et d'anarchie et qu'on tait soulag
par la renaissance d'un pouvoir vigoureux sans tre sanglant ni
perscuteur. La conformit avait quelque chose de plus profond. C'tait
peut-tre Bonaparte qui venait accomplir le voeu des Etats Gnraux,
raliser, dans leur esprit, les cahiers de 1789.

Et puis, si la masse tait fatigue de choisir et de dlibrer, les
intellectuels, qui avaient appuy la rvolution de Brumaire (comme on
avait dit autrefois la rvolution de Maupeou), taient las des caprices
de la masse. Le coup d'tat avait t celui de l'Institut que le consul
Bonaparte continuait de frquenter, faisant mme de l'auteur de la
_Mcanique Cleste_ un ministre de l'intrieur. Les idologues taient
pour le despotisme clair. Cabanis, qui reprsentait l'esprit de
l'Encyclopdie, la philosophie du XVIIIe sicle, disait orgueilleusement
de la Constitution nouvelle: La classe ignorante n'exercera plus son
influence ni sur la lgislation ni sur le gouvernement; tout se fait
pour le peuple et au nom du peuple, rien ne se fait par lui et sous sa
dicte irrflchie. Pourtant, la classe ignorante savait assez bien ce
qu'elle voulait. Elle voulait enfin jouir de la Rvolution, traduction
matrialiste de la pense des idologues: Rectifier le XVIIIe sicle
sans l'abjurer.

La Constitution de l'an VIII fut promulgue le 14 dcembre 1799, un peu
plus d'un mois aprs la journe de Saint-Cloud. Les trois Consuls
entrrent en fonctions le 25 dcembre. Les cinquante commissaires les
installrent et, avec eux, c'tait la Convention, continue par les
Assembles du Directoire, qui transmettait officiellement et
solennellement le pouvoir au gnral Bonaparte et  ses deux collgues.
Il y avait transition, non rupture. Et la proclamation qui fut lance
aux Franais pour annoncer que les Consuls dfinitifs succdaient aux
Consuls provisoires tait sincre lorsqu'elle disait: Citoyens, la
Rvolution est fixe aux principes qui l'ont commence. En ajoutant:
Elle est finie, on s'abandonnait seulement  une illusion gnrale et
qui n'tait mme pas neuve. Combien de fois n'avait-on pas dit qu'elle
avait atteint son terme? Louis XVI lui-mme l'avait cru quand le
prsident de la Constituante le lui avait dit.

Pour qu'elle prt fin, comme on le voulait alors, il fallait la paix,
mais la paix avec les frontires naturelles. Et ce dsir de paix,
c'tait une des causes du 18 brumaire, comme c'tait une des raisons de
la popularit de Bonaparte. Chose qu'on se reprsente mal aujourd'hui,
Bonaparte, dans la rue, tait acclam au cri de: Vive la paix!
L'auteur du trait de Campo-Formio donnerait enfin ce qu'on attendait,
ce qu'on esprait depuis si longtemps. Car la guerre durait toujours, et
c'est un lment de la situation qu'il faut garder prsent  l'esprit
pour comprendre la suite des choses. Bien que chef d'un gouvernement
civil, le premier Consul serait encore chef de guerre.

La France, en 1800, se flattait que ce ne serait plus pour longtemps. Un
dernier effort et l'on aurait le repos. D'instinct on se disait aussi
que ce dernier effort voulait un gouvernement vigoureux, qu'on ne
remportait pas de victoires dcisives avec la haine, les proscriptions,
la guerre civile  l'intrieur, qu'il fallait une rconciliation
nationale autant que la rpression de l'anarchie. Et l'union des
Franais, personne mieux que Bonaparte ne pouvait s'en charger. Ce
programme tait dans sa pense parce qu'il tait d'abord dans la nature
d'un homme que nous avons vu tranger aux factions, tranger dans le
sens le plus fort, et jusque dans le sens propre du mot. Sans doute, la
poursuite de la paix dfinitive sera vaine. La dception ne viendra
qu'avec lenteur, parce que la masse aura vu en outre, dans le matre
qu'elle accepte, celui qui lui garantit que la Rvolution est fixe 
ses principes. L'invasion finale elle-mme ne lui fera pas oublier ce
qu'elle avait attendu de son chef. Au retour de l'le d'Elbe, elle
renouvellera crdit  celui qui, empereur, tait rest le gnral
Vendmiaire, sauveur de la Rvolution. Selon la remarque de Chaptal, les
rquisitions, la conscription auraient d le faire abhorrer des ruraux.
Mais il les rassurait sur le retour des dmes, des droits fodaux, la
restitution des biens des migrs. Tel apparut le premier Consul.
L-dessus l'empereur ne le dmentira pas. Mme quand il cesserait d'tre
l'homme de la Rpublique, il demeurerait fidle au gnie de la
Rvolution.

Et quand on observe les premiers actes du gouvernement de Bonaparte, on
se rend compte que sa grande supriorit a t celle de l'intelligence.
Le pouvoir tait venu entre ses mains, par la conspiration de quelques
hommes actifs et d'une foule consentante, dans des circonstances et des
conditions bien dfinies et pour des tches immdiates. Ce qu'il y avait
 faire, c'tait de remettre sur pied un pays malade et qui, ds que
l'hiver serait achev, aurait encore une guerre  soutenir. Il faut ici
reprendre le fil, se rappeler que Brune  Bergen et Massna  Zurich
avaient simplement arrt l'invasion. Avec le printemps, les hostilits
recommenceraient. Cependant, les fautes du Directoire, fautes qui
venaient de causer sa chute et qui justifiaient le 18 brumaire,
n'avaient pas t seulement militaires et diplomatiques. Elles avaient
port sur l'ensemble de la politique. C'est ainsi que Bonaparte montrait
sa supriorit. Sa conception gnrale du gouvernement tait celle que
la situation exigeait. Proconsul en Italie, il avait compris que pour
occuper un pays tranger avec quelques dizaines de mille hommes, il
fallait mnager les sentiments et les intrts de la population, leon
qui, aprs son dpart de Mombello, avait t perdue. De mme il
comprenait que, pour obliger l'Europe  reconnatre les frontires
naturelles,--et il tait clair qu'on ne l'y obligerait que par la force
des armes,--il fallait que la France ft organise et unie. Elle avait
besoin de toutes ses forces, comme elle avait besoin de tous les
Franais, besoin de rallier, de runir les diffrents partis qui
avaient divis la nation afin de pouvoir l'opposer tout entire  ses
ennemis extrieurs. Il se trouva donc, et c'est ce qui a fait la gloire
durable du Consulat, que Bonaparte, dans une ide simple et de bon sens,
en vue d'un objet trs prcis, en vue d'une campagne trs prochaine, et,
comme il disait, marchant  la journe, fit tout ce qui devait
contenter les Franais dans leurs aspirations les plus diverses.
L'ordre, la prosprit, des lois, des finances, la scurit du
lendemain, tout ce qui manquait depuis dix ans, il le donna. Il mettait
fin aux divisions, aux perscutions religieuses, aux luttes de classe.
En un mot, d'une ide de circonstance, mais minemment convenable  la
circonstance, Bonaparte fit peu  peu un systme de gouvernement auquel,
et pour toutes les raisons qui lui taient naturelles et que nous avons
vu se dvelopper en lui, il tait plus propre et mieux prpar que
personne.

Quatre mois et demi d'un labeur crasant, qui portait sur toutes les
parties de l'administration et de la politique, o il s'instruisait sans
arrt de tout ce qu'il ne savait pas encore, mirent Bonaparte en tat
de remporter ses nouvelles victoires. Tout tournait autour d'une
reprise, d'ailleurs invitable, impose par l'ennemi lui-mme, d'une
guerre qui, on se l'imaginait, serait enfin libratrice. Car,  cette
aurore du Consulat, qui parat si brillante de loin, la situation qui
avait caus la chute du Directoire subsistait avec tous ses prils.
L'arme autrichienne, commande par le feld-marchal Mlas, tait sous
les armes en Italie. Ds le commencement de mars, elle entrait en
oprations contre l'arme franaise, dont le commandement avait t
donn  Massna, le vainqueur de Zurich bientt rduit  s'enfermer dans
Gnes, tandis que son lieutenant Suchet serait repouss jusqu'au Var et
que l'ennemi violerait le territoire franais. En d'autres termes,
l'invasion, conjure  l'entre de l'hiver, tait encore menaante.

Puisqu'il fallait recommencer la guerre, et l'on se figurait toujours
que c'tait pour la dernire fois, du moins fallait-il aussi qu'on la
ft dans de bonnes conditions. La premire tait d'en finir avec la
guerre intrieure. C'est un des premiers actes du gouvernement de
Bonaparte, parce que tout le programme du premier Consul, au dedans,
dcoule de cette ide-l. En somme, la Convention avait t surprise par
le soulvement de la Vende. La Rpublique croyait faire le bonheur du
peuple franais et de tous les peuples. Qu'une partie de la France
restt insensible aux bienfaits de la Rvolution, c'tait pour les
conventionnels un phnomne dconcertant. Mais, s'ils avaient rvolt
l'Ouest, c'tait sans le savoir. Le Directoire n'avait pas cette excuse.
Il ne pouvait plus ignorer que les mthodes jacobines, les leves
d'hommes, la perscution religieuse rallumeraient l'insurrection
vendenne, comme elles allumaient l'insurrection de la Belgique. Au
moment mme o il poussait plus loin que jamais la guerre de conqutes,
le Directoire s'tait plant dlibrment ce poignard dans le dos. Un
des premiers soins du premier Consul fut de pacifier la Vende.

Tout en lui donnant dix jours pour se soumettre, il entre en ngociation
avec les chefs, les fait venir auprs de lui, montre son estime pour
leur caractre et pour leur bravoure, s'adresse  leur fibre nationale,
laissant croire au besoin,--c'tait une ruse dont on s'tait dj servi
avec Charette,--qu'il ne serait pas oppos au retour des Bourbons. En
mme temps, il rappelle l'abb Bernier, influent dans l'Ouest et qui
s'tait rfugi en Suisse. Il lui donne l'assurance que le culte sera
libre, que les pays catholiques garderont leurs prtres non asserments,
non jureurs. Les glises qui se sont dj rouvertes un peu partout,
les cloches si longtemps silencieuses qu'on laisse sonner, beaucoup de
manifestations d'une renaissance de la foi sur lesquelles il ferme les
yeux donnent du poids  ses paroles. C'est dj l'annonce du Concordat.
La suppression des ftes rvolutionnaires qui ne rappellent que des
souvenirs de sang, celle du 21 janvier surtout, qui lui a toujours
rpugn, est une autre sorte de gage. Le premier Consul a canonn
l'opposition royaliste en vendmiaire et l'a fructidorise par
Augereau. Il la dsarme maintenant par de bons procds et de bonnes
paroles. S'il ne rvoque pas les lois contre les migrs, ce qui
alarmerait les acqureurs de biens nationaux, s'il n'annule pas en bloc
les proscriptions de fructidor, ce qui inquiterait les rpublicains, il
accorde des grces individuelles qui ne lui valent peut-tre pas
toujours de la reconnaissance, mais qui font dpendre de lui beaucoup de
gens. Et l encore, il n'a rien invent. C'tait la mthode dont Fouch
s'tait dj servi au ministre de la police avant brumaire.

C'est ainsi qu'il apaisa, s'il ne put l'teindre dfinitivement, la
grande insurrection de l'Ouest. Quelques-uns des chefs furent sduits
par son accueil, son langage. Mais un irrductible, Frott, pris par
trahison, fut pass par les armes; il natra de l des haines
implacables. Un autre, c'tait Georges Cadoudal, le fameux Georges,
tait secrtement admir de Bonaparte qui voulut le voir, l'branler, le
conqurir. Georges, aprs l'entrevue, disait qu'il avait eu envie
d'trangler ce petit homme. Il opposa  tout un refus opinitre et l'on
se spara pour une lutte  mort. L'un des deux devait y prir. Mais si
le Chouan, homme d'une espce non moins prodigieuse que l'autre,
risquait sciemment sa tte, il ne se doutait pas des effets qu'il
produirait en visant celle de Bonaparte. Les royalistes que le premier
Consul n'a pas russi  rallier le regarderont, et avec raison,
l'vnement devait le prouver, comme le dernier obstacle  une
restauration que l'agonie du Directoire rendait probable. Ils voudront
le tuer, ils le manqueront. Et leurs complots mmes, par un trange choc
en retour, serviront  faire un empereur.

Pour suivre selon l'ordre chronologique l'activit du premier Consul
pendant ces quatre mois de rorganisation, il faudrait un livre.
Lui-mme, d'ailleurs, voyait chaque jour s'largir sa tche. Tout est 
refaire en France. Il ne suffit pas de quelques dcrets, de quelques
lois. Rien que pour rtablir un peu d'ordre dans l'administration et
dans les finances, on tait conduit  tout reprendre par la base parce
que le systme tait vicieux et qu'on ne s'installe pas dans un tat
rvolutionnaire. Parfois, devant des hommes srs, Bonaparte laissait
paratre le fond de sa pense. Il fallait sortir de l'ornire du
rpublicanisme.

Les finances? Pour faire la guerre, disait un capitaine d'autrefois,
trois choses sont ncessaires: 1 de l'argent; 2 de l'argent; 3 de
l'argent. Le Directoire avait fait la guerre sans argent en pressurant
les pays conquis. Il n'y avait presque plus de pays conquis, et
l'Italie, qui avait donn tant de millions, tait perdue. La pnurie du
Trsor tait telle que, le soir du 19 brumaire, on n'avait pas trouv
de quoi expdier des courriers aux armes et aux grandes villes pour
les informer de l'vnement. Il fallut, pour passer les premiers jours,
emprunter des fonds aux banquiers, qui d'ailleurs trouvrent que ce
gouvernement provisoire n'tait bon que pour un crdit limit et ne
fournirent d'avances qu' la condition que l'emprunt forc serait aboli.
On ne pouvait se contenter de ces expdients. En un mot, les finances
taient  reconstituer, comme le reste de l'tat, car le Directoire
tait arriv au dernier degr de l'insolvabilit. Bonaparte eut recours
 un homme de la profession, nous dirions aujourd'hui un technicien. Il
s'appelait Gaudin et c'tait encore un fonctionnaire de l'ancien rgime
dont les dbuts dans l'administration remontaient  la dernire anne du
rgne de Louis XV.

Nous qui avons vu de nos yeux comment on passe de la panique  la
confiance, nous sommes moins tonns du redressement financier qui
s'accomplit sous le premier Consul. Sa part fut de rassurer les
intrts, de mettre fin au sauve-qui-peut. Ce fut aussi d'couter les
hommes du mtier qui lui recommandrent de crer la Banque de France et
de revenir aux taxes indirectes qu'avait supprimes la Rvolution. On
avait salu avec enthousiasme la fin des aides et de la gabelle. On
retrouva les droits runis, c'est--dire les mmes choses sous
d'autres noms. Mais l'important tait de donner des ressources au Trsor
pour continuer les grandes entreprises extrieures. Et l'ordre rtabli
dans les finances, la monnaie saine, le paiement exact des rentes, ce
furent encore des bienfaits du Consulat.

L'ordre, il fallait le rtablir partout. Dix ans de Rvolution, et des
annes o toute l'administration avait t lective, avaient laiss un
gchis moral et matriel affreux. Tout tait  refaire, depuis la
justice jusqu' la voirie. L'tonnant tait que l'on et pu si
longtemps poursuivre la guerre sur plusieurs fronts  la fois, sans
compter la guerre civile, avec un pays aussi ravag. Ce tour de force,
rendu possible par la richesse et la vitalit de la France, ne pouvait
plus continuer. On tait  bout. Bonaparte l'avait trs bien vu.

De son point de dpart,--remettre la France en tat d'achever
victorieusement la lutte pour les frontires naturelles et conqurir la
paix,--dcoule ainsi tout un systme de gouvernement. Son clectisme s'y
manifeste par le choix des hommes comme par le choix des moyens. Il
adopte encore une ide de Sieys quand il met  la tte des
dpartements, (au lieu de ces administrations lues qui, jusque-l,
avaient entretenu le dsordre), des dlgus directs du pouvoir appels
prfets, comme lui-mme, la mode tant romaine, s'appelait consul. Mais
la cration de ces fonctionnaires s'inspirait des intendants de la
monarchie. Quelques-uns comprirent qu'elle anantissait de fait le
rgime rpublicain. Et ces prfets, de mme que les nouveaux
magistrats, de mme que les membres du Conseil d'tat, Bonaparte les
prend dans tous les partis qui achvent de s'affaiblir, de se
dsorganiser par ces prlvements. Ce n'est pas seulement de jacobins,
mais de royalistes, de girondins, d'anciens Constituants qu'il
saupoudre ses cadres administratifs. Il disait: J'aime les honntes
gens de toutes les couleurs. Mais il mlangeait  dessein les couleurs.
Il n'exigeait que l'amour du bien public et l'application. Il n'avait
pas de prjugs. Il tait le seul qui pt n'en pas avoir et c'tait une
position non plus seulement d'arbitre mais dj de souverain.

L'ensemble des institutions dites de l'an VIII, dont les dispositions
essentielles durent encore, date de l. Ce n'tait pas que, pour les
rendre durables, Bonaparte les et longuement mdites. Il ne portait
pas des plans pendant des annes comme Sieys. Mais il avait rencontr
naturellement les dsirs de la masse, trouv le point de conciliation
sans chercher  construire pour l'ternit. On exagrerait peut-tre 
peine en disant qu'il ne voyait pas beaucoup plus loin que la prochaine
campagne du printemps. Son oeuvre ne s'inspirait pas de tels ou tels
principes de rforme sociale. C'tait une oeuvre d'actualit. Elle
mettait fin  l'anarchie matrielle,  l'anarchie la plus voyante, celle
dont les Franais souffraient, dont ils taient excds. Elle conservait
les ides gnrales et les rsultats de la Rvolution, inscrits dans le
Code Civil. Elle en respectait toujours le gnie, fait surtout de la
passion de l'galit, o baigna le corps des nouvelles lois. Au fond,
quelque chose d'assez franais moyen, d'assez petit-bourgeois et
rural, qui a fait longtemps des bonapartistes et des consulaires.
Systme trs simple et mme sommaire, une poigne, l'ordre dans la rue,
le droit  l'hritage, la proprit intangible, les fonctions ouvertes 
tous, la permission d'aller  la messe pour ceux qui en ont envie, pas
de gouvernement des nobles ni des curs. Beaucoup mieux que les
convulsions rvolutionnaires et le thtre dramatique de la Convention,
mieux que le gchis du Directoire, la formule napolonienne rpondait
ainsi aux aspirations de 1789, sans compter que, depuis 1789, il y avait
eu la vente des biens nationaux. Les acqureurs taient anxieux de
consolider leur proprit et d'tre protgs contre les revendications,
de mme que, dans l'tat-major politique, les rgicides craignaient les
reprsailles d'un gouvernement contre-rvolutionnaire. A tous le
Consulat apportait des garanties.

Telles furent les assises les plus fortes du pouvoir de Bonaparte. Une
autre de ses ides matresses, c'est la rconciliation ou plutt, comme
il disait, la fusion, la collaboration des Franais. Elle lui amne,
du camp de la contre-rvolution, ceux qui ont souffert des perscutions
et de l'exil. Ici, Josphine lui est encore utile par ses anciennes
relations aristocratiques. Et l'oncle Fesch aussi. Tout sert. Etre
neveu d'un ecclsiastique, bientt d'un vque, n'est pas mauvais pour
le premier Consul. Et puis, il flatte un autre got national, celui de
la gloire, comme il flatte, chose qu'on ne doit jamais oublier et qui en
expliquera beaucoup d'autres, l'espoir de la paix, toujours promise,
toujours diffre. Il rend mme du prestige  l'autorit, encore un
besoin dont il avait eu la divination. La chose la plus extraordinaire
qu'il fasse peut-tre alors, et ds les premires semaines du Consulat,
le 19 fvrier 1800, c'est de quitter le Luxembourg et de s'installer
avec ses deux collgues aux Tuileries, bien qu'il y et une nuance entre
les Tuileries et Versailles o il ne se rsoudra jamais  rsider.

Les Tuileries, l'meute y avait ramen Louis XVI aux journes d'octobre
pour les violer le 20 juin et les prendre d'assaut le 10 aot. Elles
taient comme le symbole du despotisme renvers par le peuple. Avant
d'habiter le chteau, il avait fallu en nettoyer les murs ignoblement
barbouills de bonnets rouges. Sur l'un des corps de garde, on lisait
encore cette inscription: 10 aot 1792. La royaut est abolie en
France; elle ne sera jamais rtablie. Et les serments de ne jamais
rtablir la royaut restaient rituels, obligatoires. Mais, en venant
s'tablir dans le palais des rois, Bonaparte ne signifiait-il pas aux
Bourbons que, du moins, ce ne seraient pas eux qui y rentreraient et
qu'il n'tait pas dispos, comme tant de royalistes aimaient  le
croire,  jouer le rle de Monk?

Il n'est pas Monk, restaurateur des Stuarts, mais Washington. Le
fondateur de la Rpublique amricaine venait de mourir. Le gouvernement
consulaire avait organis une crmonie funbre en son honneur, prononc
son loge, comme celui d'un modle. C'est couvert du nom de Washington
que Bonaparte, acclam par les uns, regard curieusement par les autres,
s'en alla, dans un cortge que la pnurie persistante du Trsor n'avait
pas permis de rendre trs pompeux, prendre possession des Tuileries.

Les mots qu'il y pronona quand il fut seul avec ses familiers sont
parmi les plus clbres, les plus rvlateurs de ceux qu'on cite de lui.
A-t-il dit le soir  Josphine: Allons, petite crole, couchez-vous
dans le lit de vos matres? C'est possible. L'imprvu, le fantastique,
l'ironie mme de la situation sont l, en tout cas, bien rendus et rien
n'en chappe  ce jeune homme singulirement mr qui, parfois, quand il
en a le temps, se regarde vivre, qui est capable de retours sur sa
destine et sur lui-mme.

A Roederer, frapp par ce qu'il y avait de dsol dans ces appartements
chargs de souvenirs et qui lui disait: Gnral, cela est triste, il a
certainement rpondu: Oui, comme la gloire. Sur le parvenu l'emportait
l'homme de lettres, le pote qui sentait les choses.

Sa pense la plus profonde, sa pense politique, c'est devant son
secrtaire, toutefois, qu'il l'aura exprime: Bourrienne, ce n'est pas
tout que d'tre aux Tuileries. Il faut y rester. Rester, continuer la
prodigieuse aventure, l'incroyable carrire d'un cadet-gentilhomme corse
devenu  trente ans chef de l'tat franais, c'est dj la proccupation
de Bonaparte. Elle ne le quittera pas au milieu de la toute-puissance.
Il gardera le sentiment aigu que son pouvoir est fragile et prcaire. Il
a trop de pntration pour ne pas comprendre qu'en ce moment mme tout
ce qui s'est fait par une suite d'vnements heureux peut se dfaire par
un accident brutal, conspiration bien monte, chec militaire que le
gnie n'vite pas toujours. Ce sont des dangers qui le serrent de prs,
dont la vision ne le trouble pas, mais qui est assez nette pour que,
dans sa haute fortune, son ascension vertigineuse, il ne se laisse pas
blouir.




CHAPITRE XI

UN GOUVERNEMENT A LA MERCI D'UN COUP DE PISTOLET


Trois jours avant sa mort, Napolon, dans son dlire, revivait la
bataille de Marengo, s'il faut en croire un rcit que recueille la
tradition. On l'entendit prononcer le nom de Desaix. Puis il s'cria:
Ah! la victoire est  nous! Victoire dcisive dans sa carrire.
Qu'est-ce que Marengo? Un Waterloo qui finit bien, comme Desaix est un
Grouchy qui arrive  l'heure. Le 14 juin 1800, Napolon joue sa fortune
et gagne. Le 18 juin 1815, il jouera encore et perdra...Si les
Autrichiens avaient t vainqueurs  Marengo, et ils crurent l'tre
jusqu'au moment o Desaix changea le sort de la journe, il est
extrmement probable que le Consulat et t un bref pisode. Il n'et
dur que dix semaines de plus que les Cent jours.

Avant cette bataille, qui tait dj un banco et un va-tout, Bonaparte
avait dit  ses soldats: Le rsultat de tous nos efforts sera: gloire
sans nuage et paix solide. Avant de concentrer l'arme de rserve, il
avait demand des recrues pour finir la guerre de la Rvolution. C'est
le voeu des Franais. C'est aussi leur illusion, et leur nouveau chef la
partage. La paix, mais avec les limites naturelles, sans quoi elle ne
serait pas solide. Bonaparte est prisonnier de ce programme-l. Ds le
25 dcembre 1799, il a crit au roi d'Angleterre et  l'Empereur pour
leur offrir la paix mais telle que la conoit la nation franaise.
Rponse ngative. Ni le gouvernement britannique ni le conseil aulique
de Vienne ne sont disposs  cder. Ni l'un ni l'autre ne croient que le
changement de gouvernement qui vient de se produire  Paris, cette
nouvelle rvolution dans la Rvolution, soit de nature  accrotre pour
la France les chances de garder ses conqutes. Ainsi la preuve est
manifeste que, gagnes par l'pe, il faudra les conserver par l'pe.
Et, selon le mot juste et lumineux de Cambacrs, c'est pour la
Belgique qu'on se battra encore  Marengo.

La conservation des conqutes, c'tait l qu'on attendait Bonaparte.
C'est l qu'on l'attendra toujours. La France lui permettra de
reporter la situation jusqu'en 1814. Elle lui renouvellera ce crdit
en 1815. Il ne faut pas qu'il soit battu. Autrement, on le liquide.
Ces termes du jeu de Bourse s'appliquent exactement  son histoire. Ds
qu'on doute de son succs, ds que sa dfaite parat possible, les
liquidateurs se remuent et se prsentent. Il y en a dj au printemps de
1800.

Les services qu'il a rendus en rtablissant l'ordre ne sont pas encore
tellement anciens ni tellement prouvs, ils ne semblent pas non plus
tenir  ce point  sa personne, qu'ils lui servent de sauvegarde et de
bouclier. Son lvation si soudaine fait des jaloux, chez les militaires
encore plus que chez les civils, mais elle est trop rcente, on a vu
trop de popularits sans lendemain, trop de grands hommes d'une saison,
pour qu'on la croie dfinitive. Pourtant Bonaparte n'a pas parl plus
haut que les circonstances ne le permettaient. Il s'est conduit de
manire  n'alarmer ni les libraux, ni les royalistes, ni les jacobins.
Non seulement il a mnag tout le monde, de mme que le 18 brumaire,
fait  la fois pour et contre la Rvolution, laissait des esprances
ouvertes  tous, mais que ce jeune gnral, en dpit de ses talents, de
son autorit, de son prestige, doive enterrer la libert invincible ou
empcher l'invitable retour des Bourbons, personne, dans aucun des deux
camps, ne le suppose, pas plus qu'on n'admet  l'tranger que, malgr
ses victoires d'Italie et sa fantasia d'gypte, il soit capable de
vaincre les armes, les flottes et les gnraux de toute l'Europe.
Est-ce qu' ce moment mme les troupes autrichiennes n'investissent pas
Gnes, o Massna est aux abois? Est-ce qu'elles n'assigent pas les
frontires de la Rpublique dont les derniers vaisseaux sont bloqus 
Brest? Que la France puisse gagner une telle partie, allons donc! Et
cette incrdulit se traduisait en clair  Berlin o le premier Consul,
continuant la diplomatie de la Rvolution, cherchait  contracter une
alliance qui se ft complte par celle de la Russie mais  laquelle la
Prusse se drobait.

En France mme, aprs l'espce de griserie et d'tourdissement qu'a
donne le 18 Brumaire, aprs la belle aurore du Consulat, on se
ressaisit et il apparat qu'il n'y a pas tant de choses de changes. Les
partis restent sur leurs positions. Ni les royalistes, ni les jacobins
ne dsarment. Ils sont d'accord pour attendre. Au printemps, l'Autriche
reprendra les hostilits. Tout le monde sait qu'un revers mettrait fin
au nouveau rgime et Bonaparte est le premier  le savoir. Et puis, il
peut prir dans une bataille comme il est arriv  Joubert. Il peut
mourir de maladie et de fatigue comme il est arriv  Hoche, et l'on
observe qu'il n'a jamais t si creus ni si jaune, car il s'est surmen
de travail. Ds lors,  quoi bon le renverser? Il disparatra peut-tre
tout seul. Le fait est que les six premiers mois du Consulat furent
assez tranquilles. Les attentats ne commenceront qu'aprs Marengo.

Mais, si l'on n'essaie pas encore de le supprimer, on songe  le
remplacer. Chez ses partisans, dans son personnel, dans son entourage
mme, l'ide de sa fin ou de sa chute hante les esprits. Il y a ceux
qui se sont engags avec lui  Saint-Cloud pour sauver de la Rvolution
ce qui pouvait l'tre, en particulier leurs personnes. C'est le cas de
Fouch et de Talleyrand. Il y a ceux qui se sont inclins devant le fait
accompli et qui, ne renonant pas  la Rpublique, la veulent  l'abri
de l'anarchie comme du royalisme, par Bonaparte s'il le faut, mais qui
restent opposs  la dictature. C'est le cas de Carnot. Et tous ceux-l
se disent que, s'il arrive malheur au premier Consul, il faut avoir
prvu ce qu'on fera. Il y a aussi ses frres Joseph et Lucien qui
s'inquitent de leur sort, que l'ambition travaille, qui ont l'esprit
dynastique avant que la dynastie soit fonde. Il et t beaucoup plus
heureux pour Bonaparte de n'avoir point de famille, a dit Stendhal. La
famille, qui a t si longtemps un fardeau pour Bonaparte, lui devient
maintenant un souci. Elle est, en attendant les exigences et les
rbellions, un centre d'intrigues qui s'ajoutent aux intrigues du
dehors.

Il n'est pas encore tout  fait le matre, pas mme  son foyer. Et s'il
l'est en France, c'est par son prestige plus que par la Constitution.
Elle ne lui donne pas, cette Constitution, elle semble mme lui refuser
le droit de commander les armes. Il se contentera, par respect de la
vrit constitutionnelle, d'accompagner celle d'Italie dont Berthier
sera le chef nominal. Et tandis qu' Dijon Berthier achve les
prparatifs de la campagne, Bonaparte prolonge  Paris un sjour
qu'exige la situation encore prcaire de l'intrieur. La vrit
constitutionnelle est sauve. Elle sert aussi, car tout peut servir, 
dissimuler des inquitudes qui persistent. Cependant il faut un ministre
de la guerre. Qui est choisi? Carnot, pour contenter les rpublicains.
On les mnage toujours. Et l'on mnage aussi les chefs militaires qu'on
redoute encore davantage. Avec Moreau, fort dans son arme du Rhin qui
lui est dvoue, le premier Consul use de diplomatie. Il lui laisse, en
somme, le thtre principal des oprations. Pour vaincre l'Autriche,
c'est chez elle, en Allemagne mme, qu'il faut l'atteindre, et, lorsque
Napolon aura mis au pas les gnraux, ce n'est pas par l'Italie qu'il
s'ouvrira le chemin de Vienne. Mais, en 1800, il est oblig de respecter
les droits de Moreau. Il est circonspect dans ses rapports avec lui.
Lorsque Moreau,  la manire des gnraux du Directoire (celle de
Bonaparte trois ans plus tt), rpond  des instructions qui lui
dplaisent par une menace de dmission, le premier Consul s'empresse de
l'apaiser et ce n'est pas par des ordres, c'est par des flatteries qu'il
l'amne  combiner  peu prs leurs plans de campagne.

Cependant, pour asseoir son autorit aussi bien sur les militaires que
sur les civils, il faut  Bonaparte un coup d'clat par lequel les
Franais, croyant enfin toucher au but qui, depuis huit ans, se drobe,
se donneront tout  fait  lui, une victoire qui clipse toutes les
autres, mme les siennes, et surtout les succs que Moreau pourra
remporter en Allemagne. Il lui faut une victoire qui frappe les esprits.
Il le disait  Volney: Je n'agis que sur les imaginations de la nation;
lorsque ce moyen me manquera, je ne serai plus rien. Pour le premier
Consul, le rsultat de cette campagne devait tre tout ou rien. Jamais,
jusqu'en 1815, l'alternative ne s'appliquera plus strictement.

Mais, comme  Waterloo, le sentiment intense qu'il avait d'un enjeu
norme, non seulement pour la nation mais pour lui-mme, lui enleva
peut-tre une partie de ses facults et, le jour de la dcision,
intimida son gnie. De magnifiques narrations, plusieurs fois
retouches, ont mis en scne cette campagne, le passage du mont
Saint-Bernard, l'irruption en Italie. La conception gnrale tait
grande et belle. Dans le dtail, elle faillit chouer deux fois. A
l'entre, le fort de Bard se prsenta tout  coup comme un obstacle
qu'on n'avait pas prvu et que l'on crut un moment insurmontable. Des
anecdotes bien places effacrent ces mcomptes et la peinture
immortalisera le maigre Csar mditatif franchissant les Alpes comme
Annibal. A la descente, la dlivrance de Milan, qui renouvelait les
miracles de 1796, les fleurs, les chants, la rsurrection de la
Rpublique cisalpine, ranimrent les temps hroques. Les Autrichiens,
occups  la prise de Gnes et sur la ligne du Var, taient tourns.
Mais lorsqu'ils lui firent face, Bonaparte manqua  son principe majeur.
Il faillit perdre la bataille, peut-tre parce qu'il pensait trop  ce
qui se passerait  Paris si la bataille tait perdue. Ce fut lui qui
dissmina ses forces tandis que, pour se frayer un chemin, Mlas, 
Marengo, fonait avec toutes les siennes.

A trois heures, Bonaparte tait vaincu et Mlas annonait dj sa
victoire  Vienne. Tout changeait  cinq heures par l'arrive de Desaix
qui tombait aussitt perc d'une balle. Il ne disputerait mme pas
l'honneur de la journe au premier Consul qui ne marchanda pas les
loges funbres  ce glorieux mort. Que de bienfaits dispensait 
Bonaparte son toile! Le mme jour, Klber tait assassin au Caire d'o
il serait revenu en accusateur. Supposons une dfaite  Marengo, tandis
que l'expdition d'gypte allait s'achever par une capitulation, que
ft-il rest du 18 Brumaire? On n'et mme plus voulu croire au grand
capitaine. Il ft redevenu le Scaramouche  figure sulfureuse. Un
historien allemand a dit avec duret qu'il et fait la rise de
l'Europe.

A Paris, cependant, c'est l'alarme. La nouvelle arrive d'une bataille
perdue, d'un gnral tu. Entre les Consuls rests  Paris, entre les
ministres, les hommes politiques, les brumairiens, les conciliabules se
multiplient. Il semblait si naturel que le nouveau pouvoir dt tre
d'aussi brve dure que les prcdents, si conforme  l'ordre des
choses que l'homme de brumaire n'et paru sur la scne, comme tant
d'autres, illustres ou obscurs, depuis dix ans, que pour en descendre 
son tour! Alors par qui le remplacer? Les uns, afin de garder un reflet
du nom, songent  Joseph Bonaparte ou plutt c'est Joseph qui se
propose. An, chef de famille, il trouve tout naturel que la place lui
revienne et la source de ses difficults prochaines avec son frre est
l. D'autres pensent  Carnot,  La Fayette, pour donner, avec la
formule bonapartiste, additionne d'un peu de Washington, un coup de
barre  gauche. Fouch et Talleyrand se concertent en vue d'un
triumvirat auquel ils associeraient un collgue commode, le snateur
Clment de Ris, celui qui, bientt, sera enlev et squestr, dans les
circonstances mystrieuses et qu'on n'a jamais pu claircir dont Balzac
a fait _Une tnbreuse affaire_. Enfin, on parle, on se conduit comme si
la succession du premier Consul tait ouverte. La certitude qu'il est
vivant et que la dfaite s'est transforme en victoire coupe court  ces
combinaisons. Mais Bonaparte, inform, inquiet de ce qui se passe en son
absence, se hte de signer un armistice honorable pour Mlas et de
revenir  Paris. Ds le 2 juillet, il est de retour.

Avec un coeur vieilli, disait-il lui-mme, comme si dj il n'en savait
pas assez sur les hommes. Et avec un coeur amer, avec une mfiance qui ne
le quittera plus. Il a vu l'abme ouvert sous ses pas. Il sait que
jamais il ne pourra compter sur personne, pas mme sur ses frres,
encore moins sur ses compagnons d'armes. Les gnraux? Pas un, disait-il
 Chaptal, qui ne se croie les mmes droits que moi. Plusieurs d'entre
eux, dans le complot dit de Rueil, ne s'aviseront-ils pas de lui
proposer une sorte de partage de la France, chacun des grands chefs
militaires devant tre apanag comme lui? Je suis oblig d'tre trs
svre avec ces hommes-l. Il ajoutait, par une vision aigu de sa
propre fin: Si j'prouvais un grand chec, ils seraient les premiers 
m'abandonner.

Mais il rentre vainqueur, rsolu  tirer tout le fruit de sa victoire.
Il faut d'abord qu'il soit le vritable, le seul matre de l'arme. Il
mprise les avocats qui sont dompts, les idologues dont il s'est
servi. Les ouvriers des faubourgs, on a vainement, en son absence,
essay de les soulever au nom de la Rpublique. Ce qu'il a sujet de
craindre, ce ne sont pas les civils mais les militaires. En ce sens, il
est antimilitariste, parce qu'il veut tre le seul militaire qui
commande, de manire  s'assurer le dvouement des uns, la crainte des
autres, la subordination de tous. Il est le principal bnficiaire des
appels au soldat qui se sont succd jusqu'au 18 Brumaire et il est le
premier intress  en clore la liste. Plus de caste d'officiers. Ce
n'est pas l'arme qui gouverne, c'est lui et elle doit lui obir. Dans
le systme de Napolon, dans l'tablissement de son autorit, c'est
l'aspect le moins visible et le moins compris. Dans sa politique, c'est
peut-tre la vue la plus profonde. On s'explique ainsi la suspicion o
il tenait tant de ses gnraux, la brutalit avec laquelle il les
traitait parfois, les disgrces qu'il prononait, aussi brusques et
retentissantes que les faveurs. Il importait d'autre part de donner 
l'officier et au soldat la conviction, qui engendrait en mme temps le
zle et l'obissance, que leur fortune ne dpendait que de lui. C'est
pourquoi, aussitt aprs Marengo, il se fait le dispensateur des
rcompenses, en attendant de confrer les dignits et les grades.
Mditant la Lgion d'honneur, il commence par la distribution des armes
d'honneur, dont il signe les brevets  l'exclusion de ses deux
collgues, faisant inscrire sur les lames: Bataille commande en
personne par le premier Consul. Alors, mme pour prsider le Conseil
d'tat, il revt l'uniforme qu'il affectait nagure de ne pas porter
quand il ne fallait pas qu'on crit  la dictature du sabre. Mais cet
uniforme sera toujours sobre, svre, avec quelque chose de ddaigneux
et de menaant pour les hommes  panaches et  dorures. Il tient  dire
au Conseil d'tat que ce n'est pas comme gnral qu'il gouverne. Mais il
a d'abord, et, de son rgne, ce ne sera pas la tche la plus facile, 
gouverner, parfois  mater les gnraux. Il se fera l'idole du soldat,
le dieu de l'officier de troupe, pour tre plus sr des grands chefs,
nagure ses suprieurs ou ses gaux et sortis de la Rvolution comme
lui. Sans cette prcaution et, le mot doit tre rpt, sans cette
politique, qui est  peu prs la seule qu'il ait eu besoin de faire 
l'intrieur d'une manire continue, son rgne ne ft pas venu ou bien il
et t encore plus bref.

Car,  chaque campagne,  chaque guerre, les conspirations de Marengo et
de Rueil renatront, s'baucheront jusqu'au jour o les conspirateurs
auront raison, o l'infidlit sera devenue de la prvoyance. Toute
grande bataille exposera Bonaparte au double risque de Marengo, et il le
sait. Alors quel est donc,  son retour triomphal d'Italie, l'intrt
majeur du premier Consul? Sans aucun doute la paix. Cette fois, un
prestige accru par une victoire inespre lui confre vraiment le
pouvoir. Pour qu'il s'y sente en sret, il faut qu'il soit  l'abri de
ces accidents des champs de bataille qu'il connat mieux qu'un autre et
que l'inconstante fortune des armes entrane toujours.

Napolon pacifique, deux mots qui jurent d'tre accoupls. Pourtant, la
paix, renouvele de Campo-Formio, est le grand rsultat qu'il cherche.
Elle donnera au Consulat ce rayonnement, cette splendeur qui
traverseront le sicle, qui en feront une poque bnie, un bref ge
d'or, un de ces moments comme il y en a quelques-uns dans notre
histoire,--Henri IV aprs les fureurs de la Ligue, Louis XIV aprs les
dsordres de la Fronde,--o les peuples ont aim le gouvernement qui
leur permettait de respirer. La paix, et glorieuse, avec l'Autriche
puis avec l'Angleterre, la paix,  l'intrieur, acheve par le
Concordat, seront les fruits de Marengo. Et parce que la masse le
pressent, la popularit de Bonaparte grandit; elle devient d'un aloi
qu'elle n'a pas encore connu. Tmoins, acteurs de la Rvolution le
remarquent tous. Depuis dix ans, depuis la fte fameuse de la
Fdration, jamais rjouissances n'ont t sincres et nationales comme
celles qui accompagnent le retour du premier Consul. Vaincu, on l'et
enterr. Vainqueur, on l'adorait. Seulement ceux qui ne dsarment pas,
jacobins attards, royalistes irrductibles comprennent aussi que son
autorit s'est assise plus solidement. Les coups de canon qui annoncent
la victoire rivent nos fers, disent les premiers. Et Hyde de Neuville
exprimera sous une forme menaante la pense des autres: Le pouvoir
s'est incorpor  lui-mme. D'o la tentation de frapper au corps.
Dsormais la Rvolution peut tre tue dans un seul homme, et, pour les
rpublicains, la dictature peut l'tre aussi. L'ouvrage est simplifi.
Dans l'ombre, avec sa consquence incalcule, qui sera l'Empire
hrditaire, le meurtre se prpare. Et tous les succs que Bonaparte
remportera maintenant exaspreront ses adversaires, leur fourniront mme
de nouvelles raisons et de nouveaux moyens de s'attaquer  sa personne
jusqu' ce qu'ils approchent de lui le trne par leur fureur mme 
laquelle il aura chapp.

D'Italie, il tait revenu avec une irritation qu'il dissimulait  peine
contre les rpublicains qui avait song  le supplanter. Cette rancune
allait jusqu' le tromper sur les sentiments des royalistes. Reprenant
son systme de fusion, il fait pencher la balance du ct de la droite
et les jacobins lui semblent ses seuls ennemis. En Italie mme, il est
all, dans ses avances au pape, plus loin qu'en 1797. Alors, devant le
clerg lombard, il avait os parler de religion et dire que le
catholicisme tait celle des Franais. Aprs Marengo, il a assist  un
_Te Deum_ dans la cathdrale de Milan, o, peut-tre, la couronne de
Charlemagne lui est apparue, si l'on ne force pas le sens d'un passage
du bulletin de victoire. Non seulement l'homme qui aimait le son des
cloches, comme aux campaniles corses de son enfance, n'avait pas de
rpugnance pour le rite, mais il avait hte d'en finir en France avec
les querelles religieuses, d'achever la paix intrieure en lgalisant la
clbration du culte dans les glises qui dj s'taient rouvertes
spontanment, de mettre du ct de son pouvoir et d'enlever  la cause
des Bourbons la puissance du sentiment catholique tout en s'assurant le
contrle du clerg franais. Il ne restait plus qu' faire accepter
l'ide du Concordat par ces idologues, hritiers des philosophes, qui
s'taient rjouis de voir enfin craser l'infme, et par les
militaires athes, grands contempteurs de la prtraille, qui affectaient
de garder le casque sur la tte lorsqu'ils entraient dans un lieu sacr.

Cependant la guerre avec l'Autriche n'tait pas finie. Les ngociations
de paix avaient chou. La cour de Vienne hsitait  reconnatre les
conqutes de la Rpublique (jamais ni elle, ni personne en Europe ne les
reconnatrait avec sincrit), et surtout  traiter sans les Anglais.
Trop bien cuisin par Talleyrand, le dlgu autrichien a t dsavou
 Vienne. Il faut reprendre les hostilits et, cette fois, Bonaparte ne
quitte plus Paris. En Italie, la conduite des oprations est laisse 
Brune. En Allemagne le commandement appartient toujours  Moreau. Ici,
la trame des faits rend compte des prochains vnements et la simple
chronologie elle-mme est explicative.

Le 1er septembre 1800, l'armistice autrichien est rompu. Le 7 septembre,
Bonaparte, par sa rponse  Louis XVIII, anantit les illusions des
royalistes qui avaient cru voir en lui un Monk. Le 10 octobre, attentat
jacobin  l'Opra contre le Premier Consul. Le 5 novembre, disgrce de
Lucien. Le 3 dcembre, Moreau remporte la brillante victoire de
Hohenlinden. Le 24 dcembre (3 nivse), attentat de la rue
Saint-Nicaise. Toutes ces dates sont lies entre elles. Elles annoncent
et dterminent l'avenir.

Le got de l'autorit se dveloppait chez Bonaparte. Port par la faveur
populaire, rsolu  rester le matre, il n'avait rien dit, nagure,
quand un tribun l'avait appel idole de quinze jours. Maintenant
l'opposition du Tribunat, qui prend au srieux le droit critique et la
libert de parole, lui semble injurieuse, contraire surtout  la
discipline sans laquelle le pays ne se relvera pas. Dj, il ne se
croit plus tenu  la prudence. Des paroles, peut-tre calcules, lui
chappent contre les anarchistes, les terroristes, les septembriseurs.
Quant aux royalistes, il entend se servir d'eux, et moins que jamais
travailler pour eux. Le conventionnel Baudot, fier rpublicain, un des
rares qui n'accepteront rien de l'Empire, l'accuse d'avoir accueilli de
prfrence, parmi les migrs, les absolutistes et les ultras, ceux qui
accepteraient le mieux un pouvoir despotique, tandis qu'il cartait les
monarchistes constitutionnels et libraux. Il est vrai qu'il avait fait
grise mine  La Fayette, qu'il laissait Josphine, pour qui rien ne
valait la cour de Versailles, o elle n'avait pourtant jamais t reue,
frquenter ce qu'il pouvait y avoir  Paris de plus
contre-rvolutionnaire parmi les migrs rentrs. Ainsi se rpandait le
bruit que le premier Consul se proposait de restaurer la royaut,
moyennant quoi il consoliderait sa propre situation, soit par une charge
de conntable, soit par une souverainet en Italie. Il laissait penser,
il laissait dire. Deux fois dj Louis XVIII s'tait adress directement
 lui pour le prier de lui rendre son trne. Ces messages royaux, le
premier Consul les avait laisss sans rponse. Trois mois aprs le
second, comme s'il et attendu la conscration de Marengo pour parler de
haut  l'hritier de l'antique monarchie franaise, la rplique vint.
Elle tait sonore et fire: Vous ne devez pas souhaiter votre retour en
France; il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. En mme
temps, rplique polie, qui laissait aux conversations une porte ouverte:
Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je
contribuerai avec plaisir  la douceur et  la tranquillit de votre
retraite. Louis XVIII avait sond les dispositions de Bonaparte, qui, 
son tour, sondait celles du prtendant dans l'ide, peut-tre, que le
chef de la maison de France renoncerait  ses droits, ne laissant plus
d'obstacles  un changement de dynastie. Mais Bonaparte se trompait
sur Louis XVIII, au moins autant que Louis XVIII avait pu se tromper sur
Bonaparte.

Seulement,  partir de ce jour-l, les royalistes devinrent pour le
premier Consul des ennemis mortels. Leurs dernires illusions taient
tombes. Sa perte fut jure par des hommes d'une audace et d'une
persvrance extraordinaires, forms dans les luttes sans pardon de la
chouannerie. Il ne s'en doutait pas. S'il se croyait menac, c'tait par
les jacobins. Pour la cinquime fois, ne tentaient-ils pas de
l'assassiner? Le complot, du reste obscur et que l'on dit invent par la
police, d'Arena (qui avait t son adversaire en Corse), de Ceracchi et
de Topino-Lebrun, le renfora dans la conviction qu'il fallait se
dbarrasser de cette engeance.

Mais tout attentat ravive autour de lui, dans sa famille, chez les
brumairiens, dans le public, la pense qui tait dj au fond des
conspirations de Marengo. Qu'un poignard, un pistolet atteignent le but,
qui succdera au gnral Bonaparte? L-dessus, par hasard ou  dessein,
la Constitution est muette. Et ce silence, ce vide dans le pacte
social, stimule les meurtriers puisque la mort de l'homme remettrait
tout en question. Alors, la pense qui commence  natre, c'est que le
successeur ventuel doit tre dsign d'avance, dsign par Bonaparte
lui-mme, pour dcourager les assassins. Et cette pense, qui montera,
qui grandira, qui ramnera trs vite au systme hrditaire, il s'en
faut de beaucoup qu'elle soit agrable  Bonaparte. La couronne de
Charlemagne, s'il l'a dj aperue, la fondation d'une quatrime
dynastie, s'il y a dj song, ne le tentent gure. On peut dire qu' ce
moment-l, et il en sera ainsi pendant des mois encore, personne plus
que lui ne rpugne au rtablissement en sa faveur d'une forme quelconque
de royaut parce qu'il ne veut pas, surtout, qu'on parle de sa
succession. Lguer son pouvoir? A qui? Et que lui importe l'hrdit? Il
n'a pas d'enfant, Josphine a bien peu de chances de lui en donner
malgr les conseils du mdecin Corvisart et les eaux de Plombires.
Va-t-il mettre, dans ses pas et dans son ombre, un remplaant et un
rival, alors qu'il lui a dj fallu liminer Sieys? Va-t-il, par la
seule annonce d'un nom  choisir, ranimer ces comptitions qu'il
redoute, et tout cela pour fournir une arme  ses adversaires capables
d'ameuter encore bien du monde en criant  l'ambition et  la monarchie?
Et ses frres voudraient lui forcer la main, ils sont eux-mmes pousss
par les brumairiens que l'avenir inquite. Voici que Lucien se livre 
l'un de ces esclandres dont il est coutumier. Ministre de l'intrieur
depuis qu'il a fallu renvoyer Laplace  la mcanique cleste, Lucien,
sans consulter le premier Consul et mme s'en gardant bien, rpand 
travers la France, officiellement, par les prfets, une brochure,
_Parallle entre Csar, Cromwell et Bonaparte_, qui pose avec brutalit
la question: O sont ses hritiers? Ce n'est pas seulement, sous le
rapport de la politique, une imprudence. C'est un dfi personnel au
premier Consul. Ses frres ne pensent pas  lui, ils ne pensent qu'
eux. L'hritage, qui n'est pas ouvert, qui est  peine form, ils le
convoitent, et leur convoitise mme, leur avidit, leur hte, qui
mettent Bonaparte en mfiance, menacent en outre de tout gter en semant
l'alarme parmi les rpublicains. Il faut couper court. Lucien est
dsavou par une disgrce publique et, du ministre de l'intrieur,
envoy  l'ambassade de Madrid. Pour un temps, Bonaparte est dlivr de
ce cauchemar du successeur. Toutefois, il n'en a pas fini avec ses
frres, avec cette famille remuante, exigeante, pour laquelle il ne fait
jamais assez et o il ne trouvera jamais personne de tout  fait sr,
l'un parce qu'il est jaloux et emport, l'autre indolent, le troisime
malade, nerveux et inquiet. C'est  celui-l pourtant, c'est  Louis,
son petit protg, que, pour lui succder, Napolon penserait peut-tre
plus volontiers qu' un autre, s'il advenait qu'il ne ft plus capable
de rsister  la pression qu'exercent, du dehors, ceux que l'incertitude
du lendemain tourmente. Secret que Josphine a perc, projet o, sans
qu'il paraisse, elle l'encourage, pour mieux carter Joseph et Lucien,
ses ennemis, et surtout la menace du divorce, si le dsir d'avoir un
hritier de sa chair vient  Napolon. Josphine croira triompher par le
mariage de son jeune beau-frre avec sa fille Hortense, mariage qui,
dans son esprit, doit conjurer sa propre rpudiation. Csar n'a pas
encore la couronne, que les intrigues domestiques et les querelles de
palais l'assigent et se resserrent autour de lui.

Pendant ce temps, la guerre continue et Moreau, l'nigmatique Moreau,
cueille en Allemagne des lauriers qui valent ceux de Bonaparte lui-mme.
Est-ce que le vainqueur de Hohenlinden n'a pas le droit de se prtendre
son gal et de dire le Pourquoi pas moi? Tout ce qui hait le premier
Consul rpte: Pourquoi pas celui-l? Moreau sera entour, attir,
flatt dans sa jalousie et son orgueil. Les conspirateurs auront un
gnral  opposer  un autre gnral, une grande figure  une grande
figure, pour un coup d'tat de gauche ou de droite. Cependant, c'est
Bonaparte qui va recueillir le fruit de la victoire de Moreau.
L'Autriche se rsout  traiter. Dj Cobenzl arrive  Paris, et, en mme
temps que l'envoy de l'empereur, l'envoy du pape, Mgr Spina. L'heure
de la paix approche, la paix gnrale, la grande paix du dedans et du
dehors, le grand rve, le triomphe du Consulat. Ceux qui ne veulent pas
de ce triomphe, dont le Concordat qui se prpare sera l'achvement,
doivent se hter. Ils doivent supprimer Bonaparte au plus tt et  tout
prix. Trois semaines aprs Hohenlinden, il n'chappe que par hasard 
l'explosion de la machine infernale qui, un soir, est place sur son
chemin.

Russi, et il fut  quelques secondes de russir, l'attentat du 3 nivse
changeait le cours de l'histoire. Manqu, il ne resta pas sans influence
sur la suite des vnements. Les conspirations diriges contre le
premier Consul devenaient un des lments de sa politique. Ou elles
l'abattraient au coin d'une rue, ou elles le porteraient  l'empire.

Les flicitations qu'il reut de toutes parts pour avoir chapp 
l'explosion de la rue Saint-Nicaise, leur forme mme, les adresses des
corps constitus, la joie de la foule, tout rendait sensible que sa
personne tait prcieuse, tout l'autorisait  prendre des mesures qu'on
et, en d'autres temps, qualifies de liberticides. Sincre ou non, sa
premire pense fut que les criminels ne pouvaient tre que des
terroristes et il l'exprima avec violence. Un attentat royaliste
drangeait sa politique de fusion. Il refusait d'y croire et il lui
convenait que l'attentat ft jacobin, ce qui tait plus conforme  son
systme du moment. Il trouvait aussi l'occasion d'en finir avec les
irrductibles de gauche, ce qui permettrait d'en finir avec les
dernires institutions de la Rpublique. Le prtexte tait bon pour
frapper  la tte et pour anantir les derniers restes des factions
violentes par une puration semblable  celles de Robespierre quand il
avait envoy les exagrs  la guillotine, de la Convention quand
elle avait condamn les complices du 1er prairial, du Directoire quand
il avait fusill Babeuf. Au fond, c'tait la suppression progressive des
rpublicains d'action qui avait rendu possible le retour  l'ordre, et
Bonaparte, l encore, continuait plus qu'il n'innovait. Il ne subsistait
plus en France qu'un petit nombre de rvolutionnaires ardents. Le
premier Consul s'en tait fait une liste. Eux disparus, aucun retour
offensif de ces jacobins exclusifs auxquels il s'tait heurt en
brumaire ne serait plus  craindre. En effet, il y aura encore, et en
nombre, des conspirations royalistes, des conspirations militaires, des
conspirations de palais. Il n'y en aura pour ainsi dire plus de
rpublicaines. Pour des insurrections, des journes, il faudra une
autre gnration qui ne se lvera qu'en 1830.

Cent trente suspects, dont presque aucun ne reparut, furent la ranon de
la machine infernale. Lorsque Fouch tint les vrais coupables,
Saint-Rjant et Carbon, quand on sut que l'attentat du 3 nivse tait
l'oeuvre de chouans, il tait trop tard. Il n'y eut pas de pardon pour
les jacobins proscrits parce qu'on avait effectivement voulu les
proscrire. Par une subtile prcaution, ils n'avaient pas t condamns
pour l'affaire de la rue Saint-Nicaise, mais compris dans une mesure de
sret gnrale. Tout tait bnfice pour le premier Consul:
l'indignation du public, l'anantissement des rvolutionnaires
intransigeants, l'avertissement qu'il avait chez les royalistes des
ennemis implacables. Ce n'tait pas tout. La difficult mme de faire
une loi de circonstance lui mettait entre les mains un instrument de
rgne d'une incomparable commodit.

Si la dportation des restes de Robespierre, comme on les appelait,
pouvait rencontrer des rsistances, c'tait dans les deux assembles de
qui dpendait la confection des lois. Le Tribunat tait hostile, le
Corps lgislatif mal dispos. Talleyrand suggra l'ide de s'adresser
au Snat conservateur, assemble peu nombreuse, docile, maniable, et
dont les dlibrations offraient l'avantage de ne pas tre publiques. Il
suffisait d'y penser, et le hasard, autant que la ncessit, avait mis
sur le chemin de la dcouverte. Le snatus-consulte, invent ce
jour-l, et qui permettait de se passer de lois, devint un moyen de
gouvernement d'une souplesse sans pareille. Il servira  tout, comme une
formule magique. Pour le motif que le Snat doit conserver la
Constitution, on lui demandera de la modifier. Le systme de Sieys
tait si parfait qu'il pouvait aller jusqu' s'anantir lui-mme. Il
contenait bien tout ce qu'il fallait pour passer, par gradations
insensibles, de la Rpublique  la monarchie absolue. Il en sera ainsi
jusqu'au jour o, tout se dliant et se dissolvant, ce Snat, devenu
indispensable par les services qu'il aura rendus sans compter, se
trouvera seul debout dans la ruine du reste. Alors un snatus-consulte
suprme prononcera la dchance du matre que ses complaisances auront
fait.

Quelques jours aprs ces mesures de rigueur contre les rpublicains
terroristes et la compagnie des tyrannicides qui devait susciter un
Brutus franais, le ministre de la police fournit la preuve que les
vritables auteurs de l'attentat du 3 nivse taient des chouans. Sans
doute Fouch le savait-il ds le dbut. Mais, contre les conspirateurs
de gauche, le coup est fait tandis que le premier Consul parat entour
d'ennemis invisibles et qui renaissent toujours, sa personne menace 
toutes les minutes et, par consquent, son gouvernement  la merci d'un
coup de pistolet au moment mme o ce gouvernement rparateur semble
donner  la France plus encore qu'il n'a promis. Alors Bonaparte devient
d'autant plus prcieux que son existence est plus fragile. C'est ainsi
qu'ayant acquis le prestige par ses victoires et le pouvoir par des
circonstances heureuses, les inquitudes qu'on a pour sa vie mrissent
entre ses mains une autorit qui sera sans partage. Dsormais le ressort
secret de son incroyable ascension vers le trne tient dans cette
phrase, dans cette crainte qui se rpand en France et que la machine
infernale de la rue Saint-Nicaise ne rend pas imaginaire: On finira par
l'assassiner. Emigrs rentrs, et ils sont nombreux, qui ont tout 
redouter d'une rechute dans le jacobinisme aprs la disparition de leur
protecteur; rvolutionnaires compromis qui apprhendent le retour des
Bourbons; masse intermdiaire qui ne veut ni raction ni rvolution, de
tous cts on tait effray  la pense de voir prir le premier
Consul. Comme un vent favorable, cette alarme le porte vers le pouvoir
suprme et tout ce qui est tent contre lui l'en rapproche. Il prospre
par ses ennemis.




CHAPITRE XII

L'ILLUSION D'AMIENS


1801, 1802, le commencement de 1803, ce sont les mois fortuns de
Bonaparte. Non pas exempts de soucis pour le premier Consul. Mais c'est
la France qui s'abandonne aux plus brillants rves, qui croit avoir
touch au port, jet l'ancre, trouv la paix.

A un pays qui, bien que las de la guerre, ne voulait que la paix avec
l'honneur, c'est--dire avec les frontires naturelles, le premier
Consul apportait ce qu'il avait promis. Il livrait ponctuellement la
commande. La France, en l'applaudissant, s'applaudissait elle-mme
d'avoir si bien choisi, calcul si juste, de s'tre confie  l'homme
qui comblait ses dsirs. Paix au dedans et au dehors, grandeur,
prosprit, repos. C'est la rcompense de longs efforts et la fin d'un
cauchemar. Sensation de bonheur presque indicible pour un peuple qui,
depuis dix ans, mne une vie convulsive, dans la guerre civile et dans
la guerre trangre. Il ne sait pas que ce n'est qu'une halte. Mais il
en gote le prix  ce point que, pour retrouver les dlices du Consulat,
paradis fugitif, songe qu'il aura touch de la main, il sera prt,
pendant dix ans,  refaire la guerre.

Le trait de Lunville, dont Joseph Bonaparte fut, pour la France, le
ngociateur mdiocre qu'il fallut souvent redresser, c'tait le trait
de Campo-Formio rtabli, confirm, consolid. Les conqutes de la
Rvolution sont reconnues par l'Autriche vaincue  Marengo et 
Hohenlinden et qui, pour signer, n'a mme pas attendu l'Angleterre. Elle
fait sa paix spare. La deuxime coalition est rompue. Et l'Autriche,
c'est l'empire allemand. Son chef, c'est le Csar germanique. Tout un
flot d'histoire, de souvenirs sculaires remonte alors  la tte des
Franais. Ce que la maison d'Autriche, le vieil ennemi, abandonne d'un
seul coup  la Rpublique, c'est plus que le pr carr de Richelieu,
c'est la Belgique, le Luxembourg, la rive gauche du Rhin. Le trait est
du 9 fvrier 1801. Le 16 mars, il y a des prfets dans les dpartements
de la Roer, de la Sarre, du Rhin et Moselle, du Mont-Tonnerre.

Et ce n'est pas encore tout. L'exprience des guerres de la Rvolution
enseigne que les limites naturelles ont besoin de glacis. Pour les
dfendre, il faut en tenir les avances. L'Autriche reconnat le
protectorat franais sur les Rpubliques batave, helvtique, cisalpine,
ligurienne. Elle s'incline devant l'occupation du Pimont qui, bientt,
sera, lui aussi, divis en prfectures. Elle accepte enfin l'arbitrage
franais pour un remaniement du corps germanique qui sera la fin du
Saint-Empire, car il faut encore, pour que la France garde ses
conqutes, que l'Autriche soit exclue d'Allemagne comme d'Italie,
refoule aussi loin que possible. C'tait enivrant, immense, trop beau.

Trop beau parce que l'Autriche ne pouvait sans arrire-pense signer une
telle paix, laisser  la domination ou  l'influence franaise une part
de l'Allemagne, une part de l'Italie. Elle n'tait pas tellement vaincue
que, comme  Campo-Formio, Bonaparte n'et transig avec elle, lui
laissant, de son ct, Venise et la ligne de l'Adige. Au fond, le trait
de Lunville est encore un arrangement. Tel quel, il n'aura mme de
relle valeur que si l'Angleterre y accde. Mais alors ce serait la paix
vritable, dans une Europe dsormais contente de son sort, d'o les
racines des vieux conflits seraient arraches puisque les frontires en
seraient conformes aux voeux de la France, voeux que les Franais
confondent avec la raison. N'est-ce pas, en effet,  simplifier le
chaos fodal de l'Europe autant qu' atteindre les limites naturelles
que les assembles rvolutionnaires, le Comit de salut public, le
Directoire ont tendu? Finir la guerre, dit admirablement Albert Sorel,
est, aux yeux de Bonaparte, une opration du mme ordre que finir la
Rvolution. Tellement que c'est la mme chose, et tout le monde le
comprend ainsi, du premier Consul au plus petit acqureur de biens
nationaux, des rgents de la Banque de France, gardiens de la monnaie
restaure, au desservant de village qui voit venir le Concordat.
Organiser l'Europe, lui donner un statut et une loi, ce n'est que
l'quivalent du Code civil.

Ainsi Bonaparte est le grand pacificateur. Aprs la signature de
Lunville, il est acclam comme jamais il ne l'a t et Paris retentit
des cris de: Vive Bonaparte! Il ne manque plus, pour que sa popularit
monte encore, que la paix avec l'Angleterre et elle est prochaine.

On a dit que Napolon n'y avait jamais cru et que, d'un coup d'oeil sr,
il avait vu qu'elle ne serait qu'une trve. Bien des signes permettent
de penser le contraire. Il a eu, lui aussi, ses heures d'illusion. Ce
qui le prouve, c'est que, cette paix, il l'a prpare avec soin, qu'il a
cherch les moyens de la rendre solide. Et, pour la rendre solide, il
faut qu'elle ne vienne pas seulement d'une lassitude rciproque. C'est 
galit qu'il entend traiter avec l'Angleterre, aprs l'avoir convaincue
qu'elle a intrt  traiter, le peuple franais, matre du continent,
des grands fleuves et de leurs embouchures, faisant quilibre  la
matresse des mers. La paix spare de l'Autriche a t un coup cruel
pour la politique de Pitt. L'Angleterre, fatigue de cette lutte, est
dispose  faire la part du feu. Alors c'est  qui mettra le plus
d'avantages de son ct avant de venir aux ngociations. L'Autriche hors
de combat, la politique de la France est d'avoir en Europe autant
d'allis et d'appuis que possible. On suspend toujours sur l'Angleterre
la menace, qu'elle ne prend pas lgrement, d'une arme qui dbarquerait
chez elle. On cherche  pouvanter son commerce par la fermeture de tous
les ports europens. Aussi, comme la Convention, se rapproche-t-on de
l'Espagne qu'on charge en outre de soumettre le Portugal pour le
soustraire aux Anglais. Il ne faut plus que la baie de Naples serve
d'abri  Nelson. Murat, devenu mari de Caroline, beau-frre du premier
Consul, et qui ne se doute pas qu'il rgnera puis qu'il sera fusill l,
est charg de rappeler Championnet et la Rpublique parthnopenne au
roi Ferdinand qui se soumet. L'alliance prussienne est recherche comme,
depuis 1795, elle n'a cess de l'tre, mais avec un espoir nouveau, une
quasi-certitude de l'obtenir. Car cette fois, dans la poursuite de la
paix, s'ouvre une chance que la Rvolution n'a pas eue, l'alliance
russe, grce  Paul Ier. Si le roi prussien ne s'allie pas de bonne
grce, le tsar l'alliera de force.

Dans les calculs de Bonaparte, pour amener l'Angleterre  traiter,
l'alliance russe joue un rle immense. De mme qu'il faut l'Autriche
vaincue, l'Espagne, l'Italie, la Prusse consentantes ou soumises, il
faut pour allie la Russie. Jusqu' la fin, ce seront les lments
alternatifs de son jeu diplomatique et guerrier. Dans la situation qu'il
a trouve et dont il a hrit, dont les prmisses ont t poses par
d'autres que par lui, il ne peut jouer que celui-l.

Le grand espoir qu'il aura  Tilsit avec Alexandre, il l'a alors avec
Paul. Mais quoi de plus fragile, de plus dcevant que l'alliance russe?
Il lui reste  l'apprendre. Elle tient, en ce moment,  la vie d'un tsar
comme le rgime consulaire tient  sa propre vie. Fort de l'appui de la
Russie, Bonaparte parle avec affectation d'un gigantesque projet, une
attaque de l'Inde  revers, qui doit porter l'effroi dans la cit de
Londres. Le nouveau gouvernement britannique, celui qui est venu aprs
la chute de Pitt, n'accepte pas, quelque dcid qu'il soit  la paix, de
ngocier sous une telle menace. Il agit, il travaille de son ct pour
s'assurer  la table de confrence une position meilleure. Presque en
mme temps deux nouvelles arrivent  Paris. Nelson a bombard Copenhague
en rponse  la Ligue des neutres, autre esquisse du blocus continental,
et Paul Ier a t assassin  Ptersbourg. L'Histoire nous apprendra le
rapport qu'il y a entre ces deux vnements.

Bonaparte savait calculer l'effet d'une foudre verbale. Ses grandes
colres taient souvent simules. Il excellait aussi  leur donner un
tour de littrature historique. L'accusation qu'imprima sur son ordre le
_Moniteur_ sent sa main. Mais sa fureur n'tait pas feinte. La mort de
Paul, c'est l'effondrement de l'alliance russe, et, signe grave pour
l'avenir, Paul a t la victime de son alliance avec la France. Ce qui a
dcid les conjurs  l'assassinat du tsar, c'est l'ukase qui ferme les
ports de Russie au commerce avec l'Angleterre, qui ruine boyards et
ngociants. Et le blocus continental sera aussi l'cueil sur lequel se
brisera l'alliance de Tilsit. Enfin le drame de Saint-Ptersbourg est un
avertissement pour Bonaparte lui-mme. Le coup essentiel, qui le
cherche entre les Tuileries et la Malmaison, vient de russir au palais
Michel, et si l'Anglais n'a pas agi en personne, la preuve est faite que
les amis de l'Angleterre peuvent agir. Le rgicide de Ptersbourg ne
drange pas seulement les plans du premier Consul. Il lui rappelle le 3
nivse, la machine infernale et les poignards, l'attentat prpar dans
l'ombre, sa mort qui soulagerait ses ennemis.

Et pourtant ce drame htait l'heure d'une paix galement dsire des
deux cts de la Manche. L'alliance franco-russe tant rompue par la
mort de Paul et par l'avnement d'Alexandre, une transaction s'impose 
Bonaparte et devient plus facile  l'Angleterre. Le premier Consul doit
renoncer aussi bien  menacer l'Inde qu' s'attacher la Prusse. A
Alexandrie, Menou, le successeur de Klber, vient de capituler. Les
Anglais sont srs que l'gypte ne retombera pas aux mains des Franais
qui, par consquent, ne deviendront pas les matres de la Mditerrane.
Le canon de Nelson,  Copenhague, a dissous la Ligue des neutres. Les
Espagnols mnent mollement la soumission du Portugal. Le cabinet de
Londres, que Pitt, sorti du ministre, n'animait plus de son ardeur,
n'attendait plus, pour ngocier, que d'occuper une position assez bonne.
Il considra que ces vnements attnuaient la dfection autrichienne
dans une mesure suffisante. Il se dcida  traiter.

Peu de paix auront t plus populaires que celle d'Amiens, salues avec
plus d'enthousiasme et de confiance. Quand, au mois d'octobre 1801, le
colonel Lauriston apporta  Londres la ratification des prliminaires,
la foule dtela sa voiture et la trana avec dlice. Le premier Consul
sentait si bien ce besoin des peuples, cette paix lui tait  lui-mme
si utile, elle tait pour lui une telle conscration, que, jusqu' la
signature finale (25 mars 1802), il montra son impatience, son
inquitude, sa crainte que l'Angleterre ne se ressaist. N'tait-ce pas
incroyable, en effet, qu'elle se rsignt, pour la premire fois, non
seulement depuis dix ans, mais depuis cinq sicles,  voir la France
tendue dans les Flandres et le long du Rhin, jusqu'aux bouches du
fleuve fameux, mme au del? Pour beaucoup moins, elle avait fait 
Louis XIV une guerre inexpiable. Alors le premier Consul paraissait plus
grand que Louis XIV lui-mme. On pouvait regarder dans l'histoire. Elle
n'offrait pas de paix comparable  celle d'Amiens, triomphe de la
Rvolution guerrire, qui portait  l'apoge la puissance de la France
et la gloire de Bonaparte.

C'tait lui qui ralisait toutes les esprances de la nation.
Conciliateur gnral, il donnait la paix au dehors, l'union au dedans,
la prosprit dans la grandeur. Par l, irrsistible auprs de la masse,
soustrait, auprs d'elle,  la critique et  l'objection, homme unique
et que nul ne pouvait remplacer sans remettre en question tout ce qu'on
tenait pour acquis. Par l commenait aussi le pouvoir magique de son
nom.

Le mme que le nom de Henri IV avait eu. Et le Concordat fut l'dit de
Nantes du premier Consul. Lui seul, pacificateur universel, tait
capable de donner aussi la paix religieuse, grande ide qu'il
nourrissait depuis sa premire campagne d'Italie. Car si les glises
s'taient rouvertes au culte, si les cloches longtemps interdites
s'taient remises  sonner (et, disait-il  Malmaison, en coutant
celles de Rueil, leur musique, qui lui rappelait son enfance,
l'mouvait), il restait  rgulariser la situation du catholicisme.
Henri IV avait abjur pour passer  la religion de la majorit des
Franais, non sans rencontrer des rsistances lorsqu'il avait donn
aussi un statut aux protestants. De mme le premier Consul rencontrait
des rsistances pour son Concordat, conception pourtant politique et
nationale, puisqu'il rconciliait encore, puisqu'il ralliait l'glise, 
la France moderne, au gouvernement de Brumaire,  tout ce qui entrait
de Rvolution dans le rgime nouveau et la part n'en tait pas mince.
Cependant il obtenait un autre rsultat. Il coupait les liens de
l'glise avec les Bourbons par une dmission, impose, d'accord avec
Rome,  tous les vques lgitimes qui dataient de la monarchie comme
elle tait impose aux vques constitutionnels, ceux du schisme, les
jureurs. Ce qui n'empcha pas le premier Consul de vouloir ensuite
que des vchs fussent donns indistinctement  des prlats royalistes
et  des jureurs, de mme que son Conseil d'tat tait ml de
votants et de fils d'migrs, dans sa pense constante de fusion,
pense faite  la fois d'utilit et d'indiffrence, de mpris pour les
hommes et d'estime pour leurs services.

Car nulle part, peut-tre, plus que par ce Concordat qui ne doit tre
le triomphe d'aucun parti, mais la conciliation de tout, n'apparat la
disposition de son esprit  parler des langages divers,  prendre des
attitudes successives selon les hommes auxquels il s'adresse et les
circonstances qui se trouvent,  se livrer tour  tour, souvent  la
fois, aux diffrents aspects des choses. Il varie parce qu'il est
souple. Par cette souplesse, il impose sa volont et arrive  ses fins.
Le vent qui souffle, il excelle  le capter autant que cet autre amant
de la gloire, l'auteur du _Gnie du Christianisme_, le vicomte de
Chateaubriand. Ils sentent l'un et l'autre que la mode est  la religion
et ils mettront la religion  la mode.

Bonaparte n'est pas un croyant. Il ne le sera mme jamais. Pour croire,
il garde trop l'empreinte du dix-huitime sicle. En son fond, on peut
dire qu'il est diste avec un respect involontaire et une prdilection
pour le catholicisme. C'est tout, mais c'est assez pour l'affaire du
jour. Alors, aux idologues athes, il montre d'un geste les toiles et
demande: Qui a fait tout cela?. Aux politiques, il reprsente qu'il
s'agit de faire cadrer les choses spirituelles non seulement  ses
vues mais  la politique nationale, d'employer la force des ides et
des institutions religieuses au bien de l'tat,  l'apaisement gnral
et mme  la fusion des peuples nouvellement runis  la Rpublique.
Est-ce que les Belges ne sont pas tous catholiques romains, et les
Rhnans presque tous? Mais au pape, au cardinal secrtaire d'tat
Consalvi, au cardinal lgat Caprara, il donne des coups de boutoir.
Alors c'est le chef de l'tat franais qui parle, qui souvent menace,
qui impose ses conditions, maintient les prrogatives de l'glise
gallicane, rappelle au Saint-Sige, sinon Philippe le Bel, du moins (il
y tient beaucoup) saint Louis et Louis XIV. Pour ministre des Cultes, il
prend un catholique, un homme d'ancien rgime, Portalis, qui rtablit
dans la correspondance de Napolon avec les vques les formes suaves et
dcoratives dont l'ancienne aumnerie royale avait le secret. Mais
Portalis est choisi pour sa docilit, son obissance au matre, et, en
termes exquis, il rappellera le clerg aux devoirs des sujets envers le
prince.

Car dj, dans l'imagination puissante de ce jeune homme, de ce petit
Corse qui n'a vu qu' peine et de loin les derniers jours de la France
monarchique, se forme l'ide de renouer la chane des temps. C'est la
pense d'Andr Chnier transpose dans la politique, c'est la plus
grande de ses audaces. Sur des fondements nouveaux, recommencer
l'histoire, ambition sans doute, mais qui n'est pas  la porte du
vulgaire parce que c'est une conception d'intellectuel, de crbral qui
est de plain-pied avec l'histoire et qui a le sens de la grandeur
historique. Ces hardiesses de l'esprit, il les avait dj avec ses
livres,  Valence, dans la chambre meuble de Mlle Bou,  huit livres
huit sols par mois. Il est le pote en action que Chateaubriand
reconnatra et, parce qu'il est un pote qui agit, les grandeurs lui
sont naturelles. Rien ne l'tonne, ne l'intimide, ne le rend ridicule
non plus. Alors, pour prononcer le pangyrique du Concordat, pour
s'entendre comparer  Ppin et  Charlemagne, il choisit M. de
Boisgelin, cardinal-archevque, le mme qui, vingt-cinq ans plus tt,
avait prononc le sermon du sacre de Louis XVI. Et Josphine, marie
civilement, avec Barras pour tmoin, reoit un chapelet de Pie VII, en
attendant beaucoup plus.

Le sacre, quelques-uns y pensent dj pendant ce _Te Deum_ de
Notre-Dame, le jour de Pques 1802, mais dfense d'en parler. Quel
regard a reu La Fayette lorsque, moiti ironique, moiti flatteur, il a
eu l'audace de prononcer le mot devant le premier Consul! Berthier, avec
qui on se gne encore moins, est trait d'imbcile lorsque, pour faire
sa cour, il parle de roi. Ce n'tait pas que Bonaparte ft mcontent
d'tre devin ou que, dans les allusions, il vt un pige. Pour lui, 
ce moment, le pige est ailleurs. Ses sentiments n'ont pas chang. Tout
ce qui voque l'ide de sa succession l'irrite, et ceux qui y songent,
il ne les tient pas pour ses amis. Le pouvoir complet, absolu, oui, mais
pour lui-mme. Que lui importe que son pouvoir soit rendu hrditaire?
Pour quel hritier? L'hrdit ne le tente pas, elle n'a pas de raisons
de le tenter et, de plus, en accroissant la ressemblance avec la royaut
ancienne, elle ne serait bonne qu' susciter une objection et un
obstacle. Car si les choses tendaient  l'tablissement en sa faveur
d'une monarchie, qu'il concevait alors comme purement personnelle, il
s'en fallait de beaucoup que tout le monde l'acceptt, en haut, dans les
assembles peuples de rpublicains, et surtout, dans l'arme, parmi les
chefs militaires. Aprs l'installation aux Tuileries, le _Te Deum_ de
Notre-Dame tait une autre preuve de la popularit du premier Consul et
de la rsistance que pouvait rencontrer non seulement sa monte vers le
pouvoir suprme mais cette politique de pacification qui l'y portait.
Bonaparte n'ignorait pas que, dans le Conseil d'tat, cette perle de son
gouvernement, la lecture du Concordat avait t accueillie avec
froideur, que des rires s'taient mme levs  certaines expressions
d'un tour religieux. Le Concordat? Une des choses les plus difficiles
que j'aie faites, disait-il. Le sacre ne serait pas une chose plus
aise.

L'habilet tait de se servir des circonstances et de clbrer la paix
avec l'Angleterre en mme temps que la paix avec l'glise. C'est le char
du triomphe qui doit entraner jusqu'aux pieds des autels les hsitants,
les opposants, les boudeurs. Et le char n'est pas une image. Pour le
cortge qui se rend au _Te Deum_, on a remis  neuf les voitures de gala
qui avaient servi  Louis XVI. Paris revit aussi ce jour-l des livres.
Vertes aux galons d'or, ce seront celles de la maison impriale,--un
dfil de costumes et de toilettes, dj tout un apparat de cour auquel
une renaissance de l'tiquette ne manque mme pas.

Le mot du gnral Delmas au premier Consul qui lui demandait comment il
avait trouv la crmonie est rest fameux. Il a reu plus d'une
application dans l'histoire: Belle capucinade! Il n'y a manqu que le
million d'hommes qui sont morts pour abolir tout cela, rpondait le
soldat de la Rvolution. En ce temps-l, lorsque le premier Consul
confiait  Mollien qu'il tait temps de sortir de l'ornire du
rpublicanisme, c'tait dans l'arme que se rfugiait l'esprit
rpublicain. L'arme, qui n'est pas soumise au renouvellement du
cinquime, ne se prte pas aux purations priodiques comme les
Assembles. Et l'arme murmure plus qu'elles. On trouve Lannes parmi les
mauvaises ttes. On y retrouve Augereau et Bernadotte, le plus actif, le
plus intrigant, Bernadotte qui est presque de la famille consulaire
puisqu'il a pous l'autre Clary et qu'il est le beau-frre de Joseph.
Assassiner le premier Consul au milieu de la belle capucinade, puis,
aussitt, faire marcher sur Paris l'arme de l'Ouest que Bernadotte
commande, tel est le plan de cette conspiration militaire, en rapport
avec ce qu'on a nomm la conspiration de Rennes qui consistait
essentiellement  exploiter les sentiments rpublicains du soldat, au
point que, le jour du _Te Deum_, on rpandait, pour l'irriter, le bruit
que des prtres allaient bnir les drapeaux. Ce jour-l, les chasseurs
de la garde, les troupes d'lite dvoues au premier Consul, ses
prtoriens, intimidrent les conjurs et, par leur attitude, firent
chouer l'attentat. Dessous de cette apothose dont les militaires
ennemis de Bonaparte auraient voulu faire une apothose de Romulus,
dessous hideux puisque Joseph, instruit de tout par Bernadotte, a refus
la place que son frre lui offrait prs de lui et n'est all 
Notre-Dame qu'en se mlant, loin de celui qu'on vise, aux conseillers
d'tat. Coup manqu, affaire touffe. Bien qu'il ait toutes les
preuves, le premier Consul ne voudra pas svir. Mais il a la certitude
que, si le pouvoir lui vient par le cours naturel des choses, ses
adversaires seront d'autant plus acharns qu'ils s'aperoivent que
l'usurpation s'avance  grands pas.

Que le sentiment de la foule l'autorise, le pousse mme  se faire plus
que Consul, ce n'est ni l, ni dans une ambition dvorante, qu'il faut
chercher la raison qui le dtermine  usurper. Il calcule. L'autorit
que lui a donne la Constitution de l'an VIII est insuffisante. Elle est
fragile, prcaire, puisqu'il faut toujours, aprs chaque progrs de la
politique qui se droule depuis le 18 brumaire, vaincre des rsistances,
dompter, purer le Snat, le Tribunat, le Corps lgislatif, au risque de
faire des irrconciliables ou des mcontents. La stabilit, c'est le
souci de Bonaparte, le rsultat qu'il cherchera jusqu'au dernier jour,
jusqu' ce que tout l'abandonne, s'croule et que le sceptre tombe de
ses mains. N'et-il pas, et il l'a, cette proccupation de donner une
base  son pouvoir et  ses institutions, c'est trop peu de chose que le
pouvoir  temps, les dix ans que lui ont accords les brumairiens.
Qu'arriverait-il au terme et mme avant le terme de ces dix annes? A
mesure qu'il en approcherait, l'opposition, dont il vient d'prouver la
haine, se ferait plus forte. Tout, jusqu'au souci de son avenir
personnel, lui conseille de ne pas attendre ce dlai et de fixer une
autorit encore rvocable par des institutions qui l'assurent de la
dure.

Car, si elle est grande, cette autorit est encore informe ou, si l'on
aime mieux, ses formes ne rpondent pas  sa grandeur. Bonaparte a, dans
le pays, le prestige d'un souverain. Il en a pris le train de vie, les
allures, le dcorum. Avec quelle rapidit n'a-t-on pas mont depuis les
premiers jours du Consulat, lorsque l'entourage se sentait encore de la
bohme et du demi-monde d'o le mnage et la famille consulaire taient
sortis! Et quand Bonaparte,  son retour d'gypte, avait pardonn 
Josphine, il ne s'tait pas tromp. Elle lui avait t utile. Leur
couple bien assorti,--lui le don et le besoin de commander, elle l'art
et le besoin de plaire,--avait rendu l'ascension plus rapide avec des
transitions plus douces. Tout sert, en pareil cas, tout concourt au
succs, et Josphine dont Metternich disait qu'elle tait doue de tact
social, n'avait pas t une auxiliaire ngligeable. Mais elle-mme, qui
a dcouvert enfin que ce petit mari, d'abord si lgrement trait, est
un tre d'exception, commence  s'effrayer des hauteurs o ils se
portent tous les deux. Dans leur intimit, il y a des sujets interdits,
des silences. Pour eux,  leurs points de vue diffrents, l'hrdit est
le problme fatal, pour Bonaparte qui continue  n'en pas vouloir, pour
Josphine, trop femme pour ne pas sentir que, le jour o il l'aura
accepte, il dsirera le fils qu'elle ne peut lui donner. Cependant
Joseph, Lucien se regardent comme les princes du sang, les hritiers
naturels de la future monarchie  laquelle ils poussent, chacun selon
son temprament, Joseph plus secret, Lucien plus emport. Ainsi, dans
son dessein, dsormais arrt, et que favorisent, d'ailleurs, que
veulent mme les circonstances, Bonaparte se trouve assig d'intrigues
de mnage et de famille dont les contrarits, les complications
s'ajoutent, pour lui donner des soucis amers, aux rsistances que lui
opposent encore les derniers rpublicains.

Ce serait une erreur d'imaginer le premier Consul, dans l'apothose de
la paix et de la rconciliation nationale, marchant  l'Empire le visage
dcouvert. Dcid  sortir de la Rpublique et de son ornire, il ruse
encore avec elle et ses mnagements mmes lui causent des dboires. Le
plan de ses amis, ceux des brumairiens  qui la monarchie dfre 
Bonaparte apparat comme la conclusion naturelle et la garantie
ncessaire de tout ce qui s'est fait depuis deux ans, c'est de ne pas
attendre que le trait d'Amiens soit oubli et de proposer une
rcompense nationale pour le premier Consul. Le Snat doit mettre un
voeu qui lui soit agrable. Comme s'il craignait de trahir de
l'ambition, Bonaparte n'exprime aucun dsir, enveloppe sa pense de
phrases vagues. Alors, le Snat pourtant si empress, si docile, donne
peu puisqu'on ne lui demande rien. Il proroge seulement pour dix annes
les fonctions du premier Consul. Au fond, c'est une dception pour
Bonaparte, et aussi l'avertissement que le pouvoir suprme ne lui
viendra pas tout seul, qu'il faudra trouver ou crer l'occasion de le
saisir. Et puis, quelle drision! A lui-mme on marchande ce qu'il
dsire et ce qui lui importe, le temps, la dure, tandis qu'on le
harcle d'autre part pour lui confrer le droit, auquel il aspire si
peu, de choisir son successeur.

C'est que, dans l'ombre, et mettant son silence  profit, les
adversaires d'un pouvoir personnel transform en monarchie ne restent
pas inactifs. Il y a, Fouch  leur tte, tous ceux qui ne veulent pas
de l'ancien rgime sous une tiquette nouvelle, tous ceux qui ne se
soucient pas d'avoir renvers les Bourbons pour les remplacer par la
famille Bonaparte. Et, tous les jours, le systme de la fusion ramne un
peu du pass. Le Concordat a rtabli la hirarchie catholique. Un
snatus-consulte, procd commode, dont l'emploi devient toujours plus
frquent, accorde aux migrs une amnistie gnrale, compense,
d'ailleurs, par la promesse solennelle aux acqureurs de biens nationaux
que leur proprit restera sacre. Voil les royalistes qui rentrent en
masse. Tout cela, pour les hommes de 1793, fait bien de la raction. Et
c'est vrai que, dj, dans son coeur,  son insu, Bonaparte s'est pris de
got pour ces gentilshommes qui ont gard les usages de Versailles, tel
M. de Narbonne qui plut en prsentant une lettre sur son chapeau. On a
remarqu que les manires recommandaient auprs de Napolon. Il
n'apprcie pas moins l'habitude du dvouement  la personne du prince.
Ainsi nat en lui un sentiment nouveau qui fera un homme double comme
ses intrts eux-mmes, monarchique par situation, rvolutionnaire par
les racines de son pouvoir et ne pouvant fonder sa monarchie qu'en
gardant le contact avec la Rvolution.

Stendhal observe bien: On a dit que Napolon tait perfide. Il n'tait
que changeant. Et il changeait, il n'avait pas de plan arrt, comme il
l'avouera  Las Cases, il semblait mme n'avoir pas de suite dans les
ides, comme l'observait Mol au Conseil d'tat, parce qu'il avait
conscience de se mouvoir dans le prcaire, l'instable et le
contradictoire. Le voeu dcevant du Snat est encore une leon et qui
servira pour l'tablissement de l'Empire. La complaisance d'une
assemble ne garantit donc rien? Et mme, tout est perdu si le premier
Consul se contente d'une simple prorogation de pouvoir accorde par une
assemble. Alors il se dcide soudain. Il passe par-dessus le Snat
comme par-dessus les autres corps et il s'adresse directement au
peuple, dont il dclare tenir son autorit, pour se faire dlguer,
aprs le Consulat  temps, le Consulat  vie, certain d'avance que le
peuple presque unanime accordera, dans la joie de la paix, ce qui lui
sera demand.

Consulat _ vie_, nom terrible d'ailleurs, incitation  l'assassinat
puisque le rgime reste toujours suspendu  l'existence de Bonaparte.
Mais dans l'esprit des trois millions et demi de Franais qui
l'approuvent, ce rgne viager signifie que les rsultats acquis seront
maintenus, que l'ordre nouveau continuera, qu'on ne reviendra ni sur le
partage des proprits ni sur les frontires. Thibaudeau (encore un
conventionnel et un votant) traduit bien le sentiment public lorsqu'il
crit au Consul: Les hommes de la Rvolution, ne pouvant plus s'opposer
 la contre-rvolution, vous aideront  la faire, n'esprant plus
trouver qu'en vous une garantie. Ce besoin de continuit exige toujours
des prolongations de la magistrature suprme confie  Bonaparte pour
conserver la Rvolution et la garantir. Ainsi l'ide de l'hrdit qui,
lui, ne l'intresse nullement, qui lui est mme  charge, renat. Elle
revient toute seule aux esprits par ce mme souci de l'avenir qui a cr
une autorit temporaire puis viagre. Ds lors qu'on reculait le
Consulat jusqu'au dernier jour de l'existence du premier Consul, la
proccupation de sa mort surgissait. Ainsi le comprirent tout de suite
les hommes qui adhraient avec le plus de force au nouvel ordre
politique et social, qui s'y incorporaient, qui, par tous leurs
intrts, s'y sentaient lis. Il leur avait paru que l'occasion tait
bonne pour demander au peuple s'il ne convenait pas de donner  Napolon
Bonaparte le droit de dsigner son successeur puisqu'on le rendait
lui-mme inamovible.

Il n'est plus trange, aprs ce qu'on a dj vu, que le premier Consul
ait ray de sa main la seconde question. Nous savons maintenant que ce
n'tait pas crainte d'aller trop vite et de demander trop d'un seul
coup, ni timidit devant l'opposition rpublicaine, ft-ce celle de
l'arme. Sans doute, l'hrdit, c'tait la monarchie sans dguisement,
sans phrase. C'est alors qu'on pourrait encore lui reprocher tous les
hommes qui s'taient fait tuer pour dtruire ce qu'il rtablirait. Mais
quel successeur dsigner? Ide qu'il carte toujours, qu'on ne cesse de
lui prsenter, dont on l'obsde. L'esprit de clan, l'esprit corse, a t
tellement exagr dans les explications et les clefs qu'on a voulu
donner de lui, que, si Napolon rpugne  quelque chose, c'est  lguer
son pouvoir  ses frres. Et pourquoi donc? Quel titre y ont-ils? Avec
son bon sens brutal, il trouve leurs prtentions ridicules. Il pense
d'eux ce qu'il dira bientt ironiquement  ses soeurs. S'imaginent-ils
qu'il s'agit de l'hritage du feu roi notre pre? Plus Joseph, jaloux,
tortueux et qui se plaint en arrire, plus Lucien, toujours violent, qui
aime et cherche les scnes, poussent  l'institution d'un pouvoir
hrditaire dont ils se disent, sans avoir le sentiment d'tre comiques,
les ayants-droit lgitimes, et plus il lui dplat qu'on regarde sa
succession comme ouverte. A ce moment-l encore, l'hrdit n'a pas
d'adversaire plus rsolu que lui. En faveur de qui, au surplus,
jouerait-elle? Remonterait-elle  Joseph, c'est--dire du second des
frres  l'an? Napolon n'a ni enfant ni esprance d'en avoir avec
Josphine. Lucien se moque mme de sa belle-soeur et lui conseille de
faire vite un petit Csarion. Quand on souffle  Bonaparte l'ide de
l'adoption, sa rpugnance est la mme. Qui adopter? Il est encore si
jeune,--rappelons-nous qu'il a trente-trois ans seulement,--qu'il n'y a
pas une telle diffrence d'ge entre lui et, par exemple, son beau-fils
Eugne. Il persiste  ne pas vouloir,  ses cts, d'un remplaant,
d'une doublure, d'un titulaire en expectative qui, mme choisi
adolescent, serait, devenu homme fait, gnant par sa mdiocrit,
porterait ombrage  son pre adoptif s'il tait capable, tandis
qu'autour de l'hritier prsomptif se rassembleraient les opposants et
les mcontents, et que le choix, quel qu'il ft, ranimerait la pense
que Bonaparte lit sur tant de visages, le mot que redoute quiconque
aspire  un trne o il n'est pas n: Pourquoi pas moi? Bonaparte
n'est monarchiste que pour lui-mme et son seul dissentiment avec la
masse de ceux qui lui font confiance est l. Pour lui, l'inquitude du
lendemain, c'est ce qu'il reste d'lectif dans son pouvoir; pour les
autres, c'est le vide devant lequel ils se trouveraient s'il venait 
disparatre. On le pousse  fonder une dynastie alors qu'il pense que
l'hrdit dynastique ne lui apporterait rien sinon des embarras. Et
ceux qui l'incitent  la demander la veulent dans un autre intrt que
le sien, que cet intrt soit priv ou public. trange conflit, mais qui
aide  l'intelligence des choses, que celui-l. Le besoin de dure, de
continuit que ressent le monde nouveau issu de la Rvolution vaut dj
 Bonaparte d'tre consul  vie. Il lui vaudra d'tre empereur. Des
hommes qui ont salu avec transport la fin d'une longue suite de rois
ont d'abord acclam un matre, et ils veulent, par souci de l'avenir,
imposer  ce matre, qu'un tel cadeau importune, le droit majeur de se
survivre et de rgler sa succession. Bonaparte, qui ne pense pas 
mourir, se contentera pour l'instant d'une dictature qui garde la forme
rpublicaine. Ayant mesur les difficults, les ennuis mme qui
s'attachent  ce qui ne saurait plus tre que la fondation d'une
quatrime dynastie, il remet la suite de l'ascension  plus tard. Il
attendra les vnements, nullement sr de ce qu'il doit faire.

Attente qui lui profite encore. Dans la gloire du Consulat, cette gloire
pacifique et civile, le grand capitaine parat l'mule de Washington,
chef d'une Rpublique glorieuse, indpendante, qui, ayant atteint les
buts de la nation, a remis l'pe au fourreau et ddaigne la couronne.
Il aime  se prsenter sous les traits du lgislateur et du grand
administrateur. Le premier Consul visitant les manufactures de Lyon, les
fabriques de Rouen, les bassins du Havre, le canal de l'Ourcq et celui
de Saint-Quentin ce sont d'autres motifs d'imagerie populaire, des
sujets de gravure qui font un pendant bourgeois au pont d'Arcole et au
passage du Saint-Bernard. Avec la Banque de France, le Grand Livre de la
dette publique, la cration des Chambres de commerce, c'est sa priode
et son ct poule au pot.

Cependant, parmi ces occupations d'une magistrature citoyenne,
l'inquitude poursuit Bonaparte. Josphine croit le deviner. Elle lui
demande quand il la fera impratrice des Gaules. Il ne rpond pas  ce
mot de femme. Ce qui le tourmente, ce n'est pas une ambition immodre,
ce n'est pas la tentation du sceptre. Il calcule et suppute sans cesse.
Il sent que, pour garder son autorit telle qu'il l'a maintenant, il
doit l'accrotre, que, pour rester o il est, il sera oblig de monter
encore plus haut. Le tour de force n'tait pas d'arriver au pouvoir.
C'est de s'y maintenir, et il ne s'y maintiendra que s'il a des
instruments de rgne. Il ne peut pas demeurer  mi-cte, bien que,
l'ascension acheve, la difficult, celle de durer, doive devenir
promptement la mme. Parvenir au fate est moins un dsir qu'une
ncessit. Or il y faudra toujours les circonstances, saisies au vol,
exploites utilement, provoques au besoin, et, surtout il faudra jeter
des fondations solides, prparer les institutions qui seront les bases
du rgime. C'est  quoi tend dsormais tout ce que Bonaparte fait de
neuf et qui rencontre encore la rsistance clairvoyante des derniers
rpublicains rfugis au Corps lgislatif et au Tribunat.

Il a assez lu Montesquieu pour savoir que l'honneur, dont la nature est
de demander des prfrences et des distinctions, est le principe des
monarchies. Il connat aussi que c'est un sentiment noble par lequel on
obtient presque tout des Franais. Stendhal a parl admirablement de
l'extrme mulation que l'empereur avait inspire  tous les rangs de
la socit. Il a montr le garon pharmacien, dans l'arrire-boutique
de son matre, agit de l'ide que, s'il faisait une grande dcouverte,
il aurait la croix et serait fait comte. Quand Bonaparte a voulu que la
gloire ft la vraie lgislation des Franais, ce n'tait pas seulement
pour satisfaire un de leurs gots. Contemporaine du Concordat, la Lgion
d'honneur tait une de ses grandes penses et, comme le Concordat, il la
dfendait par des arguments aussi divers que l'taient ses intentions. A
Loben, il s'tait moqu des grands cordons que recevraient les dlgus
autrichiens en revenant  Vienne. Il disait maintenant qu'avec ces
hochets tant ddaigns on fait des hros, qu'en les supprimant la
Rpublique avait ni un des penchants les plus lgitimes et les plus
gnreux de l'homme, un besoin aussi puissant que celui des pompes
religieuses. Et qui choisit-il pour dfendre son projet? Roederer qui,
pendant la Rvolution, avait dit qu'il fallait dshonorer l'honneur.
Ne fait-on pas accepter aux hommes, tour  tour, toutes les ides? En
choisissant Roederer pour restaurer une chevalerie, Bonaparte se livrait
peut-tre  son mpris de l'espce humaine. Il avait plutt besoin, pour
avocat, d'un converti. La Lgion d'honneur trouvait des adversaires
passionns, presque autant que le Concordat. Le Tribunat surtout tait
hostile  la cration d'un ordre qui rappellerait ceux de l'ancien
rgime, ranimerait un sentiment fodal, et derrire lequel des
rpublicains ombrageux entrevoyaient la renaissance d'une noblesse.
Alors le premier Consul explique tantt qu'une socit ne se compose
pas de grains de sable, tantt qu'il importe, pour balancer
l'organisation visible de l'glise et celle, plus secrte, des
royalistes et des anciens chouans, de former en cohortes les hommes qui
se sont signals par des services rendus  la Rvolution et au rgime
nouveau. Il reprsente enfin que, civile autant que militaire, sa Lgion
d'honneur drive naturellement des listes de notabilit conues par
Sieys, qu'elle est, avec son grand Conseil au sommet, une pyramide,
comme le systme de Sieys lui-mme. Et, dans tout cela, il y a du vrai.
La Lgion d'honneur, elle non plus, n'est pas sortie tout arme du
cerveau de Bonaparte. Elle est un retour aux anciens usages mais
ingnieusement adapts  la France moderne. Et puis, au gr d'un
dictateur qui se mfie de toutes les castes, surtout de la caste
militaire, il ne faut pas que le soldat soit trop distinct du reste de
la nation. La Lgion d'honneur est beaucoup de choses  la fois. Sur la
poitrine du sabreur, du savant, du manufacturier, elle est encore un
moyen de fondre ensemble les Franais comme elle est un moyen de faire
passer sur la suppression des listes de notabilit, dernier vestige de
l'lection dans les institutions de l'an VIII.

Ces institutions elles-mmes, pour les harmoniser avec le Consulat 
vie, il les transforme. Elles deviennent dj celles de l'Empire et il y
aura peu  changer  la Constitution de l'an X pour en tirer la
Constitution impriale; et mme, la Constitution impriale sera
ncessaire pour achever la Constitution de l'an X. Tout cela s'accomplit
sans coup d'tat, sans violence. Quelque irrit qu'il ft contre les
assembles qui faisaient une opposition opinitre  tout,  son Code
civil,  son Concordat,  sa Lgion d'honneur, et, moins ostensiblement,
 sa personne, Bonaparte a cout Cambacrs qui lui conseille de ne
rien brusquer, de ne pas purer  grand fracas, mais d'liminer sans
bruit les adversaires irrductibles. La Constitution mme en donnait les
moyens. Un renouvellement du cinquime tait prvu en 1802 pour le Corps
lgislatif et le Tribunat. Soixante membres de la premire de ces
assembles, vingt de l'autre, choisis parmi les plus incommodes, furent
dsigns pour sortir, ou plutt, afin que l'exclusion ft moins visible,
les autres furent dsigns pour rester. Le Snat, toujours le plus
docile, nomma des remplaants non moins dociles que lui. Ainsi la
mcanique de Sieys continue de pourvoir  tout. Il suffit de savoir
s'en servir pour supprimer les derniers vestiges de Rpublique. Bientt
il n'en restera plus que le Corps lgislatif et le Snat, dont les
membres nouveaux, comme des fournes de cardinaux ou de lords, seront
nomms par le premier Consul.

Mais ce que lui donne la Constitution de l'an X (ou, du moins, car on
vite l'apparence de changements constitutionnels, le snatus-consulte
organique de l'an X), ce qu'il accepte enfin, ce qui complte, sans la
couronne ni le mot, son pouvoir monarchique, c'est ce qu'il a refus
nagure, ce qu'on cherche, depuis des mois,  lui imposer. C'est le
droit, comme les empereurs romains, de choisir son successeur. Puisqu'il
n'a pas de fils, c'est l'adoption, qu'il appelait une imitation de la
nature. Et pourquoi ce qui lui rpugnait encore quelques mois, quelques
semaines plus tt, lui semble-t-il maintenant acceptable? Pourquoi se
rsout-il brusquement  ce qu'il refusait? Ce n'est pas un caprice. Mais
un neveu lui est n de Louis et d'Hortense. Et cet enfant de sa race,
qui porte ce nom de Napolon auquel les actes publics vont s'ouvrir,
apporte la solution. Adopter un nourrisson ou bien adopter un homme, un
jeune homme mme, ce n'est pas la mme chose. Avec une diffrence de
trente-trois ans, il n'y a pas  craindre d'lever prs de soi un rival.
Et cet enfant offre encore l'avantage d'carter du trne futur les
frres ambitieux et agits, les princes du sang. Bonaparte, infiniment
plus gn que servi par sa nombreuse et exigeante famille, aspire
surtout  subordonner ses proches. Pour se dlivrer du plus encombrant
et du plus indocile de ses frres, il allguera un mariage avec une Mme
Jouberthon qui pourtant valait bien  peu prs Josphine. Napolon lui
reprochait son pass et lui donnait le nom que nagure il pouvait
appliquer  sa propre femme. Au moins, disait effrontment Lucien, la
mienne est jeune. Louis, non moins insupportable en son genre,
ombrageux et morose, ne causera que des dboires au chef de famille. Et
Jrme, le benjamin, si lger, tre de luxe et de plaisir, lui donne
d'autres ennuis en pousant  dix-neuf ans une Amricaine. Cependant le
petit Napolon-Charles, que le premier Consul se rserve comme
successeur, qui est, pour Josphine, la grand'mre, heureuse de la
combinaison, une garantie contre le divorce, cet enfant ne vivra pas.
L'adoption mourra avec lui. Alors le dsir viendra  Bonaparte qui,
jusque-l, n'y a gure pens, de se continuer lui-mme, de suivre la
nature au lieu de l'imiter, d'avoir un fils pour lui lguer sa
succession. Si l'Empire hrditaire est encore  natre du
snatus-consulte organique, le mariage autrichien est attach  la vie
fragile de Napolon-Charles.

Ces penses, ces perplexits, Bonaparte les mne avec lui du parc de
Malmaison aux cits qu'il visite dans des tournes que nous appellerions
prsidentielles. Et comment ne songerait-il pas  l'Empire lorsqu'il a
les principaux attributs de la monarchie, lorsqu'il semble en outre
qu'un Empire d'Occident vienne le chercher? Le voici, en cette anne
1802, chef de deux Etats, premier Consul en France, et, avec des
pouvoirs encore plus tendus, Prsident de la Rpublique italienne,  la
demande de la Consulte qui est venue  Lyon pour lui dcerner, comme 
un autre Charlemagne, quelque chose qui ressemble dj moins  une
magistrature civile qu' la couronne de fer des rois lombards. Est-ce
l'ambition, un rve atavique qui pousse Bonaparte  rgner sur cette
Italie o, nagure, il arrivait inconnu? Mais la transformation de la
Rpublique cisalpine en Rpublique italienne, sous la tutelle de la
France, ncessaire pour protger la jeune nationalit contre l'Autriche,
c'tait une ide de la Rvolution, la suite de tout ce qui s'tait fait
depuis dix ans aprs avoir t conu depuis un demi-sicle. De mme
l'annexion du Pimont qui couvre la Lombardie, l'occupation de la
Hollande qui couvre la Belgique. De mme, en Allemagne, les
scularisations, les remaniements territoriaux qui compensent la runion
 la France de la rive gauche du Rhin, qui refoulent l'Autriche, tandis
qu'en avantageant la Prusse on recherche toujours son alliance, font du
premier Consul l'arbitre de la Confdration germanique. Celle-ci
succdera bientt au Saint-Empire pour prparer l'veil de la nation
allemande. Causes, effets se mlent, s'engendrent sans cesse dans ce
grand brassement de l'Europe qu'a exig la conqute des frontires
naturelles. Pour l'instant, la France s'lve sur ces dcombres et
Bonaparte avec elle. De mme encore, il devient mdiateur de la
Confdration helvtique, arbitre entre ses partis, protecteur de la
Suisse, qui, envahie sous le Directoire, est le bastion avanc des
conqutes rpublicaines, une barrire contre l'Autriche.

Arrtons-nous  ce moment lorsque, de tous cts, et par le jeu naturel
des choses, viennent au premier Consul des grandeurs auxquelles ne
manque plus que la conscration suprme. A ces commencements d'une
apothose par laquelle il rcolte le bon de tout ce qui a t sem avant
d'en rcolter le mauvais, un doute, une nigme se proposent  l'esprit.
Bonaparte a-t-il partag l'illusion des Franais? A-t-il cru que la
Rvolution tait acheve au dehors comme au dedans? A-t-il cru  la paix
dfinitive? A-t-il dsir que la guerre reprt parce que son autorit et
sa gloire taient attaches  la guerre?

Il serait vain de vouloir sonder ses intentions et sa conscience. Il est
plus sr d'interroger ses actes. Ils rpondent avec certitude que,
pendant plusieurs mois, le premier Consul se comporte comme si, le
statut de la France continentale tant  l'abri de toute contestation,
la paix avec l'Angleterre tant assure, il voulait rendre au pays ce
qui avait t perdu pendant la Rvolution, des colonies, une marine.
L'expdition destine  reprendre, sur les noirs affranchis,
Saint-Domingue, perle des Antilles, l'acquisition de la Louisiane
rtrocde par l'Espagne contre le royaume d'trurie  un infant,
attestent un plan dont on peut d'autant moins douter que la Louisiane
fut htivement vendue aux Etats-Unis pour 80 millions ds que la reprise
de la guerre avec les Anglais devint certaine. On a accus Bonaparte
d'avoir, par calcul, envoy  Saint-Domingue ou dans les les des
officiers de l'arme du Rhin,--tel Richepanse,--dont il avait intrt 
se dfaire. Mais beaucoup d'officiers, dsols de la paix et redoutant
la demi-solde, avaient sollicit pour faire partie de l'expdition,  la
tte de laquelle le premier Consul avait mis son propre beau-frre, le
gnral Leclerc, en ordonnant  Pauline de suivre son mari. La campagne
de Saint-Domingue se terminera par un dsastre. Leclerc y mourut. On
renona  reprendre la fertile Hati.

Alors on renoncera surtout  rendre  la France sa place sur les mers.
Dj, les premiers signes d'une renaissance maritime et coloniale ont
rallum la jalousie, l'inquitude des Anglais. Comment n'eussent-ils pas
senti qu'une France qui commenait  Anvers pour se prolonger jusqu'aux
plus belles rades italiennes tait pour eux un pril et ne tarderait pas
 les supplanter dans leur marine et leur commerce,  les asphyxier
comme s'ils eussent perdu leurs poumons? On n'tait pas encore si loin
de la rivalit qui, au dix-huitime sicle, avait mis l'Angleterre et la
France aux prises. Et voil que si l'Angleterre laissait  la Rpublique
une extension qu'elle avait toujours dispute  la monarchie, elle
perdrait les fruits d'une longue lutte, elle signerait sa capitulation
et son revers. A peine a-t-elle conclu la paix d'Amiens qu'elle commence
 le regretter. Et ses marchands, ses gens de commerce, ses financiers,
sont les plus ardents  vouloir la guerre parce qu'ils s'aperoivent que
la France, augmente de ses annexions, est une rivale redoutable. Cette
force d'opinion dtermina le Parlement et le gouvernement britanniques 
reprendre la lutte.

L'excution d'un trait importe autant que le trait lui-mme. A
chercher ici les responsabilits de la rupture, on s'aperoit qu'elles
sont ingales, beaucoup plus lourdes du ct de l'Angleterre qui n'a pas
tard  soulever des difficults, tandis que le premier Consul se met
simplement en mfiance. La querelle naquit, grandit autour de l'le de
Malte. Les Anglais refusaient d'excuter la clause d'Amiens, de rendre
l'le au grand-matre de l'Ordre. Il tait clair qu'ils n'entendaient
pas se dessaisir de cette clef stratgique. Ils la gardent du reste
encore. D'autre part, ils refusaient de croire que Bonaparte et renonc
 l'gypte. Les soupons taient rciproques et, plus l'Angleterre
s'obstinait  retenir Malte, plus Bonaparte inclinait  penser qu'un
solide tablissement dans la Mditerrane tait ncessaire  la France.
On s'irrita sur ce rocher.

Jamais, pourtant, Bonaparte ne s'est montr plus incertain. Sa raison
semble lui dire que la guerre est invitable. Il agit comme si la paix
devait durer toujours. Au mois de mars 1803, il y croit encore puisqu'il
expose  la mer toute une escadre, avec le gnral Decaen charg de
reprendre possession des comptoirs de l'Inde. Et, le 13 de ce mme mois,
aux Tuileries, devant le corps diplomatique, il lance  l'ambassadeur
Whitworth des apostrophes d'une violence fameuse, accusant l'Angleterre
de manquer au respect,  la saintet des traits, la menaant, la
foudroyant en paroles pour se radoucir, comme s'il voulait retenir
encore la paix, puis s'emportant de nouveau comme s'il voyait que les
mnagements sont inutiles.

Malte, en effet, n'tait qu'un symbole. Et si la Mditerrane tait en
jeu, elle n'tait que l'accessoire. La contestation essentielle,
irrductible, portait toujours sur le mme point, sur Anvers. Elle
portera, jusqu' la fin, sur l'annexion de 1795. Bonaparte avait pu
l'oublier, s'tourdir pendant quelques mois. Il le savait pourtant,
l'avait compris mieux que personne en France: L'Angleterre nous fera la
guerre tant que nous conserverons la Belgique, dira-t-il en 1805 devant
Mol. Dj, vers la fin de l'anne 1800, causant avec Roederer et
Devaisnes, il leur avait dit que l'Angleterre ne pouvait pas vouloir la
paix. Pourquoi? Parce que, rpondait-il, nous possdons trop de choses.
Parce que nous avons la Belgique et la rive gauche du Rhin et que nous
devons les garder, chose arrte irrvocablement et pour laquelle il
est dclar  la Prusse,  la Russie,  l'Empereur, que nous ferions,
s'il tait ncessaire, la guerre seul contre tous. Admirable
clairvoyance, presque une prophtie. Dduit d'un pass qui enchane,
dessin ligne  ligne, l'avenir est l.

L'emblme du Consulat tait un lion endormi. Pour un repos si court! Au
mois de juillet 1803, quand la rupture avec l'Angleterre est accomplie,
et six semaines aprs cette rupture, le premier Consul fait en Belgique
une tourne imposante, comme pour rappeler aux Franais que, s'ils vont
se battre, c'est encore pour cette terre, pour les annexions qu'il a
reues de la Rpublique en fidicommis et qu'il est rsolu comme elle 
n'abandonner jamais. Dj, en 1801, aux rceptions qui ont suivi la paix
de Lunville, il a dit  la dputation belge: Depuis le trait de
Campo-Formio, les Belges sont franais comme le sont les Normands, les
Alsaciens, les Languedociens, les Bourguignons. Dans la guerre qui a
suivi ce trait, les armes ont prouv quelques revers; mais quand mme
l'ennemi aurait eu son quartier gnral au faubourg Saint-Antoine, le
peuple franais n'aurait jamais ni cd ses droits ni renonc  la
runion de la Belgique.

C'tait un serment. Ce sera celui du sacre. Napolon le tiendra, mme
quand l'ennemi sera aux portes de Paris. L'histoire de l'Empire est
celle de la lutte pour la conservation de la Belgique, et la France ne
pouvait conserver la Belgique sans avoir subjugu l'Europe pour faire
capituler l'Angleterre. Ici encore tout s'enchane. Mais, avec la
rupture du trait d'Amiens, la grande illusion de la paix se dissipe. Le
lion endormi est tir de son rve. La poursuite de l'impossible
recommence.




CHAPITRE XIII

LE FOSS SANGLANT


De loin, pour la seule raison que cela s'est fait et comme toutes les
choses qui se sont faites, rien ne parat plus facile, plus naturel que
l'tablissement de l'Empire. Un fruit mr semble tomber dans la main du
premier Consul. Pourtant, de mme qu'au 18 brumaire, il a fallu
provoquer l'vnement. Il a fallu, en outre, l'amener par le fer et que
du sang ft vers.

A la guerre, c'tait un des principes les plus assurs de Bonaparte que
toute opration doit tre faite par un systme parce que le hasard ne
fait rien russir. Aussi prfrait-il renoncer  un succs incertain
plutt que de se fier  la chance. En politique, il ne se comportait pas
autrement. Nous avons vu que, jusqu'ici, il n'a jamais commis de faute
majeure, qu'il a saisi les occasions sans se hter. C'est ce qui rend
compte de ses succs, ce qui explique son ascension continue. Au moment
o la question de l'hrdit lui valait des dmls irritants et
ridicules avec ses frres, avec Joseph surtout, il s'tait cri devant
quelques confidents: Ma matresse, c'est le pouvoir. J'ai trop fait
pour sa conqute pour me la laisser ravir ou souffrir mme qu'on la
convoite. Quoique vous disiez que le pouvoir m'est venu comme de
lui-mme, je sais ce qu'il m'a cot de peines, de veilles, de
combinaisons. La rupture du trait d'Amiens, la guerre renaissante avec
l'Angleterre, allaient crer les circonstances par lesquelles il
monterait encore plus haut qu'il n'tait dj. Cependant il
n'atteindrait la couronne qu'aprs avoir form des combinaisons
nouvelles et par l'intervention de ses calculs. Il en aura de secrets et
de profonds. Dj, comme l'Auguste de Corneille, son hros, il parle de
cet illustre rang qui m'a jadis cot tant de peine... Il achvera
bientt le vers du pote tragique. Il ajoutera le sang.

Il fallait l'occasion d'abord. Elle lui fut fournie par ses adversaires.
Sans les Anglais, sans les conspirateurs rpublicains et royalistes, il
n'y aurait eu ni Empire ni empereur. Car on exagre beaucoup lorsqu'on
reprsente le peuple franais comme tout prt  revenir  une autre
forme de royaut. On en tait au point que ce Consulat  vie, accru de
la facult pour le premier Consul de dsigner son successeur, qui
n'tait plus rpublicain sans tre tout  fait monarchique. Rgime
hybride. Comment en sortir? Assagis et assouplis, entrs en masse dans
les assembles et les administrations du Consulat, les jacobins
rpugnaient  toute monarchie, quand ce n'et t que par amour-propre.
Et la foule aussi, bien qu'elle ft prte  vouloir ce que voudrait
Bonaparte, se sentait humilie par l'image d'un trne quand elle se
rappelait tant de serments de haine  la royaut, tant d'excrations
contre les tyrans et la tyrannie. Sans doute on tait encore tout prs
de l'ancien rgime. Une tte couronne, c'tait l'aspect sous lequel,
pendant des sicles, les Franais avaient vu et conu le pouvoir. Mais
les souvenirs de la Rvolution n'taient-ils pas plus rcents, ne
vibraient-ils pas encore? On est honteux de dsavouer ce qu'on a fait
et dit contre la royaut et d'abjurer l'attachement qu'on a profess si
fortement et avec tant de bonne foi pour la Rpublique, crivait
Roederer aprs avoir sond les dispositions du pays. Les rapports de
beaucoup de prfets donnaient la mme note. Seuls des faits nouveaux
auraient raison des sentiments et des prjugs.

La rupture de la paix d'Amiens date du 16 mai 1803. Le snatus-consulte
qui dfre au Premier Consul la couronne impriale est du 18 mai 1804.
Qu'y a-t-il donc dans l'espace de ces douze mois? De quoi sont-ils
remplis? De victoires? Nullement. On ne s'est pas encore battu. La
cration d'une monarchie hrditaire en faveur de Napolon Bonaparte ne
sera pas une rcompense. La destination de cette monarchie sera d'tre
un bouclier.

L'tat de guerre est revenu et, pourtant, Bonaparte n'a pas livr de
batailles ni cueilli de nouveaux lauriers. C'est que, sur le continent,
l'Angleterre n'a pas encore embauch d'allis, qu'elle n'a pas encore
russi  renouer une coalition. D'un bord  l'autre de la Manche,
comment les deux adversaires pourraient-ils s'treindre? L'Anglais 
l'abri dans son le, ses escadres cherchent les navires franais qui se
drobent. De temps en temps, sur les ctes de France, un port est
bombard. Le premier Consul riposte par les reprsailles ordinaires de
la prohibition commerciale, par l'arrestation de tous les Anglais qui
rsident en France. Ces hostilits, en quelque sorte thoriques, aussi
puisantes que languissantes, pourraient s'terniser sans rsultat.
Alors, Bonaparte revient  la vieille ide de l'invasion, passer le
dtroit, dbarquer, dicter la paix  Londres tandis que William Pitt
remont au pouvoir travaille  coaliser l'Europe. Pendant ces douze
mois, l'avenir se prpare, se dessine, tandis que recommence le pass.
On retourne  la situation de 1798 et dj celle de 1814 s'entrevoit.

La France reprenait la lutte sans enthousiasme, avec rsignation, comme
devant une fatalit. On avait tellement cru que c'tait fini, qu'on
jouirait enfin d'un repos bien gagn! Bonaparte lui-mme, avec cette
rapidit et cette mobilit d'esprit qui lui faisaient voir les choses
sous leurs aspects divers, et voulu retenir cette paix dont le
bienfait lui avait valu tant de popularit et de reconnaissance tandis
que la raison lui disait que la guerre tait invitable. Dj, au mois
de mars, dans sa grande scne  lord Whitworth, et plus encore au
lendemain de cet clat, il avait montr le flottement de sa pense,
emport, irrit, menaant lorsqu'elle lui reprsentait ce qui ne pouvait
tre chez les Anglais qu'une volont inflexible, puis revenant tout de
suite  l'espoir d'viter la rupture. Il tait trop intelligent pour ne
pas comprendre que cette guerre serait un duel  mort. Il l'accepta
comme une loi du destin avec laquelle il tait inutile de ruser. Ainsi
l'acceptait la France. On comprenait que c'tait toujours la mme guerre
qui durait depuis 1792. Et sur qui, pour l'achever, pouvait-on compter,
sinon sur le premier Consul? S'il et cess d'tre l'homme
indispensable,--et il n'en est gure qui le soient dans la prosprit et
le repos,--il le ft redevenu par la rupture de la paix d'Amiens.

Cependant l'ennemi lui-mme le dsignait et, en la menaant, rendait sa
tte encore plus prcieuse. Bonaparte avait donn  la France un
gouvernement. Il lui avait restitu l'ordre, la force par le
commandement d'un seul. Il l'avait rendue plus redoutable. Tant qu'il
serait l, il serait difficile de lui arracher la Belgique et de la
ramener  ses anciennes limites. Ainsi tout ce qui faisait que les
Franais voulaient le conserver faisait aussi que l'ennemi voulait
l'abattre. Il fallait vaincre Bonaparte ou il fallait le tuer, ce qui
tait plus court. Froidement, le cabinet de Londres fit ce calcul, la
disparition de cet homme pour abrger une guerre inexpiable, pargner
peut-tre des millions de vies.

L'Angleterre n'aura pas besoin de chercher des assassins  gages, de
recourir  des sicaires. Les agents d'excution s'offrent, tout prts,
les mmes, ceux du coup essentiel, royalistes dsintresss jusqu'au
fanatisme, que l'apothose du Consulat a dcourags, mais chez qui le
retour de la guerre ranime l'espoir d'en finir avec l'usurpateur. D'une
audace rare, d'une nergie trempe dans les luttes vendennes, c'est la
chouannerie elle-mme qu'ils ramneront jusqu' la route du camp de
Boulogne ou de Malmaison, jusqu'aux portes des Tuileries, sans se douter
que si le coup manque, c'est le Corse lui-mme qu'ils rendront
essentiel.

Le vritable tat de guerre, il est alors  l'intrieur. Le 23 aot
1803, Georges Cadoudal, conduit par un navire anglais, a escalad la
falaise de Biville. Le voici  Paris pour la chasse  l'homme. Il
prpare l'assassinat ou, de prfrence, l'enlvement du premier Consul.
Les jours recommencent o le gouvernement tait  la merci d'un coup de
pistolet. Tomb en disgrce depuis qu'il s'est oppos au Consulat  vie,
Fouch n'est plus ministre de la police, mais il en tient encore les
fils. De sa retraite, il avertit: L'air est plein de poignards. C'est
plus qu'un complot. C'est une conspiration, au sens le plus vrai et le
plus fort, car elle rassemble des hommes trs divers qu'anime la mme
haine, celle de Bonaparte, qui veulent tous ensemble cette mme chose,
qu'il disparaisse. Il y a les royalistes, c'est entendu. Il y a quelques
jacobins irrductibles. Il y a encore ceux qu'on appelle les amis de
l'Angleterre et que la rupture de la paix irrite parce qu'elle les
drange dans leurs intrts et dans leurs gots. Le nombre de ceux
qu'exasprera l'interminable tat de guerre ira d'ailleurs croissant
jusqu' la chute de l'Empire. Mais il y a les militaires surtout.
L'arme compte plus de rpublicains que le Tribunat, plus
d'irrconciliables que le faubourg Saint-Germain. Pour dire le mot que
Napolon ne mchait pas, qu'il a rpt jusqu' sa mort, elle comptait
des tratres. Qui le savait mieux que le premier Consul? N'avait-il
pas ses raisons d'loigner Lannes et Brune, nomms ambassadeurs l'un 
Lisbonne, l'autre  Constantinople, tandis que Macdonald tait destin
au Danemark? Il tait clair sur Massna, Saint-Cyr, Lacue, bien
d'autres, sans parler ni de Bernadotte ni de ceux qui ne se sont pas
encore rvls, les plus proches de sa personne, et qui,  l'heure
dcisive, le trahiront. La vieille arme de la Rvolution, l'officier de
fructidor, le gnral qui s'estime autant que Bonaparte, qui est sorti
avant lui des rangs infrieurs, qui, sous le Directoire, a fait de la
politique comme lui, voil les pires ennemis du premier Consul. Jusqu'
Pichegru, dfectionnaire comme Dumouriez, pass  Louis XVIII, et qui
garde pourtant des contacts, des amitis dans les tats-majors. Le 16
janvier 1804, Pichegru est rentr en France, par la mme voie que
Cadoudal, accompagn des deux Polignac, de Rivire, d'une trentaine
d'hommes dtermins. C'est lui qui s'abouche avec Moreau. Pichegru sert
de lien entre le chouan Cadoudal et le vainqueur de Hohenlinden, idole
de l'arme rpublicaine, que les flatteries, les excitations des vieux
officiers de la Rvolution ont exalt plus encore que la jalousie qu'il
porte  son rival de gloire. Sans doute, des conjurs si diffrents ne
sont d'accord que pour supprimer l'homme. C'est assez pour les
rassembler.

Aux mnagements que le premier Consul eut pour Moreau,  l'exil qu'il
lui ordonna comme une grce aprs le procs, n'osant le garder en
prison, on sent ce que cette conspiration avait eu d'embarrassant non
moins que de redoutable. Presque autant que de la laisser grandir, on
craignait d'en dcouvrir tous les affilis, d'en rvler et mme de s'en
avouer la qualit et le nombre. Parmi les complices de Moreau, et, prs
d'eux, parmi les sympathisants, on et trouv deux gnraux en chef,
Lecourbe, mis  la retraite d'office,  qui fut interdit le sjour de
Paris, et, probablement, Macdonald. On et trouv, entre les militaires,
Suchet, Dessoles, Souham, Libert, Delmas, Lahorie; entre les civils,
vingt-trois snateurs, disait-on, et Sieys lui-mme qui, un peu tard,
regrettait, d'avoir donn un matre  la Rpublique. On allait jusqu'
murmurer que Ral, le chef de la police, n'tait pas sr. Et la mfiance
tait telle qu' tout instant les officiers de la garde taient changs
pour qu'ils ne prissent pas sur les hommes une influence dangereuse.

Ce que la conspiration avait d'tendu et de multiple, la diversit mme
de ses lments, fut probablement ce qui sauva Bonaparte. On se demande
pourquoi un conspirateur aussi rsolu que Georges, aprs avoir organis
l'enlvement du premier Consul et tout prvu dans les dtails, perdit
quatre ou cinq mois, laissa des dvouements se refroidir, des secrets
transpirer, sans passer  l'excution. Mais royalistes et rpublicains
n'taient unis que pour renverser l'usurpateur, et Georges, seul capable
de russir l'entreprise, ne voulait pas avoir travaill pour un autre
gnral de la Rpublique. Il attendait qu'un des princes ft arriv
secrtement  Paris de telle sorte que, le coup fait, la restauration
des Bourbons ft  l'instant proclame, Moreau tant la dupe de
l'opration. Le plan,  y rflchir, tait  la fois trop compliqu et
trop simple. Et puis les semaines s'coulrent sans que le prince part.
Le temps perdu par les conjurs, Bonaparte le gagnait pour la dfense et
pour la riposte, tandis que ses adversaires, n'ayant ni les mmes
convictions ni le mme but, n'hsiteraient pas  se trahir les uns les
autres.

Menac, traqu, point de mire d'ennemis acharns et invisibles, devenu
le chien qu'on peut assommer dans la rue, certes, Bonaparte connut des
journes d'nervement. Il mditait une vengeance, un coup pour
rpondre, en le parant,  celui qui devait l'abattre, et pour terroriser
 son tour. Mais, dans un cerveau comme le sien, l'ide de vendetta
cdait vite  des penses moins sommaires. Il voyait plus loin, au del
du talion. Dans un droulement fcond de consquences, un acte terrible
et hardi lui apparut comme apport par la conjoncture pour faire
rebondir l'action, selon les rgles de ce thtre tragique dont il tait
nourri, o il ne se lassait pas d'entendre Talma.

La mort du duc d'Enghien,  quoi bon tenter de l'en disculper? Il a tout
pris sur lui. Il n'a pas rejet la faute sur d'autres. Devant Dieu et
les hommes, devant son fils, dans l'acte de sa dernire volont, 
Longwood, il a tenu  s'en dclarer responsable. Impntrable au moment
mme, autant qu'insensible aux prires ou aux reproches, il n'a pas
cach, plus tard, ce qu'il ne pouvait dire au lendemain de la chose
accomplie telle qu'il l'avait voulue. Il a rvl la raison qui, lui
ayant fait accepter la pense de ce crime, l'y avait pouss, puis fix.
C'tait un sacrifice ncessaire  ma scurit et  ma grandeur. Tout
tient dans le dernier mot.

Peu de crimes politiques auront t calculs plus froidement. Pourtant,
l'ide de s'en prendre au duc d'Enghien ne vint pas toute seule 
Bonaparte. Elle lui fut inspire par les circonstances et si, comme il y
a lieu de le croire, Talleyrand la lui suggra et fut l'Iago de ce
drame, la suggestion sortait toute seule des faits. Ce n'est pas une
excuse pour Bonaparte. Du moins faut-il voir comment la tentation naquit
et grandit en lui.

Nous savons pourquoi Georges diffrait l'enlvement du premier Consul.
Il attendait qu'un des princes ft  Paris et ce dtail tait connu de
la police, dj sur la trace des conspirateurs. Ds lors le projet de
s'emparer de ce prince, quel qu'il ft, de le condamner et de le
fusiller, se prsentait  l'esprit avec les vastes consquences d'un
exemple aussi clatant. Des paroles irrites chappaient  Bonaparte,
comme d'une me qui ne se contient plus: Mon sang vaut bien le leur!
disait-il des Bourbons. Il brlait d'en tenir un. Lequel? Aucun ne
venait. Serait-ce le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Enghien?
Celui-l rsidait  Ettenheim, en pays badois, tout prs de la
frontire,  porte de la main. Du sang de Cond, il tait brave,
allant, de bonne mine. Il reprsentait l'migration active et militante.
On avait souvent parl de lui pour en faire un roi et certains se
plaisaient  l'opposer  Bonaparte dont il avait  peu prs l'ge.
Alors, puisqu'un prince tait attendu par Georges, ne se pouvait-il que
ce ft le duc d'Enghien? Il tait, de toute la famille, le plus capable
de cette audace. On le mit en surveillance. Et les soupons qui se
portaient sur lui commencrent  prendre corps lorsque le nom d'une
personne de son entourage, mal prononc,  l'allemande, fit croire qu'il
s'agissait de Dumouriez.

Maintenant il est facile de reconstituer la suite. Dans une lueur,
Bonaparte a vu le parti  tirer de l'excution sommaire d'un prince du
sang royal. Le cadavre d'un Bourbon sera la premire marche du trne. Il
lui faut un Bourbon  tout prix. Il y a des prsomptions contre le duc
d'Enghien. C'est assez. Peu importe qu'aucune preuve n'existe, qu'il
soit impossible d'tablir la participation au complot du jeune prince
occup ailleurs et qui vit un roman d'amour avec Charlotte de Rohan. Peu
importe mme que, soldat, et ne concevant la lutte qu' visage
dcouvert, Enghien blme le guet-apens de Cadoudal. Le plan du premier
Consul est fait. C'est peut-tre Talleyrand qui lui a parl  l'oreille.
C'est aussi le gnie de la Rvolution. L'homme qui, nagure, blmait
l'excution de Louis XVI, qui supprimait la clbration du 21 janvier
comme une crmonie sanguinaire et dgotante, comprend maintenant le
sens, la porte, l'utilit symbolique du rgicide. Cruelle ncessit,
avait t le mot de Cromwell, devant le cadavre du roi Charles, aprs le
coup de hache du bourreau. Ce mot, Bonaparte l'a redit mentalement
tandis que, dans le foss de Vincennes, le duc d'Enghien tombait.

Quand on se penche d'un peu prs sur cette affaire, on ne peut douter
que tout se soit accompli selon les volonts du premier Consul. Le 10
mars, conseil auquel assistent Cambacrs, Lebrun, le grand juge
Rgnier, Fouch et Talleyrand. L'arrestation en territoire tranger est
dcide, sans souci du droit des gens, ou plutt avec la certitude que
le margrave de Bade s'inclinera. Cambacrs risque un mot. Bonaparte
fait rentrer sous terre l'ancien prsident du Comit de salut public:
Vous tes devenu bien avare du sang des Bourbons. La rsolution prise,
Berthier, ministre de la guerre, est charg de l'excuter avec M. de
Caulaincourt. Dans l'affaire, on mle le nom de ce gentilhomme, dont la
famille, jadis, a t attache  la maison de Cond. Caulaincourt, c'est
la noblesse rallie, qui doit jouer un bout de rle dans la tragdie
pour y tre compromise.

Mme de Rmusat doit tre crue dans cette partie de son rcit parce que
tout y porte la marque de ce qui se s'invente pas. Dame du palais,
informe par Josphine de ce qui se prpare, elle observe le premier
Consul. Elle le voit, dans la soire qui prcde la nuit de Vincennes,
rsolu, impntrable, cartant toute allusion, puis affectant la gaiet
et la raillerie, chantant entre ses dents, et soudain, selon son
habitude, disant  mi-voix des vers. Est-ce pour donner le change, ou
bien parle-t-il tout haut une lutte qui se livre en lui? Ce sont des
vers de son pote prfr, celui qu'il et voulu faire prince, o il y a
le mot de clmence. Il pourrait aussi bien se rpter, selon la mme
tragdie cornlienne: Et ces crimes d'tat qu'on fait pour la
couronne...

Quand Bonaparte avait prononc: Ma politique, personne, dans
l'entourage, ne se permettait plus un sentiment ni une pense. L'affaire
du duc d'Enghien, c'est la politique du premier Consul, son coup
essentiel. Il n'en livre rien au hasard. La mort d'un Bourbon est
cherche. Celui-ci, qu'on a sous la main, sa mort est implacablement
voulue.

Dans la nuit du 14 au 15 mars, des gendarmes franais, pntrant sur le
sol badois, s'emparent,  Ettenheim, de la personne du prince et de ses
papiers. Avant mme de connatre ni les charges que ces documents
peuvent contenir, ni les dtails de l'arrestation, Bonaparte donne des
ordres. Vincennes sera le lieu de dtention. Le gnral Hulin, un
jacobin, un pur, un des vainqueurs de la Bastille, dont la carrire
avait commenc le 14 juillet 1789, est dsign pour prsider le
tribunal. Dans la soire du 17, Bonaparte a reu le dossier de
Strasbourg. Aucune preuve de complicit avec Cadoudal. Quant 
Dumouriez, il y a mprise. Pourtant, le lendemain, Harel, commandant le
fort de Vincennes, reoit l'ordre de prparer un logement pour un
prisonnier et de faire creuser une fosse. Le mme jour, et  deux
reprises, Josphine implore vainement son mari. Il rpond que les femmes
n'ont pas  se mler de ces sortes d'affaires, que sa politique exige
ce coup d'tat, que les royalistes l'ont trop compromis et que cette
action-ci le dgage. Le 19, le dossier est envoy  Ral avec la
recommandation de ne souffler mot du plus ou moins de charges qu'il
contient, tandis que Hulin, Murat, gouverneur de Paris, et Savary,
colonel de la gendarmerie d'lite, convoqus  la Malmaison, reoivent
directement les instructions du premier Consul. Le lendemain, Bonaparte
vient aux Tuileries. Il dicte lui-mme les termes de l'arrt qui
institue la commission de jugement et qui nonce les chefs d'accusation,
lesquels entranent la peine capitale. Ral reoit l'ordre de se rendre
 Vincennes pour conduire l'interrogatoire et le rquisitoire et
donner une suite rapide  la procdure. Ainsi les prcautions sont
prises. Hulin et Savary d'une part sont informs des volonts du premier
Consul, comme Ral l'est de l'autre. Murat, non sans rpugnance, mais
obissant  son imprieux beau-frre, nomme les membres du tribunal
charg de juger le prvenu sans dsemparer. Rentr  Malmaison,
Bonaparte refuse encore d'couter Josphine et son frre Joseph qui,
dit-on, demandent la grce. Un courrier de Strasbourg lui apporte les
derniers papiers d'Ettenheim avec la protestation du prisonnier qui nie
solennellement toute part aux complots de Cadoudal. L'arrive de ce
courrier ne pouvait que prcder de peu celle du prince. Aussitt le
premier Consul fait revenir Savary  Malmaison, lui ritre ses
instructions et lui dicte pour Murat une lettre qui contient l'ordre
formel de tout finir dans la nuit. Entrant chez Murat, Savary croise
Talleyrand et apprend que le duc d'Enghien est sur le point d'arriver 
Vincennes. Il y sera un peu aprs cinq heures de l'aprs-midi. Depuis
trois heures et demie, la tombe est creuse, par les soins de Harel,
dans le foss du fort. Ral n'a plus  intervenir. Tout est bien rgl.

A neuf heures du soir, les commissaires nomms par Murat, qui vient 
l'instant de les recevoir, sont runis  Vincennes. Savary,--qui a vu
Bonaparte le matin mme,--se concerte avec eux. A onze heures, le
commandant de gendarmerie Dautancourt interroge le prince sans s'carter
du questionnaire tabli d'avance. Le prince proteste encore et demande
une audience du premier Consul. Dautancourt communique la dposition 
la commission qui, sigeant dj, fait comparatre l'accus sans
dsemparer, comme il est prescrit. Savary se tient derrire le fauteuil
du prsident Hulin qui commence l'interrogatoire. Le prince proteste
qu'il n'a tremp dans aucun complot, qu'il a seulement combattu la
Rvolution, un Cond ne pouvant rentrer en France que les armes  la
main. Le tribunal s'empare de ces mots, il tient le crime. Il prononce
sur-le-champ la mort, non sans que l'arrt ne laisse en blanc le texte
d'une loi que les juges ignorent,--car c'est la seule chose qu'on n'ait
pas prvue,--et sur lequel ils fondent leur jugement.

Lacune trange, insolite, qui semble avoir inspir un scrupule aux
juges. Ils penchent pour accorder au condamn ce qu'il sollicite, c
est--dire une entrevue avec le premier Consul. Ici, du reste, les
obscurits recommencent. Chacun cherche  se disculper. Selon les
explications qu'a laisses Hulin et contre lesquelles a protest
Savary, celui-ci aurait coup court, arrach la plume des mains du
prsident. L'arrt porte bien que l'excution doit avoir lieu de
suite. Cela suffit. Savary n'a plus besoin des commissaires:
Messieurs, votre affaire est finie. Le reste me regarde. Il est deux
heures et demie du matin. Avant le jour, le prince est conduit au bord
de la fosse et fusill par le peloton que Savary a amen dans
l'aprs-midi. Pour ne pas perdre de temps, on a refus un prtre au
condamn.

Telle est la succession des faits que domine l'ordre formel d'aller
vite. Le comble de l'art a t de laisser subsister un doute, de sorte
qu'on en est venu  dire que le duc d'Enghien avait t fusill contre
le gr de Bonaparte. Le directeur de la police s'tant mis au lit et
ayant dfendu qu'on le rveillt n'aurait pas reu un message du premier
Consul qui lui commandait d'interroger lui-mme le prince et de surseoir
 l'excution. Bonaparte s'est abrit quelquefois derrire cette fable
que ses partisans et ses dfenseurs ont admise. Cependant tout a t
voulu, rgl d'en haut et le ministre a pris la faute sur lui. Du reste,
l'empereur a-t-il tenu rigueur  Ral qui savait si bien dormir quand il
fallait? Pas plus qu' Savary, terriblement veill. Savary sera duc de
Rovigo. Ral sera fait comte. C'est Beaucoup pour des gens qui
n'auraient pas compris l'ide du matre, qui auraient t coupables de
ngligence ou d'excs de zle, qui lui auraient forc la main.

A moins que, si l'ide du sursis et d'une grce a, au dernier moment,
travers son esprit, Bonaparte ne se soit aperu que son premier calcul
tait juste, ce sommeil de Ral une faute heureuse et que la hte de
ses agents l'avait servi au del de toute esprance. On a peint les
expressions de blme, de tristesse que Bonaparte lut sur les visages le
lendemain de la nuit de sang. Chateaubriand a dit cela en quelques
lignes qui font tableau mais illusion et qui effacent le reste: Cette
mort, dans le premier moment, glaa d'effroi tous les coeurs. On
apprhenda le revenir de Robespierre. Paris crut revoir un de ces jours
qu'on ne voit qu'une fois, le jour de l'excution de Louis XVI. Les
serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte taient consterns. Et
il est vrai que beaucoup, dans le premier moment, dsapprouvaient,
soit qu'ils ne comprissent pas, puisque, depuis trois ou quatre ans, il
n'y en avait que pour les migrs et les rallis, soit qu'ils fussent
inquiets des consquences. Chateaubriand donna sa dmission de ministre
de France dans le Valais. Cette protestation et peut-tre frapp
Bonaparte si elle n'avait t isole. Il piait et faisait pier tous
les signes. Voici celui qu'il retint.

Il y avait au Tribunat un homme jusque-l peu marquant qui s'appelait
Cure et dont la crainte tait que Bonaparte travaillt au
rtablissement des Bourbons. Il avait t,  la Convention, reprsentant
de l'Hrault, avec Cambacrs. Au procs de Louis XVI, il avait dclar
Louis Capet coupable de conspiration contre la libert de la nation et
d'attentats contre la sret gnrale de l'tat. Il avait rpondu non
sur l'appel au peuple, et ces deux votes entranaient la mort bien que,
pour la peine, il et demand la rclusion avec dportation  la paix.
Cure tait en quelque sorte un rgicide modr, un semi-rgicide.
Nanmoins, il tait solidaire des votants. Le lendemain du drame de
Vincennes, arrivant au Tribunat, il trouva ses collgues qui, pour la
plupart, gmissaient de ce tragique vnement. Il s'approcha d'eux et,
se frottant les mains, s'cria: Je suis enchant, Bonaparte s'est
fait de la Convention. Et Miot de Mlito, qui donne ce rcit, ajoute:
Ce propos parvint aux oreilles du premier Consul qui, comme de raison,
avait au Tribunat ses espions, et qui jugea habilement qu'un homme qui
s'tait prononc si nergiquement contre les Bourbons tait le plus
propre  l'lever  l'Empire. Un empereur sorti de la Convention devait,
en effet, tre, aux yeux de Cure, ce qu'il y avait de plus rassurant
contre le retour de l'ancienne dynastie.

Dsign par un simple mot, mais d'une singulire loquence (Bonaparte
s'est fait de la Convention), Cure tait un entre mille. Il tait la
voix du peuple qui avait fait la Rvolution, celle des rgicides qui en
avaient le dpt. Ayant vers le mme sang, Bonaparte devenait un des
leurs. Il signait le mme pacte. Depuis 1793, il fallait, pour
gouverner, avoir vot la mort de Louis XVI. C'tait la loi non crite
des constitutions rpublicaines. Quiconque a coopr  ce grand acte,
disait Thuriot, quiconque en a couru les risques, a droit au pouvoir. En
doivent tre exclus ceux qui n'ont rien hasard. Sieys, votant, avait
t la caution du 18 brumaire. Pour aller au del, pour sortir de la
Rpublique, mais par la porte de la Rvolution, ne fallait-il pas que
cette loi de sang ft encore obie? Bonaparte, pour ce dernier pas, ne
pouvait plus se couvrir de personne. La ligne de dmarcation, il devait
la tracer lui-mme entre l'ancienne royaut et la monarchie nouvelle.
L'engagement sans retour et qui le rendrait insouponnable ne serait
sign que par un acte aussi terrible que celui du 21 janvier.

Etait-ce ncessaire? Bonaparte avait-il besoin de ce foss sanglant pour
devenir empereur? On ne rpond pas  la question quand on suppose que le
crime a t l'oeuvre de ses deux mauvais gnies. Calculateurs profonds,
funestes conseillers, Talleyrand et Fouch,  qui le premier Consul ne
semblait pas, selon l'expression puissante de Balzac, aussi mari
qu'ils l'taient eux-mmes  la Rvolution, l'y auraient boucl, pour
leur propre sret, par l'affaire du duc d'Enghien. En ce cas,
Bonaparte avait compris leur ide. Il en avait vu la porte immense et
l'hypothse qui tend  le disculper atteste le dessein politique qui a
rgl le drame de Vincennes. Car cette sret de Fouch et de Talleyrand
tant celle de mille autres, l'effet cherch tait obtenu. Hortense
observe trs bien le rsultat tel que pouvait le dsirer et que le
guettait l'intress principal: Au reste, ds ce moment, tous ceux qui
avaient concouru  la Rvolution se rattachrent franchement au Consul.
Ce ne sera plus un Monk, se dirent-ils; voil des gages, on peut compter
sur lui. Qu'importaient, en regard, quelques mines longues, quelques
blmes, quelques bouderies? Les rallis n'en seraient que plus soumis,
ayant subi cela. Qu'importait mme une tache sur le nom de Bonaparte si
c'tait la ranon d'une fortune plus haute et le prix  payer pour
inscrire le nom de Napolon dans l'histoire?

Echo de Malmaison, Hortense crit encore avec navet ce qui est la
vrit mme: Toutes ces circonstances amenrent un grand vnement.
L'excution du duc d'Enghien, la salve de Vincennes, c'est le coup de
pouce qui amne l'Empire, qui met fin aux objections des rpublicains,
qui entrane, qui dcide, et,--c'est le grand mot,--qui excuse tout pour
la France de la Rvolution. Tout, mme le sacre. L'onction viendra
bientt, d'une main qui bnit et pardonne. C'est l'autre aspect du
drame, ce qui l'achve: l'absolution dans l'apothose.

Peu de temps aprs la nuit de Vincennes, le premier Consul, au cours
d'une conversation, disait, comme pensant tout haut: J'ai impos
silence pour toujours et aux royalistes et aux jacobins. Et  Joseph,
qui avait intercd pour le prince: Enfin, il faut se consoler de
tout. Consolation facile. Le coup avait russi. Il effrayait les uns,
il rjouissait les autres. Et ceux qu'il avait effrays, Bonaparte les
rassurait tout de suite. Dans le monde de droite qui s'tait ralli 
lui parce qu'il reprsentait l'ordre, on avait craint que ce meurtre 
peine juridique ft le signal d'un retour au terrorisme. On respira, la
confiance fut rendue quand on vit non seulement qu'il n'y avait pas
d'autres victimes, mais que,--par une clmence aussi fconde que la
frocit de la veille,--Bonaparte faisait grce de la vie aux
aristocrates compromis dans le complot de Cadoudal, Armand de Polignac,
M. de Rivire.

Et quand on consulte le calendrier, quand on confronte les dates,
comment ne pas reconnatre que l'affaire de Vincennes fut un succs?
Enghien tombe le 21 mars au petit jour. Le 27, premire manifestation
officielle pour le rtablissement de la monarchie dans la personne de
Napolon Bonaparte. Le Snat, le mme Snat qui, nagure, comme
rcompense nationale, n'accordait au premier Consul qu'une prolongation
de dix annes, prend l'initiative de lui offrir la couronne.

Pourquoi cet empressement, sinon parce que le Snat comprend qu'il n'y a
plus d'obstacle, que la voie est libre? Aprs avoir invoqu toutes les
raisons que l'on se donne quand on veut quelque chose, sur quel motif
principal fonde-t-il sa dlibration? Il dnonce les complots, il montre
avec horreur la vie de Bonaparte menace. Le gouvernement de la France
tient  un homme. Lui disparu, tout disparat. Pour que les
conspirateurs ne soient plus tents de recourir au poignard, l'homme
doit tre remplac par une institution. L'adresse du Snat au premier
Consul est une requte, une prire. On l'adjure de prendre la couronne.
Ainsi s'achve le circuit politique qui a commenc en 1789. La monarchie
est le port (ce mot si juste est de Thiers) o la Rvolution vient se
rfugier.

C'est que les semaines o l'Empire se dcide sont celles o est instruit
le grand procs de Georges, de Pichegru, de Moreau. Un chouan
irrductible, un gnral de la Rvolution pass  Louis XVIII, un autre
gnral, idole des officiers rpublicains, l'tranget de cet assemblage
sert encore Bonaparte en le situant d'une autre manire au-dessus des
partis, puisqu'il est en butte  la haine de tant d'opposants. Mais
surtout, l'vidence ayant clat que les conspirateurs en voulaient  sa
personne, le dsir en devient plus vif de dcourager les assassins.
Laisser les choses comme elles sont compromet cette tte, d'o dpend
la conservation des ntres, disait Roederer, aussi actif pour la
monarchie napolonienne qu'il l'avait t, en brumaire, pour le Consulat
de Bonaparte. Dans une lettre cite par Mneval, Joseph indique mme que
son frre comprend enfin que l'hrdit est protectrice, qu'on l'a
prise comme un bouclier. Chose curieuse, mal vue: le 21 janvier,
l'acte terrible, encore si prsent aux esprits, sert lui-mme d'argument
pour relever un trne. Malgr le rgicide, n'y a-t-il pas toujours des
Bourbons et des royalistes? On tue un homme. On ne tue pas une dynastie.
C'est pourquoi il faut en faire une. Fauchet l'avait dit  la
Convention, parlant de Louis XVI: Sa famille mourra-t-elle du mme coup
qui le frappera? D'aprs le systme de l'hrdit, un roi ne
succde-t-il pas immdiatement  un autre? La mort d'un dictateur
termine tout. Celle d'un roi, rien. Tel sera dsormais le bouclier de
Bonaparte.

Mais ce nom de roi sonne mal aux oreilles. On prendra celui d'empereur
qui suit celui de Consul, comme un avancement rgulier. Pour une
gnration nourrie d'histoire romaine, l'Empire, qui n'est pas la
royaut, succde normalement  la Rpublique. N'est-ce pas mme quelque
chose de plus grand que la royaut? Empereur est le titre que les rois
de France ont dsir quelquefois, qui a chapp aux Franais depuis
Charlemagne, qui convient  une Gaule tendue jusqu'au del de ses
limites. Alors les imaginations, et celle de Bonaparte est la plus
puissante, volent sur toutes les ailes du temps. Le vieil ennemi, le
Csar germanique, est vaincu. La dignit impriale, usurpe depuis des
sicles, lui sera arrache. Il ne sera plus l'Empereur par excellence,
qui porte encore un reflet de Rome. Il faudra qu'il soit seulement
empereur d'Autriche, l'empereur d'Occident ne souffrant pas d'gal. Et
pas plus que les Franais, aucune vocation, aucune comparaison
n'intimide Bonaparte. Ce crbral, on peut mme dire ce livresque,
conoit naturellement le grandiose. Il est  l'aise sous la couronne de
Charlemagne. Alors on passe sans transition d'une ide utilitaire, de
l'hrdit protectrice, du bouclier,  la grande ide impriale.

Ce que l'esprit de Bonaparte a de rflchi et de soudain, de continu et
de discontinu, ce qui fait qu'il s'adapte aux coups de thtre de sa
vie, qu'il calcule les vnements au point, souvent, de les devancer, de
faire comme s'ils taient dj l et de brler toutes les tapes, enfin
une espce d'exaltation froide, tout cela, qui se dveloppera et
s'aggravera chez lui, s'accuse dj dans ces journes o s'accomplit un
des destins les plus extraordinaires qu'aucun mortel ait connu. Il est
sans fivre, tel qu'on le voit les jours de bataille. Tous les lments
de l'opration sont prsents  sa pense. Tantt majestueux comme s'il
tait dj identifi  son tat de souverain; tantt brutal parce que
les hommes se mnent ainsi; tantt affable et cajolant, car il sait
qu'il a encore des choses  mnager, par exemple l'amour-propre de
Cambacrs qui va dchoir du rang de Consul (Lebrun, lui, accepte tout);
tantt, enfin, et c'est ainsi qu'on l'aime le mieux car c'est
l'intelligence qui brille, il regarde le cadet-gentilhomme, le petit
Poucet corse dans son incarnation prodigieuse, il est cynique, il se
livre par instants  des retours sur lui-mme. A ses soeurs, qui
rclament plus que des honneurs, une place pour leurs enfants dans les
lignes successorales, il lance la raillerie admirable: En vrit, j'ai
frustr ma famille de l'hritage du roi notre pre! Ce n'est plus un
soldat de fortune, ce n'est mme plus un politique profond qui s'lve
sur un trne, c'est un philosophe amer et on le tient ici dans sa
diversit presque aussi tonnante que ses grandeurs. Il dira tour  tour
avec mpris qu'il a trouv la couronne de France par terre et qu'il l'a
ramasse; avec magnificence, que, depuis Clovis jusqu'au Comit de salut
public, il ne se spare pas de ses prdcesseurs et se tient solidaire
de tout. Puis, un jour, au Conseil d'tat, cette sortie: Avant la
Rvolution, l'autorit tait tombe en quenouille, nous avions un roi
imbcile, il a t pendu, on a chass sa famille. Nous relevons le trne
et nous fondons l'Empire. J'ai une force et des avantages que mes
successeurs ne pourront conserver. Il faut que j'en profite pour tablir
un bon gouvernement, un bon systme d'administration. Le fondateur de
la quatrime dynastie n'a pas beaucoup d'illusions sur la suite et sur
la fin. Il a, il gardera jusqu'au bout, en le refoulant, le sentiment de
vivre dans l'instable et dans le prcaire. Sans retard, il veut
profiter de sa toute-puissance pour essayer de construire.

C'est pourtant le besoin de stabilit qui,  ce moment, est le plus fort
chez les Franais, qui ne cesse d'agir en faveur de Bonaparte et qui
avance le trne jusqu' lui. Ce qu'on demande, ce sont des garanties
d'avenir. Quand le Snat, le Tribunat et le Corps lgislatif proposent
le titre d'empereur pour Napolon Bonaparte, l'ide, avec des
expressions diverses, est toujours la mme: conserver les rsultats de
la Rvolution, maintenir surtout cette galit auprs de laquelle la
libert est ngligeable. Le caractre fort de Napolon est connu. Il
alarme infiniment moins de gens qu'il n'en rassure. Car les semaines o
la cration de l'Empire se dcide sont celles o l'tat de guerre avec
les Anglais s'aggrave, o la conspiration contre le Consul et la
Rpublique consulaire parat au grand jour, o l'on a le sentiment que,
de nouveau, la Rvolution est en pril. Tout cela est clairement
altern. Le 6 avril, trois jours aprs que le tribun Cure, le converti
de Vincennes, a propos  ses collgues de faire un empereur, Pichegru
est trouv trangl dans sa prison. Si c'est un suicide, c'est un aveu
et peu de personnes croient  la suppression de l'accus,  un crime
politique qui ne serait pas dans l'intrt du pouvoir. Le 18 avril, le
snatus-consulte qui dfre  Bonaparte la majest impriale arrive
trois jours aprs que l'acte d'accusation contre Georges, Moreau et
leurs complices a t rendu public. Toutes ces choses vont ensemble, les
unes expliquent et prcipitent les autres. Cependant les Anglais
deviennent plus entreprenants, les combats navals se livrent en vue des
ctes franaises, l'un, srieux, le 5 mai, devant le port de Lorient. Si
l'Angleterre vainc, la Rvolution sera vaincue.

Il y a maintenant un empereur, ratifi par le plbiscite, il y a des
dignitaires, des marchaux, une cour et des chambellans, il y a une
dynastie nouvelle, fonde par la nation pour ter tout espoir aux
restes mprisables de celle qu'elle a renverse, comme disent, en
termes plus ou moins imits de ceux-l, les innombrables adresses que
reoit Bonaparte pour son avnement. Enfin la monarchie napolonienne a
pour elle l'approbation de la masse, la garantie du principe
hrditaire, la lgalit, lorsque, le 25 juin, Georges Cadoudal est
excut en place de Grve, hroque et opinitre attard de la
chouannerie, qui, sous le couperet, affirme encore une fidlit
solitaire et pousse  pleine poitrine le cri de: Vive le roi.

Dix ans plus tard, moins de dix ans plus tard, Louis XVIII sera l.
Napolon,  Fontainebleau, aura t presque aussi seul que Georges, en
place de Grve, avec ses derniers Vendens. Il aura vu ce que valent
snatus-consulte, adresses, plbiscite, serments. Napolon, a dit
Balzac, ne convainquit jamais entirement de sa souverainet ceux qu'il
avait eus pour suprieurs ou pour gaux, ni ceux qui tenaient pour le
droit: personne ne se croyait oblig par le serment envers lui. Il le
sentait. Au plus haut de la gloire, ce fut son inquitude. Il regrettait
de n'avoir pu rallier un Cadoudal. Il avait entendu les acclamations
dont les officiers rpublicains avaient salu Moreau. Il les entendra,
il y pensera toujours, car sa mmoire retenait tout.

Dix ans, quand il y en a dix  peine qu'il a commenc  sortir de
l'obscurit, rien que dix ans, et ce sera dj fini. Le rythme prcipit
de sa fortune le veut. Petit officier  vingt-cinq ans, le voici, chose
merveilleuse, empereur  trente-cinq. Le temps l'a pris par l'paule et
le pousse. Les jours lui sont compts. Ils s'couleront avec la rapidit
d'un songe, si prodigieusement remplis, coups de si peu de haltes et de
trves, dans une sorte d'impatience d'arriver plus vite  la
catastrophe, chargs enfin de tant d'vnements grandioses que ce rgne,
en vrit si court, semble avoir dur un sicle.

Un des traits les plus remarquables de Bonaparte et il le doit  ce que,
chez lui, l'intelligence domine, c'est sa facult de ddoublement. De
tout ce qui lui arrive d'incroyable, rien ne le surprend jamais. Les
autres, passe encore. La foule admire parfois, s'tonne rarement et peu.
Lui, il est pair et compagnon avec son destin. Rgner lui est aussi
naturel qu'autre chose. C'est un chapitre du roman o il est entr. Non
qu'il oublie d'o il sort, d'o il est parti, ce qu'il a fallu pour
qu'il montt l, ce qu'il y a de fragile dans sa monarchie; tout cela,
il le sait mieux que personne sans en tre jamais gn. Non que la
grandeur change son esprit ni mme son langage. Majestueux dans
l'apparat, il reste, pour l'intimit et le contact humain, ce qu'il
tait avant, brusque, ironique, tantt distant et tantt familier,
caressant ou brutal, grossier quand cela se trouve. Pas de contrainte
pour lui tandis qu'il impose  son entourage les lois d'une tiquette
svre, renouvele de l'ancienne cour ou imite des cours trangres, de
telle sorte que rien ne ressemblera moins que la sienne  un camp.

Sur le trne, Napolon est  l'aise plus que s'il y tait n, parce que
les traditions mmes qu'il ressuscite sont calcules et voulues. Et
d'abord, sa monarchie n'est pas, il ne faut pas qu'elle soit une
monarchie militaire. Dans son palais, lui seul s'habille en soldat,
comme pour rappeler qu'il commande  tous les autres, mais il adopte un
uniforme sobre,  demi civil, l'habit vert des chasseurs de la garde. A
la guerre, il porte la redingote grise dont la simplicit unique dsigne
mieux le chef que les dorures et les panaches, laisss aux acteurs, aux
baladins. A la cour, sabres, galons, insignes sont proscrits. L'habit
brod, la veste et la culotte de satin blanc sont de rigueur et, dans ce
costume, qui souvent les ridiculise, on voit de vieilles moustaches
rpublicaines comme Augereau. L'tiquette n'tait pas seulement destine
 relever la majest du souverain. Elle subordonne ses anciens
compagnons d'armes, elle en fait des courtisans, comme Louis XIV en
avait fait avec les derniers fodaux, elle efface les souvenirs, encore
plus dangereux que gnants, de l'ancienne galit des camps et du
tutoiement des bivouacs. Ce n'est pas  l'galit civile, c'est 
celle-l qu'en veut Napolon. Il cre des marchaux, il nomme les
gnraux. Dispensateur des grades et des dotations, il agit sur les
militaires par les rcompenses, par l'espoir et par la crainte, n'tant
sr de les tenir que si tout ce monde dpend de lui, que s'il est
visiblement domestiqu, chambellans au palais, excutants sur le champ
de bataille. La Lgion d'honneur sert dj de principe d'mulation en
mme temps que, par un mlange de civil et de militaire, elle noie les
militaires parmi les civils. Napolon mdite de fonder une nouvelle
noblesse, une noblesse impriale, qui partira de la mme ide. Ce sera
encore un instrument de rgne, un autre moyen de dtruire la caste des
officiers qui s'est forme sous la Rvolution, dont Bonaparte lui-mme
est issu. La vanit humaine sera exploite. On se fera tuer pour tre
prince.. Cependant, pour le matre, Augereau, Massna, ses anciens, ne
seront plus que le duc de Castiglione et le prince d'Essling, comme
Fouch sera duc d'Otrante, Talleyrand prince de Bnvent et Maret,
scribe et secrtaire, duc de Bassano. Cette noblesse sert 
dmilitariser les grands chefs, les hommes que l'empereur a le plus de
raisons de craindre. Elle les confond, avec les diplomates et les
lgistes, dans les rangs des dignitaires. La collation des titres
rcompense, stimule. Elle distingue et, en mme temps, nivelle.

Tout cela se dessine, s'ordonne dans la tte de Bonaparte par sa pense
dominante qui est de mettre du solide  la base de son extraordinaire
aventure, de l'asseoir sur les ralits sociales, sur la nature des
hommes, sur les conditions mmes de la France telle qu'il l'a prise
sortant de la Rvolution. S'il fut un dfaut dans ma personne et dans
mon lvation, disait-il  Sainte-Hlne, c'tait d'avoir surgi tout 
coup de la foule. Je sentais mon isolement. Aussi je jetais de tous les
cts des ancres de salut au fond de la mer. Ce mot lumineux rend
compte d'un grand nombre de choses qui semblent dictes par l'orgueil.
Ainsi Bonaparte expliquait  Las Cases qu'en distribuant des trnes 
ses frres, c'taient encore des ancres qu'il voulait jeter pour fixer
sa dynastie trop neuve. Ses frres n'avaient pas compris, s'taient crus
tout de suite rois par la grce de Dieu. Et que d'autres calculs de
l'empereur se retourneraient contre lui! Mais personne n'a vu plus
clairement l'envers et les fragiles dessous de sa propre puissance,
mieux senti le besoin de l'affermir.

Il y a mme quelque chose de tragique dans cette recherche de la
solidit, dans cette inquitude qui ne s'avoue pas, dans cette mise en
oeuvre de tous les ressorts. Si l'me d'un souverain nat en lui, ce
n'est pas seulement par cette grce d'tat qui fait que l'homme se
faonne  son rle. Il pense  la condition, aux devoirs d'un monarque,
aux fautes qu'une monarchie ne doit pas commettre. Il a vu tomber les
Bourbons. Il a vu comment l'impopularit les avait atteints, comment
leurs ennemis avaient t  l'afft du scandale. Il a, prsente  la
mmoire, l'affaire du collier. C'est encore impunment que Josphine
prodigue l'argent et que l'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette est
trop petite pour la femme de Napolon. Mais qui sait si, un jour, le
peuple ne murmurera pas? Il faut que la famille impriale soit propre,
honorable, au-dessus du soupon. Plus elle part de bas et plus la tenue
lui est ncessaire. De l sa svrit pour les mariages de Lucien et de
Jrme. Lui, il fait passer sa femme, il l'a impose, mais c'est lui.
Ses frres, ses parents n'ont pas le droit de le diminuer ni de le
compromettre. Comment! je veux rtablir les moeurs et l'on m'amne une
telle femme dans ma famille! Assez longtemps la France a t gouverne
par des grands qui se croyaient tout permis. Je serai inexorable. Il ne
pardonne pas  Lucien qui, plutt que de renvoyer sa compagne, prfre
l'exil. Jrme devra rompre son mariage amricain, qui et t, quelques
annes plus tt, un mariage inespr pour un Bonaparte. Il sera
contraint de rpudier Mlle Patterson, d'pouser une vraie princesse.
Interdiction de descendre. Il faut s'lever. Il faut aussi paratre
moral, ne pas donner prise  la malignit publique; il faut que toute la
famille comprenne, comme son chef, qu'elle sera durement rappele  ses
origines si elle les oublie.

Le sacre n'est pas non plus l'ide d'un mgalomane romantique. Sans
doute, en recommenant Charlemagne, Bonaparte cherche  frapper
l'imagination des peuples. Il vise autre chose. C'est encore une ancre
de salut qu'il jette au fond de la mer. Peut-tre a-t-il l'illusion que
l'onction garantira son pouvoir en lui donnant un caractre lgitime et
sacr. Peut-tre aussi, ne s'abusant pas, se sert-il de ce moyen comme
il se sert de tous les autres. Si le foss de Vincennes, qui l'a rendu
insouponnable pour les rvolutionnaires les plus purs, les fait passer
sur le sacre, le sacre  son tour lui procure l'absolution, lave le sang
d'Enghien, attache l'glise et les catholiques  l'Empire.

Non pour toujours ni mme pour longtemps. Dans cette espce de
bousculade que sera son rgne, press par mille ncessits qui se
contredisent, Bonaparte dfera ce qu'il aura fait, et un jour viendra o
il s'alinera le catholicisme en maltraitant le pontife souverain. Mais,
en ce moment, il concilie tout et tout lui russit. Rpublique
franaise, Napolon empereur, la lgende frappe sur les monnaies n'est
pas une hypocrisie. C'est l'image d'un tel bonheur au jeu que Bonaparte
gagne sur tous les tableaux. Le pape bnit l'lu de la Rvolution. Le
plbiscite a t une autre forme du sacre. Napolon a pour lui la voix
du peuple et la voix de Dieu. Qui donc coute la protestation que Louis
XVIII lance de Varsovie? La France catholique voit le rtablissement du
culte confirm, l'autorit de l'glise reconnue par celui qui, ds lors,
n'est plus tout  fait un usurpateur. Et la France de la Rvolution
transpose le Paris vaut bien une messe. Elle n'en est plus  une
capucinade prs puisqu'elle a voulu l'Empire pour que ses conqutes,
toutes ses conqutes, civiles et militaires, lui fussent conserves,
comme Napolon l'a promis et le jurera  Notre-Dame, consacrant sur
l'vangile, en mme temps que sa couronne, la proprit des biens
nationaux.

Mais, dans sa pense vaste et rapide, le sacre s'enchane encore  un
autre plan et revt un sens agrable  la France prise de gloire. Le
Saint-Empire romain germanique, le vieux Saint-Empire, cessera d'exister
selon le voeu de la Rvolution, voeu confondu avec les rancunes
historiques de la France. Ce n'est pas tout. Il faut que, par la main du
pape, Napolon, aux yeux du monde, devienne le vritable Empereur. Il ne
restera plus qu' refouler l'autre, l'ancien, celui d'Allemagne, dans
son Autriche. Et, pour les Franais, cela encore vaut bien une messe. Au
mois de septembre, quand les ngociations avec Rome ont abouti, quand
Pie VII a promis de venir  Paris, le nouveau Charlemagne passe 
Aix-la-Chapelle, se montre sur le Rhin, reoit l'hommage des princes
allemands, des lecteurs, des ducs, des margraves qui se tournent vers
l'astre occidental.

Un nouveau Charlemagne, plus grand que l'autre, puisqu'il sera sacr
mais non couronn par le pape, et puisqu'au lieu de recevoir l'huile
sainte  Rome, c'est lui qui fait venir  Paris le chef de l'glise.
Invitation si imprieuse, avec tant de menaces sous-entendues qu'elle
ressemble  un ordre: On fit, dit le cardinal Consalvi, galoper le
Saint-Pre de Rome  Paris comme un aumnier que son matre appelle pour
dire la messe. C'tait cela. Et si encore ce n'avait t que cela!

Pour le fondateur d'une quatrime dynastie, le succs n'tait pas
mdiocre d'obtenir la conscration qu'avait eue Ppin, fondateur de la
deuxime, et de rejeter les Bourbons dans l'ombre comme l'avaient t
les Mrovingiens. Bonaparte se plaisait toujours  ces vocations de
l'histoire qui pourtant ne l'enivraient pas. Son Childric n'tait pas
seulement Louis XVIII, c'tait le duc d'Enghien. Alors, pour les
catholiques, Pie VII venait le blanchir et pardonner. Pour les autres,
le pape, absolvant le meurtre, condamnait la troisime race et
s'inclinait devant la toute-puissance du chef lu des Franais.

Dans cette circonstance encore, tout aurole et potise par le temps,
il faut voir quelles prcautions prend l'empereur, quel soin il a de
mnager les sentiments de la France rvolutionnaire, les sentiments que
nous appellerions lacs et anticlricaux. Que, dans sa plus grande
manifestation d'accord avec le Saint-Sige, il suive l'exemple des rois
qui l'ont prcd, avec lesquels il se dclare solidaire, et qui, de
saint Louis  Louis XIV, ont accompagn leur fidlit au souverain
pontife d'une volont ferme de maintenir leur indpendance en face de la
papaut, rien que de naturel. Mais ce sont de petites avanies, de
mesquines humiliations qu'il inflige  Pie VII comme pour faire excuser
l'audace qu'il a de l'amener dans ce Paris o, moins de dix ans plus
tt, les glises taient fermes au culte et la superstition honnie.
Ce pape qu'on a dj fait galoper depuis Rome pour que le sacre pt
avoir lieu le premier dimanche aprs le 18 brumaire, il n'y a pas de
ruses qu'on n'invente pour lui refuser les gards du protocole.
L'empereur se rend  sa rencontre, en fort de Fontainebleau, habill,
bott, comme s'il n'tait venu que pour une partie de chasse, et entour
d'une meute de chiens. L'aide de camp qui ouvre la portire, la premire
figure que voit Pie VII, c'est Savary, et l'homme du drame de Vincennes
prend plaisir  faire marcher dans la boue le vieillard blanc comme 
s'arranger pour qu'il monte en voiture  gauche, l'empereur tenant la
droite. Dans la premire escorte qu'on donne au pontife caracolent des
mamelouks en turban, par une intention, que les esprits forts pourront
comprendre, d'associer la Mecque et Mahomet  Rome, dans une sorte de
revue et de mascarade des religions, de quoi plaire  M. Dupuis, auteur
de l'_Origine de tous les cultes_, au parti philosophique, aux
militaires factieux et  l'Institut.

Ce n'est encore rien. Par sa douceur et sa bont, sa bndiction
paternelle, le pape, dans les rues parisiennes, impose silence aux
moqueurs. Voici bien autre chose. Napolon a nglig d'informer Pie VII
d'un dtail dont il et difficilement mconnu l'importance. A Rome, on
le croit mari religieusement. N'a-t-il pas fait bnir le mariage de ses
soeurs et de ses gnraux, contraint son beau-frre Murat, moins que
dvot,  passer, aprs coup, par la chapelle, exig le baptme pour les
enfants de sa famille? Comment supposer qu'il se soit lui-mme dispens
de la rgle qu'il impose et content du mariage civil o Barras avait
t tmoin? L'arrire-pense qu'on lui prte, rester libre de divorcer,
il l'a sans doute, bien que, dans sa toute-puissance, la bndiction
doive peu le gner pour obtenir, quand il le voudra, que son union soit
rompue. Plus simplement, peut-tre tait-il agac  l'ide de multiplier
les agenouillements devant les autels, et, comme il s'tait fait
exempter de la communion solennelle avant le sacre, voulait-il viter le
lger ridicule d'une bndiction arrivant  son mnage neuf ans trop
tard.

Rpudier Josphine, l'ide lui en est dj venue. Ses frres, qui la
hassent, sottement, puisque sa strilit rpond que la succession
impriale restera ouverte, le pressent depuis longtemps de se dfaire
d'elle, usant des arguments les plus tranges, puisque Joseph va jusqu'
lui dire: Si elle meurt, on t'accusera de l'avoir empoisonne. Un
moment, Napolon s'tait demand s'il mettrait  ses cts sur le trne
une femme dont il savait mieux que personne o il l'avait prise et la
vie qu'elle avait mene. Changeant en cela comme pour le reste, un jour
il lui faisait une scne, quitte  se rconcilier avec elle le
lendemain. Il n'y avait pas si longtemps qu'ils avaient cess de ne
faire qu'un lit. Il gardait de l'affection pour sa femme. Elle restait
sa confidente, son refuge. Quand il voyait les ambassadeurs empresss
auprs d'elle, les autorits, pendant leurs voyages,  ses pieds comme
devant une souveraine, il se disait qu'il n'y avait pas de raison pour
qu'il n'en ft pas une impratrice. Et il savait bien qu'il n'avait pas
d'enfant  attendre d'elle. Mais lui-mme, tait-il sr de procrer?
Rien encore ne l'en assurait. Qu'il poust une autre femme, digne
celle-l de son nouveau rang, qu'il n'en et pas d'enfant non plus, et
il se ferait moquer de lui.

Ces penses, ces calculs, il les cachait  Josphine qui en devinait une
partie. Elle avait peur pour elle-mme de l'Empire, de toutes ces
grandeurs dangereuses. D'tre associe au couronnement, comme son mari
le voulait, ne la rassurait encore qu' demi. Et si, pour elle, simple
concubine aux yeux de l'glise, le sacre allait ne pas tre valable?
Alors elle s'avisa d'un scrupule religieux, d'un scrupule de conscience.
A Pie VII en personne, sous le secret de la confession, elle rvla ce
qui manquait  son mariage, ce qui allait rendre la crmonie de
Notre-Dame sacrilge. Le tour tait jou, bien jou, le dernier mais le
meilleur des stratagmes qu'elle et employs avec son petit Bonaparte.
Le pape fit savoir qu'il refusait de sacrer Josphine en mme temps que
son poux si, auparavant, ils ne se mettaient pas en rgle. Napolon,
furieux, dut en passer par l. Dans la nuit qui prcda le couronnement,
en grand secret,  la chapelle des Tuileries, l'oncle Fesch, devant
Talleyrand et Berthier, unit les deux retardataires. Josphine alla 
Notre-Dame, rayonnante. Cette fois, dment marie, couronne en outre,
riche de deux sacrements, elle se croyait sre de l'avenir.

A la veille de cette chose fabuleuse,--le saint chrme, le sacrement,
pour eux, des Augustes et des Rois,--qu'on ne les imagine, ni lui, ni
elle, penchs sur leur pass et mditant une destine qui sort  ce
point de l'orbite commune des mortels. Grands ou petits parvenus,
personne ne s'attarde  ces retours en arrire. Dans les journes qui
prcdent le sacre, Napolon et Josphine sont  leurs affaires,  leurs
intrts, au crmonial et aux toilettes,  la rptition du cortge, de
l'entre, des mouvements et des gestes  faire,  tout ce qu'il y aura
de thtre  Notre-Dame et qu'on tudie sur un plan,  l'aide de poupes
habilles par Isabey, tandis que, jusqu'aux derniers instants,--sans
compter le quart d'heure rserv dans la nuit pour le mariage
secret,--il faut ngocier avec le lgat les dtails du grand jour.

Il y avait une condition  laquelle tenait le Saint-Sige parce qu'elle
tait de rigueur et que Napolon ne voulait subir  aucun prix. C'tait
que la couronne descendrait sur son front des mains du pape. Pie VII ne
s'tait dcid  venir  Paris qu'aprs avoir reu l'assurance qu'il ne
serait rien innov au rite traditionnel contrairement  l'honneur et
 la dignit du souverain pontife. Le cardinal Consalvi avait ajout:
Cela ne serait pas dcent. Trouvant sur ce point le pape inflexible,
Napolon avait tout promis, se rservant de rsoudre la difficult sur
les lieux. Et il fut un tonnant acteur, m comme toujours par un sens
artistique de la gloire. Le geste  la fois imprieux et calme, si
tudi qu'il en parut spontan, inspir par une sorte de gnie
intrieur,--celui de la Rpublique peut-tre,--et par lequel, devanant
le pontife, il saisit la couronne pour la placer lui-mme sur sa tte,
ce geste, il sut le rendre si noble et si grand que tous les assistants
sentirent qu'il appartenait  l'histoire.

Il appartenait positivement  la politique napolonienne. L encore se
manifestait ce systme de conciliation des contraires sur lequel avait
repos le Consulat et reposait la nouvelle monarchie. L'lu de la
volont populaire devenait l'lu de Dieu, il appelait  lui les forces
spirituelles du catholicisme sans renier celles de la Rvolution.
Napolon avait l'onction, l'huile sainte, une conscration dont il
s'exagrait l'importance quand on voit le cas que les majests
catholiques et apostoliques, les fidles, l'glise mme en feront moins
de dix ans plus tard, mais qui, sur le moment, imposait silence  tous
ceux qui disaient que la bndiction du ciel manquait  l'usurpateur.
Cependant, cette couronne bnite, Napolon, qui la tenait du peuple,
l'aurait, pour les rpublicains, dfendue contre une autre usurpation,
tel,  Tolentino, quand, aprs avoir caus poliment avec les cardinaux,
il rapportait au Directoire ses ngociations avec la prtraille. Cette
double manoeuvre, commande par les circonstances, lui tait devenue
habituelle. L'empereur, en invitant Pie VII, avait crit: Je prie Votre
Saintet de venir donner, au plus minent degr, le caractre de la
religion  la crmonie du sacre et du couronnement. Le pape tromp ne
put que dvorer l'affront. En sortant de Notre-Dame, il avait fait
savoir qu'il serait contraint de protester, de citer les promesses qu'il
avait reues si l'enlvement de la couronne tait mentionn dans le
rcit officiel de la crmonie. On s'en tira en ne publiant aucun compte
rendu au _Moniteur_. Qu'importait  Napolon? Tous les effets qu'il
attendait du sacre, il les avait obtenus sans compromettre l'autre
caractre de sa souverainet.

Car le serment du sacre, ce n'est encore qu'un serment de fidlit  la
Rvolution franaise. Sur l'vangile, l'empereur a jur de maintenir
l'galit et mme la libert, et aussi la proprit des acqureurs de
biens nationaux, mais surtout, et en premier lieu, l'intgrit du
territoire de la Rpublique. C'est pour cela, c'est pour protger
toutes ces conqutes que la Rpublique s'est livre  un homme, qu'elle
lui a confi le pouvoir suprme. Et ce serment, Napolon le tiendra
parce qu'il est la raison d'tre de sa monarchie.

Dans cette journe du 2 dcembre 1804,  Notre-Dame, en grand costume
d'apparat, le sceptre en main, dj prt pour l'immortalit, il eut son
mot humain: Joseph! si notre pre nous voyait! Minute d'motion sans
fadeur, comme on l'attend d'un pareil homme, rappel du pass, de
l'tape prodigieuse, avec une pointe d'ironie, la mme qu'a ici
l'histoire. Avait-il fallu des vnements depuis vingt ans qu'il tait
mort, le pauvre pre, infatigable qumandeur de bourses et de pensions,
pour que ses fils fussent arrivs l! Avait-il fallu des enchanements
de causes et d'effets, des calculs bien mris, des occasions saisies 
point! Mais les causes, comme les Parques qui filent sans cesse,
n'allaient pas cesser d'agir et d'emporter Napolon, sa couronne, sa
famille, d'un mouvement aussi rapide qu'imprieux.




CHAPITRE XIV

AUSTERLITZ MAIS TRAFALGAR


Contre le sacre de l'usurpateur, Louis XVIII avait protest hautement.
Joseph de Maistre,  Saint-Ptersbourg, parlait de la hideuse
apostasie de Pie VII. Le futur auteur du _Pape_ s'emportait jusqu'
crire: Quand une fois un homme de son rang et de son caractre oublie
 ce point l'un et l'autre, ce qu'on doit souhaiter ensuite, c'est qu'il
achve de se dgrader jusqu' devenir un polichinelle sans consquence.
Le pontife se relvera bientt de ce jugement passionn et de ce voeu
form dans la colre. Il s'tait abus sur le bien que l'glise pouvait
attendre d'une alliance avec le nouveau Charlemagne. L'empereur n'avait
pas moins d'illusions quand il se croyait devenu inviolable dans sa
personne sacre. Mais, sur l'heure,  quoi servaient les
protestations, solennelles ou vhmentes? A rien de plus contre Napolon
que, plus tard, ne devaient servir  Napolon lui-mme ni l'onction, ni
son entre dans l'Olympe des rois. Des souverains de race antique
l'avaient tout de suite reconnu et l'appelaient leur frre. D'autres le
reconnatraient encore, le serreraient dans leurs bras, le recevraient
dans leur famille, sans que rien ft chang  l'essentiel, sans que rien
ft fait. Car rien ne serait obtenu tant que l'Angleterre n'aurait pas
accept, non seulement l'Empire, mais tout ce que l'Empire reprsentait
et ce que l'empereur avait pour mission de conserver  la France. Et
cela, l'Angleterre ne devait l'accepter jamais.

Les ides se succdaient chez Napolon, il les prenait et les
abandonnait avec une rapidit qui souvent dconcerte. On le croit tantt
fourbe, tantt enivr d'orgueil, quand il se dbat dans une situation
inextricable, dont il n'est pas l'auteur. Il est charg au contraire
d'en tirer la France et il s'y engagera, par le crdit illimit qu'elle
lui accorde, jusqu'au fond, jusqu' l'absurde, de faon  ne plus
pouvoir s'en tirer lui-mme.

Pourquoi ne serait-il pas sincre, pourquoi ne s'abuserait-il pas sur la
vertu des mots et sur celle du sacre lorsqu'un mois aprs son
couronnement il lance aux souverains, ses gaux, au roi d'Angleterre le
premier, l'adjuration de ne pas se refuser au bonheur de donner la paix
au monde? Cet appel, il l'avait dj adress  l'archiduc Charles avant
Loben et dans des termes presque identiques. A George III, il se dit
accus dans sa propre conscience par tant de sang vers inutilement.
C'est qu'alors, comme en 1797, la paix est son intrt le plus certain.
Si la guerre le rend indispensable aux Franais, il en connat les
risques. La paix affermirait son trne plus encore que le sacre et il
est  la recherche de toutes les consolidations. Qu'aprs l'chec de sa
dmarche il prenne la France et l'Europe  tmoin de son abngation et
de sa modration, c'est son rle. Il ne l'invente mme pas. Avant lui la
Rpublique s'est crue modre, dans son droit, amie de la paix, quand
elle a conquis la Hollande, annex la Belgique, envahi la Suisse, quand
elle s'est installe sur la rive gauche du Rhin et qu' titre de monnaie
d'change elle a retenu la Lombardie.

Et maintenant, que Napolon devienne roi d'Italie, est-ce moins naturel?
Le premier Consul ayant reu la couronne de Charlemagne, le prsident de
la Rpublique cisalpine doit prendre la couronne de fer des rois
lombards. Sans doute, la raison est qu'un titre rpublicain ne peut plus
s'accoler au titre imprial. Mais cette royaut est un hommage 
l'Italie dlivre de l'Autriche et une promesse pour l'unit italienne.
D'ailleurs, Napolon fait savoir qu'il n'a pas dpendu de lui que les
deux couronnes fussent sur deux ttes. Celle-l, il l'a offerte  son
frre an. Joseph, toujours ombrageux, l'a refuse parce qu'il a cru
que c'tait un moyen de l'vincer, de l'exclure  jamais de l'hrdit
impriale. Mme refus de Louis, qui a trouv injurieux que l'Italie ft
propose pour son fils an jusqu' la majorit duquel il et t
lui-mme rgent. Encore des scnes de famille. Chose comique, Napolon
devra se fcher pour que ses frres daignent s'asseoir sur des trnes,
celui de France tant le seul qu'ils jugent digne d'eux.

Eugne de Beauharnais, le modle des beaux-fils, docile, lui, et plein
de bonne volont, sera le vice-roi de ce royaume d'Italie, chteau de
cartes qui tombera avec le reste lorsque l'Angleterre aura vaincu. Car
elle a laiss sans rponse le message de paix qui lui est venu de
l'empereur. Les ds sont jets depuis la rupture de la paix d'Amiens. A
ce moment mme, Pitt met sur pied une coalition, la troisime. Depuis
trois mois il ngocie avec les Russes un trait qui n'est pas seulement
d'alliance. Ici il faut changer le point de vue habituel, ne plus
regarder l'Empire du dedans, mais du dehors. Nous laissons,  Paris,
Napolon  un sommet ingal de russite et de triomphe. A Londres, on
calcule, on dispose tout pour le moment de sa chute. A neuf ans de
distance,--car il n'y a plus que neuf ans et le court dlai que lui
accorde le destin s'est dj rtrci depuis que le Snat et le peuple
lui ont donn l'Empire,--non seulement sa dfaite est prvue, non
seulement les conditions qui seront imposes  la France sont tablies,
mais le procd mme, la manoeuvre de refoulement progressif par
laquelle Napolon sera contraint d'abdiquer, cette politique est arrte
d'avance au point que, de 1813  1814, le canevas n'aura plus qu' se
remplir.

Le trait anglo-russe connatra des vicissitudes avant de porter son
fruit. Pour l'instant, l'Empire hrditaire a produit, non moins que la
rpression des complots contre le premier Consul, l'effet qu'en
attendaient les rpublicains, conservateurs de la Rvolution.
L'Angleterre renonce  l'ide de se dfaire de Bonaparte par le meurtre.
C'et t le moyen le plus simple. Ce plan n'a pas russi. D'ailleurs,
depuis la mort de Cadoudal, il n'a plus d'instrument et les menaces  la
personne du premier Consul n'ont servi qu' lui donner un trne. Alors,
renonant  le supprimer, il s'agit,  travers la guerre et par la
guerre, d'amener la France  l'liminer elle-mme.

L'Angleterre y arrivera en posant d'abord ce principe, une toute petite
phrase et qui fcondera, que les Allis font la guerre  Napolon, non 
la France. Pourquoi? Par haine de Sa Majest corse? Pour venger le duc
d'Enghien? Pas plus qu'en 1793 les rois ne se proposaient de venger
Louis XVI. Mais il est certain, vident,--et, s'il fallait une preuve,
le serment du sacre en serait une,--que Napolon ne pourra jamais signer
une paix qui abandonne les conqutes territoriales de la Rpublique
puisque sa raison d'tre est de les conserver. Le but des Allis est
toujours de ramener la France  ses anciennes limites. Seulement ce
n'est plus leur programme ostensible. Ils commencent  mieux comprendre
les Franais. Le manifeste de Brunswick, menaant Paris d'une subversion
totale, avait allum le patriotisme rvolutionnaire. Ce feu, encore si
loin d'tre teint, on lui donnerait un aliment nouveau si l'on
annonait que les Allis feront la guerre jusqu' ce que la France soit
rentre dans les frontires que la Rvolution a franchies. Ce qui est
accus publiquement, ce n'est plus que l'excs des conqutes, mot
vague, lastique, et qui, dj, ne semble mettre en cause que
l'ambition de l'empereur. On peut comprendre qu'il s'agit de la
Hollande, de la Suisse, du Pimont, comme des annexions ultrieures, et
non de la rive gauche du Rhin ni de la Belgique. Pourtant c'est l que
l'Angleterre veut en venir. Les articles secrets du 11 avril 1805
dfinissent exactement les anciennes limites, expression dont le sens
est rigoureux. Mais on n'en parlera pas tout de suite. C'est l'exigence
qui sera rserve pour la fin, aprs une srie d'offres lances  grand
bruit, puis retires de la discussion et toujours rduites  mesure que
la France s'puisera, que la fortune des armes sera plus favorable  ses
adversaires. Alors, en proposant  Napolon les choses mmes qu'il ne
peut pas accepter, on le fera apparatre comme un ennemi du genre
humain, on le sparera de la France, avec laquelle, d'autre part, on se
dclarera prt  traiter, mais sans lui.

En germe, 1813 et 1814 sont l. Ce n'est pas tout. On dirait que la
sagacit de Pitt a prvu, embrass l'ensemble de cet avenir. Loin de
mpriser son adversaire, il pressent que ce sera une tche longue,
difficile de le vaincre, que Napolon, avant d'tre renvers, remportera
bien des victoires, mettra hors de combat plus d'un des coaliss,
signera avec eux des traits de paix, peut-tre des alliances. D'avance
il faut que tout cela soit nul. L'Angleterre, qui n'est pas sre des
autres, est sre d'elle-mme. Alors elle stipule qu'il n'y aura de paix
reconnue, de paix vritable, qu' l'unanimit, du consentement de tous
les membres de la Ligue, c'est--dire du sien, quand un congrs aura
fix les prescriptions du droit des gens, tabli en Europe un systme
fdratif pour prvenir le retour des guerres. Un congrs. Voil celui
de Vienne en perspective. Un systme fdratif, ce sera, aprs le pacte
de Chaumont pour mettre Napolon au ban de l'Europe, la Sainte-Alliance
pour l'exiler et le surveiller  Sainte-Hlne. Dsormais, le plan est
fait, la partie engage. Napolon doit prendre l'Angleterre  la gorge,
la vaincre, la dompter ou bien, quoi qu'il fasse, il ne pourra que
reculer l'chance. Il est perdu.

Son nom d'homme extraordinaire serait usurp, il y aurait une lacune
immense dans son gnie, s'il n'avait compris cela. Et l'on fait  son
intelligence un mdiocre honneur lorsqu'on suppose que le camp de
Boulogne, le projet de descente en Angleterre, la construction de toute
une flotte de transports pour le passage de la Manche, n'ont t que
simulacre et diversion. C'tait lui, au contraire, qui, en prolongeant
son sjour en Italie aprs le couronnement de Milan, s'appliquait 
donner aux Anglais l'illusion que ses desseins contre eux n'taient
qu'une feinte.

Un reproche peut sembler plus juste, celui de s'tre,  ce moment,
attir des ennemis et d'avoir provoqu lui-mme la coalition en
runissant  son empire la Rpublique de Gnes. Cependant, cette
annexion de Gnes, qui se fit d'ailleurs,  la demande mme des Gnois,
dans les formes de la consultation populaire et par plbiscite, tait
une de ces consquences qui ne cessaient de sortir les unes des autres
depuis que la Rvolution avait franchi les anciennes frontires. Thiers
explique fort bien que les raisons, elles-mmes venues de plus loin, qui
avaient dtermin l'annexion du Pimont, dterminaient l'annexion de
Gnes. Enclave de l'empire franais, sans issues ni dbouchs du ct de
la terre, bloque du ct de la mer par les Anglais, Gnes touffait,
dprissait et vota l'annexion avec joie, tandis que, d'autre part, la
possession complte de ce port tait utile pour soutenir en Mditerrane
la lutte contre l'Angleterre. De mme la petite rpublique de Lucques
s'offrait  la France. Napolon refusa de l'incorporer parce qu'elle ne
lui tait pas utile, mais, ne pouvant la laisser vacante,  la
discrtion du premier venu, l'rigea en principaut au bnfice de sa
soeur lisa, dj duchesse de Piombino et qu'on caserait dans ce fief
avec son mari, ce Baciocchi encombrant dont on ne savait que faire.

Gnes, Lucques n'importaient ni  la Russie ni mme  l'Autriche pour
qui la question d'Italie se prsentait dans un ensemble autrement vaste.
Tel fut pourtant le motif qu'allgua d'abord la Russie pour sa
volte-face, acceptant dsormais que l'Angleterre gardt Malte, et que
reprit l'Autriche pour se joindre au trait anglo-russe et entrer dans
une guerre dont elle esprait sa revanche et l'annulation du trait de
Lunville. Ces deux puissances s'abritaient d'un prtexte et si celui de
Gnes ne s'tait prsent, elles n'auraient pas manqu d'en trouver un
autre. La diplomatie et les subsides de Pitt faisaient le reste. Depuis
douze annes les coalitions se succdaient pour que la France renont 
ses conqutes. Les coalitions devaient renatre toujours.

Ainsi, bien loin que Napolon simule une attaque  fond contre
l'Angleterre pour se retourner par surprise contre les Autrichiens et
les Russes, c'est l'Angleterre qui organise une diversion parce qu'elle
redoute  l'extrme d'tre envahie. Que le passage de la Manche, si
souvent tent, russisse, qu'une arme franaise dbarque et c'en est
fait d'elle aussi srement que le jour o Guillaume le Conqurant tait
descendu dans l'le. C'est une partie dcisive qui se joue.

Pour elle et pour Napolon. L'activit de sa correspondance, la
multiplicit des combinaisons qu'il labore et des hypothses qu'il
forme, tout atteste qu'il a conscience d'engager l sa destine. Il y
pensait du fond de l'Italie. Il y pensait jusque dans les ftes, ne
ngligeant aucun renseignement, prparant par le dtail, le succs de
cette opration de mer comme il prparait ses campagnes terrestres. Il
est l'homme qui, chaque soir, lit ses tats de situation, avant de
s'endormir, pour les possder et les garder prsents  l'esprit, de mme
qu' la guerre il sait toujours sa position. C'est vers ses escadres
qu'il tourne maintenant son tude, vers elles qu'il tend toute son
intelligence, bien qu'il ait  compter ici avec l'lment capricieux et
instable qui drange trop de calculs. Encore, son plan, le
proportionne-t-il aux ressources maritimes dont il dispose et, si c'en
est le point faible, c'est du moins une faiblesse raisonne.

On lui reproche quelquefois de n'avoir pas appliqu ici son principe de
guerre essentiel, qui tait de dtruire la force principale de l'ennemi.
Une grande victoire navale et il obtenait, avec une pleine scurit pour
l'avenir, ce qu'il lui fallait, c'est--dire le libre passage de la
Manche. Cette ide, la premire qui se prsentait  l'esprit, tait trop
naturelle pour qu'elle ne lui ft pas venue. Mais si ses escadres
eussent t capables de battre celles des Anglais, tout allait de soi,
le problme tait rsolu, et il n'tait pas besoin d'envahir
l'Angleterre pour la faire cder. Napolon savait si bien l'infriorit
de sa flotte que la consigne essentielle des amiraux tait de tout
sacrifier, de se sacrifier eux-mmes pourvu que ce qu'il resterait de
vaisseaux se runt dans la Manche pour y dominer, ne ft-ce que
l'espace d'un jour. Tout reposait sur des combinaisons destines 
livrer le passage  la magnifique arme de 132.000 hommes qui attendait
avec impatience le moment de couper  Londres le noeud des coalitions
et de venger six sicles d'insultes et de honte.

Parce que ce plan n'a pas russi, on a dit, on a cru qu'il tait
impossible et, qu'tant impossible, Napolon ne s'y tait jamais
srieusement arrt. Les preuves abondent, au contraire, qu'il y
appliqua son esprit avec passion. Le livre de la destine lui tait
ferm comme aux autres hommes. Il ne se voyait pas dans l'histoire avec
la figure d'un Titan foudroy, d'un Promthe puni par les dieux, d'un
hros martyr. La gloire qu'il dsirait c'tait de russir ce qui avait
chapp  ses prdcesseurs, ce que la Convention n'avait pas obtenu. Il
serait celui qui, plus grand que Louis XIV, aurait dict aux Anglais la
loi de la France, achev l'oeuvre nationale, gagn le premier, sur la
ruine d'Albion, le grand procs hrditaire. Ce qu'il voyait, puisque la
paix d'Amiens avait t rompue, c'tait une paix plus glorieuse, une
paix certaine, dfinitive, l'adversaire principal ayant t subjugu ou
dtruit. Car il ne mettait pas en doute qu'une fois dbarqu sur la rive
ultrieure il ne recomment Jules Csar et Guillaume le Conqurant et
ne vnt  bout de la rsistance qu'il pourrait rencontrer. C'est
probable, en effet. L'Angleterre n'avait pas de soldats  opposer  une
invasion. Quant  la flotte britannique, prive de ses ports d'attache
et de ravitaillement, elle et t bientt hors de combat. Nelson
lui-mme ne l'et plus sauve.

Aprs avoir adjur ses amiraux de lui assurer quatre jours, puis trois,
puis deux, de libre passage, Napolon ne leur demande plus que
vingt-quatre heures. Tout est calcul pour qu'en deux mares l'arme
soit transporte  Douvres. Sur la grve de Boulogne, l'empereur, au
mois d'aot 1805, attend que ses escadres aient excut la diversion
qu'il a conue. Mais tout s'unit, les lments et les hommes, pour le
dcevoir. Jamais Napolon ne s'est tant plaint d'tre si mal compris, si
mal servi. Depuis le mois de mars les contre-temps se succdent.
Villeneuve a russi  sortir de Toulon, il a chapp  Nelson qui
surveille la Mditerrane, il a ralli les navires espagnols qui se
joindront aux ntres, car alors, contre l'Angleterre, l'Espagne et la
Hollande sont nos allies. En rsum, le plan consiste  donner
rendez-vous aux escadres dans la mer des Antilles pour y attirer les
Anglais, puis, leurs forces rassembles,  revenir  toute vitesse dans
la Manche. Mais,  la Martinique, Villeneuve ne trouve plus l'amiral
Missiessy qui est reparti n'ayant accompli qu'une partie de sa mission,
et il ne trouve pas Ganteaume. Faute de vent,--ce qui,  la saison,
n'arrive jamais,--l'escadre de Ganteaume est reste immobile dans la
rade de Brest o les Anglais sont venus la bloquer. Villeneuve, se
voyant seul, fait voile vers l'Europe. Aucun des amiraux n'a rempli ses
instructions, et, par suite, le plan primitif est abandonn. Il reste la
ressource de risquer une bataille,  n'importe quel prix, pour que
Ganteaume puisse sortir de Brest et pntrer dans la Manche avec tout ce
qu'on aura de navires. Mais en dpit des encouragements, comme en dpit
des ordres imprieux qu'il reoit, Villeneuve ne se dcide pas 
remonter vers le Nord pour risquer une bataille, et sa timidit perdra
tout.

Entre Napolon et ses lieutenants, c'est le dsaccord qui deviendra
habituel. Il voudrait, lui, qu'on ft comme lui-mme. L'effort
ncessaire, on doit le faire avec les moyens qu'on a. C'est le sens de
son aphorisme clbre. Le mot impossible n'est pas franais. Mais les
hommes qu'il emploie ressemblent  la plupart des hommes. Ils
considrent d'abord les moyens dont ils disposent et ils mesurent les
possibilits  ces moyens. Villeneuve et le ministre Decrs ne savaient
que trop bien le mtier de la mer. Ils voyaient surtout les difficults
et les obstacles et ils n'avaient pas confiance dans leur instrument.
C'est avec des navires dfectueux, des quipages  peine instruits, les
auxiliaires espagnols qui n'ont mme pas de biscuit pour leurs matelots
que Napolon exige d'aussi vastes oprations! Lorsque Villeneuve compare
la marine franaise dsorganise par la Rvolution, encore blesse du
coup d'Aboukir,  ce qu'elle tait sous Louis XVI, au temps de la guerre
de l'indpendance amricaine, il se sent accabl. La vue de son
infriorit le paralyse et l'ide de se mesurer avec Nelson lui inspire
des apprhensions que ne conjure mme pas la crainte du matre. A la
fin, il se laissera encercler par Nelson pour se jeter contre lui de
dsespoir, offrir la bataille quand elle sera inutile, la perdre et y
ruiner ce qu'il restait  la France de forces navales.

Nous sommes ici, dans l'histoire de Napolon, au centre mme, au point
o se lie ce qui la prcde et ce qui suivra. L'hritage de la
Rvolution, il ne l'a pas reu sous bnfice d'inventaire mais avec
toutes ses charges, avec ses vices cachs. Ce lgataire universel a pour
mandat de faire capituler la plus grande puissance navale du monde et il
n'a pas trouv, dans les ressources de la France, ce qui ne s'improvise
pas, une marine. La mer lui a t, lui sera toujours fatale. Sa premire
sortie,  la Maddalena, a t dj un chec, une sorte d'avertissement
de la destine, par la faute des navires et des marins de la Rpublique.
L'expdition d'gypte n'avait plus d'issue aprs le dsastre d'Aboukir.
Pour les mmes causes, qui agissent dans l'ordre psychologique et qui
tuent chez les amiraux la confiance et l'audace, l'invasion, moyen d'en
finir avec l'Angleterre, ne sera, comme la conqute de l'Orient, qu'un
projet avort.

Ce ne fut pas sans avoir mis encore de l'espoir dans un plan nouveau,
dans une autre combinaison des mouvements de ses escadres que Napolon
se rsigna  lever le camp de Boulogne. Ce ne fut pas non plus de son
plein gr. Depuis quelques semaines de graves nouvelles appelaient sa
pense ailleurs. Bientt, il ne sera plus libre de choisir entre la mer
et la terre. En quelques journes capitales, o il n'est matre ni des
vnements ni de l'avenir, sa fortune change vraiment de face. Il
regardait vers Londres. Il doit se retourner vers le continent, du ct
de Vienne, de Berlin, de Saint-Ptersbourg.

Car le temps passe, la saison s'avance. Bonaparte, arriv depuis dix
jours  Boulogne o tout est prt pour l'embarquement, s'impatiente au
bord de la Manche. Villeneuve, ce Grouchy des mers, ne parat pas.
Cependant l'Autriche qui, aprs quelques feintes, est entre dans la
coalition, menace la frontire de l'Empire. La Russie s'branle pour se
joindre  elle. Des explications sont demandes aux Autrichiens dont les
rponses sont vasives. Napolon commence  voir la ncessit de faire
face  cette dangereuse diversion,  mditer le plan qui doit aboutir 
Ulm. S'il n'est pas  Londres dans quinze jours, il faut qu'il soit 
Vienne avant le mois de novembre. A trois reprises, il crit 
Talleyrand que son parti est pris. Il n'a donc plus qu'un faible espoir
de passer en Angleterre. Toutefois il n'y a pas encore renonc quand,
aprs des journes d'incertitude plus cruelles que l'annonce d'un
malheur, l'empereur apprend que Villeneuve, entr au Ferrol, n'en est
pas sorti. Ce fut une de ses plus violentes colres, un de ces
emportements qui faisaient tout trembler. On le vit, farouche, le
chapeau enfonc jusqu'aux yeux, le regard foudroyant, et criant: Quelle
marine! Quel amiral! Et tout de suite il devient, par une autre mise en
scne, l'homme de la ralit et de l'action, que rien n'obsde jamais et
qui a le don de chasser une pense  volont et de la remplacer par une
autre. Il dicte  Daru, comme si l'ide venait de sortir  l'instant de
son cerveau, le plan de la campagne d'Autriche qu'il a dj mdit.
Pourtant, il est encore si peu certain de la dcision qu'il prendra,
qu'il rserve, comme une chance suprme, le cas o Villeneuve, n'ayant
fait que toucher au Ferrol, oserait enfin cingler vers Brest. Napolon
ne sait pas que Villeneuve, l'infme Villeneuve, ne trouvant pas le
refuge assez sr, est dj devant Cadix, quand, dix jours aprs,  la
dernire limite de l'attente, il commence  mettre l'arme en mouvement
pour que, tournant le dos  la mer, elle se dirige au coeur de
l'Allemagne. Ordres donns avec ce discernement sans pareil de ce qui
pressait plus ou moins dans les dispositions  prendre, avec une
lucidit sereine. On dirait qu'il n'a jamais hsit, qu'il a prvu et
voulu des choses auxquelles il se rsout. C'est ce qui fait qu'on doute
encore aujourd'hui qu'il ait song srieusement  passer le dtroit. On
croit au regard d'aigle,  l'inspiration subite du gnie. C'est ce qui
entrane les hommes en frappant les imaginations et les intelligences.
Jamais Napolon n'a t suivi de la troupe, jamais il n'en a t l'idole
comme au moment o, levant ses camps de l'Ocan, il laisse une victoire
morale, annonciatrice d'une autre victoire,  l'Angleterre affranchie
dsormais d'une mortelle inquitude. Mais la raison de Bonaparte,
toujours ferme derrire un rideau d'illusions volontaires, continuait de
lui dire que rien ne serait fini tant que l'Angleterre serait hors
d'atteinte. Son grand projet de la Manche, il ne l'abandonne pas. Il le
diffre. Il se promet de le reprendre aprs avoir battu les Autrichiens
et les Russes. Il ne ferait que toucher barre  Vienne. L'essentiel,
il le savait, n'tait pas l. Le continent pacifi, je reviendrai sur
l'ocan travailler  la paix maritime. Jamais il n'y devait revenir.

Il faut maintenant, avec les yeux de l'esprit, embrasser les deux
parties de ce drame d'ombre et de lumire. Les torches joyeuses, le
resplendissant soleil d'Austerlitz blouissent encore comme les
contemporains en ont t blouis. Ce qui se passe dans les plaines
d'Europe, des succs plus tonnants, plus miraculeux que ceux de la
premire campagne d'Italie, font oublier le dsastre sans appel dont la
plaine liquide est tmoin. Le 30 septembre, le jour o Nelson croise
dj devant Cadix, la Grande Arme a reu son nom et achev de franchir
le Rhin. L'empereur, de Strasbourg, lance une proclamation o il promet
de dissoudre la nouvelle ligue qu'ont tissue la haine et l'or de
l'Angleterre, de confondre les injustes agresseurs et de ne plus
faire de paix sans garantie. Cette guerre, il la dsigne par son
numro d'ordre dans la srie qui s'est ouverte en 1792. C'est la guerre
de la coalition, la troisime. Tel est le cercle dans lequel on tourne
depuis douze ans.

Chaque fois que cette vieille guerre recommence, chaque fois que
Napolon est ressaisi par le tourbillon que la Rvolution a cr, c'est
aussi vers la Rvolution qu'il revient pour s'y retremper et, comme vers
sa mre, pour y reprendre des forces. Dans cette proclamation aux
soldats de la Grande Arme, avant-garde d'un grand peuple, il se
prsente aussi comme l'empereur populaire. Le sacre, le trne,
l'tiquette, l'vocation de la monarchie, ce qui plat ou en impose par
les temps calmes et prospres, ne se soutient pas tout seul par les
jours orageux. Bonaparte le sait, il l'a toujours su. Il ne quitte
jamais la France sans jouer son pouvoir, comme  Marengo. En 1805 comme
en 1800, dans le public qui n'a pas les raisons d'esprance et
d'enthousiasme du militaire, il sent les doutes, l'inquitude, la
fatigue de la guerre  perptuit, et surtout cette question, toujours
la mme: Qu'adviendra-t-il si par hasard il est tu? On s'alarme
encore pour Napolon en attendant qu'on ne voie plus de repos que dans
sa chute. Car ce qui a fait sa fortune politique, c'est la rencontre en
sa personne de deux ides, la paix avec l'ordre pour les sentiments et
les intrts conservateurs, la grandeur nationale, les conqutes pour la
France rvolutionnaire. Ces contraires, il s'puisera a les concilier.

En partant pour l'Allemagne, il laisse, cause par les prparatifs de
l'expdition navale et par ceux de la guerre nouvelle, une gne
d'argent aggrave par les mfaits des munitionnaires et des
spculateurs, un malaise qui sera bientt une crise, presque une
panique, les billets de la Banque menacs de tourner aux assignats. En
revenant de Boulogne, il a trouv Paris froid, sans acclamations, et,
dans les rues, une nuance de blme que prononcent le commerce, qui ne va
pas, la finance, trs prouve, les gens d'affaires prompts  l'accuser
d'avoir provoqu la coalition par ses annexions d'Italie. Alors la force
qui n'est pas dans le principe de sa monarchie, il ne la puise que dans
ses origines, et, quand il s'agit de demander  la France un effort
militaire, d'obtenir une leve d'hommes,--c'est le cas, on appelle
80.000 conscrits de 1806,--Napolon n'est plus le souverain qui, dj, 
ses moindres billets met la formule qui agace plus d'un de ses gnraux:
Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Il
ranime les passions rvolutionnaires, il en parle le langage. Dans son
Conseil d'tat, avant de se rendre  Strasbourg, il a promis, comme un
girondin ou un montagnard, de briser cette odieuse maison d'Autriche.
Son trne mme, il en fait hommage  la nation: Je n'y suis que par sa
volont. Je suis son ouvrage. C'est  elle de le maintenir. Et ce n'est
pas de la vaine littrature que ce rchauff de style rpublicain. Moins
violent qu'avant Marengo, cependant perceptible, il y a un renouveau
d'opposition, non seulement chez les derniers amis de Moreau, non
seulement au faubourg Saint-Germain qui fronde, parmi les rallis prts
 s'affranchir, mais la chouannerie se rveille, des foyers
d'insurrection sont signals dans l'Ouest et le Midi. Rentr en grce,
redevenu ministre de la police, Fouch, heureusement, est l, vente les
complots naissants, fusille quelques agents royalistes et tend lui-mme
des fils si compliqus qu'il russit  passer pour un homme dont Louis
XVIII pourrait faire quelque chose, comme s'il semait dj en vue de
1815, tandis qu'il est  la fois suspect et indispensable  l'empereur.
Au comble mme de la puissance et de la gloire, le besoin que l'empereur
a de Fouch, c'est l'aveu d'une fragilit secrte. Et si les hommes qui,
avec le risque des batailles, supputent sa chute possible, voyaient,
savaient, comprenaient tout!

Dans les annales militaires de tous les temps, il n'est pas de page plus
brillante que la campagne qui, en quinze jours, a pour rsultat la
capitulation de l'adversaire. Comme enflamm par l'chec du grand projet
d'Angleterre, le gnie de Napolon donne l'impression d'une force plus
irrsistible que celle des armes, celle de l'esprit. A peine de combats,
ce qu'il en faut pour l'excution sre et irrprochable du plan, pour
rparer aussi les erreurs de l'imptueux Murat. C'est ainsi qu'
Elchingen, Ney gagne son titre de duc. Par la combinaison des manoeuvres,
le calcul des marches, la disposition des armes, une domination
complte de la carte sur laquelle les mouvements s'inscrivent, heure par
heure, avec prcision, l'Allemagne, o le soldat franais est tonn de
vaincre avec ses jambes, n'est plus qu'un chiquier. Le gnral Mack a
dj pass sur le corps de la Bavire, il se dirige vers le Rhin,
faisant trembler les princes allemands devant ce retour offensif de
l'Autriche, lorsque, dans Ulm, il s'aperoit qu'il est tourn,
envelopp, cern et n'a plus qu' se rendre.

Au moment o le gnral Mack tendait son pe  Napolon, o la garnison
d'Ulm jetait devant lui ses armes et ses drapeaux, o l'empereur
annonait  ses soldats que, sans avoir risqu une grande bataille, avec
des pertes lgres, il avait ruin une arme autrichienne de 100.000
hommes,  ce moment mme Nelson avait bloqu les escadres franaises et
espagnoles dans Cadix, et Villeneuve, prenant parti trop tard, comme
tous les irrsolus, tait sorti pour lui livrer bataille.

Villeneuve est peut-tre l'homme qui a chang l'histoire de Bonaparte,
qui est elle-mme la preuve permanente de l'action personnelle des
individus sur le cours des vnements. L'chec d'un des plus grands
projets de l'empereur,--et, par suite, la dviation fatale d'une guerre
o l'Angleterre restait la principale ennemie,--a tenu  un marin dont
le coeur tait contradictoire. Ce que les instructions les plus prcises,
les ordres ritrs, les encouragements, les flicitations mmes
n'avaient pu, les reproches et les affronts le faisaient maintenant mais
pour amener le dsastre. Lorsque l'empereur avait appris que Villeneuve,
tournant le dos  la Manche, s'tait dirig sur Cadix, il lui avait,
dans sa fureur, adress les injures les plus cruelles. Ses lettres 
Decrs sont terribles. Villeneuve est un misrable qu'il faut chasser
ignominieusement. Sans combinaisons, sans courage, sans intrt gnral,
il sacrifierait tout pourvu qu'il sauve sa peau. Tout avait chou par
sa conduite infme. Villeneuve qui ne manquait pas de bravoure, mais
de confiance, ne voulut pas rester sous une accusation de lchet. Pour
que son escadre ne demeurt pas inutile, elle devait, l'ordre lui en
avait t envoy le 14 septembre de Saint-Cloud, se livrer  une
diversion puissante en Mditerrane. Il s'agissait de paratre devant
Naples, alli de l'ennemi, mais surtout de garder des forces navales
dans la mer intrieure pour ne pas la livrer aux Anglais. Villeneuve
perdit encore quelques jours dans le doute. Allait-il affronter, dans
les pires conditions, le combat qu'il avait toujours craint? Mais il
avait  laver son honneur. Le malheureux acheva sa carrire en jouant le
sort de la marine franaise, en un jour, en un coup de dsespoir, contre
la flotte anglaise commande par son plus grand homme de guerre.

C'est ici qu'il faut voir le double tableau, Napolon,  Ulm, dans un
triomphe  peine sanglant et la Grande Arme se pntrant du sentiment
qu'elle est invincible, tandis que, devant le cap Trafalgar, se livre
une furieuse et funeste bataille, terrible choc o sombre l'espoir de
disputer la mer aux Anglais. Nelson est tu avant d'avoir vu
l'achvement de sa victoire. Villeneuve survit, est fait prisonnier et,
bientt, de dsespoir, se suicidera. La marine franaise est anantie
avec ses auxiliaires espagnols. Elle ne se relvera plus. Napolon
lui-mme, aprs des espoirs avorts, des tentatives qui lui coteront
cher, cessera d'y porter intrt. Le temps surtout lui manquera pour
reconstituer une flotte et des quipages. Mais il compte que le nom
d'Austerlitz fera oublier celui de Trafalgar. Il voudra mme oublier
qu' Boulogne il voyait juste, que ce n'est pas la mme chose d'entrer 
Vienne ou d'entrer  Londres, et que, s'il tait vraiment impossible de
passer la Manche pour imposer  l'Angleterre la paix des frontires
naturelles, il est encore plus impossible de la lui imposer quand elle
demeure la matresse inconteste des mers. En France, le public,
toujours prompt, aprs un chec,  se dgoter de l'effort prolong que
demande la puissance navale, n'y pensera plus, n'ayant mme pas compris
la porte de ce dsastre de Trafalgar dont les syllabes lugubres ne
prendront leur sens qu'aprs le glas de Waterloo. Quant  l'empereur,
qui ne s'attarde pas aux regrets, il se persuade que, l o il ne
commande pas en personne, il doit s'attendre au pire. Et comme,  la
mer, il ne peut exercer le commandement, son attention s'en dtourne
d'autant plus qu'en apparence rien n'est chang et que, vainqueur sur le
continent, il semble mme plus puissant que la veille. L'Angleterre, de
son ct, ne se rend compte ni de l'tendue ni des consquences de sa
victoire maritime qui se dcouvriront  la longue seulement. D'abord 
la joie d'avoir chapp au danger de l'invasion, les coups ports  ses
allis du continent la laissent consterne. Qu'il est difficile aux plus
grands hommes de voir un peu loin devant eux et comme l'avenir est
cach  ceux qui sont dans l'action! Pourquoi Napolon ne s'y
tromperait-il pas? Pitt est malade de chagrin lorsqu'il apprend Ulm et
Austerlitz qui, pour lui, effacent Trafalgar alors que, dans la vrit,
Trafalgar, qui est dfinitif, annule Ulm et Austerlitz, qui seront
toujours  recommencer.

Napolon marchait sur Vienne lorsque la nouvelle de la catastrophe lui
parvint. Il n'en parut pas affect, en marqua plus de dplaisir que de
tristesse ou de colre, ne demanda que le silence sur l'vnement. Il ne
voulut ni rcompenser ceux qui, dans la bataille, s'taient comports
avec bravoure ni punir ceux qui n'avaient pas fait leur devoir.
Villeneuve lui-mme fut comme oubli et, par ce blme muet, sentit plus
fortement qu'il ne lui restait qu' disparatre. Cependant, il n'est pas
douteux (le contraire ne serait pas possible), que les calculs de
l'empereur furent modifis par cet vnement. L'chec de Boulogne et
Trafalgar lui firent dsirer davantage des alliances sur le continent et
le dterminrent  les obtenir.

Si la campagne rapide qui s'tait termine par la capitulation d'Ulm lui
ouvrait le chemin de Vienne, s'il avait la satisfaction, que n'avait pas
obtenue le grand Frdric, d'entrer en vainqueur dans la capitale
autrichienne, s'il logeait au palais imprial de Schoenbrunn, cette
guerre n'tait pas finie. L'Autriche avait encore des forces  lui
opposer et celles de la Russie taient intactes. La Prusse, dont le roi
tait li d'amiti avec le tsar et subissait son influence, pouvait,
d'une heure  l'autre, se joindre  la coalition. Napolon tait trop un
homme du dix-huitime sicle pour ne pas admirer la Prusse du grand
Frdric, pour ne pas, comme les rvolutionnaires eux-mmes, rechercher
son amiti. Il l'avait d'ailleurs, dans les partages d'Allemagne,
comble de faveurs afin qu'elle reconnt les agrandissements de la
France et il esprait se l'tre attache. Mais il esprait mieux, et
si,  l'amiti de Frdric-Guillaume, il pouvait ajouter celle de
l'empereur Alexandre, il lui semblait que le but serait bien prs d'tre
atteint, que les victoires navales de l'Angleterre resteraient striles,
que l'Empire franais, dans ses limites, ne serait plus discut. Et
peut-tre n'tait-il pas absurde de penser que Trafalgar mme, qui
rendait les alliances continentales encore plus ncessaires  la France,
pouvait servir  les former et que la Russie verrait avec crainte
l'Angleterre matresse des mers par la victoire de Nelson. C'est
pourquoi, avant de livrer bataille, Napolon tenta de ngocier avec
Alexandre.

Le temps n'tait pas encore venu o les deux empereurs s'embrasseraient
et se partageraient le monde. A la veille d'Austerlitz, la Russie
demandait ce que, d'accord avec les Allis, elle imposerait en 1814. Les
conditions de paix qu'apporta Dolgorouki taient celles du pacte
anglo-russe, vacuation de l'Italie, restitution de la rive gauche du
Rhin, abandon de la Belgique qui serait runie  la Hollande. Quoi!
Bruxelles aussi? rpondit l'empereur. Mais nous sommes en Moravie, et
vous seriez sur les hauteurs de Montmartre que vous n'obtiendriez pas
Bruxelles. Les hauteurs de Montmartre! Mot singulier, non seulement
parce qu'il prfigure exactement un avenir dj prochain, mais parce
qu'il rvle chez Bonaparte ce qu'il a peut-tre le mieux cach, ce
qu'il n'a trahi que par clairs et pour des observateurs trs
pntrants, c'est--dire le sentiment exact d'une situation prcaire et
d'une marche sur la corde raide.

Ce sentiment rend compte de bien des choses qui, autrement, sont
obscures. L'empereur attend, il espre toujours la paix. Il ne se bat
que pour l'obtenir. Quand on la lui refuse, ou quand on la rompt, il
frappe un grand coup, croyant toujours que ce sera le dernier. Nous
voyons Austerlitz sous les couleurs naves d'une image d'pinal, les
soldats, la veille au soir, acclamant le petit caporal qui passe 
travers les bivouacs, improvisant des illuminations pour l'anniversaire
du 2 dcembre, jour du couronnement, puis, au matin, le grand capitaine
nimb par les rayons d'un soleil d'hiver qui annonce une de ses plus
belles victoires. A la vrit, Napolon et prfr que les Russes,
voyant l'Autriche vaincue, s'en tinssent l. Puisqu'ils voulaient se
battre, mieux valait que ce ft tout de suite, car le temps ne
travaillait pas pour lui, il tait fort aventur en Moravie,  quarante
lieues de Vienne, grande ville difficile  garder si le moindre chec
survenait, tandis que les archiducs pouvaient encore amener des renforts
de Hongrie et que la Prusse armait. Les Russes, en attaquant trop tt,
tirrent Napolon d'embarras. Ils l'attaquaient en outre sur un terrain
qu'il avait soigneusement tudi de sorte qu'il put dire, avec
assurance, aux premiers mouvements de l'ennemi: Cette arme est  moi.

C'tait sa quarantime bataille et, pour la premire fois, il se
mesurait avec les soldats de Souvarof et de Koutousof, en prsence
d'Alexandre et de Franois. Bataille des trois empereurs, triomphe
clatant, la Garde russe anantie, cent mille hommes coups ou disperss
en moins de quatre heures. Ce qui a chapp  votre fer s'est noy dans
les lacs, disait, aprs la victoire et le fameux: Soldats, je suis
content de vous, la proclamation qui se termine par l'apostrophe: Il
vous suffira de dire: j'tais  la bataille d'Austerlitz, pour que l'on
rponde: Voil un brave.

Style emphatique, bien fait pour frapper les esprits avec ce romantisme
bourgeois et peuple, ce genre sujet pour dessus de pendule et
pompier, dont Bonaparte a trouv le secret. En lui-mme, il
s'applaudit moins du coup d'oeil, de la sagacit et de la dcision qui
lui ont donn la victoire que de l'heureuse circonstance qui l'a sauv
d'un pril alors qu'il a d,  son corps dfendant, s'aventurer si
loin. La troisime coalition est battue. Il faut qu'elle soit dissoute.
Il faut tout de suite la paix, des accords durables, avec l'Autriche,
certes, dont le dernier espoir, celui qu'elle mettait sur Alexandre,
vient de s'vanouir, avec la Prusse aussi, effraye  l'ide des risques
qu'elle aurait courus si elle s'tait embarque sur cette galre. Mais
la paix avec la Russie, surtout. Car Napolon poursuit chez Alexandre
l'amiti qu'il avait trouve chez Paul. Il cherche  le sduire par des
procds chevaleresques, les mmes qu'il avait employs avec le pre, en
lui renvoyant les prisonniers de sa Garde, et par des appels  la
sensibilit car il pense dj que ce jeune autocrate doit tre un homme
de roman et de thtre. Prendre de l'influence sur Alexandre devient une
de ses ambitions. Le XXXe Bulletin fait l'loge du tsar, le met en garde
contre les freluquets que l'Angleterre solde avec art et dont les
impertinences obscurcissent ses intentions. Ah! si Alexandre
l'coutait! Que de grandes choses ils feraient ensemble! Deux hros de
mme taille peuvent dj s'unir, de loin, dans une mme pense, pleurer
sur l'horreur si vaine des champs de bataille. Napolon a d savoir avec
quelle angoisse, incapable de soutenir la vue des morts et d'entendre le
rle des blesss, Alexandre a fui le charnier o son arme pourrissait.
Alors il reprend le couplet humanitaire, qu'il sait rdiger aussi bien
que l'hroque et alterner avec l'ironie ou l'invective: Le coeur
saigne! Puisse tant de sang vers, puissent tant de malheurs retomber
enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause! Depuis
Trafalgar, il n'est plus question d'aller  Londres chtier les lches
oligarques. Il reste  fdrer l'Europe contre eux, et si elle ne se
fdre pas de bon gr, il faudra que ce soit de force. Dsormais l'ide
fixe de Napolon c'est l'ide de Tilsit, la paix et l'union du continent
par l'alliance russe pour en finir avec l'Angleterre.

Talleyrand lui conseille de commencer par l'Autriche. Mais l'alliance
autrichienne est mal fame pour la France de la Rvolution. C'est celle
qui a port malheur  Louis XVI. Elle n'est pas du got de ma nation
et, pour celui-l, je le consulte plus qu'on ne pense. Napolon ne
songe pas encore  devenir le gendre du Csar germanique. Pourtant,
jusqu' un certain point, il l'pargne. Il ne s'attarde pas  la
satisfaction d'avoir reu  son bivouac, le surlendemain d'Austerlitz,
ce Habsbourg rduit  solliciter la paix du Corse parvenu. Cette
paix,--qui sera signe  Presbourg,--il l'accorde; la vieille monarchie,
il ne la dtruit pas, ce qui voudrait encore un gros effort militaire,
et il a hte que la coalition soit dissoute. Alors la difficult est
toujours la mme. Anantir l'Autriche, c'est continuer une guerre dont
l'objet principal est ailleurs. Ne rien lui prendre, c'est la laisser
trop puissante, et surtout il y a des choses que Napolon doit lui
enlever. Il faut qu'elle renonce tout  fait  l'Italie par o, depuis
si longtemps, l'Empire germanique domine l'Europe et menace la France.
Il faut qu'elle renonce aussi  l'autre rive de l'Adriatique, et c'est
encore une partie de la politique que Napolon inaugure, la politique
d'aprs Trafalgar, celle qui consiste  prendre possession des rivages
europens pour les fermer  l'Angleterre. Le passage de la Manche
n'tant plus qu'un souvenir, l'autre systme, celui du blocus
continental, s'bauche. Il faut en outre que l'Autriche accepte un vaste
remaniement de l'Allemagne avec l'abolition de l'antique Saint-Empire
d'o elle tirait son prestige. Il faut enfin, et l'exigence a de la
navet, qu'elle promette de ne plus s'allier aux ennemis de la France.
Serment qui ne peut pas tre plus sincre qu'aprs Campo-Formio et
Lunville, car on lui en retire trop pour qu'elle se rsigne, pas assez
pour qu'elle soit rduite  l'impuissance. Austerlitz est une victoire
qui ne rgle rien de plus que les autres.

Voil pourtant le nouveau systme de la lutte contre l'Angleterre qui
prend figure et corps. Ce que Napolon fait marcher avec la rapidit de
la pense, ce ne sont pas seulement ses armes mais les diplomates, les
chancelleries, les dynasties. En sept semaines, il change la physionomie
de l'Europe avec une telle abondance de ngociations, d'instructions, de
conventions, d'critures, qu'il faudrait des pages pour les rsumer, un
volume pour en dire le dtail. Les beaux jours du Consulat, qui furent
presque des jours de repos, sont passs. Dsormais le rgne s'coulera
comme un torrent, dans une perptuelle bousculade.

Tout cela, d'ailleurs, raisonn, reli  une ide centrale. Un bref
contact avec Alexandre, par l'entremise de Savary, confirme Napolon
dans l'hypothse que, si l'alliance russe n'est pas mre, elle n'est pas
inconcevable. Il la calcule pour un avenir de deux  trois ans, et, se
gardant de blesser l'orgueil du tsar, laisse les dbris de l'arme
vaincue quitter paisiblement l'Autriche. Les militaires haussent les
paules, ne comprennent pas que la victoire ne soit pas mieux exploite.
On mnage l'Autrichien, le Russe. Vandamme grogne: C'est vouloir qu'ils
soient  Paris dans six ans. Mais, justement, Napolon regarde vers
Paris, o l'on aspire  la paix, o l'esprit n'est pas bon, o il est
press de revenir. Et puis, il y a cette chose urgente  faire,
s'assurer de la Prusse. Si la bataille d'Austerlitz avait mal tourn,
les Prussiens entraient en ligne, coupaient la retraite des Franais. Ce
pril,--qui sera celui de 1813,--tant conjur, il s'agit de beaucoup
mieux, non seulement de sparer la Prusse de la coalition mais d'obtenir
son alliance. Napolon s'efforce de se l'attacher par des menaces et par
des promesses. On lui donnera le Hanovre, domaine du roi d'Angleterre.
Qu'elle ferme seulement ses ports aux Anglais. C'est la condition
ncessaire, car, dj, moins le nom, le blocus continental se prcise
et remplace le grand projet du passage de la Manche. La Prusse cde,
mais  la peur. Le Hohenzollern n'est pas plus sr que le Habsbourg et
il se hte d'annuler son trait avec Napolon par une contre-lettre 
Alexandre.

Napolon s'en doute, s'en mfie. N'importe. Il faut aller vite,
construire une Allemagne qui ne menace pas l'Empire d'Occident mais le
garde et le prolonge. Avec des ides de Richelieu et de Mazarin, de la
Convention et du Directoire, il improvise une refonte et un partage du
corps germanique, une confdration du Rhin comme la monarchie avait
form la Ligue du Rhin, des royaumes et des principauts comme la
Rvolution improvisait des Rpubliques clientes. En courant, il fait un
roi de l'lecteur de Bavire, l'oblige  donner sa fille en mariage 
Eugne de Beauharnais tandis que le prince de Bade, fianc  cette
princesse, pousera par ordre la cousine d'Eugne, Stphanie. C'est de
la politique nuptiale et dynastique. Murat, le beau-frre, sera prince
grand-duc  Berg. Pour Jrme, spar par force de son Amricaine, autre
mariage prpar avec Catherine de Wurtemberg dont le pre aussi est fait
roi. L'Empire napolonien essaime comme essaimait la Rpublique, souvent
aux mmes lieux, sur des surfaces un peu plus tendues, mais selon la
mme mthode. La Rpublique,  la suite de ses gnraux, exportait des
reprsentants du peuple et ses principes. L'empereur, chef de la
dynastie qui est ne de la Rvolution et qui la consacre, expdie ses
frres, ses beaux-frres, son beau-fils, sa belle-fille avec son Code et
ses administrateurs. Sa pense est-elle de caser la famille, de nourrir
le clan? Il en est loin. La famille est l pour le servir ou plutt pour
servir. L'empereur n'admet plus qu'elle lui rsiste et il ne consulte
pas ses gots. Exemple. Les Bourbons de Naples sont incorrigibles. Ils
ont encore conspir avec l'ennemi. Leurs ports doivent tre ferms aux
Anglais. Ils seront dtrns. Seulement  l'endroit o Championnet,
quelques annes plus tt, proclamait la Rpublique parthnopenne,
Joseph, dlgu d'autorit, rgnera, que cette couronne lui plaise ou
non. Quant  Louis, il est destin  prendre la suite de la Rpublique
batave. Il faudra, par ordre aussi, qu'il rgne en Hollande.

Ayant abattu et lev des rois, mari des princes et des princesses,
mdiatis une foule de petits souverains allemands, supprim tout de bon
le vieux Saint-Empire germanique, son chef lu et les Electeurs, brass
les affaires germaniques, simplifi ce chaos selon les recettes
rvolutionnaires, ce qui l'et fait applaudir de Brissot si la tte de
ce girondin n'et t coupe, Napolon, toujours courant, emporte de
Munich l'tiquette de la cour bavaroise qui l'a frapp, lui a paru
propre  en imposer aux Franais, plus encore aux trangers, et surtout
 largir la distance entre lui et ses anciens camarades de l'arme. Ce
crmonial l'ennuiera, le fera toujours biller. Mais il avait lu dans
Montesquieu: Quand Alexandre voulut imiter les rois d'Asie, il fit une
chose qui entrait dans le plan de sa conqute.

Le 26 janvier 1806, il est aux Tuileries, quatre mois aprs son dpart.
Cent vingt jours o il a ptri l'Europe sans avoir avanc d'une minute
l'heure de la paix dfinitive.

De mme qu'il avait eu hte de dnouer la coalition, il avait hte de
rentrer  Paris, de reprendre le gouvernement, se mfiant toujours des
intrigues et des trahisons de ceux-ci, des faiblesses et de l'incapacit
de ceux-l, sans cesse oblig d'tre absent, sachant qu'en son absence
tout allait mal, sa dfaite ou sa mort tant toujours supputes. Il
revient encore victorieux. Mais il ne veut pas de rentre triomphale,
car il sait qu'Austerlitz mme n'a rien achev. Tout de suite, il se met
aux affaires srieuses,  ce qui a failli amener un dsastre financier
et la banqueroute de la Banque de France. Responsable des fautes
commises, Barb-Marbois, ministre du Trsor, vient offrir sa tte au
matre, humblement. Que veux-tu que j'en fasse, grosse bte? lui
rpond l'empereur.

Bizarre mlange de l'hroque et du familier, de solennit voulue et de
naturel qui a tant fait pour sa popularit et sa lgende. Au ministre
qui tremble comme devant un despote d'Asie, le vainqueur d'Austerlitz
rpond par une plaisanterie du thtre de la foire tandis que, le jour
o la dputation batave vient offrir le trne de Hollande  Louis, on
suit le crmonial de la succession d'Espagne, celui de Louis XIV pour
le duc d'Anjou. Le nouveau souverain est annonc  la cour, toutes les
portes du palais ouvertes. Pourtant le srieux de la chose est ailleurs.
La Hollande n'est pas une conqute de Bonaparte. Elle lui vient de la
Rpublique et de Pichegru l'trangl, et doit tre un poste de douane
contre les Anglais de mme que le royaume de Naples, confr d'autorit
 Joseph, doit tre contre eux un poste avanc mditerranen. La
distribution des couronnes  la famille procde d'un systme et de
ncessits qui s'engendrent et s'engendreront les unes les autres. Mais,
le lendemain de la crmonie, devant la nouvelle reine, Napolon fait
rciter au petit garon d'Hortense et de Louis _les Grenouilles qui
demandent un roi_. Qu'est-ce que vous dites de cela, Hortense?

C'est comme s'il y avait en lui deux hommes dont l'un, quelquefois, aux
rares moments de dtente, s'amuse  regarder l'autre.




CHAPITRE XV

L'PE DE FRDRIC


Napolon ayant lev le camp de Boulogne pour rpondre  la diversion
austro-russe, il et t naturel qu'il revnt  Boulogne une fois
l'Autriche et la Russie hors de combat. Naturel si Trafalgar n'et t
qu'une contrarit. La destruction de la principale force navale de la
France ne permettait plus de passer la Manche. Y renoncer, c'tait
avouer que la guerre navale tait perdue sans recours. L'avenir fut
rserv par une annonce vague: L'empereur va reporter son attention sur
sa marine, sur sa flottille et prendre toutes les mesures pour rduire
l'Angleterre, si elle ne fait pas la paix. Cette note est du 6 fvrier
1806. Elle sera sans lendemain. Jamais Napolon n'aura le loisir de
relever sa marine du dsastre de Trafalgar. Pourtant la paix est
toujours son plus grand intrt, son plus grand besoin parce qu'elle
mettrait sa monarchie  l'abri des hasards. Cette paix, que la France
attend toujours, qu'elle croit acquise aprs Austerlitz comme elle le
croyait aprs Marengo, comment y contraindre l'Angleterre encore plus
inaccessible dans son le depuis qu'elle rgne sans partage sur l'Ocan?
Or voici que se lve un espoir.

Napolon rentre  Paris pour y apprendre la mort de Pitt. Joyeuse
nouvelle. Le plus grand ennemi de la France disparat. Pitt et Cobourg,
les patriotes de la Rpublique ont si longtemps runi ces deux noms dans
une mme haine, personnifiant en eux tout ce qui s'opposait au cours de
la Rvolution! Cobourg est soumis, battu, avec la maison d'Autriche.
Pitt dans la tombe, la parole passe  l'Angleterre librale, la bonne
Angleterre, celle de Fox. Les Franais qui, aprs avoir jur de ne plus
jamais subir de tyran, se sont donns  un homme pour sortir
victorieusement de la guerre, ne doutent pas que la politique anglaise
ne dpende que d'un homme aussi.

Il est trange que Napolon ait partag cette faon de voir trop simple,
cette illusion trs peuple. La paix avec les Anglais, il y croit
toujours. Le souvenir d'Amiens ne le quitte pas et c'est Amiens qu'il
veut recommencer avec Fox. Alors, plein de confiance, il s'engage dans
de vastes combinaisons, rivalise d'habilet avec les vieilles cours et
les gouvernements traditionnels, sr des cartes qu'il a en main et de
son ministre des affaires trangres, de ce Talleyrand qui passe dj
pour le plus subtil des diplomates. Mais Fox, sur lequel on se mprend 
force de l'avoir oppos  Pitt, est pourtant, avec un autre vocabulaire
et une espce de rondeur, comme d'un bonhomme Franklin britannique, un
aristocrate, un Anglais attach aux intrts permanents de son pays. On
parlera de tout, dans ces ngociations, sauf de l'essentiel. Et Napolon
ne tarde pas  reconnatre que l'essentiel n'a pas chang. Le long et
pompeux expos de la situation de l'Empire au Corps lgislatif, le 5
mars, dit trs bien que le but de la troisime coalition, comme des
prcdentes, tait d'enlever  la France les bouches de l'Escaut, les
places de la Meuse. L'Angleterre porte peu d'intrt  l'Italie: la
Belgique, voil le vritable motif de la haine qu'elle nous porte. Pas
une fois, entre lord Yarmouth et Talleyrand, il ne sera question de la
Belgique. Mais tandis que Napolon veut encore se bercer de l'espoir
d'une nouvelle paix d'Amiens, Fox, sous son apparente bonhomie, cherche
seulement  dmontrer qu'avec cet homme-l toute paix vritable est
impossible afin de rejeter sur lui l'odieux d'une guerre dont la fin
sera l'anantissement de la puissance britannique ou bien la
renonciation de la France  ses conqutes. Pitt l'indomptable est mort,
dsespr d'Austerlitz, en s'criant: O ma patrie, dans quel tat je te
laisse! Fox l'humanitaire relve le flambeau.

L'empereur, pourtant, y met du sien. Ou plutt il le croit. Il reprend
les choses o elles en taient  la rupture de la paix d'Amiens, et,
puisqu'on avait rompu pour Malte, il laissera Malte  l'Angleterre.
Comme s'il s'agissait de cette le! Hormis les sujets brlants dont on
ne parle pas, il semble que l'on puisse s'entendre sur tout, mme sur la
Sicile, dpendance du royaume de Naples, quoique le roi Joseph, qui
n'est pas si bien assis dans ses Etats, soit fort loin d'en conqurir
l'annexe insulaire. Du reste, en mme temps qu'il ngocie avec lord
Yarmouth, Talleyrand ngocie avec Oubril, l'envoy d'Alexandre. C'est la
manoeuvre dont il se promet le plus beau succs. Un accord avec
l'Angleterre obligera la Russie  traiter et rciproquement. Il est vrai
qu'il y a un dtail. Pour que la Prusse n'entrt pas dans la troisime
coalition, le Hanovre lui avait t promis. Il faudra le rendre  la
couronne britannique. Peu importe. Si l'on s'arrange avec les Anglais et
les Russes, la Prusse sera indemnise ailleurs. Ce n'est pas la place
qui manque en Allemagne. D'autre part, ce Hanovre, la Prusse y tient.
Elle a mordu  l'appt. Alors, si la paix choue avec l'Angleterre et
avec la Russie, la dpouille hanovrienne rpondra de la fidlit des
Prussiens  l'alliance franaise. Ce n'est pas tout. La Prusse reste la
grande favorite de l'empire napolonien comme elle l'a t de la
Rvolution et le ministre des affaires trangres n'est-il pas celui du
Directoire? Talleyrand n'assure-t-il pas ici la tradition et la
continuit? De trs bonne foi, parce que c'est par systme, on promet 
la maison de Brandebourg l'hritage de la maison d'Autriche, la
prminence dans une confdration de l'Allemagne du Nord, et, par
surcrot, la couronne impriale transfre des Habsbourg aux
Hohenzollern.

Cette triple ngociation, ces savants calculs dont la fin va tre
piteuse n'occupent que deux ou trois mois de l'anne 1806 et du rgne et
n'en ont pas moins d'importance. Napolon, aprs les succs
tourdissants, inattendus, d'Ulm et d'Austerlitz, qui mettent l'Europe
centrale  sa discrtion, s'estime trs modr quand il offre ses
conditions de paix. Il a largi la ceinture de la France, porte  cent
dix dpartements, pour protger les conqutes que la Rvolution lui a
lgues et qu'en montant sur le trne il a jur de dfendre. Il lui
parat naturel de ngocier sur cette base, tout aussi naturel qu'il
paraissait dj  la Convention et au Directoire de faire la paix avec
leur carte de guerre, d'autant plus naturel que les Anglais et les
Russes affectent de marchander au sujet de la Dalmatie et de la Sicile
comme si, d'Amsterdam jusqu' Naples, le reste n'tait mme plus en
question. Napolon ne s'aperoit pas du pige qui lui est tendu, qui le
sera jusqu' la fin, et qui consiste  rejeter les torts de son ct, 
mettre en relief ses prtentions,  dnoncer son ambition comme un
danger universel. Tandis que l'Angleterre feint de causer, d'examiner
toutes les hypothses, elle prpare en secret une leve de boucliers,
une quatrime coalition. Alors se produit un vnement que personne n'a
calcul, la Prusse qui part en guerre, toute seule, et qui vient, en
somme, par cette agression, dguiser l'chec mortifiant de Talleyrand,
de son matre, de leur diplomatie, rappeler Napolon  l'activit du
chef de guerre et lui ouvrir de nouvelles illusions avec de nouvelles
victoires.

Il avait t, dans ces tractations, mystifi du commencement  la fin,
et, avec son ministre, il s'tait pris dans les fils par lesquels il
croyait tenir les autres. Il y avait de quoi le dgoter des finesses de
Talleyrand et des subtilits de l'art diplomatique. Sans doute l'accord
avec la Russie avait t conclu, mais il n'tait pas encore ratifi.
Loin de dterminer les Anglais  traiter  leur tour, la publication du
texte accept par Oubril les indigna, souleva l'opinion publique, et
l'ambassadeur russe  Londres, intimid, obtint d'Alexandre qu'il ne
donnt pas sa signature. En mme temps, Fox envoyait  Paris un autre
plnipotentiaire, non pour l'entente mais pour la rupture, dont lord
Lauderdale ferait retomber la responsabilit sur les exigences de
Napolon. Cependant Yarmouth, au cours de la ngociation, avait dj
rvl au reprsentant de la Prusse  Paris que la restitution du
Hanovre au souverain britannique serait le prix de la paix avec
l'Angleterre. Ce fut le prtexte que le parti de l'honneur et de la
guerre, le parti national et antifranais prit  Berlin pour arracher
Frdric-Guillaume  ses craintes,  ses hsitations,  son ministre
Haugwitz,  sa politique d'quilibre timor et de mnagements gaux pour
la Russie et pour la France.

Le mouvement impulsif des patriotes prussiens, le coup de tte de la
jeunesse militaire, de la reine Louise et du prince Louis, en apportant
 Napolon, fort tratreusement attaqu, l'occasion d'un nouveau coup de
tonnerre, est une diversion qui renouvelle singulirement le drame et
qui va l'largir.

A l'automne de 1806, la paix avec l'Angleterre et la Russie a chou.
Encore un peu de temps et la quatrime coalition sera debout. Il ne
devra pas tre difficile d'y faire entrer l'Autriche elle-mme, aussi
peu rsigne, au fond, malgr ses cuisantes dfaites,  la paix de
Presbourg qu'elle l'avait t  la paix de Lunville. Si les trois
puissances continentales marchent ensemble, si elles concertent leur
action, la France sera mise dans une situation pnible, elle sera au
moins contenue, oblige de se tenir sur la dfensive, en attendant que
le reflux commence. Sans doute Napolon est un trs grand capitaine.
Sans doute il dispose souverainement, en dictateur, des amples
ressources d'une nation qui avait tenu tte  l'Europe lorsqu'elle tait
dans les convulsions de l'anarchie, qu'il a prise en main lorsqu'elle
tait sur le point de succomber et qui maintenant est porte  son plus
haut degr de force et de puissance. Il n'en est pas moins vrai que
jamais encore Bonaparte n'a eu  combattre tous ses adversaires  la
fois. A Austerlitz, l'appoint autrichien qui s'ajoutait  l'arme russe
tait peu de chose depuis le dsastre de Mack  Ulm. Et voici que, par
l'agression prmature de la Prusse et pour le bonheur de Napolon,
l'ennemi s'offre encore  ses coups en ordre dispers.

A quel moment? Celui o il commence  sentir lui-mme que le poids est
lourd  porter et que l'arc se tend beaucoup. Supposons qu'il et russi
 stabiliser l'Empire dans la situation qui rsultait de la paix de
Presbourg. C'tait dj embarrassant. Se maintenir sur une ligne qui
allait du royaume de Hollande au dtroit de Messine et aux bouches de
Cattaro en passant par la Confdration germanique, demandait un gros
effort qui n'et, du reste, mme en se prolongeant, abouti  rien.
Etendu de la Frise  la Calabre, l'Empire franais forme un vaste front
de mer contre les Anglais. C'est sa raison d'tre. Et, sans doute,
l'Angleterre en est gne puisqu'elle doit largir considrablement son
blocus maritime. Mais ce n'est qu'une gne. Il reste tant de ctes, tant
de ports par o elle est libre d'introduire ses marchandises sur le
continent! Tel qu'il est, avec ses bastions et ses prolongements, ses
protgs et ses feudataires, le grand Empire franais n'est pas encore
assez vaste, l'Europe n'est pas assez ferme pour que l'Angleterre
capitule. Et pourtant la contexture mme de l'Empire pose  chaque
instant des problmes nouveaux.

La violence avec laquelle Napolon entreprend de les rsoudre le trahit.
Violence froide. Colre contre les obstacles qu'il ne russit pas 
tourner. Son esprit qui reste lucide s'irrite  chercher l'issue d'une
situation qui n'en a pas et dont la nature est de se compliquer
indfiniment. Tout de suite, tandis qu'il est attaqu par la Prusse, un
cas se prsente.

Le royaume de Naples tait nagure l'abri de Nelson, la base de
ravitaillement des navires anglais, une entre en Europe pour les
marchandises anglaises. C'est pourquoi,  la place d'un Bourbon et de la
reine Marie-Caroline, la soeur de Marie-Antoinette, indomptable dans son
hostilit, il a fallu, pour y mettre quelqu'un, y mettre Joseph.
D'ailleurs, maintenant, il faut aider Joseph qui rclame de l'argent et
du secours. C'est ainsi que s'accroissent sans cesse les charges de
l'Empire. Mais entre ce royaume et celui d'Italie o Eugne est
vice-roi, se placent les Etats de l'glise. Non seulement ils rendent
malaises et peu sres les communications entre le nord et le sud, mais,
par eux, une autre brche est ouverte au commerce des Anglais. Napolon
exige que le Saint-Sige rompe avec tous les ennemis de la France,
reconnaisse Joseph comme roi de Naples et n'coute plus les cardinaux
napolitains rests fidles aux Bourbons. Pie VII rpond que les intrts
de la catholicit le lui interdisent. Pour respecter son indpendance il
en appelle au nouveau Charlemagne qu'il a sacr et qui garantit son
pouvoir temporel. Mais l'autre Charlemagne n'avait pas d'Angleterre 
bloquer. La querelle s'envenime. Napolon, qui a dj occup Ancne,
menace d'occuper Rome. Et pourtant ce conflit avec le chef de l'glise
romaine est contraire  la politique qu'il suit en France o il favorise
la renaissance du sentiment religieux, o il se sert du clerg, o il
se montre toujours plus favorable aux vques de l'ancien rgime. C'est
l'anne o le calendrier rpublicain est aboli, o la fte de la
Saint-Napolon est institue le 15 aot, jour de l'Assomption (on a fini
par trouver un Neapolis ou Neapolas, confesseur et martyr sous
Diocltien, qui sera le saint nouveau). C'est l'anne o il est interdit
 l'astronome Jrme Lalande, athe, de publier ses ouvrages, o, en
revanche, parat le catchisme imprial, copi sur celui de Meaux, avec
cette diffrence que Bossuet ne parlait pas des devoirs envers Louis
XIV, mais seulement envers les rois, qu'il mettait aprs les pasteurs,
tandis que, maintenant, le quatrime commandement dicte les devoirs du
chrtien envers Napolon Ier, notre empereur,  qui sont dus au nom de
Dieu l'impt et la conscription. Dans ce catchisme, la formule hors de
l'glise point de salut, d'abord supprime par l'homme du dix-huitime
sicle, en vertu de la politique de fusion et de tolrance, reparat sur
les instances de l'piscopat. Et ces dtails ne sont pas inutiles pour
comprendre que tout ce qui russissait nagure au Bonaparte conciliateur
de l'ancienne France et de la nouvelle commence  se gter. Faire des
concessions  l'glise au dedans, entrer en lutte avec elle au dehors, 
la longue, la position sera intenable. Napolon, d'intelligence toute
politique, rencontre avec surprise cet obstacle imprvu, la conscience
de Pie VII, o bientt trouveront un encouragement, un exemple, un cri
de guerre, des peuples catholiques dresss contre lui par la force
d'vnements auxquels il ne commandera pas davantage, emport qu'il sera
par le cours des choses.

Et la dclaration de guerre de la Prusse, qui survient sur ces
entrefaites, c'est dj un rebondissement, gros de consquences, qui
chappe  sa volont. Il n'est que trop clair, trop sr que Napolon
voit avec regret se rompre cette alliance prussienne qu'il regardait
comme ncessaire  son systme, qu'il croyait bien tenir, au moins par
la crainte. Jusqu'au dernier moment, il s'est efforc d'viter la
rupture. Le 12 septembre, il crit  Frdric-Guillaume que cette guerre
serait une guerre sacrilge. Il ne craint pas d'ajouter, comme pour le
flchir: Je reste inbranlable dans mes liens d'alliance avec Votre
Majest. Le mme jour, il mande  Laforest, son reprsentant  Berlin:
L'empereur dsire vritablement ne pas tirer un coup de fusil contre la
Prusse. Il regardera cet vnement comme un malheur. La Prusse lui
envoie un ultimatum, le somme d'vacuer l'Allemagne avant le 8 octobre,
c'est--dire de renoncer aux rsultats d'Austerlitz et de la paix de
Presbourg. La rponse est et ne peut tre qu'une entre en campagne
foudroyante, car, derrire la Prusse, il y a la Russie. A Potsdam,
devant le tombeau du grand Frdric, le tsar a promis son alliance, jur
fidlit au Hohenzollern et  la belle reine Louise dont il est le
chevalier servant. Il faut donc que les Prussiens soient battus avant
que les Russes aient eu le temps d'entrer en ligne. C'est la mme
situation que l'anne d'avant avec l'Autriche. Il sera plus conomique
de prvenir la jonction de ces nouveaux allis pour dcomposer
Austerlitz en deux temps. Et la rponse  l'agression prussienne, c'est
aussi le bulletin de la Grande Arme, un des plus tonnants exemplaires
de cette littrature  l'usage du troupier, avec des effets de thtre,
un dialogue o Napolon se met en scne: Marchal, dit l'empereur au
marchal Berthier, on nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8:
jamais un Franais n'y a manqu; mais, comme on dit qu'il y a une belle
reine qui veut tre tmoin du combat, soyons courtois, et marchons, sans
nous coucher, pour la Saxe. Puis la romantique apostrophe  la reine de
Prusse: Il semble voir Armide dans son garement mettant le feu  son
propre palais.

Cependant Bonaparte songe; il est inquiet. Va-t-il, cette fois, trouver
l'Europe entire unie et coalise contre lui? Le mois d'avant, il a
crit avec mlancolie: Je ne puis avoir d'alliance relle avec aucune
des grandes puissances. Avec l'alliance prussienne, celle de la Russie
lui chappe. Par quoi la remplacer? De Wrzbourg il mande  La
Rochefoucauld, son ambassadeur  Vienne, qu'il espre encore que la
guerre pourra tre vite. Mais il ne croit plus  la Prusse, si
versatile et si mprisable. (Il y reviendra.) Cependant le besoin de
tourner mes efforts du ct de la marine me rend ncessaire une alliance
sur le continent. Pourquoi ne pas la chercher  Vienne? La marine a
fleuri autrefois en France par le bien que nous a fait l'alliance de
l'Autriche. L'ambassadeur devra essayer... Projet qui n'a pas de suite
pour cette fois. Dans l'esprit de Bonaparte, de quelle incertitude
n'est-il pas le signe? L'alliance autrichienne, il ne pense plus qu'elle
n'est pas du got de sa nation. Et, au moment de s'enfoncer en
Allemagne, plus loin peut-tre encore, de rouler cet ternel rocher de
Sisyphe, quel retour sur Trafalgar, la marine, le camp de Boulogne, tout
ce qui est manqu! Mais l'action l'appelle, la ncessit le domine. Plus
de regrets. Surtout plus de flottement. Les oprations de guerre sont
prcises et limites, ce que les combinaisons politiques ne sont pas.
Napolon est dans la force de son ge et de son gnie militaire. La
campagne que la Prusse lui impose est comme une dtente pour son esprit.

Pourtant, avec cet adversaire et sur ce terrain galement nouveaux,
c'est la mme guerre qui recommence toujours, les mmes prils 
conjurer, l'ternelle coalition qui se renoue. Si la bataille
d'Austerlitz avait t perdue, la Prusse intervenait. Cette fois, ce
sont les Prussiens qui ont avec eux la Russie. S'ils ne sont pas battus,
et battus rapidement, les Russes auront le temps d'arriver. Si c'est
une dfaite, l'Autriche, qui tient une arme en observation, prendra sa
revanche du trait de Presbourg. Et voici qu'une autre nouvelle arrive.
L'Espagne, depuis Trafalgar, se dtourne de l'alliance franaise. Son
ministre tout-puissant, Godoy, le prince de la Paix, se demande
comment un alli qui n'a plus de marine aidera l'Espagne  garder ses
immenses colonies. Il prte l'oreille aux Anglais et se dispose 
trahir. Ainsi, une bataille perdue, et Napolon peut avoir toute
l'Europe contre lui. Il n'a pas plus de scurit  Madrid qu'ailleurs.
Et le mauvais germe de l'affaire espagnole commence  lever.

Ni l'Autriche ni l'Espagne ne bougeront parce que ce sont des victoires
encore plus tourdissantes que celles de l'autre anne. La Prusse, cette
Prusse frdricienne avec laquelle Napolon ne s'est pas encore mesur,
lui en impose malgr lui, tant elle garde de prestige militaire. Il en
a, depuis sa jeunesse, la superstition qui a t celle du XVIIIe sicle.

Pourtant, sous ses coups, la Prusse s'effondre en moins de quinze jours.
Ds la premire rencontre,  Saalfeld, le prince Louis-Ferdinand, un des
instigateurs de la guerre, est tu  l'arme blanche. Le 14 octobre, les
Prussiens sont anantis  Ina,  l'heure mme o Davout crase une
autre de leurs armes  Auerstdt, victoire qui n'est pas inutile 
celle de l'empereur. L'ennemi fuit en dsordre. Peu s'en faut que la
reine, qu'Armide elle-mme, ne soit prise et le duc de Brunswick est
grivement bless.

Brunswick, c'est l'homme du fameux manifeste qui, en 1792, menaait de
ne pas laisser de Paris pierre sur pierre. C'est l'vocation de Valmy,
titre de duch pour le vieux Kellermann. Un duc, et de Valmy, c'est le
mariage que fait Bonaparte, toujours avec le mme succs, des souvenirs
de la Rvolution et de ceux de l'ancien rgime. La bataille d'Ina a
lav l'affront de Rosbach, dit le bulletin. Et l'empereur, en passant,
abat le monument que les Prussiens avaient lev au lieu de la dfaite
de Soubise. Effet bien calcul pour Paris, o toute guerre nouvelle
cause les mmes murmures, les mmes alarmes, les mmes calculs, o il
faut toujours ranimer la confiance et soutenir le sentiment national.
Nous nous reprsentons l'empereur,  distance, comme un hros qu'on ne
discutait plus. Il y avait encore des hommes, et des hommes du mtier
militaire, aux yeux desquels il n'avait rien fait tant qu'il n'avait pas
vaincu cette arme prussienne qui vivait sur sa rputation. Il y avait
encore des opposants qui relevaient la tte ds que l'empereur tait
loin et que l'Empire se jouait sur les champs de bataille. Il y en avait
mme pour dire, aprs Ina, qu'on commenait  tre blas sur les
miracles, parce que les miracles taient toujours  recommencer. A ce
moment, une chouannerie reparaissait dans l'Ouest, jusqu'en Normandie,
et donnait des soucis  Fouch et  sa police, vritable rgente de
l'Empire. Mler les noms de Valmy exalt et de Rosbach veng  celui
d'Ina n'tait pas du superflu. Le moral de la France avait besoin de
ces toniques. Comme au moment d'Austerlitz, Fouch, dans ses rapports,
insistait sur le dsir de paix qui grandissait dans le pays. Il n'allait
pas tarder  crire: Il est vident, pour celui qui observe
attentivement les nuances de l'opinion, que l'empereur est plus ou moins
bni de toutes les classes selon que son glaive est plus ou moins
enfonc dans le fourreau. Oiseux conseils. Napolon avait le droit de
s'en impatienter. La paix, il la poursuit toujours, de plus en plus
loin. Aprs Ina, elle se drobe encore.

Rarement vit-on victoire plus clatante et vainqueur ballott de plus
d'incertitudes. Cinq jours aprs Ina, les Franais sont sur l'Elbe,
l'ennemi en droute, pourchass jusqu'aux portes de Magdebourg. Si
Napolon refuse une suspension d'armes prmature qui donnerait
seulement aux Russes le temps d'avancer, il ne dsespre pas encore de
disloquer l'alliance de la Prusse et de la Russie, et, de son camp
imprial de Halle, il crit  Frdric-Guillaume: Ce sera un ternel
sujet de regret pour moi que deux nations qui, pour tant de raisons,
devaient tre amies, aient t entranes dans une lutte aussi peu
motive... Je dois ritrer  Votre Majest que je verrai avec
satisfaction les moyens de rtablir, si cela est possible, l'ancienne
confiance qui rgnait entre nous. Mais quand Napolon, jugeant que
l'arme prussienne a exist et que sa propre position militaire est
assez sre, accorde l'armistice, c'est Frdric-Guillaume, montrant bien
qu'il compte sur l'arrive des Russes, qui refuse de le ratifier.

Dix jours aprs Ina, l'empereur est  Potsdam,  Sans-Souci, chez le
grand Frdric. Une des plus belles heures de Bonaparte, et, pour un
homme du XVIIIe sicle, son sicle,  qui le roi de Prusse, soldat,
lgislateur, philosophe, avait sembl, le hros parfait, une destine
qui passait l'esprance. Dans l'imagination des peuples, c'est pourtant
lui qui prendra la place de ce Frdric dont l'pe fut son trophe le
plus glorieux et dont il emportera le rveille-matin  Sainte-Hlne. Et
dans le XVIIe bulletin de la Grande Arme, c'est au pays de Voltaire et
 l'Europe claire qu'il s'adresse quand, voquant le serment
d'alliance, en quelque sorte impie, de Frdric-Guillaume et d'Alexandre
dans le caveau de Potsdam, il trace ces phrases, tranges si l'on ne
tient compte de la persistance du culte frdricien chez les Franais:
L'ombre du grand Frdric n'a pu que s'indigner... Son gnie, son
esprit et ses voeux taient avec la nation qu'il a tant estime et dont
il disait que s'il en tait roi, il ne se tirerait pas un coup de canon
en Europe sans sa permission.

Napolon a envoy aux Invalides l'pe glorieuse et symbolique. Il est
chez lui  Potsdam comme il tait chez lui  Schoenbrunn. Il a fait son
entre  Berlin, la deuxime des capitales o il paraisse en vainqueur.
Il a pris possession de tous les tats prussiens situs entre le Rhin et
l'Elbe. Il n'aurait qu' siffler, selon le mot de Henri Heine, pour
que la Prusse et, comme son arme, exist. Frdric-Guillaume et la
reine Louise se sont retirs  Koenigsberg,  l'extrmit de leurs tats.
Et maintenant?

La chronologie et l'itinraire reprennent ici leur signification
spciale. Parti de Saint-Cloud le 25 septembre 1806, Napolon n'y rentre
que le 27 juillet 1807. Dix mois de son rgne de dix ans s'coulent 
Berlin, en Pologne, en Prusse orientale, bien souvent dans des
chaumires et des granges, dans la neige et la boue. Qu'y fait-il? Il
cherche, il attend ce qu'il ira chercher  Moscou, ce qu'il y attendra
avec un enttement cette fois fatal, mais qui s'explique par le souvenir
du succs de Tilsit. Ces dix mois sont employs  la ralisation du
grand ouvrage, au succs de ce qu'a manqu nagure la diplomatie de
Talleyrand: pour faire capituler l'Angleterre, l'union, contre elle, du
continent, par la paix et la rconciliation avec la Russie.

Fox est mort au milieu de septembre. Il a, de prs, suivi Pitt au
tombeau. Ceux qui dirigeront dsormais la politique anglaise ne sont pas
aussi illustres. Ce qui arrive au pouvoir, c'est l'quipe des
Castlereagh et des Canning, qui mnera la lutte jusqu'au bout avec une
mthode et une obstination bureaucratiques, subissant les dconvenues
avec flegme, rptant sans lassitude les mmes procds, ceux d'une
grande maison de commerce d'autant plus rsolue  abattre le rival
qu'elle a engag dans la lutte plus de capitaux et dont il serait fou
d'attendre un mouvement de sensibilit, aussi fou que de l'esprer d'un
syndicat ou d'un trust. Sans mme que l'empereur ait vu si loin, l'chec
des ngociations engages avec Fox, ajout  la rupture de la paix
d'Amiens, prouvait que la lutte tait devenue sans merci. Durant
l'accord phmre de Napolon et de Frdric-Guillaume, l'Angleterre
avait dclar la guerre  la Prusse, non pas  cause du Hanovre, mais
parce qu'une des clauses du trait d'alliance tait la fermeture des
ports prussiens au commerce britannique. Le point sensible tait l.
Matre de la Prusse, Napolon l'tait aussi de fermer aux Anglais une
nouvelle entre de l'Europe. Atteindre Carthage dans sa vitalit, dans
son commerce, riposter par des prohibitions  ses offensives, il y
avait, nous l'avons vu mais il est ncessaire de le rpter, des annes
que la France de la Rvolution ne faisait pas autre chose. Napolon,
dans toute sa puissance, n'a rien trouv de plus ni de mieux que la
Convention et le Directoire pour lutter contre les dominateurs de la
mer. Il avait agrandi jusqu' la conception du camp de Boulogne la
vieille ide d'une descente dans les les ennemies. Fort de sa carte de
guerre, il largit les reprsailles conomiques jusqu'au blocus
continental.

Reprsailles est le mot exact, puisque, de son ct, l'Angleterre a dj
dclar en tat de blocus la France et ses annexes. Blocus sur le
papier, et ici c'est une controverse sculaire qui monte 
l'exaspration. Les Anglais prtendent bloquer, par dcret, les ports et
les rivages devant lesquels ils n'ont aucune force navale. D'o suit le
droit, qu'ils s'arrogent, d'interdire, mme aux neutres, le commerce
avec leurs ennemis. Napolon retourne le systme. Par dcret aussi, dat
de Berlin, il interdit le commerce avec l'Angleterre pour la France, les
pays dpendants ou allis de la France et les territoires occups, et
des sanctions rigoureuses, des saisies quivalant au droit de prise
devront tre prononces contre tous ceux qui braveraient l'interdiction.

Rpondre  la clture de la mer par celle de la terre, ce n'est pas
seulement l'imagination logique de Bonaparte qui lui dicte cette mesure
 laquelle on a mis l'pithte de formidable. C'est la ncessit.
Depuis l'abandon du projet de Boulogne, depuis Trafalgar surtout, depuis
que sa marine est rduite  quelques frgates, quel moyen a-t-il de
soutenir la lutte contre la puissance invulnrable qui ne se lasse pas
de susciter les coalitions (on en est  la quatrime), d'en acquitter
les frais? Le dcret de Berlin, le fameux dcret du 21 novembre 1806,
n'est pas de l'orgueil, un enivrement de puissance. C'est l'acte d'un
homme enferm sur la terre qui s'acharne  forcer la ceinture des flots.
Le fond secret de sa pense, c'est: Que tenter d'autre? Essayons cela.
Et si l'on y rflchit, on ne voit pas ce qu'il et pu tenter de
diffrent. Sans doute la pression du blocus continental n'tait pas
irrsistible, l'vnement l'a prouv. Mais c'tait la chose  faire, la
seule, ou bien il n'y avait, comme il l'avait dj dit, qu' se rsigner
tout de suite  ce qui arrivera en 1814, rentrer dans les anciennes
limites et, pour cela, rappeler les Bourbons. Il expliquait  son frre
Louis qu'il s'agissait de conqurir la mer par la puissance de terre,
dfinition juste du rsultat qu'il devait chercher par l'unique moyen
qui ft  sa porte. Recherche de l'impossible. Chimre. En tout cas,
exprience. Sur la condition du succs,--l'Europe  la fois unie et
domine par ses alliances,--Napolon ne s'est pas tromp. Peut-tre
n'a-t-il pas assez vu que le succs demanderait un effort dmesur. Du
moins il n'a dissimul  personne que, pour vaincre par la terre les
matres de la mer, l'effort serait gigantesque. Le lendemain du dcret
de Berlin, il appelle les conscrits de 1807. Et il prcise le motif de
la leve: Je n'ai point perdu de monde. C'tait vrai. Mais le projet
que j'ai embrass est le plus vaste que j'aie jamais eu, et, ds lors,
il faut que je me trouve en position de rpondre  tous les
vnements.

Et c'est vrai encore que toutes ses penses s'ordonnent dsormais par
rapport au blocus continental, c'est--dire au blocus de l'Angleterre,
devenu et proclam principe fondamental de l'Empire. Le moment viendra
trs vite o l'empereur ne dirigera plus le systme, o il en sera le
prisonnier comme d'une machine qui aura chapp  sa direction, qu'il ne
gouvernera plus et qui le gouvernera. Sur l'heure mme, la tche 
remplir, telle que Napolon la voit de Berlin en ce mois de novembre
1806, est simple si elle n'est pas facile. La Prusse, il la tient. Mais
son roi s'obstine. Quand il sera menac  Koenigsberg, il fuira jusqu'
Memel, encore plus prs d'Alexandre, sur la victoire duquel il veut
compter. Alexandre ne se rsigne pas non plus; il brle prendre sa
revanche d'Austerlitz. Alors Napolon songe  ceci. Quand le tsar aura
perdu cette autre guerre, qu'il a dclare, il comprendra enfin
l'inutilit de la lutte. Il comblera le voeu d'un adversaire qui ne
dsire que de l'avoir pour alli. Avec l'alliance de la Russie, qui
entranera celle de la Prusse, le blocus continental cessera d'tre sur
le papier. tant donn les territoires que la France possde ou occupe
dj, les allis qu'elle compte, l'Europe, fdre contre les tyrans de
mer, leur sera vraiment ferme, la capitulation dfinitive de
l'Angleterre deviendra une affaire de temps. On pourra mme reprendre
les oprations navales. Ce plan est encore trs bien expliqu par
Napolon  son frre Louis. Dans les circonstances prsentes, c'est
folie que de vouloir s'obstiner  lutter sur mer. Il en sera autrement
dans quatre ou cinq annes parce que,  cette des que, les puissances
combines pourront runir des escadres nombreuses si, comme il y a lieu
de le penser, on jouit dans cet intervalle d'un moment de paix.

Il s'agit donc de combiner les puissances, en d'autres termes de
liguer l'Europe contre les Anglais. C'est la fdration europenne
qu'on va chercher, les armes  la main, contre la Russie qui attaque
encore, oubliant la gnrosit que lui a montre le vainqueur
d'Austerlitz, gnrosit peut-tre condamnable mais qu'il est prt 
lui marquer de nouveau. Le XXIXe bulletin, en annonant  la Grande
Arme que les Russes se mettent en marche contre elle, ajoute: Il faut
que cette guerre soit la dernire. C'est ce qu'on dit toujours aux
peuples et aux soldats, ce que Napolon a si souvent annonc. Cette
fois, il se flatte de ne pas mentir. Car, tandis qu'avec un soin
minutieux il prpare les oprations sur des champs de bataille plus
lointains, il labore toute une politique, avec autant de sollicitude.

Il tient la Prusse sous sa botte et pourtant il la mnage. Il prend
contre elle les prcautions que rend lgitimes ce qu'il a le droit
d'appeler une trahison tandis qu'il cherche  ne pas exasprer le
peuple,  garder des contacts avec la dynastie. Ce qu'on a nomm la
clmence d'Ina, clmence considre comme une faiblesse dont il sera
victime, part d'un calcul, d'une ide prconue. Nous l'avons dj vu
crivant  Frdric-Guillaume, lui ritrant son regret de cette guerre,
lui tendant en somme la main. L'pisode le plus clbre du sjour 
Berlin, c'est celui de la lettre qui accuse le prince de Hatzfeld, qui
va le faire fusiller dans trois heures et que Napolon livre  la
princesse, admise  implorer la grce de son mari, pour qu'elle jette au
feu la pice  conviction. L'homme qui savait tre insensible  des
prires de femmes, qui n'avait souffert aucune intervention pour le duc
d'Enghien, qui vient de faire fusiller  Nuremberg le libraire Palm,
coupable d'avoir vendu des libelles antifranais, pour faire des
exemples en Allemagne, de mme que, dans ses lettres  Eugne et 
Joseph, il insiste sur la ncessit de faire des exemples en Italie, cet
homme-l a t touch parce qu'il l'a bien voulu. Aprs avoir, avec une
mise en scne sentimentale, graci Hatzfeld, il se hte d'crire  la
princesse Ferdinand de Prusse, qui est reste  Berlin, une lettre dont
le sens,  peine voil, est celui-ci: Vous voyez bien que je ne suis
pas un ogre. Faites donc savoir  vos parents qu'on peut s'entendre avec
moi.

Des rigueurs, certes, puisque c'est la guerre et qui a ses ncessits.
Napolon, n'tant pas encore lui-mme comme un assig dans son grand
Empire, n'en est pas encore non plus  pousser tout le monde  bout.
L'agression de la Prusse a eu des complices. Il en est auxquels il ne
pardonne pas. L'lecteur de Hesse-Cassel, plus que prussien, anglais,
est dpossd avec ce motif humanitaire qu'il faisait le commerce de ses
sujets et les vendait  l'tranger pour en faire des soldats. Ses Etats
iront au royaume de Westphalie, qui compltera le systme germanique de
l'empereur et qui est destin  Jrme, au plus jeune frre. L'lecteur
de Saxe a, lui aussi, suivi la Prusse. Non seulement Napolon lui
pardonne, mais il le fait roi comme ses collgues de Bavire et de
Wurtemberg, il l'ajoute  la clientle de l'Empire o ce Saxon, sinon
ses sujets, se signalera d'ailleurs par sa fidlit et il lui destine
encore mieux.

Ainsi, derrire lui et devant lui, Bonaparte s'applique  prserver
quelques passerelles. Contraint de se battre avec les Russes, il veut se
mnager les moyens d'une rconciliation avec Alexandre. Il vite la
lutte  outrance, par les moyens empoisonns, redoutables pour l'ennemi,
nuisibles  ceux qui s'en servent. Ici Napolon est plus politique que
guerrier. Quand on veut reconnatre chez lui de l'italien, discerner du
Machiavel, c'est l qu'on peut le trouver. Il pousse jusqu' la
duplicit la finesse, les habilets, le calcul.

Marchant au-devant des Russes sans les attendre et sans les laisser
approcher, il est all de l'Elbe  la Vistule, et il atteindra bientt
le Niemen. Le voici  Posen d'abord, puis  Varsovie. Il est en
Pologne. Alors il n'envahit plus, il ne conquiert plus. Il dlivre. Et
les derniers partages de la Pologne sont d'hier, puisque la fin de
l'indpendance polonaise a t, en 1793 et en 1795, la ranon de la
France et de la Rvolution franaise que cette cure a sauves encore
plus srement que Valmy. Ressusciter la Pologne, ce serait facile et au
pouvoir de Napolon autant que d'anantir la Prusse. Le voyant arriver,
l'ayant chez eux, l'entourant et l'admirant, touchant du doigt, par
l'empereur et la Grande Arme, cette France dont ils disent dans leurs
jours de dtresse qu'elle est trop loin comme Dieu est trop haut, les
Polonais s'imaginent que l'heure de la rparation est venue, que
l'iniquit dont ils ont t les victimes n'aura t qu'un bref mais
sombre chapitre de leur histoire. Et Napolon n'est pas insensible 
leur patriotisme,  leur chevalerie,  leur enthousiasme. Il n'est pas
non plus insensible  la grce de leurs femmes et, aprs Josphine,
passion de sa jeunesse et devenue habitude, Mme Walewska sera, sinon le
grand amour (il est vraiment trop occup), du moins l'inclination de son
ge mr. Et cette aimante, cette fidle Walewska, elle ne lui donnera
pas seulement de la tendresse. Il avait dout qu'il pt tre pre. Il
craignait que la strilit de Josphine ft la sienne. Quelques mois
plus tt, le hasard d'un caprice pour une lectrice de sa soeur Caroline
l'a dj rassur. La Polonaise aussi lui donnera un fils. Alors se
rveille en lui le sentiment de la paternit, de l'hrdit naturelle,
le dsir d'tre continu par sa propre chair. Et  quel moment? Lorsque
l'enfant de Louis et d'Hortense, ce petit Napolon-Charles, en qui il
aimait  voir son successeur, est emport par le croup. La mort de cet
enfant, la naissance des autres, les irrguliers, c'est la condamnation
de sa vieille femme. Son esprit accueille l'ide du divorce, jusqu'ici
carte. La paix glorieuse qu'il entrevoit sera acheve par un mariage
qui l'unira  l'une des maisons impriales, et c'est  celle de Russie
qu'il songe, au moment o il combat l'arme russe, parce que sa pense
la plus fixe est d'obtenir l'alliance d'Alexandre, faute de laquelle
s'croulent tous ses plans. Et si, alors, l'hrdit, dont nagure il se
souciait si peu, prend pour lui un sens, si la fondation de la
quatrime dynastie, ridicule quand les frres et les soeurs se
disputaient les places dans l'ordre de succession, devient naturelle par
l'espoir de procrer, l'autre raison, et non,  ses yeux, la moins
forte, c'est qu'en pousant  son tour une princesse, il resserrera les
liens de l'Europe, la fdrera mieux en se mlant lui-mme  ses
monarchies, aux familles de ses rois.

Que comptaient la Pologne et Marie Walewska elle-mme devant ces
combinaisons? Il avait besoin des Polonais. Il aurait encore besoin
d'eux comme auxiliaires. Mais, pas mme pour l'amour de Marie, il ne
crerait rien d'irrparable, rien qui compromt sa politique. On lui a
reproch de ne pas avoir effac les partages, de n'avoir pas ressuscit
la nation polonaise, de s'tre content pour elle d'une faible
rparation, d'une ombre, d'une miette d'indpendance, de ne pas s'tre
prpar l'appui d'une grande Pologne pour le jour o les peuples se
lveraient contre lui. Mais il a des vues moins lointaines et, dans
l'immdiat, pratiques. Soutenir la cause de la Pologne, c'est rendre la
paix impossible avec les puissances co-partageantes, la Russie, la
Prusse, l'Autriche. C'est mme les avoir toutes trois pour ennemies.
Dans l'esprit de Napolon, la Pologne est dj sacrifie  son grand
dessein continental qui est command par l'objet essentiel, vaincre
l'Angleterre. Alors, tandis que l'empereur, durant ses quartiers
d'hiver, encourage les Polonais  former des lgions et provoque la
formation  Varsovie d'un gouvernement provisoire, il vite de s'engager
avec eux. Il leur laisse esprer l'indpendance sans faire de promesses
fermes, enveloppant ses paroles de prudents peut-tre. Murat, qui
changerait volontiers son grand-duch de Berg contre le trne de
Pologne, pose ouvertement sa candidature. L'empereur le rudoie et, avec
ses costumes, son nouveau dguisement en Sobieski, le renvoie chez
Franconi, au cirque. La chose srieuse est que, dans le mme temps,
Napolon fait savoir  l'Autriche,  la neutralit de laquelle il tient
vivement, qu'il garantira  la cour de Vienne, quoi qu'il arrive, sa
part des dpouilles polonaises, la Galicie.

Napolon s'est servi de la Pologne. Il n'a pas voulu la servir.
Duplicit qu'un intrt vital commande. Il a une vue trs nette de sa
situation, beaucoup moins brillante qu'elle n'en a l'air. O il parat
vraiment n pour commander les hommes, ce n'est pas seulement par
l'nergie avec laquelle,  quatre cents lieues de sa capitale, il tient
tout le monde en haleine, s'occupant de tout, surveillant tout,
prvoyant tout, dictant dix et vingt lettres par jour--et quelles
lettres, sur les sujets les plus varis! Ce n'est pas seulement par la
clart avec laquelle il embrasse l'ensemble et le dtail, les oprations
en cours pour l'occupation totale de la Prusse, l'administration des
pays occups, le ravitaillement des troupes, le biscuit et les souliers,
sans compter les instructions diplomatiques et le gouvernement de
l'Empire. L, il en ferait peut-tre trop, et le jour ne tardera pas 
venir o il sera submerg, car il est dj visible qu'il doit donner
l'impulsion  tout et que, sans lui, tout s'affaisserait. Mais le chef
se reconnat surtout  la possession de lui-mme. Il ne trahit jamais
son trouble ou bien ce n'est que furtivement et pour des observateurs
sagaces. Troubl, il l'est pourtant. Car il sait que si la grande
affaire qu'il a dans l'esprit, l'alliance russe, vient  manquer, tout
est perdu, le blocus continental tant vain si, en effet, le continent
n'y adhre pas. Il ne reste plus, sans doute, qu' forcer la Russie 
signer la paix, mais il faut d'abord la vaincre et un chec militaire
remettrait tout en question. La pense de Napolon tourne dans ce
cercle, comme son histoire,  la fois trpidante et monotone.

Il n'a plus le droit de ne pas vaincre, sinon le monde qu'il porte 
bout de bras retombe et l'crase. Il ne lui chappe pas que la Prusse
est contenue, non soumise. L'esprit prussien, celui de l'agression
d'octobre, a t chti  Ina. Il n'est pas mort. Magdebourg, Stettin,
Dantzig tombent tour  tour, mais Fichte va lancer ses _Discours  la
nation allemande_, le major Schill et ses corps francs tiennent la
campagne. A l'autre extrmit de l'Europe, il faudra imposer le respect
du dcret de Berlin au Portugal, troitement tenu par les Anglais.
L'Espagne redevient incertaine. Jusqu' Louis, en Hollande, que Napolon
doit  tout instant rprimander parce qu'il exerce, encore plus mal
peut-tre que Joseph  Naples, son mtier de roi improvis et qu'il
pouse la cause de ses sujets, fort peu disposs  rompre leur fructueux
commerce avec l'Angleterre. Ce sera une tche difficile de maintenir
l'Europe dans le systme du blocus.

Tout ramne  la ncessit d'un prompt succs sur les Russes. Alors la
grande diplomatie imaginative et conceptuelle du Bonaparte d'Orient est
 l'oeuvre. Ce n'est pas lui qui a invent la diversion, classique contre
la Russie, du sultan de Constantinople, et si, du reste,  la paix de
Presbourg, il a exig la Dalmatie, c'est pour tre plus prs des Turcs
et communiquer avec eux. Au sultan, il ajoute le shah de Perse. Pour
frapper les imaginations, pour remonter le moral du soldat, il recevra
bientt l'ambassadeur turc, l'ambassadeur persan, presque aux
avant-postes, dans les boues de la Prusse orientale, o se dtrempent
leurs oripeaux. Car c'est la que l'empereur est venu  la rencontre des
Russes, oblig de leur faire repasser la Narew pour couvrir lui-mme la
Vistule, plus loin, toujours plus loin, avanant ses positions
militaires comme le spculateur reporte ses positions de Bourse, car il
spcule ternellement, par la guerre, sur la mme valeur, la paix.

Le choc eut lieu le 8 fvrier 1807,  Eylau, aprs des marches et des
combats difficiles, dans un pays coup de rivires et de marcages, sous
un climat rigoureux qu'accompagnent le froid, la faim, la maladie.
Journe dure, meurtrire. Dj ce ne sont plus les victoires qui sortent
toutes seules d'une savante manoeuvre et du cerveau de l'empereur, que le
soldat a l'impression de gagner  coup sr, et qui ne laissent que des
pertes lgres. La belle manoeuvre napolonienne qui devait jeter
l'ennemi  la mer, un accident bte, une dpche saisie sur une
estafette, l'a fait chouer. A Bonaparte lui-mme, la fortune n'est pas
toujours fidle. L-dessus, les Russes s'arrtent  Eylau et tiennent
tte pour couvrir leur retraite. Dans le cimetire, sous les rafales
d'artillerie et les rafales de neige, c'est une nouvelle image de la
guerre qui apparat  Napolon, qu'on vit l plus grave que de
coutume, et  la Grande Arme qui ne connaissait pas encore ces
boucheries. Elle restait matresse du champ de bataille, mais un champ
de bataille couvert de cadavres. Les Russes et les Prussiens avaient pu
subir des pertes deux ou trois fois plus lourdes. Celles de la Grande
Arme taient cruelles pour une victoire qui n'tait pas dcisive, et la
mort de gnraux rputs, Corbineau, d'Hautpoul, faisait mesurer le prix
dont il avait fallu la payer. En tout, du ct franais, 3.000 tus,
plus du double de blesss, sans compter les hommes malades, fourbus,
clops. Ces chiffres, dont on n'avait pas l'habitude, parurent
effrayants. En France et hors de France, ils furent exploits. A Paris,
les esprits en taient retourns, ce n'taient que lamentations.
Napolon fut oblig de donner des ordres pour qu'on dt partout, dans
les journaux, dans les cours trangres, que ses pertes n'avaient pas
t importantes, et pourtant le bulletin n'avait avou que 1.900 morts.
Talleyrand se contenta de murmurer une pigramme. Eylau n'tait qu'une
bataille un peu gagne. Une bataille, disait un autre, que les Russes
prtendaient avoir gagne et que nous ne voulions pas avoir perdue.

La visite fameuse de l'empereur au lugubre lieu du combat, parmi les
plaintes et les cris des mourants, doux avec tout le monde comme il
l'tait quand les choses n'allaient pas; ses paroles, qu'un tel
spectacle tait fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix et
l'horreur de la guerre, ce sont les marques d'un trouble intrieur par
lequel s'explique la dmarche qu'il tenta cinq jours plus tard auprs du
roi de Prusse. A la vrit, Napolon tait du, tourment. Avec l'arme
russo-prussienne, battue, prouve, non dtruite, la paix lui chappait
aussi. Il se demandait ce que ferait l'Autriche, et il murmurait, le
soir, au bivouac, ce que Jomini, l'homme qui pntrait le mieux ses
penses, disait tout haut: Si j'tais l'archiduc Charles! Il devait
tenir tte  son entourage,  Murat,  Berthier lui-mme, qui taient
d'avis de repasser la Vistule. Le 13 fvrier, le gnral Bertrand est
charg de porter  Frdric-Guillaume, maintenant rfugi  Memel, les
propositions de l'empereur qui, d'un seul coup, offre de rtablir le roi
de Prusse  Berlin, de lui rendre ses Etats jusqu' l'Elbe. Abandon de
la Pologne, cette fois sans ambages puisque l'occupation de Varsovie n'a
pas produit le moindre effet sur Alexandre. Napolon n'hsite pas 
renier les Polonais, faisant savoir qu' vivre avec eux il les a jugs,
qu'ils ne l'intressent plus.

La mission du gnral Bertrand, si explicite, trahissait la pense
secrte de Napolon, son inquitude. Frdric-Guillaume et Alexandre,
toujours unis, rsolurent de s'en assurer. Un colonel prussien, sous
prtexte d'changer des prisonniers, fut envoy au camp imprial, qui
tait le misrable gte d'Osterode. Il vit Bonaparte, le trouva bavard,
agit, distrait, comme un homme dont l'esprit est inquit
furieusement. Il causa avec Ney et d'autres, entendit des critiques,
des plaintes amres,--dj la fronde des marchaux, certains, comme
Bernadotte, mrs pour la dfection. Frdric-Guillaume, pouss par la
reine Louise, encourag par Hardenberg et le parti patriote, soutenu par
Alexandre, qui promettait de jeter dans la lutte toutes les ressources
de la Russie, conclut du rapport de ce colonel qu'il n'y avait pas lieu
de donner suite aux ouvertures de Napolon. Tout rduit qu'il tait  la
frange extrme de son royaume, le roi de Prusse pressentait, d'accord
avec le tsar, le jour o les Franais seraient chasss au del du Rhin,
alors que Bonaparte croyait efficace et suffisante l'offre de lui rendre
ses Etats jusqu' l'Elbe.

On dit que, se mfiant de son hsitant mari, la reine Louise, pendant ce
conseil, soufflait  l'oreille de Hardenberg: Constance. Aprs l'chec
de son offre de paix, ce fut la devise de Napolon. Il se soumet
toujours  ce qui ne dpend pas de lui et il se ressaisit devant
l'invitable. Il avait dit au colonel prussien, qui n'avait vu l que de
la jactance, que s'il n'obtenait pas la paix il battrait pour de bon
l'arme russe, qu'il saurait bien contraindre Alexandre  accepter ses
conditions et qu'alors le roi de Prusse ne compterait plus. Il tint
parole. Pendant quatre mois encore, il sjourne en Prusse orientale,
travaillant avec acharnement, prparant la campagne d't, pour la
saison o l'affreux dgel aura pris fin, quand la marche des troupes
redeviendra possible. Son but ne change pas: paix, amiti avec
Alexandre. Il battra ses gnraux, il sduira le souverain. Alors la
fdration continentale ne sera plus un vain mot. La dernire guerre
non plus. Le plus vaste de ses projets sera accompli.

Une des parties les plus frappantes de son histoire, c'est qu'en effet
il obtiendra ce qu'il avait cherch, qu'il aura, comme il l'avait dit,
Alexandre pour alli aprs l'avoir vaincu, et que tous ces succs ne
serviront encore  rien. Une seule circonstance fait dj rflchir. En
novembre 1806, le lendemain du dcret de Berlin, la classe de 1807 a t
appele pour l'excution du grand projet. En mars 1807, pour en finir,
pour assurer le repos de nos enfants, il faut lever les conscrits de
1808. D'anne en anne, l'effort s'exagre, l'arc se tend davantage. Il
se brisera si Napolon ne trouve la paix et le repos par l'alliance de
la Russie.




CHAPITRE XVI

L'OUVRAGE DE TILSIT


Si jamais un homme put se flatter d'avoir forc le destin et s'applaudir
d'tre exactement arriv au rsultat qu'il cherchait, ce fut Bonaparte
au mois de juin 1807. Son znith est  ce solstice d't. Mlange
profond, gal succs des combinaisons militaires et des combinaisons
politiques, les armes au service d'une diplomatie raisonne, un Mazarin
qui serait son propre Cond et un Cond qui serait Mazarin, un grand
capitaine qui ne dit plus seulement de son adversaire: Je le battrai
l, mais: Nous nous embrasserons l, et qui le bat puis l'embrasse en
effet. Rarement on a vu tant de calculs russir  la fois. Et jamais,
jusqu' cette maturit du gnie et de l'ge,--le voici  ses trente-huit
ans,--il n'a eu ni donn ce sentiment de plnitude. C'est le moment o
il crit: L'honnte homme combat toujours pour rester matre de lui.
Sa tragdie prfre ajoute comme de l'univers. On ne domine les
vnements et le monde que si l'on se domine d'abord soi-mme, et
Bonaparte se souvient de ses commencements prudents, des peines que le
pouvoir lui a cotes, de l'inconstance de la victoire. S'il arrivait
de grands revers et que la patrie ft en danger... Cette phrase, qui
rappelle les inquitudes d'Eylau, prcde de deux mois le double succs
de Friedland et de Tilsit. Elle est tmoin de sa lucidit, du sentiment
exact qu'il a de la situation.

Son but est de se rconcilier avec la Russie. Il y pense depuis la mort
de Paul Ier. Il y pensait en mnageant Alexandre aprs Austerlitz. C'est
l'ide qui occupe son esprit pendant ce long sjour de Pologne o il se
montre capable de tant de patience. Entre Eylau et Friedland, entre les
deux batailles, il n'est pas de soin, de prcaution qu'il ne prenne pour
apparatre comme la victime des coalitions que fomente l'Angleterre et
pour viter le rle de provocateur. L'Autriche manifeste l'intention
d'intervenir pour la paix gnrale. Napolon se garde de repousser
l'ide d'un congrs afin de ne pas donner de prtextes. Et mme il
s'empresse: Je dsire beaucoup lier mon systme avec celui de la Maison
d'Autriche. Il garde en rserve l'alliance autrichienne si l'alliance
russe vient  manquer, de mme que, le mariage russe manquant, il aura
en rserve le mariage autrichien.

Il est vrai qu'il doit toujours se mfier, que l'agression de la Prusse
a t une leon, qu'il ne peut sans imprudence se dessaisir des gages
qu'il a pris  cet tat. Mais il est fort de tant de regrets d'avoir d
chtier et qu'il a exprims  Frdric-Guillaume. Est-ce sa faute si ce
roi s'obstine  lier sa cause  celle du tsar avec lequel, d'ailleurs,
l'empereur ne demande qu' traiter? La Sude, qui a fait dans la
coalition une entre pisodique, propose un armistice. Napolon saisit
cette occasion de reprendre le thme qui a dj servi avec les
Prussiens. Pourquoi cette guerre? A quoi bon s'entretuer quand les
Franais et les Sudois ont tant d'estime rciproque, tant de raisons
d'tre amis?

Ainsi Napolon se trouve en excellente posture pour tendre la main 
Alexandre, recommandant surtout  Paris de ne pas parler de
l'indpendance de la Pologne et de supprimer tout ce qui tend 
montrer l'empereur comme le librateur. Tout aura t prpar de loin,
mme la bataille, et il ne faut plus qu'une chose pour le coup de
thtre qui doit apporter le dnouement. C'est que, l't rendant
possible la reprise des oprations, les Russes eux-mmes attaquent.
Qu'ils se retirent au contraire, qu'ils laissent Napolon devant le
vide, qu'ils l'obligent soit  les poursuivre (et jusqu'o?) soit 
attendre (jusqu' quand?) et ce sera dj tout 1812. Alors, chose
essentielle pour comprendre ce qui se passera, 1807 est un 1812 qui
russit, qui amne la paix et l'alliance avec la Russie parce que les
Russes, au lieu de rompre le contact, ont pris l'offensive, livr
bataille, donnant  Napolon le droit de dire, et il en triomphera
autant que de sa victoire, que, sortis les premiers de leurs
cantonnements, ils ont encore t les agresseurs, avec cette excuse
d'avoir t pousss par l'Angleterre, ternelle ennemie de la paix.

Le 14 juin, anniversaire de Marengo, l'arme russe est compltement
battue  Friedland, Alexandre avec elle et encore plus qu'elle. Il l'est
dans son me. Il semble admirer son vainqueur. Il l'admire peut-tre
vraiment. En tout cas, il cde  la pense de s'entendre avec lui. On
comprend tout de suite pourquoi Napolon ira,--c'est dj dans cinq
ans,--jusqu' Moscou, y perdra un temps prcieux. C'est parce qu'il aura
vu, aprs Friedland, Alexandre tomber dans ses bras. Il poursuivra, il
attendra, pour sa ruine, une autre accolade de Tilsit.

Il avait, aprs sa victoire de Friedland, refoul les dbris de l'arme
russe en retraite jusqu'au Nimen, limite de l'empire moscovite. Et
qu'et-il fait si,  ce moment, et de l'autre ct du fleuve, Alexandre,
comme fascin, n'et demand un armistice, si le tsar et cout ceux
qui lui conseillaient de laisser entrer Napolon, comme Pierre le Grand
aprs avoir perdu la bataille de Narva, avait laiss entrer Charles XII?
Alexandre ne vit pas  quel point Napolon avait faim et soif de cette
paix qu'il venait, le 22 juin, de promettre  ses soldats et  la
France, la paix ncessaire au systme, une paix qui porte avec elle la
garantie de sa dure, parce qu'il est temps d'en finir et que notre
patrie vive en repos  l'abri de la maligne influence de l'Angleterre.
En finir, c'tait le besoin de Friedland et c'est l'illusion de Tilsit.
Car Napolon est prt  beaucoup de choses pour obtenir l'alliance de la
Russie. Mais lui-mme ne voit pas non plus qu'Alexandre ne sera qu'
moiti sincre parce qu'il a des raisons immdiates et imprieuses de
conclure une paix qu'autour de lui on rclame trs haut, dans un
dcouragement et une dbandade o s'abolit la discipline, o le tsar
n'est peut-tre pas en sret et peut craindre, comme il arrivera cent
dix ans plus tard  Nicolas II, l'abdication impose, en pleine guerre,
par le militaire en rvolte.

Sentimental et mystique, sujet aux revirements soudains, Alexandre
calculait beaucoup. Autrement que Napolon sans doute. Il se dcidait
pourtant comme lui et comme la plupart des hommes par les circonstances,
ce qui fera qu'ensuite ils se traiteront rciproquement de fourbes.
Novossilov souffle  l'oreille du tsar que, s'il s'allie avec la France,
il devra craindre, en revenant  Saint-Ptersbourg, le sort de Paul Ier.
Mais, dans le moment, l'arme russe est incapable de rsistance et
Alexandre reoit des offres de paix inespres. Alors tout ce que
Napolon a fait depuis des mois pour rendre la rconciliation possible
porte son fruit. Dans les heures mmes qui suivent Friedland, il laisse
percer son dsir de traiter  des conditions honorables. Et il se
rserve d'blouir Alexandre par des conditions qui seront gnreuses et
magnifiques.

Les deux empereurs se rencontrrent  Tilsit ds le 25 juin. Et cette
rencontre, avec son caractre de thtre, produisait en faveur de
Napolon l'effet d'un immense succs moral. Il est l'homme vraiment
extraordinaire qui russit tout,  qui tout russit, qui dispose de la
paix comme de la guerre. Ce radeau au milieu d'un fleuve hyperboren,
o, sous les regards des deux armes ranges sur chaque rive, des
souverains, non seulement puissants mais amis des lumires, qui se
battaient la veille, s'embrassent aujourd'hui, c'est une mise en scne
o la main et le savoir-faire de Bonaparte se reconnaissent, avec cette
intelligence de l'imagination des peuples qui est une de ses facults
matresses, une des grandes raisons de son pouvoir sur l'esprit des
humains. On croit lire le pome philosophique qu'et crit Voltaire sur
cette arche du Nimen, arche de concorde pour despotes clairs.

Napolon s'tait promis de sduire Alexandre, sr de ne pas tre sduit
lui-mme. Il sortit de la premire entrevue enchant de ce fort beau,
bon et jeune empereur. Il devait bientt dcouvrir chez lui un Grec du
Bas-Empire. Il en tait alors au sentiment naturel de jouir de sa
conqute. Il avait le got de plaire et il en avait le talent. Tous ceux
qui l'ont approch ont parl du charme, de la puissance magique qu'il
savait donner  son regard, surtout  son sourire, de l'me qu'il
savait mettre sur ses lvres et dans ses yeux. Alexandre voit le grand
homme du sicle, le redoutable capitaine, aimable, caressant, magnanime,
faisant oublier qu'il est le vainqueur, d'autant plus persuasif qu'il
est plus sincre et il est sincre parce qu'il touche enfin au but de sa
politique. D'un seul coup, un coup de foudre, admirablement prpar,
comme un haut fait de sducteur, l'exploit d'un Valmont imprial,
Alexandre est conquis. Il dira ce mot fminin et qui n'tait pas tout 
fait menteur: Je n'ai rien aim plus que cet homme. C'est un pisode
des _Liaisons dangereuses_ pendant les nuits blanches des ts du
septentrion.

Maintenant Napolon et Alexandre ne se quittent plus, partagent les
repas, les promenades, les penses. Il n'y a qu'une ombre, un vague
remords pour le tsar. Ce sont ses allis, le roi et la reine de Prusse,
qui ont tout perdu parce qu'ils ont cru en lui et qu'il abandonne.
Napolon lui rserve encore cette surprise, cette dlicatesse du coeur,
deviner les scrupules de son ami, prvenir les reproches de sa
conscience, lui pargner les silences amers du triste
Frdric-Guillaume, les regards mprisants de la belle Louise. Tout de
suite, Napolon fait venir ces vaincus de leur lagune de Memel. Dj il
est rsolu  leur rendre, en l'honneur d'Alexandre, une partie de leurs
Etats. Ils seront aussi de la table impriale et il aura pour eux les
gards dus au malheur, chappant au mange de la jolie femme, ne se
laissant entraner ni par la piti ni par la galanterie au del du
dessein qu'il a arrt pour la Prusse. Il faut se faire de Napolon 
Tilsit l'image contraire de celle d'un vainqueur brutal. S'il est enivr
de quelque chose, ce n'est pas de ses victoires, c'est de ses succs
diplomatiques et l'on peut dire mondains.

Il et, au del de toute mesure, t affranchi de la condition humaine,
s'il n'avait got les heures o,  cette extrmit de l'Europe, il
tenait sous son prestige l'hritier de la grande Catherine et l'hritier
du grand Frdric. Il y avait en lui un coin de parvenu, mais
d'intellectuel parvenu. Il voquait ce qu'avaient reprsent pour
lui-mme, jeune lecteur des philosophes de l'autre sicle, le fameux roi
de Prusse et la Smiramis du Nord. Mais surtout,  partir de ces
heures-l, comment n'et-il pas t tent de croire que rien ne lui
tait plus impossible, lorsque, sous la tente de Tilsit, tels des dieux,
l'empereur des Franais modelait l'Europe dans une causerie familire
avec l'autocrate de toutes les Russies?

En concluant ce trait de paix et d'amiti avec Alexandre, il est au
sommet de ses voeux. Sans doute, il sera la dupe de Tilsit. Mais que
d'autres avec lui! C'est bien fini des guerres, maintenant, rpte-t-on
dans les rangs de la Grande Arme. Et les beaux jours de Tilsit
laisseront autant de regrets une trace aussi brillante que ceux
d'Amiens, ils feront oublier les combats sanglants, les misres, ils
serviront encore  la magie du rgne. Pourtant, rien n'est fini et
Napolon le sait. Que cherche-t-il? Que veut-il? Associer  la lutte
contre l'Angleterre la Russie qui devient la pice matresse du
systme. En donnant l'ordre  Fouch de veiller pour que, dans les
journaux de Paris, il ne soit plus dit de sottises sur les vaincus de
Friedland et leur empereur, il ajoute: Tout porte  penser que notre
systme va se lier avec cette puissance d'une manire stable. Le
systme, c'est le blocus continental. Trois jours plus tard, il rdige 
l'usage d'Alexandre, un expos sur la conduite que nous avons  tenir
pour contraindre l'Angleterre  la paix. Dsormais Napolon considre
que la guerre est finie sur le continent. Il ne reste plus  terminer
que la guerre maritime. Alexandre offrira sa mdiation  Londres pour la
paix gnrale. Si l'Angleterre refuse, elle verra la crise qui se
prpare pour lui fermer tout le continent. Il s'agit que le dcret de
Berlin ne soit plus un vain mot. La Prusse tant  demi occupe,  demi
soumise, la Russie consentante, le commerce des Anglais, exclu d'Europe,
touffera encore davantage. Si l'Angleterre s'obstine, l'escadre du tsar
s'unira aux flottes de la France et de ses allis pour reprendre les
hostilits sur les mers. Et que faut-il pour dcider Alexandre? Renoncer
 la rsurrection d'une grande Pologne, ce n'est pas assez, Napolon ne
l'ignore pas. Alors,  ses yeux blouis, il droule, la carte sur la
table, un projet de partage plus grandiose que tous ceux du sicle
pass, la question d'Orient rsolue au profit de la Russie, le grand
objet. Sans doute, il faut sacrifier, avec les Polonais, les Turcs qui
sont aussi les allis de la France, qui, durant cette campagne de
Friedland, opraient une diversion utile contre le tsar, qui ont rsist
dans le Bosphore, avec l'aide de Sbastiani et d'une mission franaise,
 une attaque des Anglais. Il serait fcheux de trahir aussi
ouvertement ces Turcs amis. Juste  ce moment une rvolution de palais
renverse le sultan Slim, dlie Napolon de cette alliance. Les
provinces danubiennes, dpouilles de Slim, la Finlande, dpouille de la
Sude, telle est la part que reoit la Russie quelques jours aprs une
sanglante dfaite, comme si, dit Thiers, et ce n'est pas mal dit,
l'honneur d'tre vaincu par Napolon quivalait  une victoire.

Le trait de paix fut sign  Tilsit, le 8 juillet, trois semaines aprs
Friedland, toujours avec cette rapidit qui improvisait les plus vastes
remaniements de souverainets et de territoires. Trait brillant, plein
de contradictions, de transactions et de faiblesses comme ils le sont
tous et que Bonaparte et critiqu le premier s'il n'en avait subordonn
les dtails,--et les dcoupages de provinces, les crations d'tats
n'taient plus que des dtails,-- l'ide centrale qui tait de fdrer
le continent contre l'Angleterre.

Il est facile de dire que la Prusse devait tre ou bien tout  fait
anantie ou restaure tout  fait, mais on ne pouvait la supprimer et
dtrner son roi sans dshonorer Alexandre. D'autre part, elle avait
prouv, dix mois plus tt, qu'elle tait dangereuse avec toutes ses
forces et tout son territoire. Il et t imprudent de la laisser
intacte et de la remettre dans son ancien tat de puissance. Il est
facile de dire encore que le duch de Varsovie, simulacre d'indpendance
de la Pologne, c'tait, pareillement,  la fois trop et pas assez.
Napolon se flicitait de la cration de cet Etat varsovien comme d'une
solution modre, prudente, bien calcule, qui tenait compte de tout. Il
faisait tout de mme quelque chose pour les Polonais, mnageait ces
utiles, ces sincres amis de la France dans l'Europe de l'Est, les
constituait en Etat-tampon, suffisant pour mettre une distance entre la
Russie et l'Allemagne, trop faible pour porter ombrage au tsar. Du
moins, Napolon le supposait,  tort. Le tsar s'tait rsign, assez
mal, et parce qu'il n'avait pu faire autrement,  cette rsurrection
d'un fragment de Pologne. Elle serait,  Ptersbourg, un grief permanent
contre l'alliance franaise et le choix mme du roi de Saxe, d'une
espce de neutre, pour gouverner le duch varsovien n'tait pas assez
pour calmer les craintes des Russes.

Pourtant Napolon n'avait pas voulu que son frre Jrme rgnt 
Varsovie. Pour celui-l, encore sans emploi et qui devait servir comme
les autres ou disparatre, l'empereur crait un nouveau royaume
feudataire. Et ce royaume de Westphalie n'tait pas un caprice. Il
rentrait dans la grande pense, continuer, toujours selon le systme,
le royaume de Hollande, complter la Confdration du Rhin, employer les
restes de la Prusse, toujours pour soustraire plus de littoral,
d'estuaires, de ports et de dbouchs au commerce anglais. Et puis
Jrme, le nouveau roi, pousant Catherine de Wurtemberg, devient parent
du tsar qui a feint ne pas comprendre,--c'est, pour Napolon, la
dception de Tilsit,--les allusions  l'autre ide de mariage et qui, de
son illustre et nouvel ami, du grand homme admir, du hros chri, ne
semble pas press de faire un beau-frre. Avec la Finlande et les
provinces danubiennes arraches  la Turquie, donne-t-on mme assez  la
Russie pour rpondre qu'elle restera fidle  l'alliance? Mais lui
offrir d'emble Constantinople, ce serait la rendre si puissante,
bouleverser  ce point tout quilibre, que jamais l'histoire n'et
pardonn  Bonaparte d'tre all si loin. Sans compter la tentation
naturelle que pouvait avoir dj la Russie de faire garantir ses
acquisitions de Tilsit par l'Angleterre aprs les avoir obtenues de la
France. Telles furent les rflexions et les raisons par lesquelles, en
concluant cette paix, se dtermina l'empereur.

Ces constructions htives, ces espces de baraquements politiques que
Bonaparte lve aprs chacune de ses courses victorieuses  travers
l'Europe et qui tendent toujours, selon les mmes donnes, les annexes
dont la Rvolution avait dj flanqu ses propres conqutes, ce sont des
chteaux dans les nuages. Et tout cela, qui est dmesur, ne parat
absurde que si l'on oublie l'absurdit essentielle, foncire, d'une
situation qui durait dj depuis prs de quinze ans, la loi d'une
entreprise qui consistait  faire, sans marine, la guerre aux Anglais, 
conqurir la mer par la terre. Mais les Anglais taient moins disposs
qu'ils ne l'avaient jamais t  faire la paix et  reconnatre  la
France la possession de la Belgique, alors que, pour garder la Belgique,
la France, de proche en proche, tait entrane  dominer le continent.

Quand on numre les agitations de Bonaparte, quand on regarde, en se
disant qu'il est invitable que l'difice s'croule, l'entassement de
ses alliances, de ses traits, de ses annexions, de ses victoires mme,
on oublie ce qui commandait sa position. Il ne l'oubliait pas. La guerre
avec les Anglais avait recommenc depuis le mois de mai 1803, un an
avant la proclamation de l'Empire, cet tat de guerre devait durer
jusqu' la chute de Napolon, et personne n'a jamais dit comment il
aurait pu en sortir. Condamner les moyens qu'il a employs revient 
reconnatre qu'ils ont t inutiles comme la tentative elle-mme, car
personne n'en a jamais indiqu de meilleurs. Ou plutt, un seul et t
vraiment efficace. C'et t d'vacuer tout de suite la Belgique, chose
 laquelle Napolon pouvait penser moins qu'un autre puisqu'on tait
all jusqu' lui dcerner le pouvoir suprme pour qu'il conservt  la
France cette conqute fondamentale de la Rvolution.

La trve d'Amiens s'tait rompue sur le prtexte de Malte. A Tilsit,
Napolon et Alexandre conviennent de laisser Malte  l'Angleterre, qui
ne daigna tre flchie pour si peu puisque l'le n'avait pas cess
d'tre en sa possession. Ainsi du petit au grand. Rien ne sera fait tant
que l'Angleterre ne sera pas vaincue, et tout, dans la politique
napolonienne, est destin  produire la dfaite ou la capitulation de
l'Angleterre comme tout, dans la politique du cabinet de Londres, est
destin  produire la renonciation de la France aux conqutes qui ont
t, ds 1793, frappes d'interdit par le gouvernement anglais. Alors,
il faut que le blocus continental qui est, contre l'Angleterre, l'arme
unique de Napolon, devienne complet, hermtique. C'est  cela que
Tilsit doit servir comme l'alliance russe doit servir  imposer la
fermeture des ports dans les tats rfractaires ou rcalcitrants. Cette
paix prcise et agrandit le qui n'est pas pour moi est contre moi en
vigueur des deux cts de la Manche, et qui provoque sans arrt les
coalitions et les contre-coalitions.

Pas un instant Napolon ne perd de vue son objet. Sur le chemin du
retour en France, de Dresde, le 19 juillet, il donne  Talleyrand ses
instructions, dduites du trait qui vient d'tre sign onze jours plus
tt au bord du Nimen.

Partout o le blocus continental a des fissures, les boucher. Monsieur
le prince de Bnvent, il faut s'occuper sans retard de faire fermer
tous les ports du Portugal  l'Angleterre. Si le Portugal refuse, on
lui dclarera la guerre conjointement avec le roi d'Espagne qui, tant
l'alli de la France, doit comprendre l'urgence de cette mesure. Prenons
note; c'est l'amorce de la plus funeste des entreprises. Mais la logique
le veut, et la ncessit. Dans le mme esprit, le 28 aot, Napolon
crit  son autre grand alli, celui de Ptersbourg, afin qu'il agisse
aussi  Vienne, d'accord avec la France, pour que l'Autriche,  son
tour, ferme ses ports aux Anglais. Il est vrai qu'Alexandre n'a pas tout
 fait ferm les siens et c'est par l que viendront la brouille et la
rupture. Il restera les tats du pape et les tats scandinaves, la
Sude, le Danemark, qui devront aussi refuser d'acheter et de vendre aux
Anglais. A cela doit encore servir l'alliance russe. Alors la tunique
sans couture du blocus sera passe sur le continent.

L'ouvrage de Tilsit rglera les destins du monde. Il y avait l'ouvrage
de Tilsit, l'amiti de Tilsit et mme le style de Tilsit, celui dans
lequel s'taient panchs, coeur  coeur, les deux souverains. Il y eut
aussi, et chez Napolon seul, l'enivrement de Tilsit. Il avait trop
l'exprience de la guerre pour ne pas savoir  quoi les victoires
peuvent tenir. Malgr sa connaissance, son mpris des hommes, il n'avait
pas assez l'exprience de la diplomatie pour apprcier exactement le
fonds qu'il pouvait faire sur l'alliance russe. Il s'en exagra la
valeur, la porte, la solidit, parce qu'elle devenait la base de sa
politique tandis qu'Alexandre murmurait  l'oreille d'un Prussien: Avec
les circonstances, la politique pourra changer. Mais il semble 
Napolon qu'il lui suffira d'tre, pendant quelques annes seulement,
l'alli de la plus grande puissance du continent pour que rien ne puisse
lui rsister. Le principe de ses fautes les plus graves est l. Il fut
victime du mirage russe. Il n'tait pas le premier et il ne devait pas
tre le dernier.

A partir de Tilsit, Napolon ne mnage plus rien. C'est le mot, l'aveu
naf, la clef que Champagny, parlant au ministre de Portugal, livre 
l'histoire: D'accord avec la Russie, il ne craint plus personne. Il en
oublie toute prudence et les erreurs qu'on lui reproche le plus,
affaires de Rome et d'Espagne, datent galement de la priode qui suit
les effusions thtrales sur le radeau du Nimen.

Cependant si les violences s'aggravrent, Napolon ne fut pas seul
coupable. La rponse de l'Angleterre  l'alliance franco-russe avait t
rude. Le 2 septembre, aprs une sommation au Danemark, elle a bombard
et  peu prs dtruit Copenhague afin de terroriser les neutres et faire
craindre aux rivages de Russie le mme sort. Le 11 novembre, un dcret
du cabinet de Londres oblige les navires des pays non belligrants 
passer par les ports anglais pour y payer une taxe ou pour y prendre des
marchandises sous peine d'tre dclars de bonne prise. Arbitraire
vident des tyrans des mers. Il n'est que juste de dire que Napolon
se crut tout permis puisque l'Angleterre se permettait tout 
elle-mme. La riposte au dcret de Londres fut, le 17 dcembre, le
dcret de Milan, qui renforait les rgles du blocus continental et
exposait  la saisie les btiments, quels qu'ils fussent, qui auraient
touch en Angleterre.

Il faut voir ici les choses dans leur enchanement et dans leur suite,
le duel franco-anglais avec l'ingalit qui rsultait pour la France du
fait que l'Angleterre tait, depuis Trafalgar, matresse inconteste de
la mer, tandis que Napolon ne serait jamais le matre complet du
continent. Il s'puiserait, n'ayant d'autre ressource,  la tche
impossible de rallier toutes les nations d'Europe, de les associer  une
guerre dont l'enjeu, qui ne variait pas, tait la Belgique et la rive
gauche du Rhin. Il comptait, pour fdrer avec lui les peuples, sur la
tyrannie maritime de l'Angleterre, ses exactions, ses attentats au droit
des gens. Un seul pays,  la fin, s'insurgera, dclarera la guerre aux
Anglais au nom de la libert du commerce, mais pour son compte, sans la
moindre liaison avec la France et sans moyens suffisants pour que son
concours indirect soit utile. Ce seront les tats-Unis d'Amrique qui
n'taient pas alors une grande puissance. Mais les nations europennes,
convoques  la lutte pour leur indpendance, prouvent dj beaucoup
plus les effets du blocus terrestre que les effets du blocus maritime.
L'Angleterre saisit des navires au loin. La France met ou fait mettre
des douaniers partout, de sorte que la contrainte qu'elle impose est
beaucoup plus visible, beaucoup plus sensible que la tyrannie des
Anglais qui s'exerce entre le ciel et l'eau. L'empereur a beau
s'excuser, reconnatre que les mesures arrtes par les dcrets de
Berlin et de Milan sont injustes, illgales et attentatoires  la
souverainet des peuples, que ce sont des mesures de circonstance
auxquelles il est lui-mme oblig. Il a beau, en contre-partie, apporter
aux gouvernements allis des agrandissements de territoires, aux
populations le progrs, la suppression des anciennes servitudes, une
bonne administration. Il n'en est pas moins tenu de veiller  la stricte
excution de son blocus, de mettre des soldats derrire les douaniers,
de continuer les douanes par la conqute et l'annexion, de sorte que la
lutte pour l'indpendance contre l'Angleterre devient la domination de
la France et que l'Europe, bientt, appellera les Anglais comme des
librateurs.

C'est  partir de Tilsit que l'empereur applique, c'est--dire impose
vraiment le systme et l'on aperoit aussitt l'cheveau incroyablement
embrouill dans lequel il s'engage. Plus sont grands les moyens qu'il
possde pour raliser ce que la Convention a dj conu avant lui et
plus il complique les affaires. On a l'impression d'une sorte de
vertige, d'un dlire de la puissance, d'un dmiurge insens qui
brasserait sans arrt le vieux monde, tant ici des rois pour les mettre
ailleurs, donnant aux uns ce qu'il reprend aux autres, remaniant,
agglomrant, divisant, annexant et il est impossible de le suivre dans
le dtail sans donner au rcit un caractre d'parpillement et de
papillotement insoutenables pour l'esprit. Cependant, si nous pouvons
risquer cette comparaison, qui n'est pas noble mais parfaitement exacte,
les actes les plus dmentiels de Napolon seront aussi raisonnables que
les mouvements dsordonns d'un rat pris au pige. N'oublions pas que le
sien s'tait ferm  Trafalgar et qu'il faut maintenant courir, depuis
Gibraltar jusqu'au Texel,  toutes les issues par o peuvent entrer des
marchandises anglaises puisque c'est dans son commerce seul que la
nouvelle Carthage peut tre frappe.

Mais quelle tche, qui est  recommencer toujours! Alexandre, malgr le
mcontentement de ses boards et de ses marchands, le mme
mcontentement qui avait cot la vie  Paul Ier, vient enfin,  force
d'objurgations, de mettre l'embargo sur les navires anglais. Seulement
il faut lui donner, aux dpens de la Turquie, les satisfactions promises
et alors ce sont les Turcs qui passent dans l'autre camp et qui rouvrent
Constantinople  l'Angleterre. En Hollande, Louis n'arrive pas  faire
respecter le blocus par ses propres sujets. Napolon l'accable de
conseils sur l'art de gouverner, le rappelle  ses devoirs, le
rprimande, se fche. La combinaison du royaume de Hollande n'est
assurment pas la bonne; il faudra songer  une autre. En trurie, il y
a une reine, une Bourbon d'Espagne intronise l nagure, au scandale
des jacobins de Paris, pour faire plaisir  la cour de Madrid. Cette
reine laisse passer par Livourne trop de cotonnades, comme le pape en
laisse trop passer  Ancne. Elle sera expdie, ddommage ailleurs. Il
y a des plans sur le Portugal. Il faut en finir, toujours selon la
logique du systme, avec cette dpendance de la couronne britannique.
Lisbonne et Oporto ne sont que des comptoirs anglais. Un tiers du
territoire portugais sera donn  la reine d'trurie, un tiers au prince
de la Paix, le dernier  Napolon lui-mme qui, de l, surveillera le
reste. C'est le trait de Fontainebleau, le trait de conqute et de
partage franco-espagnol, pour en finir avec la maison de Bragance, comme
on en a fini avec les Bourbons de Naples, vendus, eux aussi, 
l'Angleterre. Et l non plus Napolon n'innove pas. Quand il crit au
roi d'Espagne: Je m'entendrai avec Votre Majest pour faire de ce pays
(le Portugal) ce qui lui conviendra, c'est encore un projet qu'il
reprend au Comit de salut public, un projet qui date de 1795 et qu'il
excute parce qu'il croit, cette fois, en avoir les moyens. Mais, qu'on
soit la Rpublique ou l'Empire, on ne peut mener ni mme concevoir la
guerre de reprsailles commerciales contre les Anglais si on leur laisse
leur pied--terre du Portugal.

Du dcret de Berlin  l'alliance russe, de l'alliance russe au dcret de
Milan, du dcret de Milan au trait de Fontainebleau, la suite des
raisonnements et des actes est nette. Elle est naturelle. Mais ce
dveloppement en comporte d'autres qui auront le mme caractre de
ncessit et de fatalit. Napolon s'engage dans une entreprise qui sort
des prcdentes, s'y rattache et,  son tour, en dterminera d'autres.
Junot, avec une arme, franchit les Pyrnes pour marcher sur Lisbonne.
C'est le commencement des affaires d'Espagne, alliance, coopration
militaire au Portugal avec les Bourbons de Madrid, en attendant de les
dtrner  leur tour, de simples gtes d'tapes de la frontire
franaise  la frontire portugaise, en attendant l'occupation de toute
la pninsule. Dans un esprit puissamment dductif comme celui de
Bonaparte, une ide se forme, engendre les suivantes. Que les vnements
le tentent, sa pense fait un bond nouveau. Nous allons voir, en
Espagne, par des circonstances que personne ne pouvait calculer, natre
et grandir la funeste tentation.

En cet automne, si triomphant, de 1807, Napolon ne veut plus se
contenter de cette guerre immobile de la prohibition, de cette lutte
d'usure qui use tout le monde, qui consiste  ruiner les Anglais, qui
fait dire qu'ils sont aux abois quand ils trouvent toujours de nouvelles
ressources. De nouveau, il pense  une attaque de l'Inde par la Perse.
Il y pousse la Russie, qui reste sceptique. Il revient  l'ide du camp
de Boulogne,  la descente possible en Angleterre, en tout cas  des
oprations navales. Il ordonne que des vaisseaux soient mis en chantier
en France, en Hollande,  Naples,  Ancne qu'il vient d'occuper,
partout. Il veut effacer les consquences de Trafalgar et, pour cette
renaissance maritime, le concours actif de l'Espagne, son allie, est
ncessaire. Mais l'Espagne est-elle une allie sre? Sans la victoire
d'Ina, elle allait le trahir, il en a eu la preuve et il s'en souvient.
Et puis, dans quel tat est-elle? Plus bas, de plus en plus bas, dans la
dcrpitude, menace d'anarchie. Il ne pouvait, dit Thiers, se dfendre
d'un sentiment de piti, de colre, d'indignation, en songeant que
l'Espagne n'tait mme pas en mesure d'armer une division navale. Et
il se disait qu'il faudrait bien finir par lui demander, pour elle,
pour ses allis, de s'administrer autrement. Vaguement encore il songe
 rajeunir l'Espagne,  la moderniser,  la rgnrer. Elle s'endort
sous Charles IV, ce Sganarelle couronn qui n'a d'yeux, comme la reine,
que pour Godoy, le prince de la Paix, un ancien garde du corps,
scandale de la cour et de la nation. Un roi imbcile, une reine
impudique, un prince hritier qui conspire contre ses parents et contre
leur abject favori, tel est le spectacle que donne le gouvernement
espagnol. Comment se reposer sur lui alors que, sans la victoire d'Ina,
il se ft livr  l'Angleterre? bauche de trahison qui a, pour la
premire fois, donn  Napolon l'ide qu'il aurait quelque chose 
revoir dans ses affaires avec ce pays. Pour le succs des choses
entreprises en commun, il n'est pas ncessaire seulement que cet alli
soit fidle. Il est indispensable que ses forces soient tendues comme le
sont celles de la France. Dj des flatteurs, parmi lesquels Talleyrand,
plus dangereux depuis qu'il est en demi disgrce, murmurent  l'oreille
du matre que Napolon devrait mettre  Madrid un roi de sa famille
comme Louis XIV y avait mis le duc d'Anjou. Mais l'empereur n'en est
pas encore au jour o il dcidera que les Bourbons d'Espagne ont cess
de rgner. S'il a renvers ceux de Naples, c'est parce qu'il les a
toujours trouvs parmi ses ennemis. Il n'est pas dans sa politique de
multiplier les rvolutions puisque le rsultat qu'il cherche, c'est de
fdrer l'Europe, qu'il prend comme elle est et qui est monarchique. Il
n'est pas de son intrt de dtrner sans besoin des maisons rgnantes.
Et  quel moment? Devenu l'alli du tsar, il se rapproche de l'Autriche,
il cousine et fraternise avec les reprsentants des grandes royauts
historiques, et, rien que pour expulser de Lisbonne les Bragance, il est
oblig de prendre avec la cour de Vienne des prcautions.

Il lui faudra mme quelque temps pour qu'il en arrive  se convaincre
que cette famille royale d'Espagne n'est que pourriture, que ses
dissensions jetteront l'tat espagnol dans le chaos, achveront de le
ruiner, en rendront l'alliance de nul prix, si elles ne le livrent pas
aux Anglais. L'imitation de Louis XIV, avec un Philippe V tir de la
quatrime dynastie, cela ne se ferait pas non plus  volont. Avant que
le duc d'Anjou rgnt en Espagne, il avait fallu le trne sans hritier
et le testament qui dsignait le petit-fils du grand roi. Napolon
et-il dsir la couronne d'Espagne pour un de ses frres que le
prtexte et l'occasion eussent manqu. Le sort voulut qu'un drame de
famille  l'Escurial les apportt. Si l'on admet (et comment ne pas
l'admettre?) que l'Espagne a t la fosse de l'empire napolonien, on
doit reconnatre aussi qu'un destin funeste y a pouss Bonaparte. Lui
qui croyait  son toile, il a eu l son astre noir. Il a fallu, pour
l'introduire sans retour dans les affaires espagnoles, des circonstances
romanesques, un imbroglio dont les suites ne pouvaient tre prvues.

Au mois d'octobre 1807, en mme temps que l'arme franco-espagnole de
Junot commence la marche sur Lisbonne, en excution du trait de
Fontainebleau, le scandale clate  la cour de Madrid. Charles IV
paraissant prs de mourir, le favori Godoy, pour se maintenir au
pouvoir, a cherch, d'accord avec la reine,  obtenir du vieux roi que
le prince des Asturies, celui qui devait tre Ferdinand VII, ft cart
de la succession au trne. Ferdinand, sur le conseil de son ancien
prcepteur, le chanoine Escoquiz, sollicite la protection de l'empereur
des Franais et, de plus, tant veuf et ayant refus d'pouser la
belle-soeur de Godoy, il demande en mariage une princesse de la famille
Bonaparte. D'autre part, il se disposait  clairer son pre sur les
intrigues de Godoy, lorsque la reine et le favori le devancent et
convainquent Charles IV que son fils conspire contre lui. Le roi
lui-mme signifie au prince des Asturies, aprs lui avoir fait rendre
son pe, qu'il est prisonnier dans le palais et publie un dcret qui le
dclare indigne du trne, non sans informer aussitt l'empereur de ces
vnements et de l'attentat affreux que prparait le prince hritier.
Ainsi, Napolon est constitu par le pre et par le fils arbitre de leur
abominable querelle. De ce jour, avec le dgot que lui inspire cette
famille, date la tentation.

Il y eut pire encore, comme si le malin lui-mme s'tait charg de la
besogne. Dans leur haine de Godoy, les Espagnols avaient pris le parti
de Ferdinand et, sachant que le prince perscut s'tait mis sous la
protection de l'empereur, faisaient tout haut des voeux pour que l'arme
franaise, allie de l'Espagne contre le Portugal, vnt les dlivrer du
favori. Ils appelaient eux-mmes les troupes que Napolon massait  la
frontire pour tre prt  porter secours  l'expdition de Portugal
qui, trs faiblement soutenue par les Espagnols, ne tournait pas bien,
et pour tre en mesure d'intervenir  Madrid si cette dynastie des
Bourbons divise contre elle-mme et son gouvernement en dliquescence
s'effondraient. Prcaution lgitime puisque, pour expulser les Anglais
de Lisbonne et d'Oporto, le corps de Junot est fort aventur et serait
pris entre deux feux au cas o le douteux Godoy viendrait  trahir
l'alliance.

A ce moment-la, Napolon, devant les affaires d'Espagne, est mfiant et
incertain. Il n'a pas donn suite  la demande du prince des Asturies
lorsqu'un nouveau coup de thtre se produit, Charles IV pardonne 
Ferdinand qui, ayant peur de Godoy autant que Godoy a peur d'une
rvolution et de la France, a dnonc ses propres conseillers. C'est
maintenant le roi, le Bourbon, qui sollicite la main d'une Bonaparte
pour ce fils qu'il maudissait quelques jours plus tt. L'offre d'entrer
dans une pareille famille n'tait pas sduisante et l'on comprend que
Napolon ait exig d'abord que Ferdinand ft solennellement relev de la
dclaration qui le dshonorait. Mais encore fallait-il trouver une
princesse dans la nouvelle maison de France et il n'y en avait plus 
marier. L'empereur songeait  Charlotte, une fille du premier mariage de
Lucien, bien qu'elle ft encore enfant. Il vit son frre en Italie,
tenta une rconciliation pour que la jeune personne lui ft confie.
L'entrevue de Mantoue finit mal. L'empereur avait toujours la mme
exigence, refusait de reconnatre pour sa belle-soeur la seconde femme de
Lucien. Il fut impossible de s'entendre. Avec le mieux dou de ses
frres, l'incompatibilit de Napolon tait complte. La petite Lolotte
ne partit pas. On n'aura pas vu la fille de Lucien Bonaparte,
petite-fille, par sa mre, d'un aubergiste provenal, pouser un
descendant de Louis XIV. L'ide de l'unir  Ferdinand, ce qui et vit
le dtrnement des Bourbons d'Espagne et tant de malheurs, cet
arrangement entrevu chouait. Nanmoins, Napolon y tenait tant qu'il y
reviendra. De Milan, le jour mme du dcret qui renforait celui de
Berlin, il avait crit  Joseph, charg d'envoyer  Paris la nice:
Qu'elle parte sans dlai... Il n'y a pas un moment  perdre, les
vnements se pressent et il faut que mes destines s'accomplissent.
Toutes les destines, en Espagne, devaient tourner contre lui, faire
manquer jusqu'aux dernires combinaisons, rendre vaines les suprmes
retenues de la prudence.

Par ces origines de la plus ruineuse des entreprises de Bonaparte, on
voit tout ce qui a chapp  sa volont. Il a t, de mme que les
autres hommes, le jouet des hasards et, plus que les autres hommes, la
propre victime de son esprit calculateur qui dduisait inexorablement
les consquences de principes une fois poss. Mais il savait assez ce
qu'il avait pes de pour et de contre pour ne regretter jamais rien.
D'ici quelques mois, son pied aura gliss en Espagne. Il n'est dj plus
le matre d'viter le glissement.

Pourtant nul ne semble mieux se dominer lui-mme,  ces brillants
lendemains de Tilsit, lorsqu'il reparat, aprs sa longue absence, dj
un peu engraiss, avec un front qui se dcouvre sous un visage qui se
remplit. Ce n'est plus le noir rapace, le Corse qui paraissait si brun
parce qu'il collait ses cheveux, les enduisait de pommade. On lui voit
la peau blanche, comme les dents trs belles, les yeux bleus, un masque
imprial, romain, avec la gravit mle de bonhomie d'un lger
embonpoint qui va bien au succs. Il est dtendu. Il n'est pas encore
irritable. Sa pense, toujours rapide dans l'action, a une sorte de
srnit olympienne lorsqu'il parle du gouvernement des peuples. C'est
l'poque o il donne  ses frres des conseils sur l'art de rgner et,
au nom de son exprience, leur enseigne l'utilit de la patience et de
la rflexion. Il faut, entre mditer une chose et l'excuter, mettre
trois ans et vous ne mettez pas trois heures. C'est ainsi qu'il est
arriv au pouvoir. C'est ainsi qu'il a obtenu ce qui tait plus
difficile, peut-tre, cette alliance russe dont il s'enorgueillit comme
du plus beau fruit de ses savantes prparations, qui est l'objet de
tous ses soins, avec la paix continentale dont il est l'auteur et le
protecteur. Il surveille les militaires, qui ne le comprennent pas
toujours et le compromettent souvent, il les rabroue pour leurs carts
de langage, tel Davout, le vainqueur d'Auerstdt: Les bruits de guerre
avec l'Autriche sont absurdes. Vous devez tenir constamment le langage
le plus pacifique; le mot de guerre ne doit jamais sortir de votre
bouche. Qui penserait que cet empereur si sage dt commettre des
folies? Et, matre ou ami de tous les rois du continent, alli 
plusieurs par les mariages de ses proches, sr de l'Europe par les
garnisons qu'il a partout, par la Grande Arme, par les traits qu'il a
signs, les territoires qu'il a rpartis, quel pril le menace? Aprs
son retour de Tilsit, il s'tait install  Fontainebleau. Il y eut l
deux mois d'une vie de cour brillante, dans une affluence de princes
trangers, quelque chose qu'on n'avait pas vu depuis Louis XIV et les
grands jours de Versailles.

Mais c'est un peu comme Louis XIV s'tait tabli  Versailles qu'il est
all  Fontainebleau. Il se mfie de ce Paris qui a mauvaise langue, o
l'opinion est insaisissable. Il pensera mme  loger chez le grand roi,
il fera rparer le chteau parce que, dit-il quelquefois, les Parisiens
ne lui ont pas pardonn le 13 vendmiaire. Derrire ce masque
impassible, sous ce front de Jupiter, domine l'ide secrte que l'Empire
est fragile, qu'il reste toujours  l'affermir, l'ide que sa mre, la
bonne mnagre d'Ajaccio, riche en prudents proverbes corses, tonne de
sa haute fortune, et qui entasse en vue des mauvais jours, traduit par
un hochement de tte: Pourvu que cela dure!

L'impression que l'empereur voudrait surtout effacer, c'est celle de
tant de gens qui ne voient en lui qu'un joueur heureux et qui, au
premier signe d'un retournement du sort, sont prts  sauver leur mise.
Il sait qu'au moment d'Eylau l'tat des esprits tait dtestable, que
Friedland et la paix n'ont pas effac toutes les traces de l'inquitude
qui avait alors reparu, qu'un Regnaud de Saint-Jean-d'Angly exagre
seulement la vrit quand il crit qu'il n'y a rien au fond des coeurs
en faveur de l'administration et du gouvernement. De ses bivouacs de
Pologne, Napolon a dirig la France, tout surveill, pens  tout,
rpar les balourdises de ses ministres, dont certaines l'ont effray.
Les choses se sont bien passes, lui absent. Se passeraient-elles encore
aussi bien s'il fallait qu'une autre fois il restt longtemps au loin?
Rien que l'opinion que j'prouverais en France la moindre contrarit
ferait dclarer plusieurs puissances contre nous, avait-il mand, de
Finckenstein,  Cambacrs. La moindre contrarit, c'est--dire la
moindre opposition. O l'opposition pouvait-elle encore se manifester?
Au Tribunat, dont la tribune retentissait pourtant bien peu. Napolon
tait revenu de Tilsit avec le parti arrt de fermer cette maison,
d'abolir, dans la Constitution qu'il avait reue des mains de Sieys, le
dernier vestige d'une assemble dote du droit de discussion,
c'est--dire de critique et de remontrance. C'tait, comme il le disait,
rompre ses derniers liens avec la Rpublique. Dj, aux
renouvellements, il avait limin les mauvaises ttes, Benjamin
Constant, Marie-Joseph Chnier, Daunou. Les tribuns faisaient encore
trop d'opposition et Bonaparte s'tait cri publiquement: Ils sont
douze ou quinze mtaphysiciens bons  jeter  l'eau. C'est une vermine
que j'ai sur mes habits... Il ne faut pas croire que je me laisserai
attaquer comme Louis XVI. Je ne le souffrirai pas. Comme Louis XVI,
non. Mais autrement.

La suppression du Tribunat s'accomplit sans bruit, implicitement,
toujours par snatus-consulte. Elle fut  peine remarque. Contre le
despotisme, il y a quelques voix parses, il n'y a pas encore
d'opinion. Elle ne se formera qu'avec les checs pour grandir avec les
dsastres. Ceux que Bonaparte a le plus  craindre, ce sont les joueurs
 la baisse, prts  se couvrir quand il est, lui, oblig de maintenir,
de dvelopper, de reporter une vertigineuse position  la hausse. C'est
Talleyrand, qu'il remplace alors aux Affaires trangres par le terne et
docile Champagny, parce qu'il a reu des princes d'Allemagne des
plaintes contre l'avidit de son ministre, mais aussi parce qu'il sait
que le prince de Bnvent ne croit gure plus  l'Empire qu' sa propre
principaut, et, dans le conseil, trahit un pessimisme prcoce. Ce que
Napolon a encore  craindre, c'est ce Corps lgislatif qui ne lui
refuse aucune leve d'hommes, ce Snat dont l'obissance est exemplaire
dans la prosprit, o, cependant, les anciens tribuns, qu'il loge
presque tous dans ces enceintes muettes, ne seront pas,  l'heure de la
dbcle, les premiers  donner le signal de la dfection.

L'ennemi de Bonaparte, c'est le doute, et, en France, il sommeille, sauf
dans un petit nombre de ttes. Mais il bourdonne aux oreilles
d'Alexandre. En cette fin de l'anne 1807, Napolon ne cesse de tenir le
tsar en haleine, de reprendre le style du radeau sur le Nimen: Nous
viendrons  bout de l'Angleterre, lui crit-il de Venise; nous
pacifierons le monde, et la paix de Tilsit sera, je l'espre, une
nouvelle poque dans les fastes du monde. Cependant, 
Saint-Ptersbourg, bien des voix demandent s'il sera possible de venir 
bout de l'Angleterre, si Napolon ne btit pas un roman en proposant une
diversion du ct de l'Inde avec l'aide de la Perse. Et, tandis que
Napolon chauffe, en France, le zle pour l'alliance russe, tient 
faire savoir qu'il a port toute la journe le grand cordon de l'ordre
de Saint-Andr; tandis qu'il annonce  Alexandre que la cour de Vienne
a pris le parti de dclarer la guerre aux Anglais et que le roi de
Sude l'imitera quand Votre Majest lui aura parl un peu
srieusement, il y a,  Paris, un ambassadeur autrichien que l'on
retrouvera et qui s'appelle Metternich. Il y a un secrtaire de
l'ambassade de Russie qui s'appelle Nesselrode et que l'on retrouvera
aussi. Et Metternich souffle au jeune diplomate russe, pour qu'il les
rpte  ses chefs et ses chefs  leur matre, des propos qui tous ont
ce sens: Napolon est puissant, mais cette puissance est prcaire. Vous
et nous, sans tre ses dupes, vitons de le heurter. Et prparons-nous
pour le grand jour qui verra le jugement de cette tonnante aventure.




CHAPITRE XVII

LE PREMIER NUAGE VIENT D'ESPAGNE


Pour comprendre l'affaire espagnole sous le rgne de Napolon, il suffit
de se rappeler les affaires grecques pendant la guerre europenne. Les
Allis, en 1917, avaient besoin, pour l'expdition de Salonique, des
ports, des ctes, des routes, des ressources de la Grce. Il fallait que
ce pays ne ft pas toujours sur le point de passer du ct de l'ennemi
et de frapper les Allis dans le dos. Pour que la Grce ft sre, il
fallait tre sr de son gouvernement. C'est pourquoi,  la fin, le roi
Constantin fut somm d'abdiquer. De mme, pour la guerre avec les
Anglais, pour l'expdition de Portugal, Napolon avait besoin que
l'Espagne ft entre des mains non seulement amies et fidles, mais
fermes. Toutefois, Charles IV tait son alli. Le seul crime de ce roi,
c'tait sa faiblesse, ses trahisons, celles de Godoy, ses intrigues,
celle du prince des Asturies. Lui-mme ne donnait pas de sujet de
plainte. Le dposer par la force tait difficile. C'et t odieux.
Napolon en tait rduit  temporiser et  ruser. Il crut avoir fait un
coup de matre lorsque, les vnements aidant et ne le servant que trop
bien, il eut obtenu que Charles IV lui cdt ses droits au trne et que
le prince des Asturies en ft autant. Alors la satisfaction d'avoir
trouv la solution la moins brutale et la moins coteuse lui inspira une
confiance qui succda d'une manire funeste  de longues prcautions.

Comme s'il avait le pressentiment d'un danger, on le voit encore, aux
deux premiers mois de 1808, hsitant et perplexe, partag entre
plusieurs desseins. Il est loin d'avoir arrt sa dcision. Le 25
fvrier, il crit de nouveau  Charles IV pour lui demander o en est le
projet de mariage du prince des Asturies avec une princesse franaise.
Il y revient parce que ce mariage arrangerait tout, si seulement on
avait la princesse capable de tenir ce grand emploi. Par elle,
l'Espagne serait place sous l'influence directe de la France. Alors il
deviendrait possible d'avoir  Madrid un gouvernement actif, soustrait
aux tentatives de sduction des Anglais, sans avoir  renverser ni 
remplacer les Bourbons. Mais comme il serait plus simple d'en finir avec
eux, leurs drames de famille, la double politique de leur ministre, en
mettant tout de suite  Madrid, au lieu d'une princesse franaise,
qu'on ne trouve pas, un Bonaparte, un prince franais! Serait-ce donc si
difficile? Le peuple espagnol n'est-il pas fatigu de la honteuse
domination de Godoy? Le passage  travers l'Espagne de l'arme de Junot
en marche pour la conqute du Portugal a t une fte. On accourait de
vingt-cinq lieues pour voir nos troupes, dit Thibault; dans les villes
et les villages, les rues ne suffisaient plus aux hommes et les croises
aux femmes. Et l'occupation du Portugal, qui rencontre  ce moment si
peu d'obstacles, fait elle-mme illusion. A l'approche de Junot, le
prince-rgent s'est embarqu pour le Brsil avec la famille royale des
Bragance. Il suffirait qu' son exemple Charles IV, la reine et leur
insparable Godoy se rendissent au Mexique, et la question dynastique
serait tranche toute seule, le trne d'Espagne serait vide sans que la
France s'en ft mle ni que l'empereur se ft sali les mains. Qui sait
mme si une simple tentative de dpart n'aurait pas le mme effet que
l'affaire de Varennes et ne suffirait pas  disqualifier les Bourbons?
En ce cas, il faut avoir quelqu'un sous la main pour les remplacer.
Napolon songe  Joseph ou  Louis, bien qu'il ne soit pas plus content
de l'un  Naples que de l'autre  La Haye. Mais son esprit flotte entre
plusieurs combinaisons sans se fixer encore sur aucune. Toujours pour
avoir la certitude que l'Espagne ne se livrera pas aux Anglais, un de
ses projets consiste mme  l'occuper jusqu' l'Ebre,  former avec les
provinces espagnoles du Nord des marches suivant le modle que
Charlemagne avait donn... Il y aura un Roncevaux.

Dsormais, quelque parti qu'il doive prendre, Napolon ne peut plus se
dispenser d'intervenir dans les affaires de cette pninsule. Depuis que
Junot est  Lisbonne, l'empereur s'aperoit qu'il serait absurde de
partager le Portugal avec une Espagne qui collabore  peine 
l'expdition et dont le gouvernement n'est pas sr. Les hsitations de
Napolon, les mnagements qu'il garde malgr tout pour ces Bourbons de
Madrid qu'il mprise, ont alors cet effet de le pousser aux manoeuvres
obliques, de le rendre suspect aux Espagnols, de prter aux accusations
de fourberie. A tout vnement, il accrot le nombre de ses troupes en
Espagne, comme un alli, sans doute, mais aussi comme un tuteur, et
cette invasion pacifique fait murmurer le peuple espagnol. Ce n'est pas
tout. Afin de surveiller de plus prs Charles IV et Godoy, il dlgue
auprs d'eux Murat avec l'ordre d'observer, d'attendre, d'tre prudent,
sans lui dvoiler ses projets, pour la raison qu'il n'en a encore arrt
aucun. Mais cette mission de Murat sera le principe d'une autre faute de
jugement qui ouvrira un cortge de mprises funestes.

Avec ce tour littraire dont il avait le got, Napolon crivait un jour
 Talleyrand: Vous savez qu'il est assez dans mes principes de suivre
la marche que tiennent les potes pour arriver au dveloppement d'une
action dramatique, car ce qui est brusque ne porte pas  vrai. Dans ces
affaires d'Espagne o l'attend son premier chec, cette loi du thtre
joue contre lui. Tel un hros de tragdie qu'entrane le destin et que
le spectateur voudrait retenir au bord de l'abme, tout conspire 
l'aveugler, tout se runit pour l'abuser et l'engager sans retour dans
l'erreur.

Ni le beau-frre de l'empereur ni sa soeur Caroline ne sont satisfaits de
leur grand-duch de Berg. Comme les autres, ils dsirent de
l'avancement, toujours de l'avancement. Lieutenant gnral en Espagne,
Murat caresse l'ide d'y rgner. Il croit comprendre le peuple espagnol,
il croit aussi lui plaire, il croit et il travaille  faire croire ce
qu'il dsire. Alors ses lettres persuadent Napolon que rien ne serait
plus facile que de placer un de ses proches sur le trne de ces Bourbons
en dcrpitude, que la masse l'espre, y compte, accueillera avec
enthousiasme le nouveau souverain qui lui sera donn par son puissant
protecteur. Jusqu'au dernier moment, Murat affirme, rpond de tout:
Votre Majest est attendue comme le Messie, ses dcisions, quelles
qu'elles soient, seront des oracles et seront regardes comme
l'assurance du bonheur futur; toute l'Espagne sait qu'il n'y a qu'un
gouvernement de votre faon qui puisse la sauver. L'intrt et
l'ambition de Murat l'aveuglent. Mais ses illusions se rencontrent avec
celles de Napolon. Elles les flattent, les accroissent. Pourquoi
l'empereur ne serait-il pas admir et ador dans toute l'Espagne? Il
veut faire le bonheur de la nation espagnole selon la recette qu'il a
donne aux rois ses frres, lui apporter les lumires,
l'affranchissement, l'galit, le Code civil. Homme du dix-huitime
sicle, idologue malgr lui, il croit  l'influence irrsistible de la
raison et il se fait du pays des autodafs la mme ide que Voltaire. Il
est convaincu qu'il ralliera l'Espagne en lui annonant qu'il vient
abolir la fodalit et l'Inquisition. Si quelques fanatiques rsistent,
des chtiments soudains et terribles les calmeront, selon la mthode
qu'il a applique aux barbets d'Italie, qu'il a recommande  Joseph
contre les brigands de Calabre, qu'il conseille  l'occasion au vice-roi
Eugne. Les Espagnols sont comme les autres peuples et ne forment pas
une classe  part, crit-il au marchal Bessires. C'est l qu'il se
trompe. Les Espagnols, il ne les connat pas. N'est-il pas curieux que,
des lectures, des griffonnages de sa jeunesse, o l'on trouve de tout,
o il s'est form des ides justes sur tant de races, de religions, de
pays, l'Espagne soit absente? Il semble que sur elle il n'ait jamais
rien lu, peut-tre parce qu'il n'y avait rien  lire. Il y va  ttons
comme il ft all en gypte s'il n'avait annot tant de livres sur
l'Orient et l'Islam. Dans l'immense savoir de Bonaparte, qui l'a si bien
servi, dans les bibliothques qu'il a dvores, il y a cette lacune, par
hasard. Quand il n'a pas appris, il est au niveau des autres, dans le
vague, et, ce qui est pire, faute de connaissances positives, dans le
prjug. Alors les informations manquant au jugement, les fatalits
viennent s'enchaner aux erreurs.

Napolon se propose de passer bientt les Pyrnes pour claircir
lui-mme ce qui se complique dans la pninsule, drame de famille des
Bourbons, conflit de Charles IV et du prince des Asturies, politique
tortueuse de Godoy, rvision du trait de Fontainebleau. En attendant
qu'il soit sur place, ses recommandations  Murat sont toujours les
mmes. Soyez prudent, circonspect. vitez les heurts, les hostilits.
Rassurez. Dites que je viens seulement pour rgler l'ordre de
succession, que j'arrive en conciliateur, que je ne resterai pas 
Madrid, que ce sont Gibraltar et l'Afrique au Nord qui m'intressent.
Continuez a tenir de bons propos... Il serait dangereux de trop
effaroucher ces gens-l.

Ce sage conseil est du 10 mars. Ce qu'il fera, Napolon ne le sait
toujours pas. Il espre que tout peut s'arranger, que tout
s'arrangera  la vue de ses troupes et  la nouvelle de son arrive,
que, dans un sens ou dans l'autre, la question dynastique se rsoudra
d'elle-mme, sans violence. Rservant sa libert de dcision, il n'a
pris parti ni pour Charles IV ni pour Ferdinand, les tranquillise tous
deux, ne s'engage pas plus avec le pre qu'avec le fils, au fond assez
embarrass parce que le gouvernement espagnol ne lui donne pas de griefs
et que Godoy lui-mme affecte la fidlit  l'alliance et l'obissance
aux volonts de l'empereur. Comment, sous quel prtexte dtrner un roi
qui prodigue les marques d'amiti et mme de soumission? Car, chez
Napolon, l'ide grandit qu'il est temps d'en finir avec cette famille
divise contre elle-mme, qui corrompt l'Espagne et la paralyse, d'en
finir avec ce favori dont la servilit inspire la mfiance et laisse
craindre de nouvelles trahisons. Le jeu de l'empereur,  ce moment-l,
est d'effrayer Godoy par son silence, par ses intentions impntrables,
par l'avance continue et inexplique des troupes franaises, de telle
sorte que le ministre prenne le parti de fuir en Amrique avec toute la
cour, avec Ferdinand lui-mme, laissant la place libre. Mais  mesure
qu'il sent que cette fuite, suggre par son attitude tnbreuse,
approche, la tentation grandit aussi chez l'empereur. L-bas, rgnant
sur l'autre continent, comme les Bragance au Brsil, les Bourbons
seraient encore une gne. L'Espagne, prive de ses colonies, perdrait la
moiti de sa valeur dans l'association contre l'Angleterre. Et quel
avnement pour le nouveau roi s'il se prsente devant ses sujets sans
leurs domaines d'outremer! Alors, un autre dessein,--une premire
ruse,--sort de ces rflexions. Les restes de la flotte franaise battue
 Trafalgar sont encore immobiliss  Cadix. L'amiral qui les commande
reoit l'instruction secrte de retenir Charles IV s'il vient
s'embarquer dans ce port.

Dans la complexit de ses combinaisons, il n'y a qu'un lment que
Napolon omette, le peuple espagnol lui-mme. Par un mouvement soudain
et spontan, ce peuple renverse ses calculs. Le lendemain du jour o
l'empereur a crit  Murat que l'essentiel tait de rassurer tout le
monde, d'viter les violences, une meute clate  Aranjuez. Il est bien
arriv, comme Napolon l'esprait, que Godoy a prpar sa fuite et celle
de la cour. Mais quand ces prparatifs deviennent vidents, la foule se
soulve pour empcher le dpart du prince royal, qu'elle aime contre le
favori. L'meute clate et Charles IV, pouvant, abdique pour viter
une rvolution.

La nouvelle erreur de Napolon, entretenue par Murat, fut de croire que
cet vnement imprvu rsolvait tout quand il aggravait les choses et
les embrouillait sans remde. Murat, joyeux, croit que le trne
d'Espagne est vide. Il se garde, Charles IV ayant abdiqu, de
reconnatre le prince des Asturies, alors que les Espagnols comprennent
que Ferdinand VII a rgulirement et lgitimement succd  son pre et
qu'il est dsormais leur roi. Cependant le vieux Charles IV, revenu de
ses frayeurs, peut-tre excit en sous-main, rtracte sa renonciation au
trne, prtend qu'elle lui a t arrache par la contrainte. La querelle
du pre et du fils renat. Murat, subtilement, leur conseille de prendre
Napolon pour arbitre et d'aller plaider chacun sa cause auprs de lui.
Ainsi le pige de Bayonne est dj prt lorsque la nouvelle des
vnements d'Aranjuez dcide Napolon  en finir. Le stratagme du
dpart ayant fait long feu, il adopte celui que Murat suggre. Par une
singulire rencontre, l'instrument, le factotum qu'on emploie pour ce
guet-apens tendu  d'autres Bourbons, c'est encore Savary. Homme de
confiance au jugement sommaire de Vincennes, Savary reoit la mission de
surveiller Charles IV et Ferdinand, de leur faire passer les Pyrnes,
de les conduire  l'antre du lion, comme il avait reu la mission de ne
pas lcher le duc d'Enghien avant de l'avoir conduit au foss de
Vincennes. Alors, en donnant  l'Espagne un prince de sa race,--il
aimait  dire la quatrime race,--Napolon n'imiterait plus que de loin
Louis XIV. Au lieu de l'acceptation solennelle du testament, ce serait
une comdie, un tour de Scapin magistral.

Il tait entr dans une aventure. Il le regrettera amrement. Il est
faux de se le reprsenter tout d'une pice, inaccessible au doute, avec
une me d'airain. C'est son style, si tranchant, qui abuse. Le 27 mars,
tirant la consquence de l'vnement d'Aranjuez, il offre l'Espagne 
son frre Louis: Jusqu' cette heure, le peuple (espagnol) m'appelle 
grands cris. Certain que je n'aurai de paix solide avec l'Angleterre
qu'en donnant un grand mouvement au continent, j'ai rsolu de mettre un
prince franais sur le trne d'Espagne. C'est le systme. Napolon, au
fond de lui-mme, est-il si sr que ce soit le bon? Ici se place un
trange pisode, encore mal clairci. Las Cases et Montholon ont insr
dans leurs souvenirs,  la suite d'un priodique parisien de 1819, une
lettre dont la _Correspondance_ fait tat, dont la minute n'a pu tre
retrouve, que Mneval, le secrtaire de l'empereur, ne se souvenait pas
d'avoir crite, que le destinataire n'avait jamais reue, et qui, avec
vraisemblance, a t argue de faux. Date du 29 mars 1808 et adresse 
Murat, cette lettre aurait dit: Je crains que vous ne me trompiez sur
la situation de l'Espagne et que vous ne vous trompiez vous-mme... Je
reste dans une grande perplexit... Vous avez affaire  un peuple neuf;
il a tout le courage et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre
chez des hommes que n'ont point uss les passions politiques.
L'aristocratie et le clerg sont les matres de l'Espagne... Ils feront
contre nous des leves en masse qui pourront terniser la guerre. J'ai
des partisans; si je me prsente en conqurant je n'en aurai plus... Le
prince des Asturies n'a aucune des qualits qui sont ncessaires au chef
d'une nation, cela n'empchera pas que, pour nous l'opposer, on en fasse
un hros... Il n'est jamais utile de se rendre odieux et d'enflammer les
haines... Je vous prsente l'ensemble des obstacles qui sont
invitables; il en est d'autres que vous sentirez: l'Angleterre ne
manquera pas l'occasion de multiplier nos embarras. Tout y est, et mme
trop. C'est la prescience du pass. Ayant annonc l'avenir avec une
lucidit aussi extraordinaire, Napolon serait impardonnable de ne pas
s'tre arrt avant le pas fatal. On a cru qu'il avait lui-mme forg ce
document suspect. N'est-ce pas la traduction de quelque entretien de
Sainte-Hlne o l'empereur avait rappel ses doutes du dernier moment?
Mme apocryphe, la lettre conteste offre un mot que pouvaient inventer
peu de personnes, un aveu que Napolon seul tait capable de faire. Il
avait eu une grande perplexit. Plus tard, sachant comment avait
tourn l'affaire d'Espagne, il s'en souvenait encore.

C'est que les hommes et les choses se conjuraient pour tromper Napolon,
le convaincre que ces Bourbons taient une race finie. De lui-mme,
Ferdinand a pris le chemin de Bayonne. Il a hte d'tre reconnu roi par
l'empereur des Franais. Mais quand Charles IV et la reine apprennent
que leur fils est parti, ils s'empressent de marcher sur ses pas pour
plaider leur cause, se concilier le puissant alli, se placer sous sa
protection. Ferdinand,  son tour, n'en est que plus press d'arriver le
premier. Il trouve la route trop longue. Au moment de franchir la
frontire, il hsite pourtant, les adjurations de quelques Espagnols
clairvoyants le troublent. Il n'est pas moins troubl quand l'astucieux
Savary lui fait entendre qu'il compromet tout s'il ne vient pas 
Bayonne, le laisse  ses rflexions et lui rapporte de l'empereur une
lettre captieuse, subtilement perfide. Maintenant le parti de Napolon
est bien pris. Il tend ses filets et Ferdinand, par peur de son pre, y
tombe, se dcide brusquement  continuer le voyage, apaisant et
rassurant la foule qui cherche  le retenir. Que Ferdinand restt en
Espagne, les choses prenaient encore une fois un autre cours et la
difficult et peut-tre fait rflchir l'empereur. Ce sont, au
contraire, des facilits que la destine lui offre comme si elle voulait
 tout prix que la fortune de Napolon allt se perdre en Espagne. Et
puis, dsormais, il le veut lui-mme. Ordre est donn  Bessires qui
commande l'arme franaise d'Espagne d'arrter le prince des Asturies
s'il rebrousse chemin car il est certain qu'il se mettra sous la
protection de l'Angleterre s'il refuse de venir  Bayonne, puisqu'il
n'aura plus refus que par mfiance. Le sort, cette fois, en est jet.

Ferdinand passe enfin la Bidassoa. Il n'abandonne son royaume, ses
sujets dont il est l'idole, que pour apprendre qu'il ne rgnera pas et
s'apercevoir qu'il est prisonnier.

Aprs des calculs, une longue pese du pour et du contre, les
perplexits qu'on avoue, l'occasion s'est enfin prsente. L'empereur,
comme toujours, l'a saisie. Selon sa mthode, en politique et  la
guerre, il a agi vite et  fond depuis que sa dcision est prise. Il
pense dsormais que les affaires de cette dynastie l'ont trop occup,
qu'il faut qu'elle disparaisse, sinon tout se gtera. Junot n'est-il pas
en danger  Lisbonne, alors qu'il a dj fallu aller jusque-l pour
soustraire le Portugal aux Anglais? Tout se prsente maintenant 
l'esprit de Napolon comme une succession d'vnements ncessaires et
d'une ncessit qui impose les solutions rapides, donc brutales,
extrmes,  tous risques, parce que l'attente aussi en est un.

Cette jouissance tait rserve  Bonaparte de tenir  sa discrtion
les descendants de Louis XIV, de les voir s'avilir devant lui. Quand
Charles IV arrive, il se jette dans les bras du grand ami, l'appelle son
sauveur, et, quand il comprend que les prires sont vaines, que le parti
de l'empereur est inbranlable, il joue, devant cet amateur de
Corneille, le dernier acte d'une tragdie de palais. Au prix de sa
propre couronne, le pre se venge du fils. Il cde ses droits  Napolon
et Ferdinand, qui s'est livr lui-mme, qui s'est mis stupidement  la
discrtion de l'arbitre, abdique et renonce au trne  son tour. Aprs
quoi ces deux rois s'humilient encore en acceptant les terres, les
rentes que Napolon leur offre avec l'hospitalit, Talleyrand tant
charg, pour occuper ses propres loisirs, d'hberger et d'amuser 
Valenay Ferdinand et son jeune frre. Vous pourriez y amener Mme de
Talleyrand avec quatre ou cinq dames. Si le prince des Asturies
s'attachait  quelque jolie femme, cela n'aurait aucun inconvnient.
Impassible, le prince de Bnvent accepta encore ce rle. Il attendait,
son heure, il pressentait la fin. Talleyrand ddaignait. Napolon
mprisait. A quelle hauteur s'levait son mpris lorsque, sur son ordre,
l'ancien vque d'Autun se faisait l'amuseur de princes du sang le plus
noble qui venaient de s'humilier et de se dgrader devant l'usurpateur
et le parvenu? Mais il trouvait, l aussi, une excuse devant lui-mme et
devant l'histoire. Ce qu'il avait fait n'tait pas bien. La politique ne
le commandait-elle pas? Et ces Bourbons mritaient-ils de rgner?
L'intrt de la France et de l'Europe, la conduite de la guerre contre
les Anglais, est-ce que cela ne passait pas avant tout et ne faisait pas
taire les scrupules?

A cette date, un rapport de Champagny, mmoire justificatif corrig de
la main de Napolon, prsente l'affaire d'Espagne sous la forme d'un
raisonnement serr, la met en syllogismes. Aprs un historique des
infidlits de l'Espagne et de ses intelligences avec l'ennemi, un
tableau de son gouvernement dbile et de son administration arrire, un
rappel du principe de la politique franaise, invariable depuis un
sicle, qui tait d'avoir une scurit complte du ct des Pyrnes, le
mmoire disait: L'objet le plus pressant est la guerre contre
l'Angleterre. L'Angleterre annonce ne vouloir se prter  aucun
accommodement. L'impuissance de faire la guerre la dterminera seule 
conclure la paix. La guerre contre elle ne peut donc tre pousse avec
trop de vigueur. L'Espagne a des ressources maritimes qui sont perdues
pour elle et pour la France. Il faut qu'un bon gouvernement les fasse
renatre, les amliore par une judicieuse organisation et que Votre
Majest les dirige contre l'ennemi commun pour arriver enfin  cette
paix que l'humanit rclame, dont l'Europe entire a si grand besoin.
Tout ce qui conduit  ce but est lgitime. Telles sont, pour conclure,
les circonstances qui ont oblig l'Empereur  prendre sa grande
dtermination. La politique la conseille, la justice l'autorise, les
troubles de l'Espagne en imposent la ncessit. Votre Majest doit
pourvoir  la scurit de son Empire et sauver l'Espagne de l'influence
de l'Angleterre.

Et que telles soient les raisons par lesquelles Napolon s'est
dtermin, on n'en doute plus quand on le voit, de Bayonne mme, ds que
la double abdication est acquise, s'occuper de tirer parti des
ressources de l'Espagne et de lui refaire une marine afin de ranimer la
guerre navale contre l'Angleterre, quand on lit les instructions 
Decrs aussi nombreuses, aussi pressantes qu'au temps de Boulogne. Tout
est tendu vers la reprise des oprations de mer, tout est expliqu, et,
pour l'Empereur, justifi par l. Sur les chantiers de France,
d'Espagne, d'Italie, de Hollande, des navires seront construits. Il faut
aller vite. Napolon calcule que, d'ici un an, en comprenant la flotte
russe, il disposera de 180 vaisseaux de ligne, une force capable de
venir  bout des Anglais.

Il ne manque  tout cela que le consentement de la nation espagnole.
L'empereur ne doute pas de l'avoir. N'a-t-il pas dit: Quand
j'apporterai sur ma bannire les mots _libert_, _affranchissement de la
superstition_, _destruction de la noblesse_, je serai reu comme je le
fus en Italie et toutes les classes vraiment nationales seront avec moi.
Vous verrez qu'on me regardera comme le librateur de l'Espagne.
C'tait la doctrine de la Convention, au temps des guerres de
propagande. C'en tait le style et jamais l'effet n'en fut plus manqu.
Les proclamations de l'empereur, l'assurance solennelle que les
couronnes de France et d'Espagne demeureraient  jamais distinctes, que
la religion catholique resterait la seule religion, ces promesses ne
portrent pas davantage. Pourtant Napolon se flattait d'acqurir des
titres ternels  l'amour et  la reconnaissance de l'Espagne et ces
mots, que l'histoire rend cruellement ironiques, furent affichs sur les
murs: Je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir en
disant: il est le rgnrateur de notre patrie!

Jamais encore Napolon ne s'est aussi gravement abus et il s'est abus
comme un idologue. Il se savait sujet  l'erreur. Je me suis si
souvent tromp que je n'en rougis pas, avait-il dit un jour 
Talleyrand avec le sentiment que sa supriorit lui permettait un tel
aveu. Ici, l'erreur est totale et, par elle, il est dit que tout
conspirera  lui nuire, que les moindres circonstances tourneront contre
lui.

Peut-tre, aprs tout, dans le premier moment de la surprise, devant le
trne vide, l'Espagne et-elle accept un roi de la main de Napolon.
Murat lui plaisait assez. Napolon l'a cart, trouvant plus digne de la
nation espagnole de lui donner Louis ou Joseph. Mais Louis, pressenti
le premier, rpond par un refus. Joseph fait des difficults. Temps
perdu pendant lequel les Espagnols se disent ou se laissent dire que
Napolon veut rgner lui-mme, les conqurir, les annexer. La mauvaise
volont des frres est une nouvelle complication et il sera dit que
toujours la famille, en desservant celui auquel elle doit tout, se sera
desservie elle-mme.

Il y a aussi, pour achever l'illusion de l'empereur, la journe d'meute
qu'il a prvue, qu'il et mieux aim viter (il l'avait assez dit 
Murat), mais qui, si elle se produisait, entrait tout de mme dans ses
calculs comme une occasion de dmontrer  l'Espagne la vanit de la
rsistance. Le 2 mai, le peuple de Madrid s'est soulev pour s'opposer
au dpart des infants qui vont rejoindre la famille royale  Bayonne,
quelques soldats franais ont t tus et, en peu d'heures, Murat a
rtabli l'ordre  coups de mitraille. Non seulement l'empereur se sert
de cet vnement pour effrayer Ferdinand, l'accusant d'avoir foment
l'insurrection, le rendant responsable du sang vers afin d'obtenir sa
renonciation plus vite, mais il se flatte que les mutins, s'il y en a
dans le reste de l'Espagne, se le tiendront pour dit aprs une
rpression nergique et rapide. La sdition de Madrid eut bien un effet.
Pour comble d'infortune, cet effet acheva de tromper l'empereur. La
bourgeoisie madrilne avait eu peur des sanglantes manifestations de la
populace et souhait qu'une autorit tablie par les soins des Franais
en prvnt le retour. Elle pesa sur la junte pour qu'une dlgation se
rendt  Bayonne et offrt le trne  Joseph. La mitraillade de Murat,
les ttes coupes au vol par les terribles mamelouks lancs au galop sur
la foule, cette correction semblait avoir t bienfaisante tandis que
la nouvelle, propage  travers l'Espagne, allumait l'insurrection et
l'esprit de vengeance. Supposons qu'aprs le guet-apens du Zappeon et,
en reprsailles, la dposition du roi Constantin, la Grce tout entire
et pris les armes et qu'il et fallu, village par village, la conqurir
jusqu'au fond du Ploponse. Les Allis de 1917 eussent t moins
tonns que l'empereur quand il vit l'Espagne entire souleve.

C'tait encore un de ses principes que les hommes supportent le mal
lorsqu'on n'y joint pas l'insulte. Il voulait le bien et le progrs de
la nation espagnole, il lui apportait l'ordre et les lumires et il
croyait avoir assez mnag l'orgueil castillan en sollicitant avec
adresse la double renonciation du roi et de son fils, en leur rendant
des honneurs royaux, en leur assurant une retraite dore, en tmoignant
des gards particuliers  celui qu'il appelait l'infortun Charles IV.
L'insulte,  ses yeux, et t de renverser brutalement cette dynastie,
ce qu'il se flicitait d'avoir vit. Il n'imaginait pas que l'Espagne
dt prendre fait et cause pour la lgitimit, alors qu'il s'agissait
d'une famille qui ne rgnait pas depuis plus d'un sicle, et nul ne
paraissait moins digne d'amour que Ferdinand VII dont il venait de voir
de prs la triste figure et le caractre sans grandeur. Quand il pensait
que les Franais avaient guillotin l'excellent Louis XVI, il ne lui
venait pas  l'ide que les Espagnols se sacrifieraient pour ce mauvais
fils, bte au point que je n'ai pu en tirer un mot..., indiffrent 
tout, trs matriel, qui mange quatre fois par jour et n'a ide de
rien. Comme beaucoup d'hommes trs intelligents, l'empereur, toujours
prompt  trouver que les autres taient des btes, n'en calculait pas
moins comme si l'espce humaine se dcidait par la raison. Le fanatisme
le dconcertait.

Tandis que le peuple espagnol, en haine de l'tranger et par enttement
d'indpendance, prenait Ferdinand VII pour drapeau et pour idole,
Joseph, quittant avec regret Naples qui passait  Murat, faisait une
entre mlancolique et de mauvais augure dans son nouveau royaume. Il y
trouvait  et l quelques grands seigneurs pour le servir, pas un
palefrenier. Avec clairvoyance, il crivait  son frre, ds le
lendemain de son installation  l'Escurial: Vous vous persuaderez que
les dispositions de la nation sont unanimes contre tout ce qui a t
fait  Bayonne. Eclair lui-mme, sans convenir de l'erreur,--et puis
il est trop tard pour reculer,--Napolon a dj pris ses mesures pour
inonder l'Espagne de ses troupes, ne doutant pas d'touffer les
insurrections qui clatent, estimant impossible que des bandes de
fanatiques fussent capables de tenir en chec des soldats qui avaient
battu tous ceux de l'Europe. Un accident, une premire trahison de la
fortune dcideraient autrement. L'Espagne qui, sous un roi franais,
devait tre une auxiliaire, deviendra un boulet. Tout ce qui a t fait
pour interdire la pninsule  l'Angleterre y introduira les Anglais qui
prendront pied sur le continent. Chose pire, quoique moins visible,
l'instrument de la puissance, celui qui permet d'imposer  l'Europe la
dure loi du blocus, la Grande Arme, cette phalange invincible, sera
dsormais coupe en deux. Comme la Convention avait eu contre elle
l'Europe et les Vendens, l'empereur aura aussi l'Espagne, plus grande
Vende.

Le fanatisme, Bonaparte l'a dj rencontr en Egypte, o il a dploy sa
virtuosit de manieur d'hommes. En Espagne, l'exaltation nationale et
religieuse lui prpare une guerre puisante et des difficults
inconnues. Et  quel moment? Lorsque l'empereur, pour les mmes raisons
qui ont dtermin son intervention  Lisbonne et  Madrid, vient de se
mettre en conflit avec la papaut.

Pourquoi Napolon qui, ds la campagne d'Italie, mnageait Rome, qui
avait compris l'importance de l'glise catholique, qui en avait
recherch l'appui et la bndiction, s'est-il laiss entraner contre
le pontife  des violences qui dtruisaient l'effet moral du sacre? La
cause ne change pas. Souverain temporel, Pie VII refusait de rompre avec
l'Angleterre, invoquant les intrts spirituels dont il avait la charge.
L'empereur s'adressait au chef des Etats pontificaux, le sommait de
prendre les mesures commandes par le blocus continental, lui
reprsentait que Rome ne pouvait rester, entre le royaume d'Italie et le
royaume de Naples, comme une enclave ouverte aux Anglais. Pie VII
rpondait que, pre de tous les fidles, toutes les nations taient
gales pour lui, et que, pour protger les intrts catholiques, o
qu'ils fussent, il avait le devoir de rester en communication avec les
gouvernements. La politique de l'empereur exigeait. Le devoir du pape
aussi. La querelle, qui tait sans issue, durait depuis longtemps.
Toutefois, comme pour l'Espagne, c'est seulement aprs Tilsit, qui
semblait lui permettre tout, que Napolon s'occupa de l'affaire romaine
avec la volont d'en finir et de ne plus souffrir au blocus cette autre
fissure pour que le blocus ft efficace. Mis en demeure d'entrer dans la
confdration italienne et de faire cause commune avec elle et avec la
France, Pie VII refuse encore de prendre une attitude qui l'et rendu
belligrant. Une partie de ses Etats tait dj occupe par les troupes
franaises. Le 2 fvrier 1808, l'empereur excute sa menace. Le gnral
Miollis prend possession de Rome.

Ici, il ne faut rien exagrer ni croire qu'un cri de rprobation s'leva
en Europe. Le scandale de la profanation fut peut-tre encore moins
grave qu'il ne devait l'tre, soixante-deux ans plus tard, quand le
nouveau royaume d'Italie s'emparerait  son tour de la cit pontificale.
Les dmls du Saint-Sige avec les gouvernements n'taient pas
nouveaux. Napolon rappelait avec complaisance que saint Louis n'avait
rien cd sur ses droits, ce qui, ajoutait-il ironiquement, ne l'a pas
empch d'tre batifi. Il s'autorisait encore de Louis XIV, bien
qu'il s'abstnt toujours de nommer Philippe le Bel. Le fait est que
l'Europe se tut, laissa faire, tandis que l'empereur comptait que la
prsence  Rome de quelques rgiments suffirait, qu'elle en imposerait
au pape et viendrait vite  bout de sa rsistance. Comme dans l'affaire
d'Espagne, son erreur est de croire  un arrangement rapide, par des
combinaisons de force et d'habilet, persuad qu'il a tout prvu. Sans
doute il va, ds ce moment, jusqu' envisager la runion pure et simple
des Etats pontificaux  l'Empire, si, par hasard, la cour de Rome ne
cde pas, mais en se flattant que tout cela se fera insensiblement et
sans qu'on s'en soit aperu. Et comme pour l'Espagne encore, ce n'est
pas seulement  l'excellence de ses calculs qu'il se fie. Il se croit
bien renseign. A Rome l'entourage du pape, la plus grande partie du
Sacr-Collge pense qu'il faut  tout prix viter une rupture. De Paris,
le lgat Caprara, fort effray, fait dire qu'il serait insens de
rsister  l'empereur et de lui refuser la chose  laquelle il tient,
qui est essentielle  sa politique, l'entre du Saint-Sige dans un
systme fdratif avec la France contre les Anglais, systme qui ne
serait en rien contraire aux devoirs du pre commun des fidles et aux
traditions de la cour de Rome.

Napolon fut gravement dsappoint et irrit quand il apprit que, loin
de cder, Pie VII protestait contre l'occupation, rappelait le lgat de
Paris, ne s'effrayait pas d'une rupture. Par surcrot, ces nouvelles lui
arrivrent  Bayonne, au moment de la grande incertitude que lui donnait
le rglement espagnol. Il vit trs bien que, dtrner  la fois le roi
d'Espagne et le pape, c'tait multiplier les difficults et qu'il
n'tait pas opportun de se mettre  la fois sur les bras une guerre
religieuse de l'autre ct des Alpes et une guerre politique par del
les Pyrnes. Et il comprenait que, dans l'instant o il s'efforait
de rassurer l'Espagne catholique, o il lui promettait que sa foi serait
respecte, un conflit avec l'glise serait dsastreux. Il tait donc
d'avis de temporiser et de s'en tenir, pour ne pas avoir l'air de
reculer,  quelques mesures d'intimidation, lorsque Pie VII, aprs avoir
obi  sa conscience, se laissa emporter lui-mme par la lutte. Le
pontife qui avait t heureux de signer le Concordat, qui avait regard
Bonaparte comme le restaurateur de la religion, qui lui avait apport
l'onction du sacre, dnonait maintenant l'indiffrentisme de
l'empereur, protecteur de toutes les sectes et de tous les cultes. Il
mettait  nu, devant les fidles, ce systme qui ne suppose aucune
religion et avec lequel la religion catholique ne pouvait faire
alliance, de mme que le Christ ne peut s'allier avec Blial. Enfin,
il tait interdit aux sujets du Souverain Pontife, tant ecclsiastiques
que laques, de prter serment aux autorits franaises, de servir,
d'aider et d'appuyer ce gouvernement intrus.

C'est le temps o Joseph, venant prendre possession de son trne, est
appel, lui aussi, roi intrus, o le clerg espagnol soulve le
peuple, o l'Espagne s'insurge, o, de jour en jour, Napolon doit
dcouvrir qu'il ne s'agit pas d'une poigne de fanatiques  rduire, de
quelques bandes de brigands  disperser, mais d'une conqute difficile
qui commence. Les affaires romaines ajoutent  sa mauvaise humeur. Il
n'en parle pas, elles l'ennuyent, et il affecte de s'en dsintresser,
de laisser aller les choses, ne pouvant plus battre en retraite. Quand
le gnral Miollis, contraint de faire respecter son autorit et de
prvenir des troubles, prend des mesures de rigueur, Napolon n'approuve
ni ne blme. Il se contente de recommander le silence. Un jour Miollis,
craignant une rvolte des tats romains, a rsolu de frapper un coup,
et, dans le propre palais de Pie VII, fait arrter son premier
ministre, le cardinal Gabrielli. Instruit de l'vnement, Napolon se
hte d'crire au vice-roi Eugne: Ayez soin qu'il ne soit question de
cela dans aucune gazette et que cela ne fasse aucune espce de bruit.
C'tait le 17 juillet. Deux jours plus tard un autre vnement
survenait, qu'il serait impossible de dissimuler  l'Europe, le dsastre
de Baylen, premier chec militaire de l'Empire, premier branlement de
l'difice.

Un seul homme a reu de Napolon des injures aussi violentes que
l'amiral Villeneuve. C'est le gnral Dupont. Depuis que le monde
existe, il n'y a rien eu de si bte, de si inepte, de si lche... Dupont
a fltri nos drapeaux. Quelle ineptie! Quelle bassesse! Dupont avait un
bon pass militaire. Il comptait dans sa carrire plusieurs actions
d'clat. On le donnait pour un futur marchal. Une dfaillance le fit
capituler devant les insurgs espagnols, anantissant les rsultats de
la journe de Medina de Rio-Seco, o Bessires venait de remporter une
victoire qui semblait assurer le trne  Joseph comme la victoire de
Villaviciosa l'avait assur au petit-fils de Louis XIV. Baylen, c'est un
Trafalgar terrestre, mais un Trafalgar honteux puisque Dupont,
dmoralis aprs de fausses manoeuvres et des combats malheureux, s'est
rendu en rase campagne, sans avoir tent un dernier effort pour culbuter
l'ennemi qui, on le sut ensuite, manquait de munitions, et puisqu'au
lieu d'une lutte ingale contre la premire marine du monde, c'tait 
de mauvaises troupes espagnoles aides par des bandes de paysans que
20.000 soldats franais d'lite avaient t livrs. Et, ce n'est pas par
un rapprochement arbitraire que Trafalgar est nomm ici. Un dsastre en
appelait un autre. Sans doute, Dupont tait aventur en Andalousie et,
de loin, Napolon suivait sa marche avec une certaine anxit. Mais il
fallait arriver rapidement  Cadix, o les restes de l'escadre
franaise, rfugis l depuis la dfaite de Villeneuve, taient en
pril. Les secours n'arrivant pas, l'amiral Rosily et ses marins durent
se rendre  la junte de Cadix. Ainsi tournaient les esprances de
Napolon qui, six semaines plus tt, grce  l'Espagne rgnre, se
voyait  la tte d'une flotte gale  celle de l'Angleterre.

Horrible catastrophe.. vnement extraordinaire... coup du sort...
rsultat de la plus inconcevable ineptie... ce qui pouvait arriver de
pire... L'empereur aperut, ds l'instant o lui arriva la funeste
nouvelle, les consquences de Baylen. Elles devaient dpasser ses
craintes. Ce n'tait rien que 20.000 hommes perdus. Il en tait encore
au temps o il avait cent mille hommes de rente, et, comme disait
Thibault, ce qu'il venait de perdre en Andalousie n'quivalait pas 
deux mois de ses revenus. Aprs avoir exhal sa colre, menac Dupont et
ses lieutenants du peloton d'excution, il affecta de ne plus penser 
ces imbciles. Mais les Espagnols taient exalts d'un succs aussi
prodigieux remport sur la premire arme du monde par des troupes sans
rputation et des chefs sans nom. L'effet moral tait immense,
dcuplait la force de l'insurrection, humiliait et dcourageait les
Franais.

En peu de jours, c'est une dbcle. Joseph,  peine entr  Madrid, et
regrettant amrement son royaume de Naples, prend,  la nouvelle de
Baylen, le parti de laisser l son trne et de se rapprocher de la
France. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit attach  ma
cause, crit-il  son frre. Et par une comparaison humiliante pour la
quatrime race: Philippe V n'avait qu'un comptiteur  vaincre, moi
j'ai une nation tout entire. Bessires lui-mme, le vainqueur de
Medina de Rio Seco, se replie vers les Pyrnes. L'empereur adjure tout
le monde de tenir, annonce des renforts quand dj l'Espagne n'est plus
occupe que jusqu' l'Ebre. Et de ces premires consquences, il en
sort d'autres. Les Anglais mettent le pied dans la pninsule sous un
chef qui s'appelle sir Arthur Wellesley et qui s'appellera Wellington.
Les communications sont coupes avec le Portugal, qui se soulve  son
tour tandis que les Anglais y dbarquent galement. Junot, dans cet
isolement, perd la tte, se fait battre  Vimeiro. Un mois aprs Baylen,
le duc tout frais d'Abrants capitule  son tour, bien que, du moins,
l'honorable convention de Cintra assure  son arme ce retour en France
que les soldats de Dupont n'ont pas obtenu. Mais la flotte russe,
appoint sur lequel, pour la guerre navale, Napolon a tant compt, est
prise  Lisbonne et conduite en Angleterre. Ainsi s'effondre
l'entreprise politique qui, sortie du dcret de Berlin et de la paix de
Tilsit, a commenc par le trait de Fontainebleau.

Devant ce revers, dont il mesure d'autant mieux l'tendue qu'il est
encore tout prs de ses perplexits de Bayonne, quelle est l'attitude de
Bonaparte? Ce n'est plus Madrid, c'est Paris d'abord, et puis Berlin,
Vienne, Rome, Ptersbourg qu'il regarde. Avant de penser de nouveau 
l'Espagne, il pense  la France,  l'Europe. Il crit  Joseph, le jour
mme o il apprend la catastrophe de Baylen: Des vnements d'une telle
nature exigent ma prsence  Paris. L'Allemagne, la Pologne, l'Italie,
etc., tout se lie. Ma douleur est vraiment forte lorsque je pense que je
ne puis tre en ce moment avec vous et au milieu de mes soldats. C'est
son premier chec. Il est anxieux, press de connatre l'tat de
l'opinion. Il peut maintenant se rjouir d'avoir supprim le Tribunat
qui et peut-tre critiqu, blm, demand des comptes. Mais il doit
s'assurer que son autorit, si neuve encore, n'est pas branle, que son
prestige reste intact, que le grand empire ne vacille pas. Bien qu'il
ait hte de rentrer dans sa capitale, il fait un dtour par les
dpartements de l'Ouest. Il tient  ne pas manquer la visite qu'il leur
a promise,  connatre l'esprit du peuple de la Vende, s'en dit 
plusieurs reprises extrmement satisfait parce qu'il a craint, sans
doute, que le soulvement de l'Espagne, cette Vende agrandie, et le
conflit avec le Saint-Sige n'eussent l du retentissement.

Toute petite chose, minime satisfaction. Ses inquitudes vont bien plus
loin. Si l'affaire de Bayonne avait russi, l'abdication force des
Bourbons d'Espagne passerait comme l'excution du duc d'Enghien a pass.
Mais l'arme franaise bat en retraite, Joseph a vacu Madrid o
Ferdinand VII est proclam seul et vrai roi de la nation espagnole.
Alors, pour l'Europe, Bayonne n'est plus qu'un guet-apens, un attentat
dont on rapproche, par une indignation qui retarde, le rapt d'Ettenheim
et le drame de Vincennes. Telle est la justice du monde, Napolon en
raisonnera trs bien  Sainte-Hlne: Le tout demeure fort vilain
puisque j'ai succomb. Son premier chec dtermine un accs de vertu.
Dans une Europe qui en a vu, fait, accept bien d'autres,-- commencer
par les partages de la Pologne,--on se met  parler avec pudibonderie
des violences de Napolon. Aprs Vincennes, la cour de Vienne avait fait
savoir qu'elle comprenait les ncessits de la politique. Aprs l'entre
du gnral Miollis  Rome, elle avait rpondu  la protestation du pape
que sa lettre circulaire n'tait bonne qu' lui attirer de nouveaux
dsagrments. Depuis que les affaires d'Espagne se gtent, l'Autriche
arme, bien pourvue d'argent anglais, et prtend qu'il n'y a plus de
scurit pour aucun trne aprs l'abdication trop bien provoque de
Charles IV. Ces armements, la guerre qu'ils annoncent, Napolon veut en
avoir le coeur net. Ds le lendemain de son retour  Paris, le 15 aot,
jour de sa fte,  l'audience du corps diplomatique, grande scne 
Metternich, mais point d'orage, une discussion ferme et courtoise, une
tentative pacifique, un effort pour renouer. On dirait qu'il cherche 
convaincre plutt qu' intimider, tout en montrant qu'il n'est pas
intimid lui-mme: L'Autriche veut donc nous faire la guerre ou elle
veut nous faire peur? Et puis: Vous avez lev 400.000 hommes; je vais
en lever 200.000. Bientt il faudra armer jusqu'aux femmes. C'est vrai
qu'il va, de son ct, pour tre prt  tout, appeler encore 80.000
conscrits. Il faut que l'Autriche sache bien ce qu'elle risque en le
provoquant. Il y a l'alliance russe. Napolon se croit sr d'Alexandre.
L'empereur de Russie sera contre vous. En disant ces mots, Napolon
regardait, pour provoquer son assentiment, l'ambassadeur Tolsto dont le
visage restait de glace. Il poursuivait nanmoins, essayant de sduire
l'Autriche en l'associant  un partage de la Turquie, aux grands
projets, toujours si brumeux, sur l'Orient. A la fin, comme dans la
grande scne de 1803  lord Whitworth, radouci, presque bonhomme,
cherchant la rconciliation, la confiance: Justifiez vos dispositions
pacifiques par vos actes comme par vos discours. De mon ct, je vous
donnerai toute la scurit que vous pouvez dsirer. Une nouvelle guerre
avec l'Autriche, c'est, dans l'instant surtout, la complication la moins
souhaitable. Napolon se sert de tous les arguments pour l'carter.

Il voit, en France, l'opinion trouble, mauvaise, l'Espagne  soumettre,
l'Anglais encourag, une nouvelle rvolution de palais  Constantinople.
S'il faut ajouter un conflit avec la cour de Vienne, que deviendra ce
qu'il avait conu comme le rsultat de Tilsit? Est-ce que le grand
ouvrage de sa politique ne sera pas remis en question? Pourtant, c'est
encore sur l'alliance russe qu'il se repose, par elle que, dans cette
heure d'alarme et de doute il rconforte les Franais. Mon alliance
avec l'empereur de Russie ne laisse  l'Angleterre aucun espoir dans
ses projets, dit son message au Snat. S'il est rentr  Paris au lieu
de se porter de sa personne au secours de Joseph pour rprimer
l'insurrection espagnole, c'est qu'il a besoin de tranquillit en Europe
pour ramener, depuis les bords de l'Elbe, les soldats dont il inondera
l'Espagne. La scurit qu'il vient de promettre  l'Autriche, c'est 
lui qu'elle est ncessaire. Il la cherche toujours auprs d'Alexandre,
aprs quoi seulement il pourra se retourner du ct de Madrid avec un
esprit libre d'inquitude. Et, pensant tout haut devant Savary: Si je
laisse mon arme en Allemagne, je n'aurai pas la guerre; mais comme je
suis dans l'obligation de la retirer presque en totalit, aurai-je pour
cela la guerre? Il ajoutait: Voil le moment de juger de la solidit
de mon ouvrage de Tilsit.

Affirmer devant l'Europe l'amiti inaltrable des deux empereurs,
l'affirmer avec un clat qui en impose, et puis me donner le temps de
finir avec cette Espagne, c'est l'ide d'Erfurt et de son parterre de
rois, o l'empereur Franois manque seul. Celui-l n'a pas t invit
parce que Napolon se propose de demander  Alexandre l'engagement de ne
pas laisser impunies les menaces de l'Autriche, mais la Cour de Vienne
n'a pas manqu d'envoyer ses meilleurs diplomates  ce congrs. Dix-huit
jours d'un thtre prestigieux, de galas, d'une mise en scne somptueuse
autant que le dcor de Tilsit tait nature, moins sincre encore. Les
figurants d'Erfurt, ce sont les vassaux de la Confdration germanique
dont trois doivent leur couronne  Napolon. A l'un, pour tonner la
table o il nourrit tout ce monde, il lance une fois le fameux:
Taisez-vous, roi de Bavire, regardez l'homme vivant avant de vous
occuper de ses anctres, qui est du thtre aussi, mais non de
Corneille, de Victor Hugo. Et de mme, il se plat  dire devant ces
princes,  la faon d'un Ruy Blas: Quand j'tais lieutenant
d'artillerie... Il a mobilis Talma; la leve en masse de la
tragdie; disait en se moquant Metternich. Il se sert de tout et de
tous, Comdie-Franaise, cuisine franaise, grands noms de la noblesse
franaise, la vieille, admirable pour reprsenter dans une cour, et
non la nouvelle: L'imbcile qui ne sait pas faire la diffrence entre
une duchesse de Montmorency et une duchesse de Montebello! L'empereur a
la virtuosit d'un imprsario. Il n'oublie ni Goethe ni Wieland, les
convoque pour rendre hommage aux lettres,  cette culture dont les
Allemands sont fiers, et il importe de plaire  l'Allemagne. Il dploie
tous ses dons de sduction, toutes les ressources, force, richesse,
intelligence. Erfurt doit tre un Camp du Drap d'Or plus parfait, pour
faire oublier, l-bas, les checs, Baylen et Cintra, la fuite
inglorieuse du roi intrus, l'abandon du premier sige de Saragosse, et
cette autre leve en masse, celle des Espagnols, de leurs moines et de
leurs crucifix.

L'esprit d'Erfurt n'tait dj plus celui de Tilsit. Alexandre s'est
ressaisi, le charme agit moins parce que le tsar n'a plus le mme
intrt  le laisser agir. Lui aussi,  sa manire, il fait du thtre.
Lorsque, devant le royal parterre, Talma dclame: L'amiti d'un grand
homme est un bienfait des dieux, Alexandre serre la main de Napolon,
il lui dit: Je m'en aperois tous les jours. Mot qui n'engage  rien,
 moins qu'il ne soit  double sens, avec une allusion ironique 
l'autre ami, Charles IV.

En famille, Alexandre s'panchait. Il confiait  sa soeur Catherine, en
_a parte_, comme sur la scne aussi: Bonaparte me prend pour un sot.
Rira bien qui rira le dernier. Dans une autre lettre,  sa mre, il
explique qu'il a fallu, aprs Friedland, entrer pour quelque temps dans
les vues de la France afin de pouvoir respirer librement et augmenter
nos forces pendant ce temps prcieux.

Napolon n'a pas subi, en Espagne, un revers assez grave, il est encore
trop puissant pour qu'il soit prudent de rompre avec lui. Le tsar
calcule qu'il vaut mieux l'entretenir dans son illusion et se faire
payer, par le droit d'occuper la Finlande et les principauts roumaines,
cette alliance qui est, pour l'un des empereurs, la pice essentielle de
son systme, pour l'autre un moyen de gagner des provinces et du temps.
Il y a aussi, pour Napolon, la question du divorce avec Josphine et du
mariage avec une grande-duchesse, du lien de famille  crer avec
Alexandre pour sceller cette amiti, bienfait des dieux. Laquelle des
soeurs du tsar demander? Catherine, ou la petite Anne? Mais Napolon
craint de s'exposer  un refus. Et comme il vite ce sujet de
conversation, Talleyrand et Caulaincourt en tant chargs, Alexandre se
garde de l'aborder lui-mme, se tient sur une prudente rserve. Tout
cela fait beaucoup de rticences qui rendent le tsar diffrent de ce
qu'il tait  Tilsit. Et surtout il se refuse  menacer l'Autriche,
qu'il mnage, tandis que, pour lui plaire, Napolon vacue une partie de
la Prusse dont il rduit la contribution de guerre. C'est qu'il poursuit
son ide, la fdration du continent. L'alliance prussienne jointe 
l'alliance russe, la France ne craindrait vraiment plus rien et
l'Angleterre aurait tout  craindre si Erfurt n'tait pas du thtre,
mme aux heures o ne joue pas Talma.

Napolon sera la dupe d'Erfurt. Et d'abord, pourquoi, aprs avoir cart
Talleyrand des affaires, l'a-t-il rappel  l'activit? C'est qu'
l'empereur, toujours variable parce qu'il se sent mal assis, et
changeant parce que les circonstances changent sans cesse, il faut,
cette fois, pour cette opration de consolidation diplomatique, un homme
subtil et d'entregent, un diplomate d'ancien rgime et de grand nom.
Talleyrand,  Erfurt, passe pour avoir trahi. Sa trahison a consist 
faire une autre politique que celle de son matre et  rvler aux
puissances trangres les instructions qu'il avait reues. En ralit,
c'est un jeu trs complexe. Tout en prenant pour lui-mme des garanties
d'avenir, Talleyrand s'imagine que, plus perspicace et plus raisonnable
que Napolon, il le sert. Alarm de l'extension des conqutes, il veut
appliquer sa loi du possible  ce qui n'est depuis longtemps,  ce qui
n'tait dj, avant le Consulat, que la recherche de l'impossible. Il
pense que tout cela, tant dmesur, doit mal finir et il tente de
rappeler Napolon  la mesure, comme s'il dpendait de Napolon de se
modrer. Ne pouvant le convaincre, il en est venu  cette ide
dangereuse de l'y contraindre. Il le calmerait en poussant la Russie et
l'Autriche  la rsistance. La pntration de Talleyrand lui faisait
comprendre que l'empereur s'aveuglait sur l'alliance russe et craindre
que, par la confiance qu'il en tirait, il n'allt s'garer encore plus
loin, par un partage de la Turquie, dans des aventures orientales. Que
le tsar lui tnt tte, et Napolon serait arrt, immobilis pour son
propre bien. Talleyrand tait pourtant le plus aveugle des deux quand il
croyait  la possibilit de conserver les conqutes on les limitant. Il
mconnaissait  la fois les exigences d'une lutte ingale contre
l'Angleterre et la rsolution avoue ou secrte des grandes puissances
de ramener la France  ses anciennes frontires et de ne lui laisser
aucune de ses annexions. Alors le jeu que Talleyrand croyait subtil
devenait naf. Lorsqu'il conseillait  Alexandre de tenir tte 
Napolon, c'tait pour que, l'alliance tant branle, Napolon cesst
de croire que tout lui tait permis. Lorsqu'il informait Metternich des
projets de l'empereur sur l'Orient et suggrait  la cour de Vienne de
surveiller  la fois Alexandre et Napolon et de jouer le rle
d'arbitre, il croyait continuer la politique d'quilibre qui, avant la
Rvolution, avait t celle de la France. Il ne voyait pas que les
circonstances avaient chang aux yeux des autres puissances et que
l'quilibre avait t rompu par la runion de la Belgique et de la rive
gauche du Rhin. Alors Alexandre et Metternich accueillent et encouragent
les confidences de Talleyrand. Ils s'en servent pour leurs propres fins,
concluant que la confiance en Bonaparte a baiss, puisque, dans son
entourage mme, un homme investi de hauts pouvoirs ne craint pas d'avoir
avec eux des intelligences, enveloppes, et dit Bossuet, dans
l'obscurit d'une intrigue impntrable et qui,  ce prvoyant du
lendemain, assurent dj une place au congrs de la paix future.

Napolon quitte Erfurt tromp, trahi, ne s'avouant pas que l'esprit de
Tilsit s'vapore, triste pourtant comme aprs une fte manque. Ayant,
le jour du dpart, chemin quelque temps avec Alexandre, on le vit,
aprs les adieux, revenir muet et pensif. Jamais plus les deux empereurs
ne se reverraient. Ces diables d'affaires d'Espagne me cotent cher,
disait Napolon dressant le bilan d'Erfurt. Et pourtant il a obtenu ce
qui, dans l'immdiat, lui importe. Il a renouvel l'alliance russe  un
prix qui n'est pas trop lev puisque, moins imprudent que Talleyrand ne
le pense, il a encore cart le partage de la Turquie, rserv
Constantinople. S'il se mfie de l'Autriche, il se croit assur qu'elle
ne l'attaquera pas tout de suite. Il a carte blanche et, pendant trois
mois, les mains libres pour rtablir ses affaires en Espagne. Il n'en
demande pas plus, et c'est ce qu'il s'tait dit, devant Savary, avec un
doute: En retirant l'arme de Prusse, je vais faire rapidement
l'affaire d'Espagne. Mais aussi, qui me garantira de l'Allemagne? Nous
allons le voir.

Il n'espre pas de rponse de l'Angleterre  l'offre de paix qu'il lui a
adresse de concert avec Alexandre. C'est un rite. Pour l'opinion, en
France et en Europe, il faut toujours tablir ce qui est vrai,
c'est--dire que l'Angleterre est cause de la continuation des
hostilits. Et la rponse ngative de Canning exprime le sentiment du
peuple anglais qui en est  reprocher  ses gnraux de l'avoir humili
en ne retenant pas l'arme de Junot prisonnire  Cintra comme celle de
Dupont l'a t  Baylen. Le gouvernement britannique met cette
condition, qu'il sait d'avance inacceptable,--et,  dfaut de celle-l,
il en mettrait une autre,--qu' tous les pourparlers de paix les
insurgs espagnols prendront part. Il ne reconnat pour roi d'Espagne
que Ferdinand VII et il affecte toujours d'ignorer qu'il y a un empereur
en France. Ainsi il existe au moins un lieu o Erfurt n'blouit pas, o
l'alliance russe n'en impose pas. C'est Londres.

Maintenant il ne s'agit plus de passer la Manche et de faire bivouaquer
devant Westminster les grenadiers de la Garde. Grave dclin depuis les
vastes esprances de Boulogne. Il faut rentrer  Madrid et jeter  la
mer l'arme anglaise qui est venue donner la main  l'Espagne insurge.

De retour  Saint-Cloud le 18 octobre, Napolon, ds le 29, reprend sans
got, sans entrain, la route des Pyrnes. Cette Espagne l'ennuie. Tout
y a tourn contre ses calculs, elle s'est mise  la traverse de ses
projets, elle lui a valu son premier revers depuis Saint-Jean d'Acre,
son premier dboire. C'est un boulet qu'il tranera et il l'appellera un
chancre. D'avance cette campagne le rebute, bien qu'il la prpare
mthodiquement, avec le mme soin que les autres. Se battre contre des
bandes de paysans, dans un pays de fanatiques o un ennemi s'embusque
derrire chaque rocher, mais o il n'y a plus de gouvernement ni d'tat,
o, par consquent, il est impossible d'en finir par quelques marches
foudroyantes, c'est une corve qui l'irrite. A Josphine qui lui
demande: Tu ne cesseras donc pas de faire la guerre? il rpond avec
mauvaise humeur: Est-ce que tu crois que a m'amuse? Va, je sais faire
autre chose que la guerre, mais je me dois  la ncessit et ce n'est
pas moi qui dispose des vnements: j'y obis. Et les hommes le
mcontentent encore plus que les choses. Il s'aperoit encore que, l o
il n'est pas, on ne commet que des fautes, que ses ordres sont mal
excuts, que ses instructions mmes ne sont pas suivies ou ne sont pas
comprises et qu'il faudrait qu'il ft partout alors que les vnements
tendent le nombre des difficults auxquelles il doit faire face.

Les difficults, on ne peut pas dire qu'il les aime ni qu'il les
cherche. Elles sortent toutes seules des solutions qu'il croit avoir
trouves. Et pourtant elles ne le prennent jamais sans une ide qui
s'applique  la situation. Avec rapidit et sang-froid, il rsout
toujours les problmes. Tandis qu'il traverse les Landes  franc trier
pour prendre le commandement de l'arme d'Espagne, il a tout prsent 
l'esprit, le problme militaire, le problme politique aussi bien que
les besoins du soldat et les dtails de l'quipement pour une campagne
d'hiver en Aragon et en Castille. Des ides, il faut qu'il en ait pour
tout le monde, pour ses lieutenants, pour Joseph, pour l'intendance. Lui
seul voit ce qu'il y a  faire, le moyen de battre et de disperser les
bandes que les insurgs lui opposent, comment rtablir son frre sur le
trne. Qu'il se soit tromp, qu'il ait commis une faute a Bayonne, il y
a six mois, c'est possible. Il s'agit maintenant de procder avec
rflexion et mthode, d'tre sage, comme il l'a crit  Cambacrs,
puisqu'il est encore devant la ncessit.

Un mois aprs qu'il a quitt la France, le 2 dcembre, jour de ses
grands anniversaires, il arrive devant Madrid, n'y entre qu'un instant
pour se montrer, mais sans Joseph, qu'il a tenu loin de lui pendant
cette campagne. Tandis que l'empereur des Franais vient en punisseur,
en gendarme, en justicier, il ne faut pas que Joseph soit compromis aux
yeux de ses sujets et il lui est mme donn des occasions d'obtenir des
pardons et d'exercer sa clmence. Il n'y a plus  compter que les
Espagnols se donneront de bon coeur  la royaut nouvelle. Il ne reste
qu' leur faire souhaiter Joseph pour chapper  la conqute et  la
domination de Napolon lui-mme. Puisqu'il n'a pas russi en promettant
 l'Espagne de la rgnrer, il prend le rle d'pouvantail, laissant 
Joseph celui d'intercesseur et de protecteur, lui interdit mme de
s'installer  Madrid avant qu'on le lui ait demand, comme il lui a
dfendu de paratre  ses cts tandis que les bandes de Palafox et de
Castanos taient sabres sans merci. A la fin, en effet, la bourgeoisie
de Madrid acceptera Joseph, effraye d'abord par la menace d'un
bombardement, puis par les atrocits de la canaille qui s'est oppose 
la reddition de la ville, entirement rsigne en apprenant la dfaite
de l'arme anglaise de secours.

Battre les Anglais et vite, c'tait la seconde tche que Napolon
s'tait donne. Avec la quarantaine, il s'est peut-tre engraiss,
alourdi. C'est toujours l'homme d'action, l'entraneur qui ne marchande
ni sa fatigue, ni sa peine, qui franchit  pied, sous la neige, en des
journes qui font dj penser  la retraite de Moscou, le massif du
Guadarrama, tandis que le soldat murmure. Passant la nuit dans une
misrable maison de poste, il devise avec les officiers, parle avec eux,
en camarade, de ces aventures extraordinaires qui l'ont conduit de
l'cole de Brienne dans cette masure espagnole. Et demain, qui sait
o?

Napolon poursuit le gnral Moore, qui bat en retraite. Il compte
l'atteindre bientt et infliger une svre dfaite aux Anglais puisqu'il
les tiendra enfin sur la terre, son lment  lui. Dans la nuit du 12
janvier 1809, il est rejoint par un courrier de France. Il lit les
dpches  la clart d'un feu de bivouac et, dit Savary qui
l'observait, quoique sa figure ne changet presque jamais, je crus
cependant que ce qu'il venait de lire lui donnait  penser. Ces
dpches lui apprennent que l'Autriche a repris ses armements et se
prpare  l'attaquer tandis qu'il est au fond de l'Espagne. Elles
confirment aussi les nouvelles qui lui sont dj venues de Paris et
c'est ce qui contribue le plus  cet assombrissement qu'il n'est pas
matre de dissimuler. Comme toutes les fois qu'il est au loin, on a, 
Paris, calcul sa mort. Quels risques ne courait-il pas dans cette
Espagne o,  toute heure, de chaque buisson, pouvait partir une
escopette? Cette expdition mme, tous les hommes raisonnables la
trouvaient insense, jugeaient que Napolon ne pouvait manquer de s'y
perdre. Alors on songe, comme toujours,  ce qui arrivera en cas
d'accident ou de dsastre. Les prvoyants de l'avenir veulent avoir
prvu. Talleyrand et Fouch se sont rapprochs et montrs en public, se
tenant par le bras, comme s'ils taient dj le gouvernement provisoire.
On a, enfin, averti l'empereur qu'ils ont pens  son remplaant, jet
les yeux sur Murat, avec l'assentiment de Caroline, encore plus aigrie
que son mari depuis que le trne d'Espagne leur a chapp. Ces
renseignements, en rappelant  Bonaparte la fragilit de sa monarchie,
l'inquitent d'autant plus que, six mois avant, un complot lui a t
rvl, complot sur la consistance duquel il n'a pu obtenir de
prcisions. C'tait un complot rpublicain celui-l, o paraissait dj
le gnral Malet, un des fidles de Moreau, dans lequel on nommait La
Fayette, Lanjuinais, les libraux du Snat, l'ancien ministre girondin
Servan, au total quelque chose d'obscur, Dubois, le prfet de police,
ayant d'abord affirm que la conspiration tait srieuse pour se
rtracter ensuite, tandis que Fouch, ministre de la police, avait
rduit l'affaire  rien quoique le bruit court qu'il y tait lui-mme
compromis. Cette incertitude avait troubl l'empereur. Ce trouble le
poursuivait. Le courrier qu'il recevait renouvelait ses soupons et ses
alarmes. Aussitt son parti fut pris de revenir. Laissant  Soult le
soin de jeter le gnral Moore  la mer, il s'tablit pour quelques
jours  Valladolid, d'o il tait plus ais de communiquer  la fois
avec la France et avec Madrid, et il rdigea ses instructions avant de
quitter l'Espagne.

On le vit l irritable, courrouc, et une occasion singulire lui fut
donne de montrer le fond de son coeur. Passant une revue  Valladolid,
il se trouve en prsence du gnral Legendre, un de ceux qui, avec
Dupont, avaient capitul  Baylen. Scne effroyable o, d'une voix
tonnante, sur le front des troupes, Napolon ne se contente pas de
lancer de sanglants reproches  l'un des responsables de la catastrophe.
Baylen, c'est pour lui un fer rouge, comme Trafalgar. Et sans penser que
le dernier soldat de sa garde l'entend, il soulage sa colre, il passe
ses nerfs sur l'homme qui est devant lui, il droule les consquences du
dsastre, Madrid vacu, l'insurrection de l'Espagne exalte, les
Anglais dans la pninsule, tous les vnements changs, la destine du
monde peut-tre aussi!

Abandonnant l'Espagne  ses lieutenants, quoiqu'il annont que son
absence serait brve, Napolon, quelques jours plus tard, regagne Paris
 cheval. A des voeux de Joseph pour l'anne nouvelle, il a rpondu avec
une scheresse qui vaut un haussement d'paules: Je n'espre pas que
l'Europe soit pacifie cette anne. Je l'espre si peu que je viens de
rendre un dcret pour lever cent mille hommes. Il ajoutait, et il
disait bien: L'heure du repos et de la tranquillit n'est pas encore
sonne!




CHAPITRE XVIII

LE REDRESSEMENT DE WAGRAM


Napolon tait parti pour l'Espagne  contre-coeur. Il la quitte par
ncessit, mcontent de lui-mme, des autres et d'vnements auxquels il
commande un peu moins chaque anne que la prcdente. Par un nouveau
tour de force, il vient de rtablir Joseph  Madrid. Il sait bien qu'il
laisse au del des Pyrnes les gurillas partout, les Anglais jets 
la mer pour dbarquer ailleurs, la troupe dgote de sa besogne, les
marchaux en mauvaise intelligence, Joseph toujours geignant. Ce qu'il
sait encore, c'est que, pas plus que lui, personne ne s'y trompe, non
seulement  Londres et  Vienne,  Berlin et  Ptersbourg, mais 
Paris. Un homme qui n'est pas n sur le trne et qui a couru les rues 
pied, comme il se dfinit, ne se paye ni de mots ni d'illusions.
L'affaire d'Espagne ayant mal tourn, lui-mme, de sa personne, n'ayant
pu rparer que le plus gros de l'accident, c'est lui qui en portera le
poids, les consquences, les reproches, et il aurait devin que, pendant
son absence, l'Autriche se prparerait  l'attaquer tandis qu'
l'intrieur on se prparerait  le trahir et que ceux-l mme qui lui
avaient conseill de dtrner les Bourbons de Madrid accuseraient son
ambition, sa folie et son orgueil.

Il quitte l'Espagne, o il a promis de revenir dans un mois et o il ne
reparatra plus, pour rentrer  Paris en coup de tonnerre, exaspr.
Pendant ce voyage  bride abattue, que de rflexions! Ses deux
instruments de rgne sont, au dedans le succs, la crainte au dehors.
Qu'il cesse d'tre heureux, qu'il cesse de faire peur, sa monarchie
s'croulera, et, pour lui-mme, il n'y aura qu'un abme. L'Espagne est
la pierre de touche de toutes les fidlits, celle des serviteurs, celle
des allis, celle de la fortune.

Un premier, un unique chec, pourtant  demi effac par la rentre de
Joseph  Madrid, a suffi pour qu'une opposition se formt en France. Il
ne s'agit plus seulement d'intrigants et de conspirateurs. Voil que
soudain le Corps lgislatif est devenu indocile et chicane sur quoi? Sur
le Code d'instruction criminelle! Quarante boules noires, quarante
mcontents, symptme auquel un oeil exerc ne se trompe pas. La hardiesse
de l'Autriche est un autre signe. Non seulement on croit,  Vienne, que
le moment est venu de recommencer la lutte et d'entraner l'Europe
contre la France, mais on ne redoute pas l'intervention de la Russie.
C'est donc qu'on ne prend pas au srieux l'alliance de Tilsit. Coup
droit  la politique de Napolon. Il ne sait pas jusqu' quel point
Talleyrand l'a desservi  Erfurt, mais il comprend mieux, maintenant,
les froideurs et les rticences d'Alexandre. Alors Napolon mesure la
fragilit de tout ce qu'il a fait, l'insuffisance des ancres qu'il a
jetes, la faiblesse de son pouvoir, immense et pourtant viager,
tellement viager que l'on calcule non plus seulement sa mort, mais sa
chute. Il voit comment, en quelques semaines, l'Empire pourrait
s'effondrer. Il faut consolider, encore, toujours, et il n'a mme pas
d'enfant pour se prolonger, rpondre de l'avenir, abolir la dangereuse
question du successeur. Pour avoir l'enfant, il faut la femme. Un
mariage avec une princesse, un lien de famille avec une grande dynastie
lui apporterait la stabilit qui lui manque. Mais le tsar, et c'est un
autre symptme inquitant, laisse sans suite les projets d'Erfurt, les
allusions  la grande-duchesse, au mariage avec sa soeur.

Et Paris, o l'on intrigue, o la Bourse manifeste  sa faon qui est la
baisse des fonds publics, Napolon devra bientt s'en loigner bien
qu'il affirme qu'il n'y a aucune prsomption de guerre. Pendant son
absence, pendant cette nouvelle guerre d'Autriche dont il ne doute pas,
pour sa part, bien qu'il en nie la possibilit, tout recommencera, s'il
n'a pas effray les conspirateurs au risque de grossir lui-mme le
complot. Alors,  son retour  Paris, c'est, devant Cambacrs, Lebrun
et l'amiral Decrs, la grande scne, dont le bruit passe tout de suite
la porte du cabinet,  Talleyrand et  Fouch, les deux complices,
foudroys de la parole et du regard, Talleyrand surtout, le plus
durement trait, comme si Napolon ne pardonnait pas au grand seigneur,
 l'vque mari, au ministre qui a eu la direction et les secrets de sa
politique, tandis qu'il ddaigne le cuistre de collge devenu
conventionnel, homme de police et des bas mtiers. Reproches mrits,
injurieux, qui ne laissent dans l'ombre rien de ce que sait l'empereur.
Avec duret il rappelle  Talleyrand ses conseils perfides et ses
flatteries par devant pour mieux critiquer par derrire. Il ajoute ce
qu'il y a de plus insultant, les accusations d'improbit,
l'enrichissement dont les princes confdrs lui ont dit l'origine.
Encore Napolon ne sait-il pas tout. Il ignore le double jeu
diplomatique d'Erfurt, les avis donns par Talleyrand  la Russie et 
l'Autriche. Et, aprs cette sortie terrible, c'est l'apostrophe o
Bonaparte, devant ces tmoins de sa vie, ne craint pas d'voquer la
fragilit de son trne: Apprenez que, s'il survenait une rvolution
nouvelle, quelque part que vous y eussiez prise, elle vous craserait
les premiers.

La grande scne du 28 janvier 1809, calcule pour la publicit, est
surtout remarquable par l'absence de la sanction. Les deux hommes qui
viennent d'essuyer cette colre attendent la disgrce, la destitution,
l'exil. Fouch conserve, pour cette fois, son ministre. Si Talleyrand
perd sa place de grand chambellan, son titre et son rang de grand
dignitaire ne lui sont pas enlevs. Les deux prvoyants de l'avenir,
menacs d'tre ensevelis sous les ruines, mais pargns par celui qui,
pour le moment, est encore le matre, n'en seront que plus attentifs 
ne pas tre crass par la chute de l'Empire et relveront le dfi en
servant la Restauration. Par quelle inconsquence ou par quelle
faiblesse Napolon menace-t-il sans punir, comme s'il se soulageait en
exhalant sa colre? Il humilie trop et ne punit pas assez, disait
Hortense. Lui qui crivait  son frre Louis: Un roi dont on dit, c'est
un bon homme, est un roi perdu, avait de singulires indulgences, il en
aura encore. Nul n'aura t plus trahi sans avoir eu moins d'illusions,
sans avoir moins chti, et, lorsqu'on parlait de son despotisme, il
haussait les paules. Au gnral Dupont, il a promis le poteau
d'excution, l'chafaud. Pourtant les responsables de la capitulation de
Baylen ne seront jugs qu'en 1812 sans que leur soit appliqu le nouveau
code militaire qui punit de mort les redditions en rase campagne. C'est
que Dupont a des amis dans les hauts grades, forms d'hommes qui, comme
lui, ont fait les guerres de la Rvolution, qui se sentent les coudes,
une camaraderie, une confdration qui se lve ds qu'un seul est
menac. Napolon, dans son Empire, n'est pas le matre autant qu'on le
croit. Si tonnant que semble le mot, il y a mme chez lui une timidit.
Carnot, le rpublicain, parle de ses inconcevables faiblesses et dit,
comme Hortense: Menacer sans frapper, laisser la puissance de nuire
entre les mains de ceux qu'il a blesss, petits ou grands, cette faute,
il la renouvelle toujours. Faute ou, selon la remarque de Savary,
malheur de sa situation?

Des mnagements pour les personnes, Carnot rapproche les mnagements
successifs pour l'Autriche, la Prusse, la Russie. Mais l'empereur a
besoin d'allis sur le continent comme il a besoin, en France, de
s'attacher des hommes par leurs intrts. Aprs l'clat du 28 janvier,
pourquoi, satisfait d'avoir fait peur, s'abstient-il de punir? Il craint
d'inquiter trop de monde en prenant des sanctions aprs lesquelles, dit
Mollien, personne ne se serait cru  l'abri. Ce qui est faible, ce n'est
pas Bonaparte, mais sa position dont l'instabilit lui est rappele
chaque jour  l'intrieur et  l'extrieur, ce qui tantt l'empche
d'tre assez ferme et tantt le rend brutal jusqu' la tmrit.

Il porte dj le poids de l'Espagne. Et justement parce que les affaires
espagnoles l'embarrassent, l'affaiblissent et le diminuent, l'Autriche
croit l'occasion favorable. Cette guerre nouvelle est ce qui peut
arriver de plus propre  accrotre en France cette fatigue que Napolon
mesure mieux qu'un autre parce que, grand lecteur d'tats de situation
et de rapports de police, les signes d'un puisement naissant ne lui
chappent pas plus que cette aspiration  la paix et au repos qu'il
connat bien puisqu'il s'en est servi autrefois, au temps de Leoben et
de Campo-Formio, pour se rendre populaire. Cette agression de
l'Autrichien est un coup d'assommoir pour l'opinion publique, tandis
que l'empereur pense tout haut, avec amertume: Et puis on dira que je
manque  mes engagements et que je ne puis pas rester tranquille!
On--cet on qui est tout le monde,--se voit rejet dans les guerres
sans fin. Pas plus que Campo-Formio et Lunville, Presbourg n'a t la
paix. Des armistices dguiss, Metternich s'en vante. On comprend
surtout, et c'est le plus grave, que l'Autriche, pousse par
l'Angleterre, reprend les armes parce que l'Espagne enlve  la France
des troupes, de bons gnraux, tandis que la Grande Arme, coupe en
deux, perd sa forte unit. Que n'ai-je eu ici les trois corps de Soult,
Ney, Mortier! Ce sera le regret, le soupir de l'empereur aprs les
dures journes d'Essling et de Wagram. Il n'est pas besoin d'tre
militaire pour pressentir que, dans cette campagne, Soult, Ney, Mortier
manqueront.

L'inquitude publique, Napolon la devine si bien que son mot d'ordre,
celui qu'il donne depuis Valladolid, c'est que la guerre n'est pas en
vue, qu'il n'y a pas de prsomption de guerre. Puis il faut avouer, se
rendre  l'vidence. Cette guerre ne peut pas tre vite, l'Autriche la
veut, elle a cr et mobilis une landwehr, mis sur pied jusqu' cinq
cent mille hommes, un de ses plus gros efforts. Il est difficile de
rpondre de la Prusse, qui se laissera peut-tre entraner par ses
patriotes. Dj des volontaires prussiens s'engagent dans l'arme
autrichienne. Alors l'empereur rassure tout le monde, les Franais et
ceux qui sont menacs, en premire ligne les rois, les princes de la
Confdration du Rhin. Et comment rassure-t-il? Par l'alliance russe. Il
y croit encore, ou il fait semblant d'y croire. Il crit  tous que
l'Autriche dsarmera, qu'elle se tiendra en repos lorsqu'elle verra les
armes franaises et russes prtes  envahir son territoire dont les
deux empereurs garantissent l'intgrit. Pendant tout le mois de mars,
il rpte la mme formule, il fait savoir  Munich,  Stuttgart,
partout, que le tsar est indign de la conduite de l'Autriche, qu'il a
ritr sa promesse d'unir ses forces  celles de la France, que ses
troupes sont en marche, qu'il se mettra lui-mme  leur tte. Au
vice-roi d'Italie, il recommande: Vous devez inculquer de toutes les
manires l'ide que les Russes marchent sur l'Autriche.

Pour soutenir le moral, il donne aux autres une certitude qui lui
manque, coutant les observations sans impatience, comme chaque fois que
les choses ne vont pas. Il finissait par rendre confiance, tant il
tmoignait d'assurance. L'assurance qui lui fait dfaut. Pendant ce
temps, Caulaincourt, son ambassadeur  Ptersbourg, est charg de
rchauffer le gouvernement russe, de lui reprsenter que des notes  la
cour de Vienne ne suffisent pas, que les paroles ont besoin d'tre
appuyes par des forces menaantes, qu'il sera ncessaire (comme si cela
n'allait de soi), que le charg d'affaires de Russie demande ses
passeports ds que l'Autriche aura ouvert les hostilits, de rappeler
enfin que la paix n'et pas t trouble si les engagements d'Erfurt
avaient t plus prcis et plus fermes, comme les et voulus Napolon.

L'ouvrage, le systme, la grande pense de Tilsit sont  l'preuve.
C'est le moment d'en juger la solidit. A Erfurt elle tait dj
douteuse. Encore peu de jours, et l'illusion de l'alliance russe
tombera. Alexandre allgue qu'il est occup avec la Sude  cause de la
Finlande et, pour les principauts danubiennes, avec les Turcs qui
viennent de s'allier  l'Angleterre. Ds lors, il est clair que
l'Autriche a attaqu la France parce qu'elle est assure de la
neutralit du tsar. Au moins de sa neutralit. A Ptersbourg, Alexandre
est tiraill. Les partisans de l'Angleterre voudraient qu'il prt les
armes contre la France. Il s'en dfend et ce sont aussi ses affaires
avec les Sudois et les Turcs qu'il objecte. Surtout il ne juge pas que
le moment de la rupture soit venu. La France est encore trop forte,
Friedland trop prs. Que Napolon s'use dans une nouvelle guerre, c'est,
pour l'instant, ce que l'intrt de la Russie demande. La Prusse, dans
le mme calcul, n'interviendra pas davantage. Sa rgle, depuis Ina,
c'est d'tre bien avec la France, pour ne pas tre engloutie. Les
temps de la coalition de 1813 ne sont pas encore mrs et Napolon, cette
fois, n'aura qu'un seul adversaire, l'Autriche,  combattre. Mais
l'inaction de la Russie est dj pour lui une dfaite politique et
morale. Ce n'est pas une alliance que j'ai l et j'y suis dup!
s'crie-t-il lorsque s'vanouit le dernier espoir qu'Alexandre tienne sa
promesse, se comporte en alli loyal, joigne ses forces  celles de la
France. Puis ce cri du coeur, cet aveu qu'il a trop compt sur la Russie,
qu'il a trop os en se reposant sur elle: Si j'avais pu me douter de
cela avant les affaires d'Espagne! A Tilsit, il croyait toucher au but.
Il n'avait plus de paix  conclure qu'avec l'Angleterre. Elle seule
s'obstinait encore. Une fois toutes les parties du continent unies,
fdres, bien tenues en main, la capitulation des Anglais serait
certaine. Dix-huit mois plus tard, Napolon avait la guerre avec
l'Espagne et avec l'Autriche, ce qui, observait un homme clairvoyant de
son entourage, tait la mme chose pour la politique anglaise que s'il
avait continu  l'avoir avec la Prusse et la Russie.

L'oeuvre diplomatique de Tilsit est  reprendre. Elle est  refaire par
les mmes moyens, par des victoires. Et tous les ans, la victoire
devient plus difficile. Conteste  Eylau, longue  obtenir  Friedland,
fragile et mlange de durs revers en Espagne, la peine et le prix en
augmentent. Quel changement depuis le temps o,  Boulogne, il disait a
Berthier: Je veux me trouver dans le coeur de l'Allemagne avec 300.000
hommes sans qu'on s'en doute, tenait parole et, par une simple marche,
faisait capituler Mack! C'est que Napolon n'a plus la grande arme de
Boulogne. Il a d accomplir des prodiges pour rparer les faiblesses que
l'Espagne lui cause, prodiges d'organisation qui entranent aussi,
malgr les contingents de la confdration germanique, de plus fortes
leves d'hommes dans les cent quinze dpartements franais. Non
seulement il continue  manger d'avance une classe, mais il porte de 80
 100.000 hommes le prlvement annuel sur la jeunesse et il enrle ceux
des conscrits des classes anciennes qui n'ont pas encore t appels. Ce
sont les fameux cent mille hommes de rente, et ils commencent 
n'tre plus suffisants. Avec les difficults qui s'accroissent, l'arc se
tend tous les jours, un peu plus tous les jours, jusqu' casser.

Alors, par des miracles d'activit, de perspicacit, de dcision,
Napolon s'ouvre pour la deuxime fois le chemin de Vienne, mais 
grands frais, cinq jours de bataille sanglante  Abensberg et  Eckmhl.
Quatre ans plus tt,  Ulm, le mme ennemi se rendait, et, vaincu sans
combat, livrait sa capitale. Cette fois, les Franais perdent Ratisbonne
qu'il faut reprendre d'assaut et, devant ces murs, une balle frappe
Napolon au pied, une contusion, non une blessure, comme un avis du
destin, un signe que les temps deviennent pres. Il en cote plus en
1809 pour vaincre l'Autriche seule qu'en 1808 les Autrichiens et les
Russes runis.

C'est la seconde entre de Napolon  Vienne, aprs un autre combat
meurtrier,  Ebersberg. Encore a-t-il fallu, pour que Vienne se rendt,
lui envoyer quelques coups de canon et mter le petit peuple des
faubourgs. Car cette ville de mollesse et de plaisir a maintenant, elle
aussi, une sorte d'lan national. Les portes ne s'ouvrent plus toutes
seules et ces entres dans les capitales conquises, ces difficiles
recommencements sont sans ivresse. N'est-ce pas la preuve que tout est
toujours  refaire, que le but est insaisissable? L'empereur ne se
retrouve,  Schoenbrunn, dans le palais et les meubles des Habsbourg, que
pour apprendre de mauvaises nouvelles. Le vice-roi Eugne s'est fait
battre en Italie. Le Tyrol se soulve. En Pologne, Poniatowski a d
reculer devant les Autrichiens et leur abandonner Varsovie tandis
qu'Alexandre regarde et ne bouge pas. Surcrot de tches, et Dieu sait
ce qui se passe l-bas, dans cette Espagne et ce Portugal! Sur ces
entrefaites, il devient urgent d'envoyer Macdonald au secours d'Eugne
pour reprendre les oprations sur l'Adige tandis que se produisent
d'autres complications. Une escadre anglaise menace les ctes italiennes
d'un dbarquement qui tient Murat en alerte. Rome s'agite depuis que
l'Autriche a ouvert les hostilits et le rgime de l'occupation mne 
des conflits quotidiens avec Pie VII. Le gnral Miollis, qui pourtant
n'est pas un brutal, s'irrite, parce qu'il s'inquite de la rsistance
que lui opposent le pape et les cardinaux, de leur volont de se drober
 un contact qu'il a d'abord essay de rendre courtois. Sans doute Rome
a t occupe pour des motifs trangers  la religion. Le pape se plaint
hautement de l'atteinte porte  son indpendance. Les actes par
lesquels il affirme sa souverainet paraissent dangereux parce que, d'un
jour  l'autre, ils peuvent exciter la population romaine contre les
Franais, soulever l'meute. Est-ce que l'assassinat du gnral Duphot,
 l'poque o le Directoire occupait dj Rome, ne demeurait pas prsent
aux esprits? Miollis, pour rtablir son autorit, rpond par le
dsarmement des gardes-nobles et de nouvelles menaces d'arrestation.
Pour en finir et aussi pour effrayer, quatre jours aprs l'entre 
Vienne, le reste des tats du Saint-Sige est runi  l'Empire franais.
Le pape restera  Rome comme souverain spirituel. Il est dpouill de sa
souverainet temporelle. Napolon dit avec superbe qu'il reprend la
donation de Charlemagne, mais il recommence ce qu'avait tent la
Rvolution avec la Rpublique romaine, il fait, empereur oint et sacr,
ce que, gnral rpublicain, il avait refus de faire en 1796. Que
devient sa grande politique du Concordat, de la rconciliation avec
l'glise? Devant ce qui s'oppose  l'accomplissement des destines de la
France et aux ncessits logiques de la conservation des frontires
naturelles, il reprend les ides des jacobins, il se sert des mmes
moyens, des mmes recours  la force, mais amplifis et gros de chocs en
retour plus tendus, de sorte que tout ce qui s'tait dj dress contre
la Rvolution en 1798, tout ce qui avait, alors, mis la France  deux
doigts de l'invasion et de sa perte, se dressera encore contre l'Empire,
mais avec un multiplicateur tellement grossi que cette fois le flot ne
pourra plus tre arrt. Dans les affaires de Rome, comme dans les
affaires d'Espagne, comme bientt dans l'affaire de Russie, on comprend
les raisons immdiates de Napolon, toujours dduites des circonstances,
commandes par le besoin de la solution immdiate. Seulement, c'est
ainsi qu'il amoncelle ce qui retombera sur lui pour l'craser.

Le moment o il rompt avec la papaut n'est pas celui d'un vertige de
puissance. Il n'est pas all  Vienne pour y mener un vain triomphe,
mais aprs rflexion et parce que la stratgie le lui ordonne. Il y va
parce qu'il marche droit aux forces de l'ennemi qui ne sont pas
dtruites. Ces forces dpassent mme les siennes. Il a encore des
batailles  livrer et il peut les perdre. Voyons-le avant les mauvaises
journes d'Essling, trs expos, observ de toute l'Europe, abandonn
d'Alexandre, et, somme toute, aprs les fastes de Tilsit et d'Erfurt,
assez ridiculement dup. Sa grandeur, s'il est troubl, est de ne pas
laisser paratre son trouble, de garder un pouls calme comme celui qu'il
faisait tter aprs ses grandes colres pour montrer qu'il ne
s'emportait que par calcul. Mais il a besoin de maintenir son crdit qui
est fait de prestige et un prestige qui est fait de la crainte qu'il
inspire. Il dfie pour intimider et signifier qu'il ne tremble pas.

Il est press d'en finir avec les Autrichiens parce qu'il craint
toujours que la Prusse ne se mette en mouvement, parce qu'il n'est pas
sr de la Russie. Une telle hte qu'on le vit porter lui-mme des
planches pour la construction du pont sur lequel il devait passer le
Danube. La politique, comme dans toutes les guerres de l'empereur,
tait  considrer autant que la stratgie. Mais ici, la hte, qui
tait indispensable, devient de la prcipitation, et la prcipitation
de la tmrit. On put croire que Napolon tait perdu lorsqu'il eut
entrepris de franchir le Danube devant l'arme de l'archiduc Charles et
qu'aprs les durs combats d'Aspern et d'Essling, o Lannes prit, il dut
se replier sur l'le de Lobau. C'tait l qu'on ressentait la dfection
du tsar qui crivait beaucoup  son grand ami mais ne lui envoyait pas
un cosaque. Commerce de lettres quand c'tait un commerce de
bataillons qu'il aurait fallu. Des compliments, des flatteries au lieu
d'un corps d'arme.

Eylau avait t une bataille conteste. Essling tait un chec. Pour la
premire fois, l'empereur, commandant en personne, tait oblig de se
replier devant l'ennemi. Par accident sans doute, puisque la crue subite
du Danube, emportant les ponts, le coupait de la rive droite et le
privait de munitions. L'chec restait. Un dsastre n'avait t vit
qu' force d'nergie et de sacrifices. Napolon pouvait se rappeler ce
qu'il enseignait volontiers aux autres: la guerre est un jeu srieux,
un jeu o le chef expose ses soldats, sa rputation, son pays. Il
n'avait pas prvu que le fleuve, soudainement grossi, le mettrait en
danger. Il aurait d le prvoir et ce n'et pas t une excuse pour un
de ses lieutenants. Couronn de succs, le passage du Danube et t une
opration de gnie. Manqu, ce n'tait plus qu'une opration tmraire.
Napolon en vit les suites, l'effet moral, surtout, d'un vnement qui
devait volcaniser toutes les ttes allemandes et qui, si loin de
France, et, derrire lui, une capitale populeuse o il avait d entrer
de force, le mettait dans un danger plus grand que celui dont pouvait le
menacer l'arme de l'archiduc Charles, elle-mme extnue par ces
terribles journes des 21 et 22 mai. Ce qu'il avait  craindre, c'tait
le dcouragement de ses gnraux et de ses troupes. Alors, comme jadis
devant Mantoue, il tient un conseil de guerre pour relever le moral. Il
explique pourquoi il faut rester et se fortifier dans l'le de Lobau,
attendre la jonction de l'arme d'Italie et ne repasser sur la rive
droite  aucun prix, sinon la retraite ne s'arrtera plus qu'
Strasbourg,  travers une Allemagne souleve, les confdrs trahissant,
la Prusse, la Russie elle-mme, peut-tre, se mettant  la poursuite des
Franais, toute une vision de ce qui sera la ralit de 1813. Ce qu'il
ne disait pas, bien qu'il le calcult aussi, c'tait ce qu'on penserait
 Paris, ce qu'on y pensait dj. Le salut tait de s'accrocher  cette
le de Lobau, aprs tout bien choisie, afin d'en repartir pour une autre
bataille qui, celle-l, serait victorieuse.

Cette victoire, il la faut pour le salut de l'Empire et Napolon
n'exagre rien. Il voit combien tout est prs de se retourner contre
lui, les forces, les armes qu'on emploiera. C'est dj un hallali sur le
point de sonner. Que de symptmes, depuis ces insurgs obscurs,
partisans, chefs de bandes, patriotes et aptres, le major prussien
Schill, l'aubergiste tyrolien Andras Hofer, jusqu'au chef de l'glise
catholique qui ne craint pas de l'excommunier! Pas plus que les Romains,
malgr la prsence des troupes franaises, ne craignent d'afficher la
bulle d'excommunication sur les murs des trois basiliques.

Cette foudre n'est pas celle dont Napolon s'meut. Il en a d'autres 
essuyer et, pour lui, toute cette affaire de Rome n'est pas de la
religion, c'est de la politique. Avec l'glise, il s'est dj arrang et
il est convaincu qu'il s'arrangera encore. Mais il n'est pas en tat de
laisser passer un dfi et, dans ce moment mme, o tant de regards
l'observent, il est condamn aux violences pour avoir l'air de ne rien
craindre. L'excommunication a t lance quelques jours aprs Essling et
Pie VII, qui n'avait fait aucun mystre de ses intentions, n'et pas
hsit, mme si le rsultat de la bataille et t favorable 
l'empereur. Dans la situation o il se trouve, Napolon reoit la
sentence comme une injure, et, ce qui est plus grave, comme un acte
d'hostilit au moment o il est en posture difficile, face a l'ennemi.
L'excommunication le blesse parce qu'elle lui nuit d'autant plus qu'il
ne peut la laisser sans rponse, et la rponse, qui aggrave tout, c'est
l'arrestation du pontife, son enlvement de Rome par les gendarmes du
gnral Radet. Cela, comme pour l'excution de Vincennes, comme pour le
pige de Bayonne, Napolon pourra dire que ce n'est pas sur son ordre
exprs qu'on l'a fait. Les excutants ont interprt, compris sa pense.
Loin de le blmer, il fera de Radet un baron et il se contente de
rpter son principe: Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue
y avoir pens. D'ailleurs, l'enlvement du pontife aura lieu le jour
mme de Wagram. L'effet s'en attnuera par la victoire, et l'attentat
sur la personne du pape sera encore, pour les cours catholiques et pour
Sa Majest Apostolique elle-mme, une ncessit de la politique. Hors
de France, et en France, les croyants pourront appeler Napolon
l'Antchrist. Ce n'est rien tant que la fortune lui est fidle. Ce sera
un des lments de la catastrophe lorsque les grands revers seront
venus.

Mais l'attention de l'empereur tait fixe d'abord sur la bataille qui
devait rtablir sa situation. Six semaines de prparation et de
vigilance pour que, cette fois, toutes les chances soient de son ct,
car il n'a plus les moyens de ne pas russir. Alors il semble que le
gnie de l'homme de guerre grandisse avec la difficult. Loin d'tre
troubl par la gravit de l'enjeu, comme il l'a t  Marengo, comme il
le sera sur le dernier de ses champs de bataille, il est prodigieusement
matre de ses facults merveilleuses, et, aprs avoir tout apprt dans
le dernier dtail, lucide d'esprit, dispos de corps le jour de la
dcision, il opre, sous le feu, une de ses plus belles manoeuvres qui
sauve la journe et la gagne. Le Danube est franchi, la position que
tenait l'archiduc Charles est emporte, l'chec d'Essling effac,
l'ennemi en retraite. Du point de vue de l'art, ce qu'on pouvait faire
de mieux, raisonnement et inspiration, audace et prudence; la
perfection, le chef-d'oeuvre de la maturit de Bonaparte.

Et pourtant l'empereur fut mdiocrement content de la bataille de
Wagram. Elle lui avait cot cher, en hommes, en officiers, presque
aussi cher qu' l'adversaire vaincu. Des gnraux et de la troupe, elle
avait exig un effort qu'on ne pourrait leur redemander toujours.
Cependant les circonstances avaient t favorables, l'arme de
l'archiduc Jean n'ayant pas ralli celle de l'archiduc Charles, tandis
que le prince Eugne, Macdonald et Marmont, aprs une marche heureuse,
arrivaient  temps. Napolon savait quelle peine il avait eue  vaincre
avec des soldats trop jeunes quand ils taient franais, lourds  manier
quand c'taient les auxiliaires. Il comparait Wagram  Austerlitz, 
Ina. Ce n'tait plus la victoire avec des ailes parce que la forte
unit de la Grande Arme n'existait plus. Il avait senti l'instrument
moins souple, et, comme dit Thiers, un commencement de confusion
imputable non  l'esprit de celui qui commandait, mais  la quantit et
 la diversit des lments dont il tait oblig de se servir pour
suffire  l'immensit de sa tche. Un commencement de fatigue aussi,
tout tendu  l'extrme, dj presque  l'excs, les nergies physiques,
les courages et jusqu'au puissant cerveau du chef. Commencement, enfin,
de la lutte contre la nature des choses.

Et Napolon fut mdiocrement content parce que le lendemain de Wagram
n'tait pas non plus celui d'Austerlitz. Par un redressement superbe,
d'ailleurs ncessaire, le rsultat indispensable tait atteint. Rien de
plus. Dans sa clairvoyance, il comprenait que c'tait moins la victoire
que l'illusion de la victoire. Cette fois, l'empereur d'Autriche ne
venait plus solliciter la paix  son bivouac. Qu'et fait Napolon, si
l'archiduc Charles, dont l'arme tait trs prouve, non dtruite, se
ft rfugi en Hongrie, o il aurait trouv d'autres soldats et de
vastes ressources? Un faux calcul de l'adversaire pargnait un grave
embarras au vainqueur. L'archiduc se retira en Bohme.

Poursuite molle. Napolon a trop de raisons de dsirer la fin de cette
campagne. Il est las, il doute, il regrette toujours les deux cent mille
hommes qui sont dans cette Espagne, o rien ne va. Engager de nouvelles
oprations, des manoeuvres savantes pour forcer les Autrichiens  une
troisime bataille, ce serait remettre tout en problme. Et s'il
advenait une affaire malheureuse, qui sait si, pour accabler les
Franais, les Russes ne sortiraient pas de leur neutralit, dj cruelle
et offensante? Non, c'est assez de sang vers. Wagram est du 6
juillet. Le 12, l'armistice est sign  Znam. Le corps de Davout
campait  Austerlitz. Quelques semaines plus tard, l'empereur y passa
une revue et, le soir, dnant, il demandait  ses gnraux, comme pour
les sonder: C'est la deuxime fois que je viens ici; y viendrai-je une
troisime? On lui rpondit: Sire, d'aprs ce qu'on voit tous les
jours, personne n'oserait parier que non. L'ide de la guerre
interminable, avec toutes ses consquences, entre dans les esprits et,
dj, les moins bons songent  tirer leur pingle du jeu. Il faut, dans
un ordre du jour, rabrouer Bernadotte qui,  Wagram, n'a rien fait et
s'attribue  lui-mme et aux Saxons qu'il commande le mrite de la
journe. Celui-l, qui gagnera comme un gros lot le trne de Sude,
deviendra un ennemi. Par une sorte de compensation, Macdonald, frondeur
et de longtemps suspect, est fait marchal. L'empereur sent le besoin de
mnager son monde.

Il a, revenu  Schoenbrunn, bien d'autres soucis, bien d'autres
inquitudes pendant les ngociations de paix qui dureront jusqu'au
milieu d'octobre. Tout conspire  le contrarier, pas une nouvelle qui
ne lui arrache un mouvement d'humeur et d'impatience. N'est-il entour
que d'imbciles ou de tratres? Qu'apprend-il coup sur coup? Que Soult,
un de ceux en qui il met le plus de confiance, a eu l'ide de se tailler
un royaume dans ce Portugal qu'il n'est mme pas capable de garder et
d'o il se laisse expulser par les Anglais. Pour la seconde fois, le
Portugal est perdu. Wellesley, le futur Wellington, entr en Espagne 
la suite du dsastre de Soult, a livr une bataille qu'il aurait d
perdre, d'o il chappe et qui reste comme un chec pour les Franais
par le dsaccord des chefs et l'indiscipline qui s'est mise dans
l'arme. Au rcit de cette absurde affaire de Talavera, Napolon lve
les paules de piti. Il faudrait que je fusse partout! Et quel est
encore le serin qui s'est avis d'amener le pape en France, jusqu'
Grenoble, pour que l'on s'agenouille au passage du pontife perscut? On
ne commet donc que des fautes? Ordre est donn de rebrousser chemin et
d'interner Pie VII  Savone. L'empereur n'a besoin ni de complications
ni d'insuccs dans le moment o, pour dtourner l'Autriche de signer la
paix, l'Angleterre redouble d'efforts. Voici que les Anglais ont
dbarqu dans l'le de Walcheren, que le gnral Monnet, un lche, un
incapable, a rendu Flessingue, de sorte qu'Anvers est menac. Et si
c'tait tout! Mais Fouch, ministre de l'intrieur par intrim, rpand
l'alarme en France. Comme si l'invasion menaait, il lve la garde
nationale, l'exerce, lui donne des officiers pris dans le commerce, la
finance, dans cette bourgeoisie qui murmure dj d'une guerre ternise
et qui, des jours de la patrie en danger, a gard un mauvais souvenir.
Fouch rappelle mme  l'activit des militaires mis en retrait d'emploi
 cause de leurs ides rpublicaines. En somme, il arme les mcontents.
Il demande  Bernadotte, disgraci la veille, de prendre le commandement
de cette garde nationale. Que veut Fouch? Matre de la police, et
maintenant des prfets, vritable premier ministre, il est, en l'absence
de l'empereur, le matre de la France. Or, sur le premier moment,
l'empereur a manqu de coup d'oeil. Il a approuv Fouch, voyant dans
l'appel de la garde nationale un moyen d'augmenter les forces de
l'Empire. Il n'a mme pas blm le choix de Bernadotte, comme heureux de
ddommager le prince de Ponte-Corvo. Mais voici que la France s'effraie
de cette leve en masse, de ce retour  93. Revient-on  la Rvolution,
 la Terreur, sous la conduite d'un jacobin? Contre Fouch, les
plaintes, les protestations, les dnonciations affluent  Schoenbrunn.
L'empereur est dconcert, puis furieux. Il voit natre une crise et
lui-mme ne sait plus bien ce qu'il doit faire. Fouch, il vient de le
nommer duc d'Otrante. Il lui retire le ministre de l'intrieur, mais
ses lettres patentes, il les signe. Il destitue de son commandement
Bernadotte, qui s'est comport  Anvers en autocrate, presque en
conspirateur, et le laisse dfinitivement ulcr. Il ordonne que la
garde nationale soit dissoute, reproche  Fouch d'avoir alarm
l'Empire sans raison et devine l-dessous l'bauche d'un de ces
complots qui recommencent chaque fois qu'il est loin. L'enlvement du
pape a provoqu de l'agitation chez les catholiques franais et belges,
jet le trouble dans le clerg, ranim les esprances des royalistes,
tandis que, dans l'autre camp, celui des athes, des idologues, des
ennemis de la superstition qu'il a nagure rduits au silence et trans
 Notre-Dame, on ricane: tait-ce pour cela qu'on a fait le Concordat,
le sacre, les _Te Deum_? Alors l'empereur gronde: Je suis fatigu des
intrigues. Il en est inquiet surtout, et bien qu'il crive  Fouch des
lettres dures, il n'ose, cette fois encore, le rvoquer. Que ne ft-il
pas arriv sans le redressement de Wagram!

A tous les gards, il avait t temps de vaincre. Il tait temps de
signer la paix. Si la paix ne se fait pas, nous allons tre entours de
mille Vendes, disait Napolon  Schoenbrunn. Talavera, Walcheren,
l'activit des Anglais sur le littoral de l'Empire, leur apparition
devant l'le d'Aix, et puis une nouvelle insurrection au Tyrol, la
fermentation en Prusse, autant de nouvelles qui ajoutent  la
contrarit que lui cause l'nigmatique neutralit de la Russie et qui
ne favorisent pas les ngociations avec l'Autriche.

Ici encore intervient un de ces revirements brusques dont Napolon est
coutumier. Il se trouve toujours dans ce qu'il appelle des situations
forces, qu'il sent mieux qu'un autre et qui ne sont que les aspects
successifs de l'insoluble problme. Lorsque l'Autriche l'a attaqu,
lorsque l'empereur Franois a viol la parole qu'il avait donne aprs
Austerlitz de ne plus faire la guerre, Napolon s'est jur, lui, d'en
finir avec l'Autriche, avec les Habsbourg, de les dtrner, de mettre 
leur place un autre prince allemand, par exemple le grand-duc de
Wurzbourg. Mais l'arme autrichienne a rsist mieux qu'il n'aurait cru.
Elle est battue, ses chefs dmoraliss parce qu'ils croyaient bien tenir
la victoire; elle n'est pas dtruite. Alors si Napolon parle encore de
dposer l'empereur Franois, de sparer ses trois couronnes, c'est en
manire d'intimidation, pour obtenir ce qu'il veut. Et il veut toujours
la mme chose, il revient toujours  son sujet, la stricte application
du blocus continental. Autant que d'affaiblir l'Autriche, de la
soustraire  l'alliance de l'Angleterre, il s'agit de fermer
dfinitivement de nouveaux ports, de nouveaux rivages au commerce des
Anglais. L, du moins, il y a une suite rigoureuse dans les ides de
Bonaparte parce que l se trouvent aussi,  un problme qui ne change
pas depuis Trafalgar, la solution unique, le moyen essentiel. Trieste,
Fiume complteront les provinces illyriennes qui, annexes  l'Empire
franais, forment jusqu' la Turquie une ligne ctire ininterrompue.
Et ce n'est plus un chemin vers l'Orient pour le grand objet dont la
ralisation, toujours diffre, sort des penses de Napolon depuis que
languit l'alliance russe. Ce sont des douanes, une dfense de plus
contre l'entre en Europe des marchandises britanniques, un verrou
ajout au blocus.

Pendant ces pourparlers, difficiles parce que l'Autriche espre toujours
quelque accident, quelque diversion qui lui pargneront de nouveaux
sacrifices, les Anglais vacuent Walcheren, l'insurrection prouve des
checs en Espagne. L'Autriche, aux dpens de qui l'arme franaise boit
et mange et que l'occupation ruine, devient plus traitable. Ds qu'il
se sent matre de la ngociation, Napolon change de langage lui aussi
et, comme par une inspiration subite, dcouvre la pense qui lui a
travers l'esprit. Que la France et l'Autriche soient donc amies,
qu'elles s'unissent pour la conservation de la paix.

Dans quel cercle tourne la politique de Napolon! Il lui faut des allis
sur le continent. Il cherche  les gagner par un procd qui est
toujours le mme. Aprs Friedland, l'alliance russe. Maintenant,
l'alliance russe est fle. Napolon a cess d'crire  Alexandre parce
qu'il ne peut plus lui tmoigner une confiance qu'il n'prouve plus.
Par un Tilsit autrichien, Wagram devra lui procurer l'alliance de
l'Autriche. Si l'Europe n'est pas fdre par une extrmit, elle le
sera par l'autre et, mme, l'alliance autrichienne rpondra de
l'alliance russe. Elle sera un point d'appui et un moyen de
consolidation.

Car tout conseille  Napolon de consolider, de mettre des amarres, de
jeter des ancres. La veille de la signature de cette nouvelle paix,
voici un symptme encore inconnu, une vue qui s'ouvre sur d'tranges
profondeurs. Pendant une parade,  Schoenbrunn, un jeune Allemand, un
tudiant, s'est approch de l'empereur. Il est trouv porteur d'un
couteau, avoue sans se troubler qu'il a voulu tuer le tyran de sa
patrie, et que, s'il redevenait libre, il chercherait encore 
l'abattre. Impossible de faire grce  Frdric Staaps. Encore plus
impossible, malgr la recommandation de l'empereur, qu'il ne soit
aucunement question de ce fait, bientt connu jusqu'en France.
Singulire aventure, qui fit penser plus d'une bonne tte. Et l'on
en pensait chaque fois la mme chose. On avait vu combien il s'en tait
peu fallu que l'assassinat ne russt. L'accident toujours possible, si
souvent supput, se prsente aux esprits sous un aspect nouveau, celui
du fanatisme national qui arme des bras en Allemagne contre l'empereur,
comme nagure le fanatisme politique en armait contre le premier Consul.

Alors Napolon pense, lui aussi. Il pense  l'avenir,  des garanties, 
cette stabilit qui lui manque. Il s'agit toujours de finir les
affaires du continent pour en finir avec les Anglais. Mais ces affaires
d'Europe, elles se compliquent ds qu'on y touche. Un effet de la guerre
que l'Autriche vient d'imposer  Napolon a t de ranimer la difficult
qui tient  la Pologne. Car enfin, dans cette campagne, les Polonais ont
t les seuls allis vraiment militants de la France. Les contingents de
la Confdration germanique se sont battus, du reste mdiocrement, parce
qu'ils taient encadrs. Les lgions polonaises y sont alles
spontanment, avec coeur, et, en Espagne aussi, ces auxiliaires prcieux
ne marchandent pas leur sang. Comment ne les payer que d'ingratitude?
Aprs tout, une forte Pologne serait utile  la France, rpondrait
d'amitis douteuses et de soumissions incertaines. Mais reconstituer une
grande Pologne, c'est s'aliner tout  fait la Russie, et l'embarras
devient le mme qu'en 1807. Comment, sans alarmer personne, contenter
tout le monde? La Galicie conquise sur l'Autriche doit tre attribue 
quelqu'un, et, aprs tout, il n'et tenu qu'aux Russes de l'occuper tout
entire au lieu de n'entrer que sur la frange, de mnager les
Autrichiens et d'y laisser paratre Poniatowski tandis que les Galiciens
prenaient parti pour Napolon. Sans sa dfection, le tsar serait en
tiers dans les pourparlers de paix. Il pourrait y entrer encore, et
pourtant il se drobe, comme s'il ne voulait prendre aucune part  un
dmembrement de l'Autriche et garder le droit de se plaindre de la
France. Alors Napolon tente un jugement de Salomon. Une portion de la
Galicie grossira le duch de Varsovie; une autre, plus qu'ils n'ont
gagn, ira aux Russes, le principal restant  l'Autriche. A
Saint-Ptersbourg, il fait redire avec prcision, redire avec
insistance, que l'ide de la renaissance de la Pologne n'est nullement
celle de l'empereur, qui approuve que les mots de Pologne et de
Polonais disparaissent non seulement de toutes les transactions
politiques, mais mme de l'histoire. Cependant, si petit soit-il, un
agrandissement du duch de Varsovie inquite les Russes, leur sert de
grief contre l'alliance franaise. Fantme d'alliance, mais que
Napolon tient  conserver. Par cela mme que l'empereur ne croit plus
 l'alliance de la Russie, il lui importe davantage que cette croyance,
dont il est dsabus, soit partage par toute l'Europe.

Garder cette effigie, ce simulacre, cette peinture, c'est utile non
seulement pour tenir l'Europe en respect, mais pour obtenir un autre
point d'appui, puisque l'exprience vient de prouver que la Russie ne
rpond pas quand on a besoin d'elle. L'ide qu'il a jete en passant
pendant les ngociations de la paix de Vienne, Napolon y revient, et,
cette ide, Metternich, tent par l'exemple d'Alexandre, la flatte. Son
Tilsit, pourquoi l'Autriche ne l'aurait-elle pas? A attaquer la France,
elle n'a rien gagn qu'une invasion et des pertes de territoire. Il est
imprudent de se draper dans l'honneur et dans l'orgueil des Habsbourg,
tandis qu'il est simple de feindre l'amiti pour gagner du temps. C'est
l'exemple qu'Alexandre a donn et il vient de montrer que ces
engagements-l cotent si peu!

Ainsi Napolon s'est avou quelques semaines plus tt qu'avec le Russie
il avait t dupe, qu'il ne pouvait plus tmoigner  Alexandre une
confiance qu'il n'avait plus, et non seulement il cherche  prserver
l'illusion de l'alliance russe, mais il est prt  recommencer avec
l'Autriche. Dans sa seule continuit de vue, celle que la situation lui
impose et qui est l'ide de sortir de la guerre que lui font les
Anglais, il voudrait un systme europen solide, il l'espre durable. Et
il ne trouve que des opportunistes qui demandent son amiti, telle la
Prusse qui proteste toujours de sa loyale soumission, et qui ne pensent,
comme elle, qu' gagner du temps pour ne pas tre engloutis. Wagram
produit le mme effet qu'Ina et Friedland, mais n'en produit pas
davantage. Que les victoires cessent, que la force de Napolon soit
entame, les fantmes d'alliances s'vanouiront.

Avant de revenir  ces rves de fdration et de les pousser plus loin
encore, l'empereur, clair par la dfection de la Russie, avait dit,
parlant d'Alexandre, de Franois et de Frdric-Guillaume: Ils se sont
tous donn rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent pas s'y runir.
Le jour n'est dj plus si loin o ils l'oseront. Pour prvenir leur
ligue, il reste  Napolon une dernire chance  tenter. Aprs les
alliances politiques, l'alliance de famille, la stabilit par le
mariage, l'entre dans le club le plus ferm du monde, dans l'intimit
des rois. Quand il en serait, il aurait un point d'appui pour son
systme, une garantie pour son Empire... Autre illusion, plus grande que
celle de Tilsit, plus grande encore que celle du sacre, mais qui,
partage par les peuples, lui vaudra un renouveau de splendeur avant le
coucher de son soleil.




CHAPITRE XIX

LE GENDRE DES CSARS


Sauf peut-tre aprs Tilsit, toutes les rentres de Bonaparte  Paris
ont t soucieuses. Plus encore que les autres, le retour de Wagram est
charg de proccupations. Rien n'est propre  satisfaire l'empereur, et
ce qu'il a vu, ce qu'il apprend, ce que lui disent la raison et
l'instinct, tout le confirme dans la pense que s'il ne s'affermit pas,
et cette fois fortement, il sera emport  la premire bourrasque, lui,
sa couronne et son empire. Sur les hommes, sur leur fidlit, il n'a
jamais eu d'illusions: On s'est ralli  moi pour jouir en scurit; on
me quitterait demain si tout rentrait en problme. C'est le moment de
son mot clbre, le mot d'un homme qui a le sentiment brutal du rel. Il
demandait  Sgur ce qu'on penserait s'il venait  mourir, et l'autre se
confondait en phrases de courtisan: Point du tout, rpondit
l'empereur: on dira Ouf! Il sait que dj il est support plus
qu'aim, que ceux dont il a fait la fortune la spareraient vite de la
sienne si l'adversit survenait et qu'il en trouverait peu pour partager
jusqu'au bout les risques qu'il court. Ceux qui l'observent distinguent
chez lui, contre tout le monde, on ne sait quelle amertume cache, et
tandis que sa mre hoche toujours la tte en doutant que cela dure, il
avise aux moyens de durer parce qu'il a senti le sol trembler sous ses
pas, entrevu le commencement de la fin.

Devant Cambacrs, le premier qu'il appelle ds qu'il est revenu 
Fontainebleau, il parle plus librement qu' tout autre. Il lui dit ses
intentions, une partie de ses inquitudes. L'agression de l'Autriche,
complique de l'insurrection d'Espagne, a t un coup dangereux. A
Essling, le dsastre a t esquiv de bien prs. L'alliance russe est
fle. Le monde allemand fermente et Staaps a produit des effets que ce
jeune fanatique ne souponne mme pas. Ce ne sont plus seulement la
balle perdue, le boulet tir au hasard qui menacent la vie de
l'empereur. On le sait et il y a des hommes qui veulent avoir tout
prvu. A Paris on fait des plans. Aprs Murat, c'est  Eugne que l'on
pense comme au successeur possible. Eugne serait encore le moins
mauvais. Quels titres a-t-il? Par qui serait-il accept? Napolon,
jetant sur les misres de sa famille un regard triste et profond, ne
voyait aucun de ses frres qui ft capable de le remplacer. Il savait
que, lui mort, ils disputeraient le trne  l'hritier qu'il aurait
dsign. Attendent-ils seulement que Napolon soit mort? A Madrid,
l'entourage de Joseph parle de la succession impriale comme si elle
tait ouverte. On ne russit pas  gouverner l'Espagne et l'on a un
programme de gouvernement pour la France. Joseph rve autour du pot au
lait. En ide, le voici empereur. Bien vu du Snat, il fera l'Empire
libral. Il saura tre sage, prudent, rendre les conqutes superflues,
contenter l'Angleterre, conclure la paix. C'est dj un lieu commun et
l'histoire le rptera interminablement, qu'avec un peu de modration
tout s'arrangerait, comme s'il dpendait de Napolon d'tre modr.

Il sent l'Empire branl. Justifiant le divorce, devenu chose
indispensable, depuis longtemps mdite, dsormais arrte dans son
esprit, il dira  Hortense: L'opinion s'garait. Pour se sparer de
Josphine, l'empereur a deux raisons, l'une et l'autre puissantes, qui
tendent toutes deux  sa propre conservation.

Un fils de moi peut seul mettre tout d'accord. Il a l'illusion qu'en
assurant sa descendance il assurera son trne. Il sent maintenant le
besoin d'un hritier de son sang et de sa chair, et Josphine l'a
compris depuis longtemps puisque, pour ne pas tre rpudie comme une
femme strile, elle lui a, dit-on, gliss  l'oreille l'ide absurde
d'un enfant suppos.

Cinq ans plus tt, le droit d'hrdit, ajout  ses pouvoirs, lui avait
t importun. Maintenant, ne s'exagre-t-il pas les vertus du principe
hrditaire? Et de mme il a rsist longtemps au divorce que
dsiraient, ou le poussaient tous ceux qui avaient le souci de la
continuit. Sans parler de ses proches, qui n'ont pour mobile, dans leur
esprit troit, que leur haine jalouse des Beauharnais, il y a les ttes
politiques qui ont voulu une dynastie pour ter aux Bourbons tout
espoir de retour. Les penses de 1804 renaissent devant l'branlement
encore lger du systme napolonien. Qu'est-ce qu'une dynastie sans
hritier direct? Une grande raison d'tat avait prsid  la fondation
de l'Empire et  l'institution de l'hrdit impriale. Aucune
satisfaction ne lui tait donne. L'adoption? Elle tait oublie, et nul
n'en avait reparl depuis que l'an de Louis et d'Hortense tait mort.
Les hommes srieux regardaient comme une calamit que la couronne pt
revenir  aucun des frres de l'empereur, d'une incapacit rvoltante.
Et Fouch traduisait tout lorsqu'au mois d'octobre 1807, songeant aprs
Tilsit au mariage russe, il avait crit  Napolon que les Anglais
taient encourags, dans leurs entreprises contre l'empereur comme dans
leur refus de faire la paix par la seule pense qu'tant sans enfant, et
par consquent sans successeur, l'empereur entranerait dans sa mort,
toujours possible, le gouvernement tout entier. Autant que sa mort
tait crainte, celle de Josphine tait souhaite par les froids
calculateurs: Cela lverait bien des difficults. Tt ou tard, il
faudra qu'il prenne une femme qui fasse des enfants. Le divorce est
dsir dans l'intrt de tout ce qui s'est fait: Il n'y a plus un
individu en France qui ne soit convaincu que la dure et la prosprit
de la dynastie sont attaches  la fcondit du mariage de l'empereur.
Depuis quatre ans, Fouch renouvelle ces propos. Il a mme tent de
persuader Josphine. Quelle belle page dans sa vie qu'un sacrifice
volontaire au bien public! Quand il comprend que l'empereur a dcid la
sparation, Fouch se rjouit. Enfin nous allons avoir une colonie de
petits Napolons. Il ajoutait avec cruaut qu'il n'y aurait pour blmer
le divorce, aprs les dvots et les frondeurs, que les femmes de
quarante  cinquante ans.

En cotait-il tellement  Bonaparte de rpudier Josphine? Ce qui
l'attachait, c'tait l'habitude et, du moins on l'a dit, une
superstition. Heureux tant qu'elle avait t avec lui, il perdrait en
elle un porte-bonheur. Mais plutt, il sentait le besoin d'un talisman
plus sr. La part faite du sentiment et du souvenir, la politique
exigeait encore le divorce comme, au retour d'gypte, elle lui avait
conseill le pardon. Peut-tre, ici, faut-il renverser les choses
admises. Napolon n'a pas eu le pressentiment que la fortune lui
deviendrait infidle quand il aurait rpudi Josphine. Il rpudiait
Josphine parce qu'il sentait que la fortune allait l'abandonner. Il lui
faut une alliance assez troite, assez forte pour le mettre, en cas de
revers et de pril,  l'abri d'une ruine totale. Seule une alliance 
toute preuve avec un des grands Etats du continent lui permettra de
clore cette suite de guerres dont il veut sortir  tout prix parce
qu'il sait qu' la fin il ne manquerait pas de succomber. Et ce qu'il
s'exagre maintenant, dans son besoin de se garantir, ce sont les
vertus, la dure des pactes de famille. Le dpit trompait Josphine, ou
bien, dans sa tte d'oiseau des les, elle ne comprenait pas la
situation lorsqu'elle disait  Thibaudeau qui lui demandait si
l'empereur ne songeait pas  quelque Allemande, fille d'un des princes
confdrs: Vous n'avez pas d'ide comme il mprise tout cela; il en
est au point de croire qu'il n'y a rien d'assez lev pour lui. En
effet, pour que l'union qu'il dsire soit utile, il faut qu'elle soit
haute, et elle ne peut l'tre trop. A Daru, qui lui conseille de choisir
une Franaise, ce qui serait agrable  la nation, Bonaparte rpond que
les mariages des souverains ne sont pas affaire de sentiment mais de
politique. Le mien ne doit mme pas tre dcid par des motifs de
politique intrieure. Il s'agit d'assurer mon influence extrieure et de
l'agrandir par une alliance troite avec un puissant voisin... Il faut
que je rallie  ma couronne, au dedans et au dehors, ceux qui n'y sont
pas encore rallis. Mon mariage m'en offre les moyens. Point d'orgueil.
Et pas de mystre. Si Napolon se dtermine  rompre un lien auquel il
tait attach depuis tant d'annes, c'est moins pour lui que pour
intresser un Etat puissant  l'ordre de choses tabli en France. Le
mariage doit tre une assurance, l'enfant un bouclier, la femme un
paratonnerre. Tels taient ses motifs et telles les penses avec
lesquelles, le 27 octobre 1809, il rentrait  Fontainebleau.

Sur l'pisode du divorce, sur la mmoire de l'abandonne, il flotte une
mlancolie. La romance de Napolon et de Josphine devient complainte.
Quand Bonaparte songe  prvenir la chute de ce qui va s'effondrer,
quand il est au bord de la ruine, la lgende verse dj dans l'lgie.
Au vrai, il cherche, lui, une garantie et un moyen de salut. Elle joue,
quant  elle, sa dernire carte et la roue se retrouve  cette dernire
page de leur feuilleton. Le jour o Napolon,  son retour d'Autriche,
prit le parti de lui signifier la rupture, Josphine tomba vanouie.
Comme la syncope se prolongeait, l'empereur, pour viter un esclandre,
appela le chambellan de service et tous deux portrent l'impratrice
dans son appartement. Ayant fait un faux pas en descendant l'troit
escalier et s'tant raidi pour ne pas laisser chapper son fardeau, M.
de Bausset eut la surprise d'entendre Josphine qui lui disait tout bas:
Prenez garde, monsieur, vous me serrez trop fort. Comme elle savait
son mtier de femme! Que cet vanouissement tait bien jou, aussi bien
que la scne des pleurs derrire la porte ferme, rue Chantereine, et
que la confession  Pie VII la veille du couronnement! Le 15 dcembre, 
l'assemble de famille devant laquelle les deux poux annoncent leur
sparation par accord mutuel, elle s'arrte avec un art parfait au
milieu de sa lecture, touffe par les sanglots. Non que les larmes ne
fussent naturelles. Aprs tant de luttes pour garder son mari, elle
avait le droit d'tre  bout de nerfs. Non qu'il faille exclure chez
elle la sensibilit, les regrets et mme l'humiliation de ce qui tait
une dchance, pas plus que chez lui les souvenirs de sa jeunesse et de
son ancien amour. Non que Josphine espre non plus branler la
rsolution de son petit Bonaparte. Du moins pouvait-elle l'attendrir.
Il fallait assurer l'avenir de ses enfants, sa situation de souveraine
rpudie. Elle excella  mettre de son ct les sympathies, devant le
public et devant l'histoire. Et c'tait Napolon, gauche, mu,
contraint, qui avait la moins bonne contenance, tellement, dans la
politique de la vie, la femme est suprieure  l'homme, si
extraordinaire soit-il. De la Malmaison, qui lui restait pour domaine,
avec des honneurs royaux, Josphine continuerait  tre adroite, 
servir. Ses gots d'ancien rgime la portent vers l'Autriche. Elle est
avec Mme de Metternich en grande amiti. Et l'pouse spare, se rendant
encore utile, aidera au mariage autrichien.

Ce n'est pas celui qu'et prfr Napolon, mais c'est  celui-l qu'il
songe en seconde ligne. L'ide qu'il mdite depuis deux ans, c'est
d'achever l'ouvrage de Tilsit, de resserrer l'alliance russe en
pousant une soeur du tsar. Cependant un chec retentirait sur l'alliance
elle-mme, et rien n'est plus scabreux que la demande. A Erfurt, dans un
panchement qui effaait beaucoup d'aigreurs, les deux empereurs avaient
fait allusion  la chose, vitant l'un et l'autre de se compromettre.
Napolon craignait un refus. Alexandre craignait  la fois de le blesser
et de s'engager lui-mme. On tait rest dans le vague. Du reste,
Napolon tait encore mari et il fallait d'abord que le divorce et
lieu. Ensuite Alexandre se retranchait derrire sa mre,  qui le
gouvernement de la famille appartenait. A ce moment, la grande-duchesse
Catherine tait d'ge. Celle-l, on s'tait ht de lui trouver un parti
et de la marier  un Oldenburg, comme pour chapper  une demande en
rgle de l'empereur des Franais. Ce n'tait pas un bon signe des
dispositions de la cour de Russie. Il ne restait plus que la
grande-duchesse Anne, encore enfant. Tout avait t remis  plus tard.

Maintenant, Napolon ne peut plus attendre. En se sparant de Josphine,
il indique assez son intention. Le mariage de l'empereur, on ne parle
pas d'autre chose en Europe et, si Alexandre le veut, il peut devenir le
beau-frre de celui qu'il appelle encore son alli. La petite Anne est
sur le point d'avoir ses quinze ans, et, quoique la diffrence des ges
soit forte, pour un mariage politique elle n'a rien de monstrueux.
Pourvu que la future impratrice soit capable d'avoir des enfants, peu
importe qu'elle soit belle ou laide et une enqute discrtement mene
par l'ambassadeur Caulaincourt a fait savoir que la grande-duchesse Anne
tait bien faite et forme. Il n'est pas douteux que ce mariage est
celui que dsire Napolon. L'alliance russe, l'union invariable avec
le tsar, reste, malgr toutes les atteintes portes  sa confiance,
l'lment fixe de sa politique. L'alliance, il est mme ncessaire de la
confirmer devant la France et devant l'Europe  qui les infidlits de
la Russie pendant la campagne d'Autriche n'ont pas chapp. Le rve de
Napolon, c'est qu'Alexandre vienne lui-mme  Paris, conduisant sa
soeur, pour le mariage de Charlemagne et d'Irne. Alors, ce serait
mieux qu' Tilsit, mieux qu' Erfurt, l'alliance de cent millions
d'hommes atteste. Et rien ne cote pour un si grand rsultat.
Caulaincourt est charg de dire qu'on n'attache aucune importance aux
conditions, mme  celle de la religion. La future impratrice pourra
garder la sienne. Une seule chose importe: Partez du principe que ce
sont des enfants qu'on veut. La grande-duchesse est-elle capable d'en
avoir? Du moment qu'on le pense, rien, pour Napolon, ne fait objection
ni problme. La cour de Russie, l'ambassadeur Kourakine sont combls
d'gards. A Ptersbourg, un emprunt est souhait, ce qui est assez dans
les habitudes du pays. L'emprunt est accord d'avance. Enfin il y a
l'obstacle polonais. Le message du 13 dcembre au Corps lgislatif
dclare que l'empereur n'a jamais eu en vue le rtablissement de la
Pologne. Et Caulaincourt se conforme  l'esprit de ses instructions
lorsque, le 4 janvier suivant, il signe le nouveau trait avec la
Russie, dont un article porte que le royaume de Pologne ne sera jamais
rtabli. C'est ainsi qu'Alexandre conoit l'amiti et la met en
pratique. Il en tire tout ce qu'il peut, donne le moins possible, en
tout cas ne donne pas sa soeur.

Caulaincourt, nouvellement duc de Vicence, devait mener sur place la
ngociation du mariage avec assez d'adresse pour pargner  l'empereur
des Franais la honte d'tre conduit. Le peu d'empressement
d'Alexandre, son ternelle excuse que tout dpendait de sa mre, les
lenteurs, les questions de la vieille impratrice, veuve de Paul Ier,
notoirement hostile au Corse,  l'usurpateur, faisaient traner les
choses et douter que la cour de Russie y mt de la bonne foi. On
filait un refus. Napolon, sans abandonner son ide, pressant
Caulaincourt de revenir  la charge, commenait  sentir le besoin d'un
mariage de rechange. Il n'avait pas rpudi Josphine pour rien. Quand
tout le monde parlait pour lui de la soeur d'Alexandre, il ne pouvait pas
non plus se rabattre sur la fille du roi de Saxe, ne pas pouser mieux
que les princesses allemandes de Jrme et d'Eugne, se trouver au
niveau de Berthier, devenu neveu du roi de Bavire, un de ces rois que
l'empereur lui-mme avait faits. Sans compter que, le roi de Saxe tant
grand-duc  Varsovie, le tsar, toujours mfiant quand il s'agissait de
la Pologne, prendrait ombrage de cette union. Enfin l'empereur de Russie
n'accordait pas sa soeur. L'empereur d'Autriche offrait presque sa fille.
Quelques raisons qu'et Bonaparte de prfrer une alliance de famille
avec Alexandre, pour compenser celle-ci, celle-l venait  point.

Il fallait le besoin qu'il avait de contracter une union leve, il
fallait que son illusion sur les services qu'il en attendait ft grande,
pour qu'il ne ft pas mis en veil par l'empressement avec lequel on lui
proposait l'archiduchesse Marie-Louise, Iphignie sacrifie  la
politique. C'tait comme si,  Vienne, on et craint d'arriver trop tard
dans la course au mariage. Les insinuations se pressaient, on avait
recours  des entremetteurs. Le soir o Josphine prsida pour la
dernire fois le cercle de la cour, assistant avec une grce sans
pareille aux funrailles de sa propre grandeur, un secrtaire de
l'ambassade d'Autriche confiait dans l'escalier  Smonville, homme
rpandu et bavard, que Napolon n'avait qu' faire sa demande, qu'il
tait certain d'tre agr. On allait jusqu' faire valoir, avec la
fracheur et la belle sant de Marie-Louise, la fcondit des femmes
dans la maison de Habsbourg. Si Napolon n'entrait pas dans la famille
d'Alexandre, il pouvait entrer dans celle de Marie-Antoinette et de
Louis XVI dont Marie-Louise, leur petite-nice et leur filleule, portait
les deux prnoms.

Cambacrs, hostile au mariage autrichien comme la plupart des hommes de
la Rvolution, disait, quand rien n'tait encore dcid: Je suis
moralement sr qu'avant deux ans nous aurons la guerre avec celle des
deux maisons dont l'empereur n'aura pas pous la fille. Pour que la
prdiction ft complte, Cambacrs aurait d ajouter qu'avant quatre
ans l'empereur serait aussi en guerre avec l'autre. Alexandre ne donne
pas sa soeur parce qu'il ne veut ni resserrer l'alliance, ni la
confirmer. Le moins fourbe, en somme, c'est lui. L'empereur Franois,
par la diplomatie matrimoniale qui est de tradition  Vienne, veut se
prmunir contre de nouveaux coups et manquer aux traits, prparer une
revanche sans veiller de soupons. Metternich l'avouera, Marie-Louise
tait livre  l'ogre pour obtenir un temps d'arrt qui nous permt de
nous refaire. De son ct, Napolon, mettant en balance les avantages
des deux unions, pense qu'un beau-pre vaut mieux qu'un beau-frre, que
l'empereur autrichien sera plus intress  maintenir sa fille sur le
trne de France que l'empereur russe  y maintenir sa soeur. Franois et
Metternich le laissent penser. C'est lui, le politique raliste, qui
fait fonds sur les principes, sur les sentiments de famille, comme s'il
n'tait pas clair par la sienne, et sur les raisons de coeur, comme
s'il ne savait pas les refouler. Ne voit-il pas combien, auprs de Sa
Majest Apostolique, la condamnation du pape elle-mme compte peu
puisqu'on n'hsite pas  accepter pour gendre un excommuni dont le
divorce n'est peut-tre pas tout  fait rgulier? Car, pour rompre le
mariage religieux de Napolon et de Josphine, impossible de s'adresser
 Rome, ou plutt  l'exil de Savone. C'est l'officialit de Paris qui
prononce, par ordre, l'annulation. Et le comit ecclsiastique n'a pu,
tout bien pes, retenir d'autres motifs que l'absence de propre
prtre, parce que c'est Fesch qui les a unis en secret, et le dfaut
de consentement de l'empereur, moyen de nullit qui ne fut jamais
utilement invoqu que par un mineur surpris et violent, et qui
rappelle la supercherie de Josphine, la bndiction secrte et _in
extremis_, exige par Pie VII, impose au mari jou et furieux, la
veille du couronnement.

Par le mariage autrichien, Napolon sera dupe d'une ruse aulique. C'est
un autre acte de l'auguste comdie des rois en lutte, non pas contre
la France rgicide, mais contre la France des limites naturelles. On
endormira le lion amoureux, le hros flatt. Mais, dans son ide  lui,
c'est encore une ancre qu'il jette, une carte qu'il ajoute  sa carte de
guerre. L'Autriche, il s'est battu assez souvent avec elle pour savoir
qu'elle est encore redoutable et pour ne pas la mpriser. Au grand
conseil de famille et de gouvernement o l'empereur prit sur le mariage
l'avis des dignitaires, Lacue ayant dit: L'Autriche n'est plus une
grande puissance, il lui fut rpondu avec vivacit: On voit bien,
monsieur, que vous n'tiez pas  Wagram. Napolon n'oubliait ni les
semaines d'anxit qu'il avait passes aprs l'chec d'Essling, ni sa
crainte du soir d'Eylau (si j'tais l'archiduc Charles), ni ses
apprhensions d'avant Austerlitz, lorsqu'il avait d s'aventurer si
loin, en Moravie, pour y battre les deux empereurs. Il voyait en outre
l'influence, le prestige que lui vaudrait sur les peuples d'Allemagne
une troite parent avec les Csars germaniques. S'attacher l'Autriche
par un lien intime, tandis que l'alliance russe subsisterait au moins
pour la forme, c'tait la continuation, peut-tre l'achvement de sa
politique continentale. Depuis l'affaire espagnole, la propagande
ennemie le reprsente comme un Csar dmagogue, un jacobin qui n'aspire
qu' renverser tous les trnes aprs ceux de Naples et d'Espagne. C'est
une rputation qui fait un tort grave  son systme de fdration
gnrale du continent, le seul qui puisse lui permettre de vaincre
l'Angleterre. Entr dans l'une des plus grandes maisons souveraines
d'Europe, chez ces Habsbourg plus historiques que les Romanof,
catholiques de surcrot, personne ne prtendra plus qu'il est l'homme
des rvolutions. En mlant son sang  celui de la plus conservatrice des
dynasties, il se rend lgitime aux yeux de tous, il les associe  sa
propre conservation, et c'est encore pour lui une manire, la plus
haute, et qu'il croit dfinitive, de se donner de la stabilit.

Ces penses, qui taient autant d'illusions, grandissaient en lui 
mesure qu'il devenait plus vident que la cour de Russie se drobait. Il
ne s'agissait plus de prfrence, et, malgr tout, Napolon gardait ses
raisons de prfrer le mariage russe. L'alliance du tsar, quelque
branle qu'elle ft, restait la pice matresse de sa politique, et
justement un mariage et t le moyen de la cimenter. Mais l'empereur
des Franais ne pouvait rester ternel prtendant  la main de la
grande-duchesse. Un bourgeois de la rue Saint-Denis n'et pas souffert
tant de rponses vasives et d'atermoiements. De dix jours en dix jours,
dlais successifs au bout desquels il tait promis  Caulaincourt que la
mre du tsar se serait prononce, le mois de janvier 1810 touchait  son
terme et la nouvelle dcisive n'arrivait pas. On ne pouvait plus
esprer qu'elle serait favorable. Lorsque Napolon la reut, il avait
dj pris son parti et il avait eu raison. C'tait un refus  peine
dguis. La mre allguait l'extrme jeunesse de sa fille et renvoyait
l'affaire  deux ans. En somme, on s'est ht de trouver un mari 
Catherine, pour qui la question d'ge ne se posait pas, on lui a fait
faire un sot mariage, Alexandre en convient, et, quant  la cadette,
on dcouvre un peu tard qu'elle n'a que quinze ans. Napolon a t,
c'tait le mot juste, men par le bout du nez. Il a mis du temps 
s'en apercevoir.

Maintenant, il risque d'tre ridicule si, aprs avoir, sous les yeux du
monde entier, aspir  ce mariage, il n'en fait pas tout de suite un
autre qui le vaille, qui soit mme plus tonnant et plus flatteur. Alors
il ne demande pas la main de Marie-Louise. Il ne s'engage pas dans de
nouvelles ngociations d'agence matrimoniale. C'est  Schwarzenberg
qu'il s'adresse comme pour une affaire  prendre ou  laisser, lui
accordant la journe pour dire oui ou non, un ultimatum qui ne donne pas
le temps de consulter la cour de Vienne. L'ambassadeur d'Autriche
consentit, disposa de la fille de son matre et ne fut pas dsavou. Il
devait avoir des raisons de penser qu'il ne le serait pas. Ds que la
rponse fut rendue, Napolon fit dresser le contrat sur le modle de
celui qui avait servi pour Marie-Antoinette et pour Louis XVI.

Une audace, ce mariage tambour battant qui ramenait une Autrichienne 
Paris. Napolon pourra dire: Quand l'Impratrice est arrive ici, elle
a jou sa premire partie de whist avec deux rgicides, M. Cambacrs et
M. Fouch. Au conseil des grands de l'Empire, que Napolon avait
consult pour la forme, car sa dcision intime tait dj prise,
quelques-uns lui avaient reprsent que le mariage autrichien serait un
dfi  la France de la Rvolution. Murat, surtout, s'tait emport; les
sentiments rvolutionnaires s'taient ranims chez le roi de Naples par
la crainte des suites que pourrait avoir en Italie cette union avec les
Habsbourg, proches parents des Bourbons napolitains. Talleyrand, lui,
avait dit la pense de l'empereur, ce que Napolon aimait  entendre,
lorsqu'il rappelait l'alliance de 1756 qui avait permis  la monarchie
bourbonienne de tenir tte  l'Angleterre. Argument qui est dans le fil
du rgne, dans l'actualit et dans la logique, d'autant meilleur qu'il
ne s'agit pas de renverser les alliances mais de les complter. A
celle du tsar, Napolon attache tant de prix qu'il veille surtout  ne
pas la rompre. Sans doute le sens du refus tait clair. Est-il possible
que, si Alexandre l'avait voulu, il n'et pas donn  son ami une de ses
soeurs? Autocrate dans son empire, conoit-on qu'il soit gouvern par sa
mre? Entre la mre et le fils, le jeu a t concert. Ce n'est mme pas
une hypothse. Lue par surprise dans les papiers de Kourakine, la preuve
est l. Mais pas d'orgueil froiss qui tienne, et, d'ailleurs, la main
de Marie-Louise est pour Napolon une satisfaction d'amour-propre
suffisante. C'est l'amour-propre d'Alexandre qu'il mnage, affectant
d'entrer dans les raisons d'ge, de sant, de religion qui lui ont t
opposes, assurant que le choix qu'il a fait d'une autre princesse ne
changera rien  la politique. Loin de nuire  l'amiti de Tilsit, le
mariage autrichien doit rapprocher les trois empereurs, Vienne,
dsormais, runissant Paris et Saint-Ptersbourg au lieu de les diviser.
Douceur, discrtion, prudence. vitez tout ce qui pourrait blesser. Ce
sont,  ce moment, les instructions de Caulaincourt.

Pourtant, comme cette ligne de conduite raisonnable est difficile 
tenir! Manque, l'alliance de famille avec la Russie fait douter de
l'alliance politique, ce qui commande des prcautions. Si Napolon n'est
pas sur ses gardes, il risque d'tre dupe et de compromettre sa
scurit. Aprs tant de signes d'une bonne foi si mdiocre, qui peut
dire de quoi est capable cet Alexandre trop byzantin? Peut-tre, devenu
son beau-frre, Napolon et-il ratifi le trait dj sign par
Caulaincourt et par lequel la France s'engageait  ne pas laisser
rouvrir le tombeau de la Pologne,  ne pas souffrir que le nom en ft
seulement prononc. Mais si Cambacrs a vu juste, si, dans deux ans,
l'empereur doit tre en guerre avec la Russie, il aura encore besoin des
Polonais, et, en les humiliant, il les aura dcourags, il se sera
lui-mme dshonor pour rien. Alors Napolon, qui a rflchi, veut bien
promettre de ne jamais rtablir le royaume de Pologne, non de participer
par les armes  la rpression d'une rvolte des Polonais. Il consent 
ne reconnatre qu'un grand-duch de Varsovie, et non, comme le voudrait
Alexandre,  garantir contre toutes les autres puissances les limites de
l'tat varsovien. Restrictions bien lgres, d'ailleurs lgitimes,
adroites dans la forme, encore attnues par un renouvellement de
l'assurance que le mariage autrichien n'altre ni les sentiments ni les
convictions de Napolon, rsolu  rester toujours un alli et un ami.
Seulement il n'est pas possible que le tsar ne se dise pas que Napolon
est en veil. La mfiance grandit des deux cts. Il faudra pourtant,
pour passer de l'alliance et de l'amiti  la guerre, quelque chose de
plus grave que le cas polonais.

Entre les deux empereurs, les relations officielles sont toujours dans
la mme harmonie, Kourakine est aux honneurs le jour o le mariage
triomphal est clbr. Et si l'on pouvait voir Marie-Louise avec les
mmes yeux que Napolon! Il a sans doute l'orgueil de mettre dans son
lit la fille de ces hautains Habsbourg. Quel homme, encore plus
extraordinaire que celui-l, n'et senti ce que cette union avait
d'unique dans l'histoire? Il a la satisfaction d'tre trait en
souverain de vieille race, de rattacher sa dynastie  celle qui a t
renverse, de marier dans sa personne la rvolution et la lgitimit,
d'achever sa grande ide de la fusion. Avec le got qu'il a toujours eu
pour les femmes, il est sensible aux dix-huit ans,  la fracheur de
cette bonne Allemande, de cette belle gnisse, une rose d'un incarnat
 peine vulgaire, fille-fleur apptissante, docile, ce qui, pour elle,
est la mme chose que d'tre facile, elle le montrera avec Neipperg.
Elle a pour Napolon un autre attrait, quelque chose, en beaucoup mieux,
de ce qui l'avait sduit jadis chez Josphine, le port, la marche,
l'inimitable simplicit d'une princesse, la premire princesse du
monde, toute dresse  son rle d'impratrice par l'ducation de la
Hofburg, si parfaite en tout qu'elle ne manquera pas de donner un fils
au mari que la politique lui a choisi et un hritier  l'Empire sur
lequel elle vient rgner. Pour le cadet-gentilhomme, c'est un peu le
rve du pauvre Mesmour dans les bras de la sultane, un rve de plus
d'une nuit, mais non pas d'un si grand nombre de nuits. Et il plat 
voir lorsque, passant, dans sa galante impatience, par-dessus le
crmonial et l'tiquette, il court sur la route de Soissons au-devant
de sa femme, entre dans sa voiture, l'enlve  la hussarde. Il plat
encore, mari amoureux et qui, pour cette jeune femme, veut un jour
savoir danser.

Il voit surtout les grands aspects de ce mariage, non seulement la
promesse d'un successeur, mais l'accomplissement de sa pense constante,
l'Europe unie, le continent fdr. Ce qui se noue avec l'Autriche,
moins le mot, c'est une alliance. Les ftes du mariage sont dj presque
un autre Tilsit. Franais et Autrichiens fraternisent, leurs drapeaux se
mlent, les soldats qui se sont battus  Wagram choquent leurs verres.
Berthier, venu  Vienne pour conclure le mariage par procuration, a t
reu avec un empressement particulier par les militaires, lui-mme
apportant  l'archiduc Charles, l'adversaire de tant de rencontres, la
croix de la Lgion d'honneur, celle que porte l'empereur, la croix du
soldat, la mme que, devant le radeau du Nimen, Napolon avait donne
de ses mains au plus brave des grenadiers d'Alexandre. A Vienne, tout
est pour la France, comme tout pour l'Autriche  Paris. Mmes effusions,
mmes gestes, mme thtre qu' Erfurt. L'enthousiasme, Metternich le
joue admirablement. C'est lui qui reprsente l'empereur Franois aux
crmonies et aux ftes qui rptent les fastes du mariage de Louis
XVI,  cette bndiction nuptiale entoure de toute la pompe
monarchique, bien qu'il y manque,  la grande colre de Napolon, treize
des cardinaux qu'il a runis  Paris et dont l'absence voque
l'excommunication. Une autre image du sacre, cette messe du 2 avril 1810
dans le salon carr du Louvre, o officie encore l'oncle Fesch. Pendant
le djeuner, Metternich se montre  la fentre et crie  la foule, en
levant son verre: Au roi de Rome! On aura donc vu tous les miracles!
L'empereur d'Autriche a dj renonc au Saint-Empire. Il abandonne
encore  la France le vieux titre des futurs Csars germaniques, celui
de roi des Romains.

Ce Paris qui se presse pour voir Napolon et Marie-Louise dans leur
carrosse de cristal, c'est le mme qui avait applaudi  l'excution de
Marie-Antoinette. Que sont les opinions? Des vtements de rechange.
Comme l'a dit, en diplomate flatteur, le comte Tolsto au moment o l'on
croyait encore au mariage russe, l'impossible, en ce sicle, est souvent
ce qu'il y a de plus vraisemblable. Le mot s'applique encore mieux au
mariage autrichien. Les hommes acceptent toutes les ides tour  tour,
et toutes les mtamorphoses. Combien de personnages Napolon lui-mme
n'a-t-il pas dj faits, sans compter ceux qu'il lui resta  faire
encore? Il y a en lui un philosophe amer qui connat l'inconstance des
foules, gale  celle des choses. Comme il et t tax de folie, celui
qui et os prdire alors tout ce que l'on a vu depuis! Et l'on redira
toujours que c'est la plus belle poque du rgne, parce que la France
croit que, cette fois, c'en est bien fini des guerres, oubliant celle
qui continue avec Albion. Cette Autrichienne-l, elle est populaire
parce qu'elle semble un gage de paix. Alors Bonaparte, assis sur le
trne de Louis XVI, semble l'avoir relev. C'est le moment o on le
voit, o il se sent le plus monarchique. Non qu'il oublie d'o il sort,
ni sa grande ide de rconcilier les Franais. Toujours attentif  ne
point offenser les souvenirs de la Rvolution, il mnage, dans la
circonstance, les sentiments des conventionnels, des vieux rpublicains.
J'ai pris soin, disait-il, de rassurer et de satisfaire ceux que ce
mariage pouvait inquiter. Et il interdira le discours de Chateaubriand
 l'Acadmie, cette diatribe contre la Rvolution. Il y a les mots et
il y a les choses. Napolon connat assez les hommes pour s'apercevoir
que la nouvelle noblesse a le sentiment de gagner quelque chose par
l'accession de l'Empire  la lgitimit. Duchs et comts deviennent
une vritable aristocratie, tandis que, librs de leurs derniers
scrupules, et, d'autre part, mieux vus que jamais, les anciens migrs,
les royalistes envahissent les Tuileries, les assembles, les
prfectures, les tats-majors. La consigne pour le Snat est que
l'empereur veut de l'aristocratie et surtout pas d'avocats. C'est la
raction de 1810 qui, au dedans, rpond aux alliances politiques et
aux alliances de famille du dehors, puisque maintenant, par
Marie-Louise, l'empereur cousine avec presque toutes les ttes
couronnes. La conservation sociale et dynastique suit son admission au
grand cercle des souverains, qu'il prend trop pour un syndicat de
dfense mutuelle. Et puis l'Europe qu'il a besoin de fdrer est une
Europe de rois. Pour mieux l'unir, il adopte ses faons de penser, il se
royalise. Est-ce que d'ailleurs tout ne va pas dans ce sens? La race des
Vasa se meurt. Au mois d'aot de cette anne de magnificence, Charles
XIII adopte pour successeur et la Sude lit pour prince royal
Bernadotte, le beau-frre de Joseph. Napolon approuve. Presque partout
sur le continent il a des rois pour allis, des rois pour parents, et,
du moins l'entend-il ainsi, des rois pour le servir.

Quelqu'un disait alors qu'il avait l'air de se promener dans sa
gloire. Surtout il a pris de la confiance. Des ancres, il en a jet de
toutes parts. Il lui semble, chose essentielle, qu'il n'a plus de
coalition  redouter. Maintenant qu'il a les mains libres, qu'il dispose
de toutes ses forces, l'Espagne sera soumise. Ce n'est plus qu'une
affaire de temps. Il recommence  croire  la paix gnrale par le
dsistement de l'Angleterre. Ne se convaincra-t-elle pas qu'un compromis
serait profitable autant qu'est vaine la continuation de la lutte? Dans
la mesure o il le peut, puisque l'tat de guerre dure toujours avec les
Anglais, il donne des preuves de ce qui est,  ses propres yeux, esprit
d'entente, bonne volont, modration. Il retire des troupes d'Allemagne,
n'y laissant que deux divisions, l'une pour occuper Brme, Hambourg,
Lbeck, Dantzig, ce qui est indispensable au maintien du blocus
continental, son arme essentielle; l'autre, en Westphalie, pour
surveiller la Prusse, la moins sre des puissances, reste suspecte par
son agression de 1806. Pourtant Napolon ne veut pas qu'on lui prte
l'ide absurde de garder toutes ses conqutes. Ce sont des effets
ngociables. Il traitera avec sa carte de guerre, comme l'Angleterre
avec la sienne, faite d'une grande rafle de colonies qui ne sont pas
seulement celles de la France, mais d'autres pays, de la Hollande en
particulier. Il renouvelle prudemment, sans papiers crits qui
pourraient tout gter, des avances au gouvernement britannique. Le
banquier Labouchre, intermdiaire souvent employ par Louis, est
autoris  porter des paroles  Londres. Nul doute qu'aucune
circonstance n'est plus favorable  la paix si l'Angleterre est le
moindrement dispose  la faire sur le pied d'une parfaite galit et
indpendance.

Voil o on ne s'entend plus, o l'on ne s'entendra jamais. L'galit,
l'indpendance, c'est pour Napolon le droit de laisser hors de la
discussion ce qui, pour les Anglais, est l'objet mme du conflit. A tout
ce qu'et rendu l'empereur pour le rtablissement d'un quilibre, le
principal et encore manqu. Et le malheur, c'est que, pour les deux
parties, le principal se trouve aux mmes lieux. Vingt jours aprs le
mariage, o Napolon mne-t-il Marie-Louise? A Anvers. Presque tout le
mois de mai, ils le passent en Belgique, comme pour y montrer aux Belges
devenus Franais la fille de leurs anciens souverains, attester le
consentement de la maison d'Autriche  ce qui est pour la France une
runion dfinitive, une inalinable partie d'elle-mme. Ds lors, la
mission de Labouchre ne peut que mal finir.

Et elle finit mal pour beaucoup de gens. A peine parle-t-on de paix (car
il n'y en a qu'une, la paix avec l'Angleterre), que les intrigues
foisonnent, tellement on est fatigu et si nombreux sont dj ceux qui
veulent avoir t de l'opration! Cette porte entre-bille, c'est  qui
la poussera, Fouch qui s'en mle, et avec lui le fameux Ouvrard, les
gens d'affaires, les intrigants, qui entraneraient Napolon dans une
ngociation prilleuse, o il serait en tat d'infriorit, o il
compromettrait ses alliances, puisqu'il serait amen  dire quelles sont
les concessions qu'il ne peut pas faire, tandis qu'il sait bien celles
que l'Angleterre exigerait. Ici encore, ce ne sont pas les partisans de
la politique du possible, c'est lui qui a le coup d'oeil le plus sr. Il
a voulu, rien de plus, sonder les Anglais. Son arme, contre les matres
de la mer, c'est le blocus continental, il n'en a pas d'autre et il fait
connatre qu'il la renforcera si l'Angleterre refuse de cder. Menace
qui laisse l'Angleterre insensible. L'extension indfinie de l'Empire ne
l'effraie plus. Si, pour garder les conqutes essentielles de la
Rvolution, pour traiter sur la base des limites naturelles, Napolon
doit subjuguer, occuper, annexer l'Europe entire, les Anglais n'en sont
que plus srs qu' la fin il devra rendre tout. Ainsi pas de paix
possible, pas d'issue. Les plus chimriques sont ceux qui cherchent ce
que la situation ne comporte pas, une solution modre.

Alors, c'est vous qui dcidez de la guerre et de la paix? Pardonn une
premire fois, devenu presque inamovible, Fouch chancela sous ce mot.
Il avait commis ce qui ne pouvait se tolrer, touch  la base de
l'Empire. Son crime tait moins d'avoir usurp sur le matre que de
l'avoir compromis, diminu devant l'Angleterre et devant l'Europe. La
seule paix que pt signer Napolon, c'tait celle d'Amiens, et il
cherchait  la rtablir avec autant de persvrance que les Anglais,
n'en ayant plus voulu, en mettaient  la refuser, rsolus plutt  la
guerre perptuelle, comme ils l'avaient dit. Cela, le duc d'Otrante ne
l'a pas compris mieux que le prince de Bnvent, et la disgrce
atteignait  son tour l'autre prvoyant de l'avenir. Ainsi l'Empereur
est dlivr de ceux qu'on a si souvent nomms ses mauvais gnies. Plus
encore que la suppression du Tribunat, c'est sa dernire rupture avec la
Rpublique. Il n'en commettra ni plus ni moins de fautes pour n'avoir
plus dans ses conseils les hommes de la Rvolution. Lgitim par le
mariage, sa nouvelle promotion, sa nouvelle incarnation laissent intacte
la difficult qu'il avait trouve en prenant le pouvoir et qui l'y avait
port. La foule s'y trompe. Depuis que Marie-Louise tait impratrice,
depuis que Napolon tait admis dans la famille des rois, gendre d'un
empereur la veille ennemi, il semblait  tout le monde que les ides de
guerre allaient tre abandonnes, tandis que la guerre qui ne cessait
de rallumer les autres subsistait.

Rien n'est chang. Si peu chang que Napolon reprend cette confiance
qui l'avait dj abus aprs Tilsit. Comme alors, les mesures extrmes
que lui dictent ses raisonnements lui paraissent possibles et dnues de
pril. En politique comme sur le champ de bataille, il raisonne
toujours, et ses oprations les plus audacieuses ont un but. En cette
anne 1810 qui va lui donner, aprs la haute satisfaction de son
mariage, l'espoir de la survie par la paternit, on le voit charg du
souci de ses prochaines dcisions, inclin aux plus graves par l'ide
que son alliance de famille avec l'Autriche lui permet d'oser davantage.
Il a plus d'illusion que d'enivrement. Mais il ne tend pas l'arc de
gaiet de coeur. Cette Espagne, son souci, dont il aime si peu  parler,
l'inquite toujours. Joseph et ses lamentations lui psent. C'est une
erreur d'avoir mis ses frres sur des trnes. Il ne se le dissimule
plus. Et parfois la pense lui vient que le meilleur moyen de liquider
l'affaire espagnole serait de rtablir Ferdinand VII  Madrid avec la
garantie d'une reine franaise. Nouvel essai de rapprochement avec
Lucien, qui, lui, ne consent pas  son propre divorce, toujours exig
pour la dignit de la famille impriale. Nouveau dboire. Lucien,
pendant ces tentatives de rconciliation, a consenti toutefois  envoyer
 Paris, chez la grand'mre, sa fille Charlotte, celle qu'on avait
destine un moment au prince des Asturies, qu'on lui destine peut-tre
encore. La princesse Lolette arrive, se tient fort mal, crit  son pre
des lettres, lues au cabinet noir, o elle se moque de l'oncle, de la
tante, de toute la cour. Impossible de compter sur elle pour un mariage
d'utilit politique. Il faut la rendre  Lucien, qui d'ailleurs n'a
accept pour lui-mme aucune des conditions de l'empereur. Entre les
deux frres, c'est la rupture, et Lucien s'embarque pour les tats-Unis.
En route, accident ridicule, il est arrt par les Anglais, qui le
conduisent  Plymouth, le reoivent avec toutes sortes d'gards, comme
un tmoin de la tyrannie de Bonaparte, une victime qui n'a pu trouver
que sur le sol de la libre Angleterre un asile et la libert.

Joseph continuera de rgner dans un royaume qui l'ignore. Et les choses,
dans la famille impriale, n'en vont pas mieux. Elle se disloque. Tandis
que Lucien sera ray de tout, Louis cesse d'tre roi. Presque en mme
temps que Lucien quitte Civita-Vecchia, avec la complaisance de Murat,
lui-mme plein d'amertume contre l'empereur et qui soutient la cause du
frre perscut, Louis s'enfuit d'Amsterdam, plante l sa femme et son
trne. C'est la fin pitoyable d'une longue querelle o Napolon a eu de
la patience, o les torts ne sont pas de son ct. Louis, son prfr de
toujours, qu'il appelle presque son fils, qu'il a jadis,  Valence,
lev sur sa solde, avec qui il partageait son pain, n'a que l'excuse
d'une lymphe cre et vicie. C'est un hypocondriaque, un malade, un
malheureux qui fait le malheur des autres, d'Hortense surtout. Ainsi
Napolon n'a trouv personne  ses cts pour le comprendre ni pour le
servir. A force d'nergie et de combinaisons, il se maintient et il
maintient tout son monde avec lui  des hauteurs incroyables,
vertigineuses. Ses frres jouent avec tout cela comme si tout cela tait
ternel. Le plus amer pour l'empereur n'est pas de sentir qu'on est
ingrat. C'est de s'apercevoir qu'on est bte.

Louis a t mis en Hollande  un poste de douane, conformment au
systme. La raison d'tre de sa royaut, c'est de veiller 
l'application stricte du blocus dans un pays de commerce qui est une des
grandes portes de l'Europe. Et cette royaut, comme le reste, ne peut
durer que si l'Angleterre est vaincue par le blocus. Louis, qui n'y
comprend rien, s'est laiss circonvenir par ses sujets. Il a ferm les
yeux  la contrebande, il l'a protge, et l'empereur, las de le
rappeler  son devoir, de lui adresser des remontrances et des
sommations, a d agir, mettre des douaniers franais dans les ports,
puis protger ces douaniers par des soldats. A la fin, il s'est trouv
dans la ncessit d'occuper militairement une partie des tats qu'il a
donns en fief  son frre, et les gouverneurs de Brda et de
Berg-op-Zoom, d'ordre de Louis, ont ferm les portes de ces places 
l'arme impriale. Voil les Bonaparte couronns presque en tat de
guerre, tandis que Louis se croit devenu roi de droit divin et demande
M. de Bonald, thoricien de la lgitimit, comme prcepteur pour son
fils. Pnibles, ridicules, ou les deux  la fois, les incidents se
succdent. Six mois durant, Napolon, irrit et embarrass, gronde et
pardonne, adjure le prince de son sang qu'il a plac sur le trne de
Hollande d'tre d'abord Franais, menace d'employer tous les moyens
sans se laisser arrter par aucune considration pour faire rentrer la
Hollande dans le systme du continent et pour arracher dfinitivement
ses ports et ctes  l'administration qui en fait les principaux
entrepts du commerce avec l'Angleterre, comme les ngociants hollandais
en sont pour la plupart des agents. Ces motifs taient vrais et fonds.

Napolon, dans une colre, avait annonc qu'il mangerait la Hollande.
Plus exactement, avec froideur, une des notes comminatoires qu'il avait
d envoyer  La Haye faisait prvoir qu'on reviendrait  l'tat de
choses qui avait exist depuis la conqute faite par la France en 1794
jusqu'au moment o Sa Majest Impriale esprait tout concilier en
levant le trne de Hollande. L'abdication et l'vasion nocturne de
Louis, le 2 juillet 1810, n'en mettaient pas moins l'empereur, 
l'improviste, dans un cas difficile. Devant l'opinion d'abord. Aprs
Lucien, c'est Louis qui porte contre le tyran de l'Europe l'accusation
d'tre en outre un tyran de famille. La mauvaise action de Louis, elle
est l. De plus il laisse  Napolon un problme, un embarras nouveaux.
Que faire maintenant de cette Hollande? Lui rendre la libert, il n'en
est pas question! Ce serait la livrer aux Anglais, ouvrir une vaste
brche au blocus. Lui donner Hortense pour reine ou rgente? Le
gouvernement des femmes, le matriarcat, n'est possible que par les temps
calmes; on est en guerre, et, aprs ce qui s'est pass avec Louis, que
se passerait-il avec Hortense? On peut remettre la Hollande en tat de
pays conquis, revenir au lendemain de la conqute par la Rpublique.
Alors c'est l'occupation militaire en grand, qui exigera encore des
troupes et il n'y en a plus  gaspiller. Autre raison (et c'est par ces
raisons de fait, qui semblent oiseuses de loin et qui, sur le moment,
sont d'un grand poids, que bien souvent Napolon se dcide), il y a des
contingents hollandais qui combattent en Espagne. Si la Hollande est
occupe comme un tat ennemi, elle ne peut plus avoir d'arme. Que faire
de ces troupes? Comment et o renvoyer ces auxiliaires? Tout bien pes,
la runion  l'Empire est la solution la moins mauvaise. C'est la moins
rigoureuse et la plus honorable pour les Hollandais qui, astreints au
respect du blocus, le seront comme les Franais eux-mmes et ne pourront
se plaindre d'tre traits en peuple subjugu, tant admis dans l'Empire
comme des gaux.

Les raisonnements de Napolon sont toujours srieux et forts. Quand on
regarde les circonstances dans lesquelles il a pris ses dcisions, les
motifs pour lesquels il s'y est arrt, on s'aperoit que, souvent, il
lui et t difficile d'en prendre d'autres parce que sa situation
force ne lui laissait ni libert ni choix. Bonnes ou mauvaises, ses
raisons importaient peu; le rsultat tait le mme, visible pour tous.
Le grand Empire s'tendait encore. Les annexions se succdaient. O
serait la limite? Il ne restait plus qu' annexer, qu' manger tout le
continent,  rgner sur l'Europe,  faire la monarchie universelle.
L'effet produit fut dtestable, mme en France. O allait-on? Il n'y
aurait donc plus un coin de libre? La Hollande tait une maison de
banque pour tous les pays. C'tait l que se rfugiait l'argent. Signal,
contre le conqurant, d'une nouvelle croisade, celle des capitalistes
et des financiers.

La partie mystrieuse de la pense de Napolon, la seule peut-tre qu'on
n'arrive pas  dchiffrer, est ici. A-t-il cru, vraiment, que cet
Empire dmesur il le garderait, qu'il pourrait le lguer  son
successeur? Bien plus, pour cet enfant dont Marie-Louise, avant la fin
de l't, lui donne la promesse et qui, son toile aidant, sera un fils,
a-t-il eu l'ide de prparer un hritage encore plus fabuleux? Si cela
tait, c'est qu'il ft devenu compltement fou, d'une folie raisonnante
qui l'et laiss lucide par ailleurs. Et de son temps mme, on ne manqua
pas de se dire qu'il fallait que son esprit ft obscurci, drang. Il
passa pour un dment. Mais lui-mme n'a jamais expliqu, sinon 
Sainte-Hlne, dans une espce de mtaphysique, par quel miracle, et, en
outre, pourquoi il aurait gard toutes ses conqutes ajoutes  celles
de la Rvolution. Il n'a jamais dit sur quelles bases,  quelles
conditions il et conclu la paix avec l'Angleterre, en supposant que
l'Angleterre voult traiter. L'absurdit totale tait d'imaginer
Napolon et ses successeurs dominant ternellement la terre tandis que
l'Anglais dominerait la mer. Si une pense aussi extravagante avait
occup son esprit, Bonaparte et donn d'autres signes d'alination
mentale. On ne peut lui prter qu'une ide, toujours la mme,
l'Angleterre mise  genoux par le blocus, demandant grce, librant les
mers, restituant les colonies, acceptant une juste et honorable
transaction.

Et l'on croyait toujours qu'elle tait  la veille de succomber, qu'elle
ne rsisterait pas  l'immensit de ses pertes commerciales, de son
endettement. On calculait le jour o elle serait  bout, comme les
Allemands calculaient, cent et quelques annes plus tard, qu'elle le
serait par la guerre sous-marine  outrance. Quand tout fut fini, on ne
manqua mme pas de prtendre que l'Angleterre n'en pouvait plus, qu'un
peu de temps encore et elle et renonc. C'tait, dit-on, l'avis
d'Alexandre en 1814, dans ses conversations de Paris, o il dclarait
qu' ses yeux le blocus tait une arme terrible et admirable. Si
terrible, en effet, qu'elle se retournait contre celui qui, l'ayant
rendue presque parfaite, l'imposait  tous. Nul ne sait si elle aurait,
 la fin, abattu l'Angleterre. La Russie, la premire, n'y avait pas
rsist.

On ne croira plus que la primaut de l'conomique soit une chose de
nos jours quand on observe que le blocus continental, n'ayant pas
apport la victoire  Napolon, provoqua la chute de son Empire, Projet
gigantesque, hardi, mais dont le succs est impossible, disait le
banquier Laffitte. Et il le dmontrait. Mais si Bonaparte s'tait rendu
 cette dmonstration, il n'avait plus qu' renoncer  tout. Il faut le
voir ici appliquant son esprit  des matires qu'il possde et qu'il
domine aussi vite que les autres, pench sur les tableaux de douane
comme sur ses tats de situation. Qu'on est loin du hros des lgendes,
loin de l'image d'pinal! Le voici dans les statistiques, les tarifs,
raisonnant des prix de revient. Il porte la lumire, trouve des
solutions. Il n'en manque jamais. A Sainte-Hlne, il lui venait encore
des ides de ce qu'il aurait pu faire. Son malheur est que, depuis
longtemps, sa fconde intelligence ne travaille plus que contre
lui-mme. Le blocus continental le condamne dj  des annexions,  des
runions,  une politique envahissante qui produit l'alarme et la haine.
Pour le moment du moins, pas de remde  cela. Mais le blocus a d'autres
inconvnients. Tandis qu'il est strictement appliqu dans les
dpartements franais, la contrebande, tolre par les allis et les
neutres, ouvre mille fissures ailleurs. D'o il rsulte que la vie est
plus chre en France que dans le reste de l'Europe. Frapp de cette
ide, Napolon imagine d'autoriser l'importation de certaines denres,
surtout des matires premires ncessaires  l'industrie, moyennant une
taxe quivalente  la prime que prlvent les contrebandiers. Il
institue le rgime des licences, aussi fructueux pour le Trsor
franais que favorable  l'industrie franaise. Pas de combinaison que
n'ait cherche l'empereur, tel le remplacement de la canne  sucre par
la betterave, pour que l'Europe puisse se passer de ce que vend et
produit l'Angleterre, pour que, cependant, les manufactures de France
travaillent  plein. Mais alors, si les effets du blocus deviennent
moins durs dans les limites de l'Empire, ils le deviennent davantage
pour le reste du continent, pour les pays amis, allis, auxiliaires, o
la rigueur de la prohibition a t jusqu'ici tempre par la fraude. Les
licences, destines  rtablir l'galit, donnent un privilge  la
France. Plus manufacturire que les autres nations europennes, elle
prend sur leurs marchs la place des Anglais, et qu'y perdent ceux-ci?
Le rgime des licences leur permet de continuer le trafic des denres
coloniales, tandis que, matres de la mer, le reste du monde est ouvert
 leur commerce qui s'empare d'un monopole. Il aurait fallu savoir si
l'Angleterre ne compensait pas son exclusion d'Europe par l'Amrique,
l'Afrique et l'Asie, ce qui rendait dj douteuse l'efficacit du
blocus.

La stratgie commerciale de Napolon est encore plus gravement en dfaut
sur un autre point. Les autres pays du continent, expliquait trs bien
Laffitte, perdent sur leurs produits qu'ils ne vendent  personne; ils
perdent sur ceux qu'ils ne peuvent acheter que de la France. Or ces
trangers sont des allis, des membres de la fdration antibritannique
et le blocus pse doublement sur eux pour une cause qui, somme toute,
n'est pas la leur. Alors que doit-il arriver? L'impatience, le
mcontentement crotront. La France froissera trop d'intrts et tout ce
qui est contraire, aux intrts l'est aux affections. Nos allis se
rapprocheront de nos ennemis et de nouvelles guerres mettront peut-tre
de nouveau notre avenir en question.

Le premier des allis par lequel s'accomplirait cette prophtie tait
celui de Tilsit. Le bois, le chanvre, la baisse du rouble frapp par
l'arrt du commerce russe ont dtruit l'alliance plus srement que le
refus de la grande-duchesse et que le mariage d'Autriche. Menac du mme
sort que Paul, Alexandre cde aux plaintes de ses boyards, de ses
ngociants ruins. Le 31 dcembre 1810, il rend l'ukase qui porte en lui
la guerre. Lourdes taxes sur les importations franaises. Libert du
commerce des neutres dans les ports de Russie; or, le pavillon des
neutres, des Amricains surtout, couvre des marchandises anglaises, tout
le monde le sait, et que de notes le gouvernement franais a changes 
ce propos avec les tats-Unis! Dsormais, dans toute l'Europe centrale,
jusqu' Mayence, on vendra du sucre et du caf introduits par Riga.
C'est, avec Napolon, l'invitable conflit. Alexandre le sait si bien
que, depuis six mois, il a commenc ses prparatifs militaires...
L'alliance de Tilsit se brise sur le blocus continental. Les deux
grandes ides de Napolon ne se concilient pas. Il ne peut  la fois
fdrer l'Europe et la contraindre aux restrictions.

Pourtant,  la fin de cette anne, il semble toujours se promener dans
sa gloire. Bientt la succession sera assure, l'hritier est attendu.
Il n'est pas possible qu'on ne vienne pas entirement  bout de cette
Espagne. L-bas,  Vienne, le pre de Marie-Louise rpond de l'amiti de
tous les princes ou de leur soumission. Si Alexandre rompt le pacte, on
recommencera Friedland, mais cette fois avec l'aide de l'Europe
coalise, pour recommencer Tilsit. L'excs de confiance que Tilsit avait
dj donn  Bonaparte, son mariage le lui inspire maintenant. Il dira:
On m'a reproch de m'tre laiss enivrer par mon alliance avec la
maison d'Autriche. Et il le dira parce qu'il sentait que c'tait vrai.




CHAPITRE XX

LE ROI DE ROME


Une srie de scnes toutes faites pour la lgende, c'est la vie de
Napolon. Voici, en 1811, le hros triomphateur au berceau de
l'enfant-roi. Ce pre heureux, l'an d'aprs le verra marchant sous la
neige, un bton  la main. Quel artiste, au mur de l'histoire, a dispos
ces tableaux?

L'homme sur qui plane une grande infortune attendrit. On se reprsente
Bonaparte,  l'approche des mauvais jours, engourdi dans la satisfaction
du mariage, amoureux de sa femme, amoureux de l'Autriche, et mme,
comme le disaient de niaises feuilles d'Allemagne qui le mettaient en
fureur, amoureux de la pantoufle de Marie-Louise. On se le reprsente
enivr de paternit, rvant d'un empire qui ne sera jamais trop grand
pour son fils. Et lui-mme, il s'est souvenu de ce bref paradis, dans un
soupir: Ne m'tait-il donc pas permis,  moi aussi, de me livrer 
quelques instants de bonheur? Peut-tre en avait-il got les minutes
parce qu'il avait le coeur lourd. Pendant ces mois o la catastrophe se
prpare, on cherche  voir l'empereur,  le pntrer,  lever son masque
de convention. Et peu d'hommes l'ont observ de sang-froid  ce moment
o chacun commenait  penser  soi-mme, o beaucoup lui en voulaient
de risquer sa fortune et la leur. Toujours appliqu  montrer un front
serein,  ne pas rpandre le trouble qu'il ressent, il fait encore
illusion pour la postrit. Ses rflexions intrieures n'ont laiss que
de faibles traces. Il faut aller tout au fond pour dcouvrir ses
hsitations, ses anxits, le combat qui se livre en lui avant de suivre
son destin ou plutt d'y courir, comme s'il savait que le dsastre ne
peut pas tre vit et comme s'il tait press de voir la fin.

C'est l'homme qui a le plus rflchi sur les pourquoi qui rgissent les
actions humaines. Il n'a jamais pu concevoir, ajoute Mme de Rmusat,
que les autres agissent sans projet et sans but, ayant, pour sa part,
toujours eu une raison. Dans chacun de ses mouvements, on dcouvre un
motif et la funeste campagne de Russie il l'a discute avec lui-mme
aussi longuement que la funeste affaire d'Espagne. Toute l'anne 1811
est pleine de cette dlibration.

Depuis Trafalgar, Napolon cherche le moyen de vaincre la mer par la
puissance de terre. Il n'en a pas trouv d'autre que de fermer l'Europe
aux Anglais et de l'unir contre eux. Le blocus continental, c'est le
systme qui commande tout. L'alliance avec la Russie en est la base. Que
faire si cette alliance vient  manquer? Attendre? Mais quoi? Que les
choses s'arrangent toutes seules? Et combien de jours, de mois,
d'annes? Dans le silence du cabinet, devant Mneval, l'empereur
exhale sa proccupation: L'arc est trop longtemps tendu. Une autre
fois, il murmure: Du temps? Toujours du temps? J'en ai trop perdu. Si
l'Angleterre renoue avec la Russie, la fdration europenne s'en ira en
morceaux. La tapisserie que Napolon a tisse depuis Tilsit se dfera
point par point et la France sera ramene  la mme situation qu'avant
Austerlitz. Alors que dit le raisonnement? Qu'il avait fallu Friedland
pour fonder l'alliance. Recommencer Friedland, ou menacer seulement de
le recommencer afin d'obtenir un nouveau Tilsit, profiter, pour
intimider Alexandre, de la soumission de la Prusse, de la lune de miel
avec l'Autriche, telle est l'ide qui germe dans l'esprit de Bonaparte,
qu'il pse longuement parce qu'il en mesure les risques. Elle lui est
apparue de bonne heure. C'est mme la premire qui lui est venue ds
qu'il a souponn les mauvais desseins du tsar. Il faisait dire 
Caulaincourt, le 1er juillet 1810: La Russie veut-elle me prparer  sa
dfection? Je serai en guerre avec elle le jour o elle fera la paix
avec l'Angleterre. Il ajoutait, rptant qu'il ne songeait pas 
rtablir la Pologne: Je ne veux pas aller finir mes destines dans le
sable de ses dserts. Il a, il gardera longtemps devant les yeux et
l'image de Charles XII allant finir aux marais de Poltava, et sa
propre image devant le charnier d'Eylau.

Napolon convenait un jour qu'en Espagne, il avait commis une sottise.
De la Russie, il n'en dira jamais autant. Il ne se sentira pas en faute
contre son systme en allant  Moscou, encore moins qu'en allant 
Madrid. A ceux qui auraient voulu qu'il arrtt son cheval, il
rpondait: Je n'ai pas de brides pour arrter les voiles anglaises, et
c'est l que gt tout le mal. Comment n'a-t-on pas l'esprit de le
sentir? Mais le systme entrane toujours plus loin. Il n'y en a pas
pour le remplacer et il faut l'appliquer jusqu'au bout, jusqu'aux
consquences dernires,  quelque prix que ce soit. Ou bien le blocus,
ide grandiose, conception pique, consacre par un dcret comme loi
fondamentale de l'Empire, excute depuis cinq ans sans dfaillance, ne
sera plus qu'une ide vide et l'Angleterre aura gagn la partie par
endurance et obstination.

Ceux qui conduisent ces vnements, ce ne sont pas les deux amis de
Tilsit. L'un a du gnie. L'autre est un politique assez subtil. Pourtant
une volont qui n'est pas la leur les pousse chacun dans sa voie. Il
faut regarder o se portent leurs regards. A la fin, l'impassibilit du
cabinet de Londres a quelque chose de fascinant. Le roi est fou. Le
rgent sans autorit. Le gouvernement, compos d'hommes sans prestige,
n'est qu'un conseil d'administration. C'est une machine  calculer et,
parce qu'elle est insensible, d'autant plus opinitre. Rien ne lui fait.
Un moment, la crise de ses finances a t si grave qu'on a pu croire
l'Angleterre  bout. Elle a tenu. Et nul succs de Bonaparte ne la
trouble. Il peut pouser la fille des Csars, menacer de runir la
Hollande puis excuter la menace, rtablir pour quelque temps ses
affaires en Espagne et en Portugal. L'automate ne change pas un de ses
mouvements. Napolon annexe toujours. Albion a l'air de lui dire: Tant
qu'il vous plaira. Cependant Alexandre est fortifi dans son dessein de
rompre par les tentacules que l'Empire napolonien pousse maintenant
vers les rivages baltiques. Il ne l'est pas moins par le flegme
prodigieux que l'Angleterre oppose  ces agrandissements. Comme il faut
qu'elle soit sre d'elle-mme, de son triomphe final! Par cette
confiance dans le rsultat dernier, elle aimante le tsar, fatigu de la
loi du blocus, inquiet du mcontentement que le systme cause  ses
sujets. Quel intrt a-t-il  continuer cette lutte contre l'Angleterre?
Pour la Russie, la libert des mers, la tyrannie navale, ce sont des
mots. Bien plus gnante est la rgle que Napolon lui impose. Alexandre
n'a conclu l'alliance, aprs Friedland, que pour sortir d'embarras. Il
l'a enveloppe de rticences  Erfurt. L'heure pour laquelle il se
rservait lui semble venue. Rira bien qui rira le dernier.

Nous avons peine  nous reprsenter un temps, encore si prs du ntre,
o les nouvelles n'arrivaient que par courriers, o les communications
n'taient gure plus rapides qu'au sicle de Jules Csar. Il fallait
bien deux semaines pour que l'on st  Paris ce qui se passait 
Ptersbourg. Aux actes d'un gouvernement, l'autre ne pouvait rpondre
qu'avec lenteur et rien ne serait plus faux que d'imaginer Napolon et
Alexandre changeant des cartels, se donnant la rplique, les
prcautions rciproques prises coup sur coup devenant des provocations.
L'ge de l'ultimatum tlgraphique, des mobilisations instantanes, de
l'irrparable cr en quelques heures n'tait pas encore venu. Chacun
des empereurs poursuivait son volution loin de l'autre et, tout bien
compt, il fallut, avant le choc, prs de deux ans.

Le systme continental n'est efficace que s'il est tabli partout.
Proposition vidente. Axiome qui a dj mis sur les bras de Napolon les
affaires d'Espagne, de Portugal, de Rome, de Hollande. Ce n'est pas
l'imagination, ce n'est pas le dmon de la conqute ou de la gloire qui
l'entrane, c'est l'esprit de dduction. La runion des villes
hansatiques a t annonce au Snat le 13 dcembre 1810. Brme,
Hambourg, Lbeck continueront la Hollande. Le royaume de Westphalie est
amput de ses rivages, le grand-duch d'Oldenbourg saute. Les
embouchures de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l'Ems, du Weser et de
l'Elbe sont de nouvelles garanties devenues ncessaires. Napolon
expliquera encore, la chose faite: Ce n'est pas mon territoire que j'ai
voulu accrotre, mais bien mes moyens maritimes. Il ferme d'autres
portes d'entre. C'est d'une logique irrprochable. Seulement il
faudrait aussi fermer, au sud, la brche turque, par laquelle des
marchandises anglaises pntrent en Europe centrale; au nord la brche
sudoise et c'est ainsi que Bernadotte, prince royal de Sude, plutt
que de se soumettre, passera au camp ennemi. Sans compter maintenant la
Russie qui, non seulement ne respecte plus le blocus, mais se plaint de
la dpossession du grand-duc d'Oldenbourg, parent du tsar, indemnis ou
plutt dplac  l'intrieur de l'Allemagne comme un militaire est
l'objet d'une mutation. Le systme continental taille dans de la chair
vivante. Il y a des cris.

Cependant, que fait Alexandre? L'Oldenbourg ni son duc n'taient en
cause lorsque, l't prcdent, il avait song  une attaque brusque
pour en finir en une fois, l'Allemagne n'tant plus occupe que par
Davout. Seulement il fallait au tsar le concours des Polonais et celui
des Prussiens. Il a promis monts et merveilles aux premiers qui n'ont
pas eu confiance en sa parole et qui ont tout fait savoir  Napolon. Il
a sond les dispositions de la Prusse qui s'est excuse, ne tenant pas 
revoir Ina ni  tre chtie la premire. Alors Alexandre a pens que
Bonaparte n'tait pas encore si bas. Il a renvoy ses desseins
d'agression  des temps meilleurs. Mais enfin il a bien fait des
prparatifs de guerre, et il les continue. Il a bien mdit d'attaquer
son ami de Tilsit  qui la vrit s'est dcouverte peu  peu. Oblig de
se mettre lui-mme sur ses gardes, ayant toujours  craindre le retour
d'une coalition, Napolon prend quelques mesures de prcaution dont
Alexandre se plaint d'autant plus fort que sa conscience est moins
bonne. C'est lui qui se dit menac, attaqu, victime, et l'Europe le
croit parce qu'elle est lasse. De l date, comme le remarque Albert
Sorel, l'opinion qu'on s'est si longtemps repasse, selon laquelle
Napolon se serait jet sur la Russie par un dlire de domination et
d'orgueil.

Tout montre, au contraire, qu'il voyait avec une violente contrarit
venir un conflit qui tait l'chec de sa politique, par qui tout
rentrait en problme, expression qui dans sa bouche revenait si
souvent. En janvier et fvrier 1811, la Russie l'occupe dj, il tourne
et retourne les mmes penses. Si les puissances du Nord ne se joignent
pas au blocus, le systme continental n'existe plus. Si la Russie fait
sa paix avec le cabinet de Londres, Napolon peut tre attaqu par elle
comme il l'a t par la Prusse en 1806, par l'Autriche en 1809. Il est
en tout cas vident qu'elle chappe, qu'elle n'accepte plus cette dure
loi du blocus, comme rvent de s'en affranchir les autres peuples qui la
subissent parce qu'une main de fer pse sur eux. Mais leur impatience
grandit et ils s'entendent dj sans se parler. Napolon est respect
parce qu'on lui croit une force irrsistible. S'il donne l'impression
d'une faiblesse, il sera trait comme un petit garon. La Russie est
encore occupe par sa guerre avec les Turcs. Lorsque, de ce ct-l, il
aura les mains libres, Alexandre deviendra plus agressif. Peut-tre
suffirait-il de lui montrer la pointe, de lui faire peur pour le ramener
 la pratique complte et sincre de l'alliance,  la grande fdration
europenne, pour rendre la Russie soumise et docile, comme le sont
l'Autriche et la Prusse. Est-ce donc impossible? En paraissant sur la
Vistule avec de grandes forces, on obtiendrait le rsultat de Friedland
sans avoir  risquer de bataille... Il en est de l'expdition de Russie
comme il en a t de l'affaire d'Espagne. On voit l'ide natre,
grandir, s'emparer de l'esprit de l'empereur jusqu' ce que, selon un
penchant qui s'aggrave chez lui, il regarde comme fait ce qui peut et
doit se faire puisque sa raison l'a conu.

Et pourtant il n'en viendra pas  l'action sans avoir pass par de plus
longues perplexits que pour l'Espagne. Je n'tais pas d'aplomb,
dira-t-il plus tard  Gourgaud en parlant de cette anne 1811. Ses
incertitudes, ses anxits secrtes, il ne les avoue pas. Et peut-tre
cherche-t-il  se tromper lui-mme comme il en impose aux peuples le
jour o il leur prsente l'hritier qui nat  l'Empire.

Que les prsages sont menteurs! Cette naissance, il semble qu'elle
apporte  Napolon la seule chose qui manque encore  son immense
pouvoir. Sa succession est assure. Il voulait un enfant. Le voici. Et,
ce 20 mars,  cette date du renouveau, cent un coups de canon annoncent
que c'est un fils. Comment douter de l'toile de Bonaparte? Tout ce
qu'il dsire, tout ce qu'il calcule arrive. Et Savary traduit avec
lourdeur mais avec clart le soulagement de ceux qui pensaient 
l'avenir: La fortune qui nous avait t si constamment fidle semblait
nous combler en nous donnant un hritier d'un pouvoir que tant d'efforts
avaient lev et qui, faute de cet enfant, ne nous laissait apercevoir
de tous cts que des abmes. On esprait de bonne foi une paix
profonde, on n'admettait plus parmi les ides raisonnables aucune guerre
ni occupations de cette espce. La Rvolution, qui s'tait rfugie
dans le principe hrditaire, se rjouissait de voir la descendance de
l'homme  qui le droit d'hrdit avait t donn comme un bouclier. Et
c'taient des milliers de serments, dont pas un n'a t  l'preuve du
malheur.

Frapper les imaginations, c'est l'art o Napolon excelle toujours. Le
berceau du roi de Rome, il l'a entour de magnificence, mais le destin a
rivalis avec lui. Rien, pour la rendre parfaite, ne manquera  cette
histoire, le pre expirant sur son rocher, le fils, dans sa prison
princire, mourant comme un autre Marcellus. De cet enfant, on a fait
d'abord l'idole de la monarchie. Au sein de sa nourrice il est Majest.
Roi au maillot, on lui doit des rvrences, un culte presque asiatique,
auquel l'ancienne royaut n'avait jamais pens pour les dauphins. La
solennit des bulletins de sant du nourrisson rpond  l'emphase du
pre annonant au Snat qu'un hritier est n au trne: Les grandes
destines de mon fils s'accompliront. Prs de l'enfant qui aurait d
tre Napolon II, quels rves l'empereur a-t-il faits?

C'est la mme nigme. Croyait-il lguer  son fils l'Empire d'Occident,
tel qu'il tait en ce printemps de 1811, c'est--dire un monstre, un
tat difforme, cent trente dpartements, depuis celui du Tibre jusqu'
celui des Bouches-de-l'Elbe, auxquels s'ajoutait la masse des tats
vassaux? Cet Empire, dont Napolon lui-mme a peine  tenir les morceaux
rassembls, il n'a pas d'avenir. Il a t constitu par une ide
directrice qui tait une ide de circonstance. C'est une carte de
guerre. Royaume non de lisires, comme disait jadis du sien un roi de
Prusse, mais de rivages, tout en ctes, en ports, en embouchures, une
configuration ordonne par les besoins du blocus continental. Runissant
encore le Valais, le dpartement du Simplon, passage vers l'Italie,
comme le Directoire avait annex Genve  la Rpublique, l'empereur
annonait en outre un canal qui, avant cinq ans, runirait la Baltique
 la Seine, et aprs avoir dit que les Anglais, eux, avaient dchir
le droit public de l'Europe, il ajoutait cette phrase trange: La
nature est change. A-t-il cru vraiment qu'on pouvait gouverner, rgner
contre la nature, la changer et la contraindre durablement? A-t-il cru
surtout qu'aprs lui ce dfi pourrait tre soutenu? Lui-mme reconnat
que l'Empire est trop grand, trop distendu lorsqu'il crit  son
ministre de la guerre: Les ordres ne s'excutent pas parce qu'on les
donne indistinctement  des hommes qui sont au fond de l'Italie et 
d'autres qui sont au fond de l'Allemagne. L'Empire est devenu tellement
grand qu'il faut mettre tout autre soin pour russir. Quelle apparence
y avait-il que, le nouveau Charlemagne disparu, son hritier russirait?

On hsite  prter des plans d'un lointain avenir  l'homme dont les
aides de camp disaient, cho de ce qu'il disait lui-mme et ce qui a t
vrai de son rgne tout entier: Est-ce que l'empereur sait ce qu'il fera
demain? Cela dpendra des circonstances. En effet, tout est mouvant et
quand une lzarde est bouche au Nord, il en apparat une au Midi. Au
moment mme o le roi de Rome venait de natre, on avait  se demander
dans quels rapports il vivrait avec son voisin le roi de Naples. Le
mois d'avril 1811 est celui o la dfection de Murat s'annonce. Avec
lui, avec Caroline, Napolon sera encore moins heureux qu'avec ses
frres. Murat aussi voudrait affermir son trne. Il cherche une
conscration auprs des puissances, ne pouvant, lui, pouser
d'archiduchesse et craignant l'ancienne reine de Naples, une
Autrichienne,  cause de Marie-Louise. Il intrigue mme avec
l'Angleterre, parce que ses sujets, comme les autres, se fatiguent
d'tre astreints au blocus. Il va jusqu' renvoyer les Franais qui sont
 son service s'ils ne se font pas naturaliser napolitains. L'empereur
se fche. Il gronde: Lorsqu'on s'est loign du systme continental, je
n'ai pas mme pargn mes propres frres et je l'pargnerai encore
moins. C'est le 2 avril et le roi de Rome a treize jours. L'Empire
dmesur dont il hriterait a ces tares. Pourtant Napolon pardonnera,
fermera les yeux, non pas mme  cause de Caroline, non pas seulement
parce qu'il aura peut-tre bientt besoin de Murat, cet entraneur
d'hommes, mais parce qu'il craint, en le poussant  bout, que le roi de
Naples ne se livre aux Anglais.

Angleterre, Russie, Espagne, obsdent la pense de l'empereur. Quelques
jours de sa correspondance donnent le compte de ses soucis. Le 2 avril,
il explique au roi de Wurtemberg son attitude  l'gard d'Alexandre:
J'ai la guerre d'Espagne et de Portugal qui, s'tendant sur un pays
plus grand que la France, m'occupe assez d'hommes et de moyens; je ne
puis pas vouloir d'autre guerre... Mais si je ne veux pas la guerre et
surtout si je suis trs loin de vouloir tre le Don Quichotte de la
Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la Russie reste fidle 
l'alliance. Et les jours suivants, instructions  Lauriston son nouvel
ambassadeur  Saint-Ptersbourg: Employer toutes les formes pour
prouver que la politique de la France n'est pas en Pologne et a pour but
unique l'Angleterre... Il est probable que la moindre apparence d'une
paix (de la Russie) avec l'Angleterre sera le signal de la guerre.
Puis, dans une lettre  Alexandre lui-mme, aprs lui avoir rappel
l'esprit de l'alliance, les mesures de prcaution auxquelles l'a oblig
le tsar: Mes troupes ne s'armeront que lorsque Votre Majest aura
dchir le trait de Tilsit.

En tre  recommencer Tilsit,  l'obtenir par la crainte, calculer les
moyens d'intimider Alexandre sans se laisser soi-mme entraner trop
loin, produire l'effet et ne pas courir de risques; considrer cependant
que, si l'on ne fait rien, on se laissera devancer par le tsar, ce sont
les ides que Napolon agite sans cesse. Si seulement, pour faire face
aux dangers de l'Est, il tait tranquille de l'autre ct! Toujours
cette Espagne et  quel point elle l'ennuie! Il faudrait qu'il s'y
rendt en personne, comme il l'a promis, comme il l'annonce par trois
fois. Ses chevaux l'attendent  Bayonne et maintenant il semble qu'il
n'ose plus sortir de France,  peine quitter Paris, comme s'il craignait
d'tre encore rappel par de mauvaises nouvelles. Et rien ne va dans la
pninsule, aprs un mieux. Ses meilleurs gnraux, Napolon les y a
essays. Maintenant, c'est en Massna qu'il a mis sa confiance et le
dfenseur de Gnes, le prince d'Essling, aprs qu'il s'est ouvert la
route du Portugal, est arrt devant les lignes anglaises de
Torres-Vedras. Il faudrait du monde, plus de troupes que Napolon n'en
peut donner. Les 60.000 hommes que le gnral Foy vient lui demander, il
les refuse. Il en reprendrait plutt, pour refaire l'unit de la Grande
Arme, pensant au danger de Russie. Chancre ou boulet, jamais
l'Espagne ne lui a t si lourde, si importune. N'en finira-t-on pas?
Mais sans donner  ses lieutenants les moyens d'en finir, il voudrait
qu'ils fussent vainqueurs partout. La raison lui dit que toutes les
forces dont il dispose au del des Pyrnes, il faudrait, sacrifiant le
reste, les jeter contre Wellington. Mais la politique ne permet pas les
sacrifices. Il ne faut pas qu'il soit dit en Europe qu'on n'est pas
matre de l'Espagne, ce qui ferait douter qu'on pt longtemps dominer
ailleurs. Pnible, coteuse ncessit d'en imposer, de maintenir le
prestige sans pouvoir y mettre le prix. Le rsultat de cette dispersion
des efforts, c'est que Soult est en chec devant Cadix, Suchet en
Aragon, que Massna lui-mme livre  Wellington une bataille sanglante
et qui ne dcide rien, celle de Fuents d'Onoro. On en est l au mois de
mai 1811. Napolon s'irrite. Il s'en prend aux hommes, aux choses, met
en disgrce Massna. L'Espagne, il ne sait qu'en faire ni comment s'en
dbarrasser. L'vacuer tout  fait? Rendre le trne  Ferdinand? Se
retirer sur l'Ebre et incorporer les provinces du Nord  l'Empire? Aucun
de ces partis dont l'effet moral n'ait des inconvnients puisqu'ils
impliquent tous un aveu d'impuissance. Alors l'Espagne lui devient
insupportable. Il ne veut plus y penser. Parfois il reste trois jours
sans regarder les dpches, en demande des rsums, les trouve encore
trop longs et les laisse sur sa table sans les lire. Pensait-il, avec le
gigantesque et difforme Empire, lguer aussi le boulet espagnol 
Napolon II?

Du moins faut-il que la naissance de ce fils soit le prtexte de ftes,
de rjouissances, de crmonies qui maintiennent trs haut le prestige.
Napolon appuie sur la note dynastique. Garantie de dure, de
continuit, de scurit au dedans pour les intrts qui se sont attachs
 l'Empire, cet esprit rpond au dehors  l'utilit du mariage
autrichien. L'Empire devient lgitimiste et conservateur. Une
Montesquiou a t nomme gouvernante des Enfants de France. La
duchesse d'Orlans, la duchesse de Bourbon, le prince de Conti, rfugis
en Catalogne, reoivent des pensions. On ne dira plus, dans les vieilles
cours, que Napolon est la Rvolution botte. Il fait un pas au del de
son ide primitive qui tait la rconciliation des Franais, la
fusion. Il voudrait tre encore plus lgitime que Louis XVI. Il voit
que Marie-Louise appelle son pre Sa Sacre Majest Impriale. Ce
titre le fait rver: Le pouvoir vient de Dieu et c'est par l seulement
qu'il peut se trouver plac hors de l'atteinte des hommes. Jamais il
n'y aura assez de conscrations. Et le roi de Rome est port 
Notre-Dame pour confirmer le sacre par un baptme solennel.

Ce jour-l vit un Paris silencieux, sans chaleur d'enthousiasme. Il y
eut mme des coups de sifflet au Carrousel. La guerre qui va
recommencer, que l'on sent venir, attriste ou irrite. Le commerce va
mal, la rente est bas. Et encore, si l'on savait tout, si l'on
connaissait l'anxit de l'empereur, si l'on pouvait lire dans sa
pense, le voir dans son cabinet! Il lui chappait de dire que si les
Anglais tenaient encore quelque temps, il ne savait plus ce que cela
deviendrait, ni que faire. Que faire surtout? Le blocus continental
l'oblige  se disperser, la menace de la Russie  se concentrer. Doit-il
attendre d'tre attaqu par le tsar? Il suppute les dangers de
l'inaction et les dangers de l'action. Pour que la paix soit possible
et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue qu'elle ne
retrouvera plus d'auxiliaire sur le continent. Par consquent, il faut
aussi qu'Alexandre soit soumis si on ne le retrouve plus loyal. Pour le
soumettre, il n'y a d'autre moyen que la menace et l'on ne menace pas
avec efficacit si l'on ne donne la conviction qu'on ira jusqu' la
guerre et qu'on est dcid  aller jusque-l. Une guerre de Russie,
Napolon ne pouvait s'y rsoudre sans d'intimes agitations et de
cruels tourments d'esprit. C'tait l'ouvrage de Tilsit  refaire. Il
en revenait toujours l. Parfois il en tait dcourag, quelques
observateurs ont dit le mot.

Il faut lire ici une page qui montre l'envers d'une gloire et d'une
puissance auxquelles il semble qu'il ne manque rien alors qu'il leur
manque la confiance de celui qui marche sur ces sommets vertigineux:
J'ai ou raconter  M. Mounier quel trouble, quelles soucieuses
mditations, possdaient l'empereur sans qu'il les confit  personne,
disait Barante. Napolon ne mconnat pas les hasards d'une guerre dans
un pays inconnu,  sept cents lieues de la France, tandis qu'il
laisserait derrire lui, en Espagne, une arme anglaise et une nation
souleve, et l'Allemagne toute prte  le briser au premier revers de
fortune. En France mme, sans illusion sur les peuples, il discerne
une obissance fatigue, un besoin de repos, les dvouements qui se
relchent, les hommes de guerre rassasis. Pour qui vivait dans son
intrieur et l'observait avec attention, il tait vident que ces
penses l'assigeaient; de longues insomnies troublaient souvent ses
nuits; il passait des heures entires sur un canap, livr  ses
rflexions. Elles finissaient par l'accabler et il s'endormait d'un
mauvais sommeil. On touche ici la vrit. Souvent l'empereur est
bizarre, distrait, trangement rveur. Thibault raconte la scne dont
la cour, les invits, dix princes furent tonns, un soir de grande
rception  Compigne o on le vit soudain immobile, les yeux fixs sur
le parquet, comme s'il et t ailleurs, et,  Massna qui, le croyant
pris de malaise, s'tait approch de lui, jetant d'une voix de colre et
comme s'il et t tir de sommeil: De quoi vous mlez-vous? On le dit
atteint dans sa sant, peut-tre pileptique. Il est incertain, inquiet,
tourment.

L'ide lui revient de prendre  bras-le-corps le principal ennemi plutt
que d'aller le frapper dans ses auxiliaires. Un camp de Boulogne, il y
pense dans l't de 1811. Monsieur Decrs, faites-moi un rapport sur ce
qui convient mieux de Brest ou de Cherbourg pour y runir une expdition
dont le but est de menacer l'Angleterre. Cette menace serait peut-tre
un moyen de hter la paix. Il reprend intrt  la marine et, visitant
la Hollande, s'arrte  Flessingue, passe deux jours  bord du
_Charlemagne_. Prpare-t-il le coup de tonnerre mystrieux dont il
avait parl dix semaines plus tt au Corps lgislatif et qui mettrait
fin  cette seconde guerre punique? Mais une expdition srieuse ne
peut tre prte avant deux ans. Il faut des rsultats moins lointains.
L'empereur songe  un dbarquement en Irlande, ou bien, encore plus
modestement,  Jersey, puis n'en parle plus. Il sait la vanit de ces
diversions, de ces vieux projets. S'il les ranime un instant, comme il
ranime, pour l'abandonner aussitt, l'ide d'une nouvelle campagne
d'gypte, c'est parce que son esprit travaille  trouver une issue.

Napolon n'en trouve pas parce qu'il a dj puis les combinaisons qui
sont  sa porte. Faute de moyens maritimes, il doit en revenir  la
conception de Tilsit,  l'union de l'Europe contre l'Angleterre, ennemie
commune, ennemie du continent. Si la Russie reste en dehors de cette
ligue, elle deviendra l'allie des Anglais, elle dbauchera pour leur
compte les autres pays europens. Dj le tsar, au moment o il pensait
 une attaque brusque en Allemagne contre le corps d'occupation de
Davout, a essay d'entraner la Prusse, d'en faire sa complice, de
renouer le pacte de 1806, le serment de Potsdam, devant le tombeau de
Frdric. Le gouvernement prussien a rsist  la tentation parce qu'il
a eu peur et que le moment ne lui semble pas encore venu. La
rgnration  laquelle travaille Stein n'est pas au point et
Frdric-Guillaume, se souvenant de la leon d'Ina, ne veut plus rien
risquer. Mais qu'une alliance active se reforme entre la Prusse et la
Russie, c'est une probabilit, ce n'est mme plus qu'une affaire de
temps. Ds lors la conviction s'empare de l'esprit de Bonaparte qu'il
doit devancer cette coalition, rpter Friedland, Tilsit et 1807 avant
de s'exposer lui-mme  une agression comme en 1805 et en 1806 et
d'avoir  recommencer Austerlitz et Ina.

A l'alliance russe, Napolon avait sacrifi la Sude, la Turquie, la
Pologne, anciennes amies de la France. Alexandre y avait gagn la
Finlande, les provinces moldo-valaques, l'engagement que l'indpendance
polonaise ne serait pas rtablie. Et maintenant, les mains pleines,
Alexandre menace. Il y avait de quoi douter de l'ouvrage de Tilsit et
pourtant, Napolon emploie tout l't de 1811  ngocier. Il fait dire
et redire  Saint-Ptersbourg que, seuls, les prparatifs de la Russie
obligent la France  se mettre sur le pied de guerre. Si ces armements
sont la suite d'un malentendu, que le tsar s'explique, la paix durera.
La Russie a arm en secret; la France a arm publiquement et lorsque la
Russie tait prte. Qui viole l'alliance? La Russie. Cent cinquante
btiments portant pavillon amricain, en ralit anglais, viennent
encore d'entrer dans les ports russes. Faites comprendre  Lauriston
que je dsire la paix et qu'il est bien temps que tout cela finisse
promptement. Le conflit arm sera la dernire ressource. L'empereur ne
dissimule pas  ceux qui l'approchent qu'il en est contrari au dernier
point et que celui qui lui pargnerait cette guerre lui rendrait un
grand service. Mais sa pense s'y habitue comme  une chose invitable,
et, par les forces imposantes qu'il possde encore, par l'organisation
de l'immense arme qu'il prpare, par les mesures qu'il prend dans
toutes les parties de son empire, il s'entretient davantage dans l'ide
qu'Alexandre effray cdera  l'approche de ces lgions et qu'en mettant
tout au pis une seule bataille suffira  renouer l'amiti des deux plus
grands souverains du sicle.

Cependant Alexandre avait crit confidentiellement au roi de Prusse, ds
le mois de mai: Le systme qui a rendu victorieux Wellington en
puisant les armes franaises est celui que je suis rsolu  suivre.
Son plan est fait. Il ne donnera aucune prise  Bonaparte. Il se
laissera attaquer et lui mnagera en Russie une nouvelle Espagne. Dans
sa grande conversation du mois de juin, Caulaincourt avertit l'empereur.
On ne parle pas d'autre chose  Saint-Ptersbourg. On est rsolu 
livrer l'entre de la Russie  Napolon,  l'attirer le plus loin
possible en lui refusant le combat, aprs quoi le climat aura raison de
la Grande Arme. Caulaincourt connat la Russie, mais, comme il arrive
aux ambassadeurs, il a trop plaid la cause du pays o il tait envoy.
Il rpond trop de la sincrit, des bonnes intentions d'Alexandre. Il
donne l'impression d'tre endoctrin. Napolon reste incrdule et mme
impatient. La bataille? Il saura bien contraindre les gnraux russes 
la livrer. La rigueur de l'hiver? Mais toute l'Europe a le mme
climat. Il le disait dj  Varsovie on 1806 et quand les Polonais
rpondaient: Sire, nous le voudrions bien, il l'affirmait encore parce
qu'il avait besoin de l'affirmer. Il faut que les choses soient comme il
veut parce que, comme il le dit pour rsumer le parti extrme qu'il a
pris, n'en trouvant plus d'autre: Il faut s'en tirer, et ne pas
attendre que sa fdration europenne, qui se dfait par o elle a
commenc, reflue en armes sur le Rhin.

Mais il n'ira pas courir le risque sans l'avoir pes, sans avoir mis de
son ct autant de chances qu'il peut en runir, sans essayer d'avoir
tout prvu. Et rien ne manque  son dessein, sauf l'hypothse o il
serait surpris par l'hiver en Russie, car son dessein exclut prcisment
cette hypothse et serait absurde s'il l'admettait. Il prvoit tout sauf
les fourrures pour les soldats et les fers  glace pour les chevaux. Il
prvoit en politique, en chef de gouvernement. Tandis qu'il sera au
loin, il importe que tout soit calme dans l'Empire. Grandes
recommandations  ses ministres de veiller aux approvisionnements, au
prix des vivres, de ne pas faire de mcontents, d'viter les
arrestations arbitraires. Une chose le proccupe, les affaires
religieuses, les suites de sa rupture avec Pie VII, les diocses sans
vques, le pape refusant d'instituer ceux que nomme l'empereur, le
murmure des fidles, en Belgique surtout, cette Belgique pour qui, en
somme, on va encore aller jusqu'au Kremlin, o l'esprit devient
mauvais. Le concile du mois de juillet 1811, c'tait, dans la pense
de Napolon, une tentative d'accommodement avec l'opinion catholique.
Elle ne tourna pas bien. Tout lui devenait difficile, tant il avait
compliqu sa situation, ou plutt tant elle se compliquait d'elle-mme.
Les vques runis lui rsistrent. Pour les rendre dociles, il simula
une colre, envoya les plus rcalcitrants  Vincennes et il se trouva
que deux d'entre eux avaient des vchs belges. Le projet de
transporter le Saint-Sige de Rome  Avignon fut repouss. Rsolu
nanmoins  mettre le pape en France,  ne pas le laisser  Savone d'o,
par accident, les Anglais dont les vaisseaux croisent devant le port
pourraient le dlivrer, l'empereur,  peine parti pour la Russie, fera
venir Pie VII, sorte d'otage,  Fontainebleau. Il se lance dans une
grande aventure, il le sait, il reste mfiant. Il ne sera pas dit qu'il
y est entr  la lgre. Il demande  son bibliothcaire ce que nous
avons en franais de plus dtaill sur la campagne de Charles XII en
Pologne et en Russie.

Le mme jour, 19 dcembre, apporte le dcret par lequel Napolon touche
sa rente d'hommes, la leve des conscrits de l'an qui vient. Personne ne
se trompe  ce signe trop connu et quel triste 1er janvier, charg de
pressentiments, que celui de 1812! L'me est malade, crit
Marie-Louise  son pre. C'est dit un peu  l'allemande, mais c'est
juste. On est anxieux  Paris. Les prparatifs immenses dont le bruit
revient de tous cts annoncent une guerre plus grande que les autres et
si, ds le temps d'Ina, on tait fatigu des miracles on l'tait bien
plus d'attendre encore de grands vnements. Alors l'empereur dcrte
qu'on va s'amuser. Il faut des ftes et des bals partout. Quant  lui,
il garde son labeur crasant, son secret et malgr lui se laisse
surprendre absorb, parfois chantonnant, comme un homme qui ne
voudrait pas qu'on le crt soucieux.

Il a pourtant des sujets de l'tre. Toujours tel qu' trente ans, il
veut tout voir, tout connatre, tout contrler par lui-mme. Mais la
machine de l'Empire est lourde  manier. Il ne peut tout faire  lui
seul, bien qu'il n'ignore aucun mtier, et l'excution est confie  des
hommes qui pensent avoir rempli leur tche en crivant une lettre 
quelqu'un qui en crivait une  un autre et ainsi de suite. C'est une
vaste bureaucratie, militaire et civile, qui ne l'aide pas de la
moindre ide, qui ne signale mme pas un oubli, qui obit le plus
souvent mais qui commence  trop bien connatre sa curiosit du dtail
et sa passion du contrle et, comme il ne peut aller partout, le trompe
parfois par de faux rapports. Il se plaint de n'avoir ni ministres, ni
gnraux, et pourtant comme il aurait besoin de ne pas tre seul 
donner l'impulsion!

L'organisation de cette Grande Arme qui, de tous les points de
l'Empire, se met en marche pour se rassembler sur la Vistule est une
conception nouvelle de Bonaparte, plus extraordinaire que les autres,
l'Europe en mouvement, une pense exprime par la bigarrure des
effectifs. Les auxiliaires trangers ne servent pas seulement  grossir
les forces de la France,  porter  plus de six cent mille hommes cette
foule suivie de ses convois comme les migrations des anciens ges. Ces
lgions qui comprennent des hommes du Nord et des hommes du Midi, des
Latins, des Germains, des Slaves, c'est la fdration continentale en
marche pour contraindre la Russie  rentrer dans le devoir de
l'alliance. En mme temps, c'est une prcaution calcule. La Prusse a
longtemps inquit l'empereur. Il l'a sentie tout prs de passer au
tsar. Il a effray Frdric-Guillaume, obtenu le renvoi des ministres
patriotes et antifranais les plus marquants, un trait d'alliance
offensive et dfensive, et 20.000 hommes pour participer  la campagne,
en cas de guerre avec la Russie. L'Autriche, elle, en donnera 30.000 et
recevra quelques territoires en change. Napolon n'a jamais dout de ce
concours dont il fait honneur  la pense de son mariage. Les Prussiens
du gnral York et les Autrichiens de Schwarzenberg rpondront en outre
de la fidlit et de la tranquillit de l'Allemagne. L'empereur se
flatte d'avoir song  tout dans ses profondes combinaisons. Pourtant
Frdric-Guillaume crit en secret  Alexandre. Il s'excuse. Il a cd 
une force et  une fatalit irrsistibles. Si la guerre clate, nous ne
nous ferons de mal que ce qui sera d'une ncessit stricte, nous nous
rappellerons toujours que nous sommes unis, que nous devons un jour
redevenir allis. Metternich, de son ct, communique au tsar le trait
qu'il vient de signer avec la France et qui n'empche pas la Russie et
l'Autriche de continuer  s'entendre en secret relativement  leurs
vues politiques. La garantie, la caution, c'est l'intrt de la
monarchie autrichienne. La coalition de 1813 n'aura pas de peine  se
nouer. Dans l'ombre elle existe dj. Pas plus que l'Angleterre, la
Russie, l'Autriche ni la Prusse n'ont jamais reconnu les conqutes
essentielles de la Rvolution qu'aucune paix gnrale, aucun Congrs
n'ont ratifies. Les traits, les alliances, les concours militaires
qu'obtient Napolon ne sont encore que des mesures de circonstance comme
le mariage autrichien lui-mme. On lui cde parce qu'on le craint. Mais
l'hypothse d'un grand revers de Bonaparte est toujours rserve.

Et parce qu'il le sent toujours redoutable, Alexandre a renonc  son
projet d'agression. Il dit maintenant qu'il se retirera au Kamtchatka
plutt que de signer, ft-ce dans sa capitale conquise, une autre paix
qui ne serait encore qu'une trve. Bien que Napolon n'ignore pas le
nouveau dessein d'Alexandre, il reste persuad qu'une bonne bataille
fera raison de ses dterminations. Ils savent tous les deux que le
conflit ne peut pas tre vit. Mais ni l'un ni l'autre ils ne veulent
tre l'agresseur.

Napolon croit si bien qu'une bonne bataille remettra tout en place,
lui ramnera le tsar repentant, qu'il mnage la rconciliation future.
Il persiste mme  esprer que l'approche de la Grande Arme suffira.
Alors pas de guerre  outrance, pas de guerre inexpiable, pas de ces
moyens qui rendent impossibles les ngociations et les rapprochements,
pas plus de rsurrection de la Pologne que de promesse
d'affranchissement aux moujiks. L'empereur a besoin des Polonais. Il est
ncessaire de les encourager, mais pas trop, car il se peut qu'il les
laisse l et il faut qu'il y en ait le moins possible de pendus. Au
mois de mars 1812, Napolon croit encore que, ds qu'il aura paru sur
l'Oder ou sur la Vistule, Alexandre voudra ngocier. Il entend faire 
la Russie une guerre politique et mme diplomatique. Il y trouvera une
guerre nationale.

Et peut-tre le tsar, malgr sa menace de se retirer jusqu'au
Kamtchatka, et-il faibli dans la rsolution grave, et qui lui cotait,
de laisser entrer l'adversaire et de tout dvaster devant lui, peut-tre
et-il livr la bataille que dsirait Napolon s'il n'et su qu'il
n'avait  compter ni sur la Prusse ni sur l'Autriche. Cependant la
Grande Arme inondait l'Allemagne, en marche vers le Nord. La France et
la Russie taient toujours sous le simulacre de l'alliance et de la
paix. Ce fut Alexandre qui prit l'initiative d'un ultimatum, sommant
Napolon de ne pas dpasser l'Elbe afin de l'obliger  dcouvrir ses
intentions. On tait au mois d'avril et l'empereur n'avait calcul
l'ouverture des hostilits que pour le mois de juin.

Un moment encore, car ses prvisions taient dranges, il vita de
relever le gant, se rassura quand il vit que le tsar ne prenait pas
l'offensive, se figurant que la mise en demeure n'tait qu'une tentative
d'entrer en ngociations. Sans ralentir d'une tape la marche de
l'immense arme, il en appelle toujours  l'alliance, affirme son dsir
d'viter la guerre, sa constance dans les sentiments de Tilsit et
d'Erfurt. C'est la lettre date du 25 avril, rdige en vue de la paix
prochaine, et qui, dans le style de Tilsit, en souvenir du radeau et des
accolades, se termine par ces mots: Si la fatalit devait rendre la
guerre invitable entre nous, elle ne changerait en rien les sentiments
que Votre Majest m'a inspirs et qui sont  l'abri de toute vicissitude
et de toute altration.

galement convaincus de l'invitable, les deux empereurs rusaient
encore avec cette fatalit. Un incident fortuit hta la rupture.
L'ambassadeur d'Alexandre avait dj  Paris une situation difficile
depuis qu'un procs d'espionnage avait mis en cause l'attach
Tchernitchef. Ne recevant pas de rponse  l'ultimatum, ne recevant pas
davantage d'instructions de Saint-Ptersbourg, Kourakine perdit la tte,
demanda ses passeports. Maret ne se dcida  les lui envoyer qu'un mois
plus tard. Mais, de lui-mme, l'ambassadeur russe avait mis fin aux
temporisations de son matre aussi bien qu' celles de Napolon.

On tait le 7 mai. L'empereur part de Saint-Cloud le 9. Ce n'est pas
sans des inquitudes, des pressentiments. Ce n'est pas sans avoir jet
un coup d'oeil sur ce qu'il laisse derrire lui. Le 17 avril, il a
adress au gouvernement britannique une offre de paix, la quatrime.
vacuation par les troupes anglaises et franaises de l'Espagne, du
Portugal et de la Sicile; l'intgrit de l'Espagne, avec une
Constitution nationale, sera garantie, les Bragance rappels  Lisbonne.
Castlereagh laissa tomber ces propositions comme les autres. Si
l'empereur a voulu attester que le cabinet de Londres tait responsable
du sang qui pourrait couler encore, il montre un peu trop son dsir
d'tre soulag du ct o le bt le gne. Dans son coeur, il a dj
renonc  cette nuisible Espagne,  ce dtestable Portugal. Il en parle
avec ironie, avec amertume, comparant  ce qu'il va faire en Russie ce
que ses lieutenants font l-bas. Marmont rclame des troupes, de
l'argent, des vivres pour la pninsule. L'empereur rpond  l'aide de
camp du duc de Raguse: Et moi qui vais m'enfoncer au milieu d'un pays
qui ne produit rien. Puis, comme s'il sortait d'une mditation
profonde, comme s'il parlait pour lui-mme devant cet officier: Mais
comment tout ceci finira-t-il?

Et le jour d'avant son dpart, il fait ses dernires recommandations au
prfet de police. Pasquier ne dissimule pas les dangers qu'il entrevoit,
les consquences d'un mouvement insurrectionnel de quelque tendue,
s'il vient  s'en produire un  cause de la chert des vivres ou pour
toute autre raison. L'empereur coute, garde le silence, se promne de
la fentre  la chemine, les mains derrire le dos, comme un homme qui
rflchit profondment. Et brusquement il pense tout haut devant
Pasquier de mme qu'il avait pens tout haut devant l'aide de camp de
Marmont:

--C'est une difficult de plus ajoute  toutes celles que je dois
rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus difficile que j'aie
encore tente. Mais il faut bien achever ce qui est commenc. Adieu,
monsieur le prfet.

Pasquier ajoute: Il avait la conscience des prils dans lesquels il
allait se jeter. Mais tant de fois dj il s'tait demand comment
finirait ceci! Jamais il n'a dispos d'une arme aussi puissante.
Jamais il n'a compt tant d'auxiliaires. Ses plans stratgiques, il les
a mris, et ce sont peut-tre les plus beaux qu'il ait conus. Il a
vit avec soin ce qui peut lui donner l'air d'tre l'agresseur. Il
s'est mnag les moyens de ngocier avec Alexandre. A quoi bon revenir
aux premires perplexits? Ce n'est plus l'alternative de l'alliance ou
de la guerre. C'est l'indispensable alliance russe  refaire par le
moyen de la guerre, comme elle s'tait dj cre; Bonaparte ne
regrettera rien parce qu'il savait que, dans l'inaction, dans une
attente oisive, il et encore tout perdu.




CHAPITRE XXI

LE 29e BULLETIN


Il est facile de dire, aprs l'vnement, que Napolon a t puni de sa
tmrit incroyable et qu'il ne pouvait chapper  un dsastre en menant
la Grande Arme jusqu' Moscou. Il faudrait d'abord qu'il l'y et
conduite de propos dlibr. On cite de lui des propos fort extravagants
o il dveloppe des plans de Pyrrhus et de Picrochole, la marche sur le
Kremlin n'tant qu'une tape pour passer dans l'Inde. Ces tmoignages,
suspects  divers titres, sont postrieurs  la campagne de Russie. Il
est possible que Napolon ait dit quelquefois qu'il irait jusqu' Moscou
s'il le fallait. Rien ne parut de cette intention au moment de son
dpart, et bien loin d'avoir eu le sentiment d'tre tmraire, rien ne
lui semblait prudent et raisonnable comme son dessein. D'ailleurs, blm
d'avoir entrepris cette guerre, il a subi un autre reproche. On l'a
accus de l'avoir perdue par un excs de circonspection, pour ne pas
dire de timidit.

Il est facile encore de soutenir qu'avec un peu de patience il ft venu
 bout de l'Angleterre contre qui,  ce moment, se prononaient les
tats-Unis, excds de l'embargo qui pesait sur eux. S'il est vrai que
les Anglais ne furent pas heureux dans cette nouvelle guerre d'Amrique,
ils y avaient engag peu de monde. En dfinitive, elle ne fut qu'un
pisode et ne pouvait rien changer au cours des choses.

Ce que l'on pensera de plus juste, c'est peut-tre que l'empereur se
grossissait  lui-mme ses embarras. Il en revenait toujours aux
armements d'Alexandre et ce n'tait pas seulement pour se donner un
grief contre le tsar. Il les prenait au srieux, il les redoutait. C'est
une des raisons qui rendent peu croyables les discours prsomptueux que
lui ont prte, aprs coup, l'abb de Pradt et plus encore Villemain
rptant  longue distance des propos de Narbonne. Si Napolon tait
rsolu  cette guerre, il n'entrait pas un instant dans son esprit
qu'elle dt franchir les limites qu'il s'tait fixes. Avant de quitter
Paris, il avait rassur le sage Cambacrs qui lui prsentait des
objections, traduisant les alarmes du public. Le prenait-on pour un fou?
Allait-il tout risquer dans une aventure? Et ce qu'il avait dit 
Cambacrs, il le rptait  Metternich: Mon entreprise est une de
celles dont la patience renferme la solution. Le triomphe appartiendra
au plus patient. La campagne trouverait son terme  Smolensk et 
Minsk. En aucun cas Napolon ne dpasserait ces deux points, aux limites
de la Pologne et de la vieille Russie. S'il n'avait pas battu les Russes
avant la fin de la belle saison, il tablirait son quartier gnral 
Vilna, peut-tre mme en reviendrait-il pour passer  Paris les mois les
plus rigoureux de l'hiver.

Telles taient les intentions qu'il annonait encore  Dresde,  la fin
du mois de mai, au milieu d'une assemble de rois et de princes dont
l'clat dpassait celui d'Erfurt. Toute l'Allemagne tait l pour lui
rendre hommage et il aurait pu appliquer  la politique ce qu'il disait
de la guerre: La rputation des armes est tout et quivaut aux forces
relles. Ceux qui avaient pris leurs prcautions au cas o la fortune
lui serait contraire n'taient pas moins empresss que les autres. Il ne
manquait ni le roi de Prusse ni l'empereur d'Autriche. A ct de
Napolon et de Marie-Louise, les augustes beaux-parents, objet des
gards de leur gendre, attestaient l'intimit des deux maisons et des
deux Empires. Encore quatorze mois et, dans la ville qui avait vu cette
runion de famille, Bonaparte recevrait de la cour de Vienne une
dclaration de guerre. Son triomphe et son chec auraient t
pareillement prvus. Et si les ftes, les effusions de Dresde
s'accompagnaient de chuchotements et de rumeurs, on donnait  galit
les chances des deux adversaires. Le tsar, qui s'exposait aux coups d'un
pareil colosse, semblait parfois le plus insens.

Napolon ne mettait pas en doute que l'empereur Alexandre ne dt lui
demander la paix, parce que ce rsultat tait la base de ses
combinaisons. C'est la clef de la campagne de Russie o il va chercher
la rconciliation par une autre victoire de Friedland, ne doutant pas
non plus qu'Alexandre ne ft rest tel qu'il l'avait connu, sujet aux
motions, aux revirements subits. Il ne le croyait pas capable de
persvrer dans le dessein atroce de livrer son Empire et de le dvaster
devant l'envahisseur. Tout cela semblait du roman  Bonaparte qui et
plutt rang le tsar parmi les amateurs de drames avec changements de
scne et pripties. Napolon ne devinait pas qu' ce moment Alexandre
tait entr dans un rle nouveau, celui de librateur des peuples, et
que, ne s'y plt-il pas, il y serait enferm par l'alliance qu'il allait
renouer avec l'Angleterre, par le fanatisme national qu'il aurait
soulev chez ses sujets, par la vanit mme. Sa cour devenait  la fois
le rendez-vous des ennemis de Napolon et un salon libral. Mme de
Stal, passant  Ptersbourg, reue, fte comme l'adversaire du tyran
de l'Europe, clbrait la vertu et la conscience de l'autocrate russe.
C'tait un autre style que celui de Tilsit, mais encore un style, et qui
rpondait  une nouvelle situation. Alexandre en tait flatt, gris.
Ds lors, l'et-il voulu, que l'amour-propre l'empchait de retomber
dans les bras de l'ami d'un an,--ou d'un jour.

Croire ce qu'il dsirait sera l'erreur la plus grave de Napolon,
l'origine des fautes qu'il va commettre. Le principe de sa perte, qui
est dans son esprit, on a voulu le voir dans une sant atteinte, un
corps empt qui lui auraient laiss une intelligence moins nette et une
activit ralentie. On exagre beaucoup. Un homme n'est pas us 
quarante-trois ans. Napolon supportera trs bien l'hiver russe,
l'preuve physique de la retraite, dure pour tous, mme pour lui. Ses
ides sont toujours lucides, l'imagination vive, peut-tre trop ardente.
Le seul signe de vieillissement qu'il donne, c'est de n'admettre plus
qu'il puisse se tromper, et, quand il se retrouve dans les circonstances
o ses calculs ont t justes, il les recommence. Il s'imite lui-mme,
comme les auteurs dont la manire a eu du succs. Il revient tout  fait
 1807 en passant par les mmes tapes, les mmes paysages, presque les
mmes gtes et l'impression de ressemblance est si forte qu'il la pense
tout haut. C'est la proclamation du 22 juin: Soldats, la seconde guerre
de Pologne est commence; la premire s'est termin  Friedland et 
Tilsit. C'est, dix jours aprs, de Vilna, le message au tsar: Si la
fortune devait encore favoriser mes armes, Votre Majest me trouvera,
comme  Tilsit et  Erfurt, plein d'amiti et d'estime. On ne se baigne
pas deux fois dans le mme fleuve. Sur le Nimen, le radeau symbolique
ne flottera plus.

Au moment d'en franchir les eaux changeantes et trompeuses, comme il
allait reconnatre lui-mme le gu, l'empereur eut un bizarre accident.
Un livre passa entre les jambes de son cheval qui fit un cart,
dsaronna le cavalier. La suite, o tait Caulaincourt qui, de cette
guerre, n'augurait rien de bon, vit dans cette chute un mauvais prsage.
A demi srieux,  demi riant, on disait au quartier gnral que des
Romains ne fussent pas alls plus avant. Craignant la superstition des
autres plus qu'il n'tait superstitieux, Napolon tait proccup que la
chose ne se st pas. Puis secouant cette ide purile et se persuadant
lui-mme: Avant deux mois, la Russie me demandera la paix. Le
lendemain, il est sur l'autre rive du Nimen. C'est pour y trouver, au
lieu des bras ouverts d'Alexandre, quelques cosaques qui prennent la
fuite, et pour apprendre que l'arme russe se retire depuis trois jours.

On tait le 24 juin. Le 28, Napolon entre  Vilna. Il y restera
dix-huit jours, moiti moins seulement qu' Moscou. Il y attend la mme
chose, qu'Alexandre demande la paix, rponde au message: Si Votre
Majest veut finir la guerre, elle m'y trouvera dispos. Vilna, c'est
une des capitales et une des conqutes de la Russie. La Grande Arme
occupant la Lithuanie, menaant de soulever la population contre les
oppresseurs, d'unir les Lithuaniens aux Polonais (on s'imaginait alors
qu'il n'y avait pas de diffrence entre eux), Alexandre devait prendre
peur. Il cderait. Napolon n'en doutait pas parce qu'il l'avait ainsi
dcid. Une ide qu'il croyait utile une fois case dans sa tte, dit
Caulaincourt, l'empereur se faisait illusion  lui-mme. Il l'adoptait,
la caressait, s'en imprgnait! Vilna, dans ses projets, tait un grand
quartier politique et militaire, le lieu d'o l'intimidation devait
russir ou bien le coup de tonnerre clater. Alexandre redoute le
rtablissement de la Pologne. Sa correspondance, ses soupons continuels
le prouvent assez. Qu'on puisse agir sur lui par cette crainte, Napolon
en est certain. De Dresde, il a envoy ses instructions  l'abb de
Pradt, archevque de Malines, ambassadeur auprs du duc de Varsovie. Il
s'agit de mettre la Pologne dans une sorte d'ivresse, de prparer l
pour les Russes une Vende ou une Espagne, l'pouvantail espagnol,
reproduit  cette extrmit de l'Europe, tant celui que les deux
adversaires agitent, avec une rsolution d'ailleurs ingale. Appeler les
polonais  la rvolte sans indisposer l'Autriche qu'il importe de
mnager afin de ne pas rendre Alexandre irrconciliable, c'tait dj,
cinq ans plus tt, la difficult. Alors, comme en 1807, Napolon se sert
de la Pologne, il ne la sert pas. Le 14 juillet,  Vilna toujours,
lorsque les dputs de la Confdration polonaise viennent remercier le
librateur, lui demander de poursuivre son oeuvre, il enveloppe sa
rponse de mais et de si, de rserves et de conditions.

C'est pourquoi la menace politique reste sans effet sur le tsar tandis
que la dcision militaire n'est pas obtenue. A quel point, aprs avoir
form des plans si judicieux, Bonaparte est du et dj entran!
Vilna, il se proposait d'y passer un an, deux s'il le fallait. De l
serait conclue la paix avec la Russie parce que, de l, il aurait
conduit les oprations qui doivent se terminer par la destruction des
deux principales armes russes. Avec une mthodique obstination, les
gnraux ennemis rompent le contact. L'empereur nourrit de profondes et
vaines combinaisons. Il faut que la retraite de Bagration soit coupe,
Barclay de Tolly accabl par des forces suprieures, selon le type des
victoires que les Franais gagnaient nagure avec leurs jambes.
Seulement, sur un terrain difficile,  travers des espaces trop vastes,
couverts de forts et de marcages, les horaires prcis ne peuvent plus
tre observs. Napolon presse son frre Jrme, ses gnraux. Il les
objurgue, les aiguillonne de ses ordres et de ses reproches, s'tonne
qu'on ne soit pas, au jour dit, o il avait prescrit qu'on devait tre,
n'admet pas qu'on allgue les obstacles naturels, l'absence de
ravitaillement, les hommes qui se fatiguent, la cavalerie qui fond. Il
rpte son amer refrain: Je ne suis pas servi. Il dit des paroles
blessantes ou injurieuses, comme toujours sans punir. Cependant
Bagration chappe tandis que Barclay se drobe et tous deux vont oprer
leur jonction plus loin, au del du Dniper. Tous les combats livrs ont
t victorieux mais ce ne sont que des combats, rien de comparable  ces
rsultats foudroyants que Napolon avait l'habitude de remporter au
commencement de ses campagnes et qu'il avait encore prpars pour
celle-ci.

Thiers, qui a la manie de refaire les batailles, soutient que Napolon a
eu tort de s'arrter  Vilna, qu'il a perdu un temps prcieux en
laissant reposer l'arme aprs sa longue marche, en regroupant d'une
manire mticuleuse les troupes et les convois, La folie de cette
guerre tant commence, la vritable sagesse consistait  tre plus
fou encore. Il fallait, au risque d'abandonner plus de tranards
derrire soi, avancer  marches forces, avec ce qu'on avait de
meilleur, et frapper rapidement des coups terribles. Thiers tient compte
pourtant de la qualit dclinante de la Grande Arme, de la trop grande
jeunesse des recrues franaises, du poids mort des auxiliaires
trangers. L'instrument n'tait plus le mme. L'empereur s'en apercevait
bien. Il le savait depuis Essling et Wagram et Thiers observe que si la
conception reste hardie, l'excution devient incertaine. N'avons-nous
pas vu dj l'incertitude envahir l'esprit de Napolon, le torturer, le
paralyser, au point que souvent on serait tent de prendre cet homme au
langage bref, au commandement imprieux, pour un indcis qui se cache et
pour un hsitant qui se contraint? Peut-tre un joueur malgr lui qui ne
voudrait plus jouer qu' coup sr et qui, effray  l'ide de tant
risquer, augmente ses risques par excs de prudence. A Paris, sa pense
flottait lorsqu'il s'agissait de savoir s'il ferait la guerre 
Alexandre. A Vilna, elle flotte encore pniblement. Doit-il, hivernant
et s'organisant dans le pays conquis, attendre que le tsar offre la
paix afin de librer son territoire de l'occupation franaise, ou bien
faut-il continuer la poursuite pour frapper le grand coup qui amnera
encore plus srement la paix? Il passe avec brusquerie d'une ide 
l'autre. Il renonce  tablir ses quartiers d'hiver  Vilna parce qu'il
entrevoit la possibilit d'une manoeuvre qui lui livrera Barclay. Il a
fix au 22 ou au 23 juillet la bonne bataille qui finira tout. Le 28,
il croit la tenir sur la Loutchega. C'est l qu'il attend son nouveau
Friedland, et il crie  Murat: A demain  cinq heures, le soleil
d'Austerlitz. Ni soleil ni ennemi. Les Russes ont encore battu en
retraite. On entre derrire eux  Vitebsk. Mmes perplexits. D'abord
Napolon annonce qu'il s'installera dans cette ville, donne l'ordre de
meubler et mme de construire comme s'il devait rester l des mois,
demande  Paris des comdiens pour occuper les soires d'hiver. Il
dclare que la campagne de 1812 est finie, que celle de 1813 fera le
reste. Et puis, aucune nouvelle ne vient d'Alexandre sinon des rumeurs
qui, toutes, se confirment et ne le montrent ni intimid ni enclin 
revenir vers Napolon. Le tsar a conclu une alliance avec l'Angleterre,
une autre avec la Sude, Bernadotte trahissant. Les envoys des Corts
de Cadix ont t reus  Saint-Ptersbourg. La paix est sur le point
d'tre signe entre la Russie et les Turcs. Ainsi, pour soumettre
Alexandre, l'occupation de Vitebsk n'est pas plus efficace que celle de
Vilna. L'empereur, en arrivant, a rpt: Nous ne ferons pas la folie
de Charles XII. Puis il songe qu'il perd du temps; que les vnements
marcheront tandis qu'il restera immobile. De Vilna, il a conu une
manoeuvre qui l'a port  Vitebsk. De Vitebsk, il en conoit une autre
qui le portera  Smolensk. Pourtant, et Charles XII? Alors Napolon est
repris de cruelles anxits. Sgur, qui est dclamateur, le montre tel
qu'il tait  Paris, selon le rapport sec de Barante: Il dlibre; et
cette grande irrsolution qui tourmente son esprit s'empare de toute sa
personne... Rien ne peut plus le fixer;  chaque instant, il prend,
quitte et reprend son travail; il marche sans objet, demande l'heure,
considre le temps; et tout absorb il s'arrte, puis il fredonne d'un
air proccup et marche encore. Tout, selon la chose vue de Sgur, est,
en 1812, comme en 1811, selon le rcit du secrtaire Mounier. Il ne
manque mme pas le lit o Napolon se jette comme accabl d'une si
grande incertitude.

Les rflexions qu'il ne cesse de faire lui montrent qu'il ne peut plus
s'en tenir  son plan primitif parce que ses calculs se sont trouvs
faux. Il a form plusieurs hypothses. Aucune ne s'est ralise.
Alexandre n'a demand la paix ni devant la menace de l'invasion ni
lorsque la Pologne a t envahie. La dcision militaire n'a pas t
obtenue, l'ennemi ayant chapp avec mthode et obstination. S'arrter
avant d'entrer en Russie proprement dite, dans l'ide que le tsar se
soumettrait plutt que de s'exposer au rtablissement de la Pologne,
c'tait une troisime conjecture et elle excluait comme les autres le
danger de s'enfoncer au coeur du pays. Sur place, Napolon s'aperoit
que, pour toutes sortes de raisons, son projet d'hivernage, qui
paraissait judicieux, n'est pas praticable, que ses cantonnements seront
trop espacs, mal ravitaills. Le froid venant, les garnisons seront
exposes  des coups de main, les fleuves gels livreront passage 
l'ennemi au lieu de former une dfense. Et puis, entrer en campagne au
mois de juin et se reposer au mois d'aot, c'est dmoraliser l'arme par
l'inaction, avouer un chec et cet aveu est grave car, derrire, il y a
l'Allemagne, plus loin l'Espagne, et mme la France sur laquelle
Napolon garde des inquitudes. A tout prix il faut sauver le prestige.
D'ailleurs, en admettant que l'hiver se passe bien, tout sera 
recommencer l't suivant, et en quoi les choses auront-elles chang?
L'empereur a sous la main des troupes que les fatigues, la maladie, les
dsertions ont sans doute rduites en nombre. Il lui reste ce qu'il y a
de plus rsistant, de plus valeureux, des hommes  qui l'on peut tout
demander, qui s'en iraient jusqu'aux Indes, qui croient parfois y aller
et qui prfrent le risque et l'aventure  l'ennui des quartiers d'hiver
dans un pays dsol. C'est une fausse sagesse que de s'en tenir au plan
primitif. Il faut au contraire marcher  l'ennemi, l'obliger  se
battre, forcer une paix qui ne vient pas, en finir, comme il dit 
Duroc, avec cette fivre de doute. Alors l'empereur tient conseil
comme il fait toujours lorsqu'il a un grand parti  prendre et pour
qu'on l'approuve, pour qu'on lui dise qu'il a raison. Il s'emporte
contre Berthier, qui recommande la prudence. Il lui reproche d'tre un
des plus avides de repos parmi ceux qui n'aspirent plus qu' jouir de
leurs majorats et de leurs rentes. Au major gnral, il avait dj dit,
grossirement, pendant la campagne de Prusse: Vous tes donc bien
press d'aller... dans la Seine. Il maltraite le prince de Neuchtel et
de Wagram, son cousin, rudoie le fidle Duroc lui-mme, autant qu'il
est doux, prvenant avec ceux qui entrent dans ses vues. Aprs tout, il
est le matre, le chef de guerre. L'ide d'un long hiver  passer dans
cette triste Lithuanie pse aux hommes d'action. La nouvelle manoeuvre,
celle de Smolensk, sera excute. Et l'empereur est encore persuad
qu'elle ne peut manquer d'apporter le coup de foudre, de tout finir. Il
devait patienter  Vitebsk jusqu' l't suivant. Il y sera rest quinze
jours.

Depuis longtemps, depuis huit annes, comme la Rvolution elle-mme, qui
avait entrevu que, pour venir  bout de l'Angleterre, il faudrait tre
venu  bout de la Russie, Bonaparte est  la poursuite de l'impossible.
Tout cre maintenant des impossibilits. A Vilna, il a laiss chapper
Barclay et Bagration pour n'avoir rien voulu livrer au hasard. La
supriorit qu'il a prise dans les premires rencontres sur les gnraux
russes les dterminent  lui refuser le combat, ce qui contribue encore
 l'attirer vers l'intrieur. Plus Napolon met de science et de gnie
dans ses combinaisons et plus il oblige les Russes  reculer. Ils se
retirent par calcul et par ncessit, pour obir  l'ordre gnral et
parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Napolon se plaint qu'ils
manquent de rsolution quand ils chappent. Ds qu'ils sont  sa
porte, ils sentent de si prs le dsastre qu'ils en reviennent malgr
eux au plan de la retraite mthodique et volontaire.

Le 18 aot, Napolon entre  Smolensk sans plus de rsultat qu'
Vitebsk. C'tait, avant de partir de Paris, le point extrme qu'il
s'tait assign. Il ne devait aller jusque l que si la paix n'avait pas
t conclue plus tt, prsumant que le tsar demanderait une
rconciliation lorsque la Grande Arme serait parvenue  l'intersection
des deux routes dont l'une conduit droit  Moscou, l'autre 
Saint-Ptersbourg. Napolon trouve une ville dserte et nue. Il
comprend. Les Russes font le vide devant lui. C'est bien ce qu'on lui a
tant dit, une autre guerre d'Espagne qui commence sur une aire plus
vaste, presque infinie. Raison de plus pour aller vite, ne plus perdre
de temps comme  Vilna, ne plus hsiter comme  Vitebsk. Savoir si l'on
cantonnera pendant l'hiver  Smolensk est une question qui se pose 
peine ou qu'on ne pose mme plus puisque la ville a t dvaste et
n'offre pas de ressources. Il n'y a pas non plus  se demander si on ira
imposer la paix  Moscou ou  Saint-Ptersbourg, puisque c'est la route
de Moscou que l'arme russe a prise, et l'on ft all  Kiev si elle
avait pris le chemin de Kiev. Celle arme qui bat en retraite, elle est
 porte de la main. Une marche rapide et la force principale de
l'adversaire une fois rejointe sera anantie. Ainsi, en poursuivant le
fantme de la victoire, Napolon se trouve entran toujours plus
loin, conduit o il se dfendait d'aller. Les circonstances le dominent.
Il n'est pas matre des vnements et le besoin d'obtenir la solution le
commande. Il trouve maintenant des raisons de se diriger vers Moscou
comme il en et trouv de se diriger vers Ptersbourg.

Et pourquoi rien ne russit-il? Les manoeuvres qu'il imagine avec un
esprit alerte et fcond sont du genre o d'ordinaire il triomphe.
Celles-ci peuvent compter parmi ses plus belles. Dborder l'ennemi, le
tourner, l'encercler, lui couper la retraite, tout est d'un art
suprieur et tout manque. On a pris contact avec les Russes avant
Smolensk,  Valoutina. Les Russes chappent encore Quand Napolon croit
tenir la grande bataille, elle s'vanouit. Quand elle s'offre, il n'y
croit pas. A Valoutina, il n'a pas t prsent, il a t retenu par
l'expdition des affaires de l'Empire qui viennent l'assiger jusqu'ici.
Lorsqu'il apprend ce gros combat, violemment contrari de ne l'avoir pas
dirig lui-mme, il s'emporte encore contre ses lieutenants qui n'ont
pas tir parti de cette journe meurtrire, des sacrifices qu'elle
cote. C'est un ternel: Je ne peux pas tout faire. Ni tre  tout, 
ce qui se passe  Paris et  Rome,  Amsterdam et  Madrid, et, avec
cela, ne pas quitter le bivouac. Colre violente contre Junot, et qui
s'apaise, comme les autres, qu'aucune sanction ne suit. Tout s'exhale en
paroles.

C'est aussi par des paroles qu'il rassure et qu'il convainc les autres
et lui-mme. Il affirme,  Smolensk: Avant un mois nous serons 
Moscou; dans six semaines nous aurons la paix. Son ide fixe l'engage
maintenant sur la route fatale. Puisqu'il faut arracher la paix,
Alexandre s'inclinera lorsque les Franais se seront empars de sa cit
sainte. Durant cette marche sur le Kremlin, d'o il compte rapporter un
trait triomphal, Napolon ne perd aucune occasion de rpter et de
faire savoir ce qu'il a dj publi tant de fois, que cette guerre est
une guerre politique, sans animosit ni personnelle ni nationale, qu'il
n'en veut ni  la Russie ni au tsar. Il importe qu'on sache 
Saint-Ptersbourg qu'il n'entend pas reconstituer la Pologne, qu'il en
est, du reste, depuis qu'il l'a revue, encore plus dgot qu'on 1807.
Que le tsar rompe avec l'Angleterre, qu'il se prononce contre elle. On
ne lui demande pas autre chose parce que la Grande Arme n'est pas venue
en Russie pour autre chose. Napolon aspire toujours  un second Tilsit.
En cela aussi il s'imite lui-mme, et il retarde. Il poursuit l'ombre du
pass aussi vainement qu'il a poursuivi Bagration et Barclay.

Et si, durant cette marche sur Moscou, cette marche de vingt jours, il
est  toute minute dans un tat d'irritation pnible pour son entourage,
c'est parce qu'il ne veut pas s'avouer la vrit, reconnatre qu'il a
fait ce qu'il ne voulait pas faire, qu'il a chang de plan tandis que le
tsar reste fidle au sien et qu'il recommence Charles XII aprs avoir
trait avec tant de ddain ceux qui le menaaient des marais de Poltava.
Il lui est pnible de s'enfoncer, contre son gr, au centre de la Russie
pour chercher la dcision militaire ou la dcision politique, il ne sait
pas laquelle des deux, et sans tre sr d'obtenir ni l'une ni l'autre:
Il tait, dit un tmoin, comme un homme qui a besoin de consolation.
Il affecte de railler ces Russes qui brlent leurs maisons pour nous
empcher d'y passer une nuit, et il ne peut se dfendre d'un
pressentiment en voyant ce dsert qu'ils laissent derrire eux. Il
raisonne sans fin sur les intentions et les mobiles d'Alexandre. Il
cherche  se faire dire tantt que le tsar deviendra conciliant, tantt
que les Russes lui livreront bataille. Et lorsqu'elle s'offre, lorsque
le vieux Koutousof, son nouvel adversaire fait tte pour sauver
l'honneur et avoir au moins tent de dfendre la ville sainte, Napolon
est trangement troubl.

On a cru qu'il y avait un mystre de la Moskowa. L, Bonaparte n'aurait
plus t lui-mme. Malade, affaibli dans son intelligence et sa volont,
tmoin presque immobile de cette journe meurtrire, il en aurait
compromis le succs par son flegme appesanti. On l'a dit encore sous
l'impression des nouvelles qu'il venait de recevoir d'Espagne, dfaite
de Marmont aux Arapiles, Madrid abandonn par Joseph pour la seconde
fois, l'Espagne probablement perdue. Le refus de donner les dix-huit
mille hommes de sa Garde pour exploiter la victoire a paru inexplicable.
On a dcrit l'indignation de Murat, cit le mot mprisant de Ney: Qu'il
retourne aux Tuileries! Il semble en effet que Napolon tait atteint
ce jour-l d'une fivre violente qui pourtant ne l'empcha pas de suivre
la bataille. Quant aux dpches d'Espagne, elles n'avaient, comme 
l'ordinaire, excit que sa piti pour les choses qui se passaient
l-bas. Cependant, se mesurer avec Koutousof tait son dsir, car il
fallait en finir pour en sortir. Il tenait enfin cette bonne
bataille qui devait apporter la paix et, comme il le promettait au
soldat, assurer un prompt retour dans la patrie. Mais, au milieu de
l'action, et elle fut terrible, il restait obsd de la pense que la
Garde tait sa suprme ressource, qu'il serait tmraire de la faire
dmolir. Aux supplications de Murat et de Ney, sa rponse, approuve
de Bessires et de Berthier, fut qu' huit cents lieues de France on ne
risque pas sa dernire rserve. Au fond, ses anxits ne le quittaient
pas. Il se flattait de rester prudent, de penser  tout, de ne rien
livrer au hasard, rpondant qu'il voulait voir clair sur son
chiquier. Peut-tre aussi, et sans en avoir bien conscience, avait-il,
comme  Austerlitz, l'ide de mnager jusqu' un certain point Alexandre
et de ne pas rendre cette guerre sans merci. L'incertitude o il tait
depuis si longtemps l'accablait plus que la fivre. Hsitant entre les
moyens de se procurer une paix insaisissable, il ne savait plus s'il
l'aurait en consternant les Russes par la destruction de leur arme ou
bien en donnant un signe de son humanit et de son dsir d'entente.
Pourtant les combats avaient t acharns. Une boucherie, un champ de
bataille encore plus sinistre que celui d'Eylau. Plus de quarante
gnraux franais avaient t tus ou blesss. Chez les Russes, les
pertes taient immenses. Napolon s'appliqua, dans ses bulletins et ses
dpches,  en diminuer le chiffre comme s'il n'et voulu ni humilier ni
exasprer l'ennemi. Koutousof, de son ct, ayant battu en retraite et
sauv ce qu'il lui restait de ses soldats, annonait qu'il tait prt 
livrer d'autres batailles, de sorte que Napolon, quoique victorieux, ne
l'tait pas entirement. Eh bien! nous n'avons pas eu de cinquime
acte, disait-il  Narbonne avec ce sang-froid de spectateur qu'il
retrouvait aux moments les plus critiques. Il n'avait pas produit
l'effet qu'il attendait soit d'une dfaite des Russes, soit d'une
clmence dans la victoire pour rendre possible ce retour  l'alliance
qu'il esprait toujours. Il avait eu la bonne bataille qu'il calculait
avant de quitter Paris. Il ne l'avait pas assez gagne et elle demeurait
strile.

Elle devenait mme funeste comme toutes les circonstances qui l'avaient
peu  peu rapproch de Moscou, parce qu'elle l'y faisait entrer et que
Moscou devait tre son tombeau.

Si Napolon en avait pris la route, au lieu de marcher vers Ptersbourg,
c'tait parce que l'ennemi lui-mme l'indiquait. La Russie avait deux
capitales. Quelle que ft celle dont on s'emparerait, du moment que
c'tait de haute lutte, on devait y signer la paix. Napolon s'tait
persuad qu' Moscou la guerre serait finie. Cela aussi il le croyait
parce qu'il avait besoin de le croire, et il avait besoin de le croire
parce qu'au del de Moscou il n'y avait plus rien. Il avait espr
d'abord que le seul fait de paratre sur la Vistule avec 600.000 hommes
effrayerait le tsar. Ensuite que le passage du Nimen, l'occupation de
la Lithuanie, enfin l'entre  Smolensk feraient tomber les armes. Il
fallait maintenant qu'il ret  Moscou le messager d'Alexandre. Il se
refusait  penser qu'il ne l'y recevrait pas et il s'y refusait parce
que, dans ce cas, il se trouvait devant le nant, devant la chose qui ne
peut se concevoir parce qu'elle est la fin de l'action et de la pense.
A ce moment, Bonaparte arrive au bout des efforts, des combinaisons
militaires et politiques, de tout ce qu'il tente depuis dix ans pour
trouver une issue. S'il ne russit pas ce suprme tour de force, il n'y
a plus que la chute dans le vide. Moscou est la dernire tape. Est-il
possible qu'il se soit avanc si loin pour repartir comme il est venu?
Voil l'ide qui lui sera fatale. Dsormais il est esclave de l'illusion
qu'il retrouvera Tilsit au Kremlin.

Il se rconforte encore par la pense qu'il n'est pas Charles XII, qu'il
a d'autres ressources, un autre gnie de prvoyance que ce hros
tourdi. Il a tout mdit, tout organis pendant cette marche, avec son
souci de l'exactitude et du dernier dtail. Il y a partout derrire lui
du ravitaillement, des munitions, des magasins, des renforts. Jusqu'
Paris, c'est une ligne continue de communications, le sige de l'Empire
port  Moscou et l'empereur sera au Kremlin comme  l'lyse. S'il faut
hiverner, on sera mieux dans la grande cit de la Russie, on y psera
mieux qu' Vilna ou  Vitebsk sur la volont du tsar. Comment la
reddition de la ville aux coupoles dores et aux trois cents glises
n'branlerait-elle pas les rsolutions, que Napolon n'a jamais prises
au srieux, d'une retraite jusqu'au Kamtchatka?

Le jour, c'tait le 14 septembre, o Moscou apparut  l'empereur et 
l'arme fut probablement celui de leur plus grande erreur. Ces hommes
qui avaient fait tant de choses extraordinaires avaient le sentiment
d'en avoir accompli une qui dpassait toutes les autres, et il leur
semblait,  cause de cela, qu'ils taient au terme de leurs efforts. Ce
fut un moment trange, o les soldats semblaient attendre la rcompense
de leurs sacrifices et leur chef la solution d'un problme si
douloureusement mdit. Il tait temps, murmurait-il. Sgur le montre
les yeux fixs sur ces murailles qui renfermaient tout son espoir. Une
imagerie d'Orient montait aux cerveaux. De ces portes, allaient sortir
des boyards qui, selon le rite, avec l'offrande du pain et du sel,
prsenteraient les clefs de la cit,  genoux devant le tsar des
Franais, le suppliant d'pargner la Russie. Les heures passaient, sans
clefs ni boyards. A la fin du jour, il fallut se rendre  la vrit.
Comme Smolensk, la ville tait vacue, dserte. Napolon
s'impatientait, exigeait la dputation des notables. On ne put lui
amener que cinq ou six malheureux. On le voit, dans la narration de
Sgur, pris sur le vif, haussant les paules, et, avec cet air de
mpris, dont il accablait tout ce qui contrariait son dsir, s'criant
que les Russes ne savaient pas encore l'effet que produirait la prise de
leur capitale. Le soir mme, ils y mettaient le feu.

Ds lors, Napolon est l'homme qui doit nier l'vidence, qui s'obstine 
vouloir que les choses soient autrement qu'elles ne sont, qui s'ingnie
 dmontrer que ce qu'on croit funeste est bienfaisant, que tout ce qui
dtruit ses calculs les confirme et les sert. On dit autour de lui que
sa conqute s'en va en fume. Lui-mme, devant Moscou qui rougeoie, n'a
pu retenir un cri: Ceci nous prsage de grands malheurs. A peine entr
au Kremlin il a d en sortir sous les flammes. A peine y est-il revenu
qu'il reprend confiance. La sauvagerie de Rostopchine indignera les
Russes, ouvrira les yeux d'Alexandre. Les Franais ont teint cet
incendie barbare, ne mnageant pas leur propre vie pour en sauver
d'autres, pour sauver des glises, des palais, des trsors. Le tsar sera
sensible  cette humanit. Il verra que cette guerre n'est pas une
guerre  outrance, que l'on est toujours dispos  entrer en
arrangement,  renouer l'amiti et l'alliance, qu'on n'a pas de grandes
prtentions, qu'on ne demande qu'une chose, toujours la mme, la rupture
avec l'Angleterre, des mesures contre le commerce anglais, le respect du
blocus, ce qui a t, enfin, la cause de ce malheureux conflit. Tout
cela, Napolon le rpte, comme s'il parlait  son ami Alexandre, au
beau et bon jeune homme de Tilsit, de mme qu'il rpte avec
satisfaction et assurance que Moscou est une position politique
excellente pour attendre des offres de paix. Il n'est pas loin d'ajouter
qu'il est conforme aux usages qu'un souverain dont la capitale est
conquise demande les conditions de celui qui log dans ses palais.
Cependant, en souvenir du pass, c'est lui, Napolon, qui fera le
premier pas, et, le 20 septembre, il crit au tsar: J'ai fait la guerre
 Votre Majest sans animosit. Un billet d'elle, avant ou aprs la
dernire bataille, et arrt ma marche et j'eusse voulu tre  mme de
lui sacrifier l'avantage d'entrer dans Moscou. A la fin, cordial: Si
Votre Majest me conserve encore quelque reste de ses anciens
sentiments, elle prendra en bonne part cette lettre. Et le dsir qu'il
en a se trahit trop.

Il est clair, maintenant, qu'il est venu jusqu' Moscou en poursuivant
le fantme de Tilsit et qu'il ne veut plus partir sans l'avoir saisi.
Que le tsar ne puisse se dispenser de rpondre, il se donne toutes les
raisons possibles de n'en pas douter. C'est cette fatale croyance,
c'est ce malheureux espoir qui le fit rester  Moscou et braver
l'hiver. Octobre arrivait. Aucun signe d'Alexandre. Pas de nouvelles de
Ptersbourg. Seulement, aux avant-postes (car Koutousof rde toujours
aux environs), Murat est entr en relations avec les cosaques, il a une
sorte de popularit parmi eux, et, de mme qu'il a song  devenir roi
d'Espagne et roi de Pologne, il est tent par l'ide de devenir hetman.
Pourquoi non? Tant de choses prodigieuses avaient t faites que rien
ne semblait plus impossible. Alors les officiers russes confient au roi
de Naples, prt  changer sa couronne contre une autre ou  en ceindre
une seconde, que les choses vont mal chez eux, que la noblesse, les
marchands et le peuple sont las de cette guerre, qu'eux-mmes en sont
fatigus, qu'on aspire  la paix. Et comme nagure pour l'affaire
espagnole, Murat, de ses illusions, entretient celles de l'empereur, qui
tonne d'ailleurs par son assurance, qui passe trois soires  rdiger
les statuts de la Comdie-Franaise, aussi tranquille que s'il datait le
dcret de Saint-Cloud, et qui, voyant les jours passer, rpond aux
inquitudes qu'il sent natre autour de lui que le climat n'est pas si
rigoureux que l'avaient prtendu les pessimistes. Voyez, disait-il d'un
air dgag, l'automne est plus beau, mme plus chaud qu'
Fontainebleau. Et quoique tout lui crit que le tsar ne voulait pas
traiter, tandis que le besoin qu'il avait lui-mme de la paix tait
criant, il s'obstinait, ne cessait d'affirmer que les Russes se
lasseraient avant lui et que la capitulation d'Alexandre n'tait qu'une
affaire de jours.

Cette belle confiance cachait des alarmes secrtes. Le 4 octobre, il
charge Lauriston de se rendre au quartier gnral de Koutousof et de
porter une nouvelle lettre au tsar. Du mme moment datent des notes o
l'empereur prvoit diverses hypothses, retour  Smolensk, mouvement
menaant vers Saint-Ptersbourg. Il commence  se dire que Moscou n'est
pas une bonne position, qu'entre la France et l'arme il y a les
Prussiens et les Autrichiens, allis du jour, fort capables de redevenir
des ennemis. Il lui est arriv, en effet, un billet nigmatique de
Schwarzenberg qui laisse craindre une dfection de l'Autriche et, aprs
l'avoir lu, il a murmur de mauvais vers de tragdie qui parlent de la
loi suprme du destin. Hiverner  Moscou? La ville, incendie et
dserte, n'offre pas de ressources et surtout il y a lieu de craindre
que bientt la route soit coupe. Des cosaques ont paru jusque dans les
faubourgs. Quelques-unes des estafettes qui apportent le courrier et
assurent les communications ont t poursuivies. Ce sont des symptmes.
Il serait encore temps de ramener l'arme  Vilna avant le gros de
l'hiver. Napolon s'attarde parce qu'il espre toujours que le tsar se
dcidera  ngocier. Et comment partir sans le rsultat qu'on est venu
chercher si loin? Comment expliquer ce dpart? Caulaincourt dit avec
force: L'embarras de sa difficile position le tenait comme enchan au
Kremlin.

Devant le pril, il fallut se rsoudre  partir. Les Russes commencent 
couper la route de Smolensk. Les communications avec la France ont cess
d'tre rgulires. Napolon n'a plus de nouvelles de son Empire, ne peut
plus correspondre quotidiennement avec ses ministres. Le courrier
manque, l'arme ne reoit plus de lettres du pays, sent l'isolement, et
le moral s'affecte. Dj, en lui-mme, l'empereur a reconnu qu'il ne
pouvait plus rester  Moscou. Il ne veut pas l'avouer encore parce que
l'annonce de la retraite ruinerait les dernires chances de paix. Avec
le temps vainement perdu, un dpart improvis, des prcautions
insuffisantes contre le froid causeront les malheurs de la Grande Arme.
Napolon s'est laiss endormir  Moscou et, pour l'entretenir dans un
espoir funeste, pour lui donner une scurit trompeuse, le rus
Koutousof est all jusqu' simuler une suspension d'armes.

Ces dernires journes du Kremlin, ce sont celles du joueur qui ne veut
pas avoir perdu et tente encore la chance, qui essaie de dernires
combinaisons. Le 16 octobre, il s'adresse directement  Koutousof. Il se
rsigne  solliciter la paix. La rponse est un refus. Alors Napolon
songe  l'arme dont il n'a pas voulu se servir. Il fait rdiger un acte
d'mancipation des serfs. Et puis la proclamation est retire, foudres
vengeurs dont il ne montrait que les clairs et dont il retenait
toujours le tonnerre. Fondateur de dynastie, parent de ttes
couronnes, peut-il redevenir l'empereur de la Rvolution, compromettre
des alliances plus que jamais ncessaires, ruiner toute une politique?
Pour rien d'ailleurs, car on lui fait comprendre que c'est trop tard,
que le moujik fanatis ne l'coutera pas plus que les Espagnols
lorsqu'il leur avait annonce qu'il venait dtruire la fodalit et
l'Inquisition. Aussitt il revient,--ce ne sera plus pour longtemps,--au
style du souverain lgitime et conservateur et il appelle Rostopchine le
Marat de la Russie.

L'agitation de son esprit se trahit  d'autres signes. Il faut expliquer
le dpart. Alors Moscou n'est plus qu'un cloaque malsain et impur...
d'aucune importance militaire et devenu sans importance politique, ce
qui n'est que trop vrai. On revient vers Vilna, en faisant savoir que
c'est pour menacer Ptersbourg, car, dans le fond de son coeur, Napolon
n'est pas encore tout  fait dcid  la retraite. Encore une manoeuvre
qui peut-tre rtablira tout, ou bien une correction srieuse qui rendra
Koutousof inoffensif. Ainsi Napolon se donne des prtextes pour ne pas
renoncer et il laisse Mortier au Kremlin tandis qu'il tentera de livrer
une bataille. Qui sait? La chance d'un succs militaire pourrait encore
tout changer. Mais Koutousof se rend insaisissable. Ceci devient
grave. Trois mots soucieux qui dcident du rappel de Mortier et du vrai
retour. Napolon s'est attard, il a laiss gagner l'hiver, compromis la
retraite, parce que le chemin qu'il va prendre est celui du dclin.
A-t-il le pressentiment de la catastrophe prochaine? Pourtant il se
refuse  croire, comme tout  l'heure il voulait croire. Il fallait que
le tsar lui offrt la paix. Il n'en parle plus. Maintenant, il ne veut
pas admettre que dj l'arme fond, se dcompose, que l'hiver, dans ces
parages, arrive sans transition, aussi brusquement que l't. Il se
dlivre des avertissements par des mots: Il gle pour les Russes comme
pour nous. Caulaincourt lui rappelle ce qu'a rpondu Alexandre  la
proposition d'armistice porte par Lauriston: Ma campagne commence.
L'empereur lve les paules: Votre prophte Alexandre s'est tromp plus
d'une fois. Pourtant, au mme Caulaincourt, il avoue sa grande, sa
tenace inquitude. Que pense-t-on, que fait-on en France? Ds la fin
d'octobre, il lui confie son grand secret, qui est son intention arrte
de quitter l'arme ds qu'il le pourra et de regagner Paris.

Cette retraite de Russie, qui ajoute un tableau  son histoire, elle
aurait pu finir encore plus mal. Au moment o il semble que son toile
l'abandonne, elle le sert d'une autre faon. Deux fois, il manque de
tomber aux mains des cosaques. Qu'on l'imagine prisonnier, tu dans une
bagarre, ou bien, pour ne pas rester captif, prenant le poison dont il a
eu la prcaution de se munir. Alors son destin tourne court, et il ne
laisse qu'une rputation d'aventurier, il manque  son histoire un
dnouement digne du reste par un dsastre vraiment grandiose. Qu'on
suppose un adversaire moins prudent, moins temporisateur, moins
apathique que le vieux Koutousof, la retraite coupe, les dbris de la
Grande Arme dtruits ou contraints de se rendre. C'est la fin de
Charles XII dont Napolon,  la Brzina, faillit retrouver les marais.
Il fut protg par sa rputation, son prestige, la crainte que son nom
inspirait, un capital qui ne mettra plus que quinze mois  s'puiser.
Car si les journes de cette retraite parurent cruellement longues,
tout, aprs elles, allait marcher vers la dbcle avec une vitesse
accrue. D'ailleurs, Napolon reste semblable  lui-mme pendant ce
tragique retour o chaque pas apporte une dception, un malheur, la
menace de l'anantissement. Sa sant? Excellente. Ce n'est pas l'homme
dprim, malade, atteint aux sources de la vie qu'on a cru voir  la
Moskowa. Il reste plein d'espoir, comptant sur les ordres qu'il a
donns, le ravitaillement qui doit se trouver sur la route, ne doutant
pas de sa fortune, toujours dans l'attente d'un vnement heureux qui
viendra tout arranger, une diversion de Schwarzenberg, peut-tre. Pour
ces raisons, il est aussi indcis, dit Caulaincourt, aussi incertain
le dernier jour que le premier. Puis, quand il devient impossible de
fermer les yeux  la ruine de la Grande Arme, une attitude grave,
silencieuse et rsigne, souffrant moins de corps que les autres, mais
bien plus d'esprit et acceptant son malheur.

Il y avait dix-sept jours que l'on tait en marche, contenant les Russes
qui harcelaient l'arme et la poursuivaient de prs, lorsque la neige se
mit  tomber. C'tait le commencement des grandes souffrances. Le mme
jour une estafette arrive, apporte des nouvelles de Paris. Quelles
nouvelles! Une sorte de Baylen politique, et, tandis que l'empereur
absent subissait ses premiers grands revers, ce qui pouvait encore
arriver de pire. Un militaire rpublicain, le gnral Malet, mle aux
conspirations des dernires annes, dtenu dans une maison de sant,
s'en est vad. Revtu de son uniforme, aid de deux autres gnraux,
dont l'un, Lahorie, a t chef d'tat-major de Moreau, Malet n'a eu qu'
annoncer la mort de l'empereur et la proclamation de la Rpublique.
Pendant quelques heures il a t matre de Paris. Il a arrt le
ministre de la police Savary et le prfet de police Pasquier. Dmasqu,
arrt  son tour, l'affaire n'a pas eu de suite si c'est n'en pas avoir
que le ridicule jet sur les autorits impriales et l'odieux de douze
condamnations  mort. L'empereur se soulagea d'abord en disant que tout
cela tait l'oeuvre d'imbciles, aussi bien ceux qui s'taient laiss
surprendre et tromper que ceux qui, par des chtiments aussi durs,
avaient donn tant d'importance  un coup de main. Il tait, au fond,
gravement affect. Ce ne peut tre l'affaire d'un homme, rptait-il.
Il se reprsentait un vaste complot, presque une rvolution. Ce qui le
frappait surtout, c'tait que l'ide ne ft venue  personne que, si
l'empereur tait mort, il avait un successeur et un hritier. Et
Napolon II, on n'y pensait donc pas? La monarchie, l'Empire
hrditaire, ses institutions, son mariage, son fils, tout cela comptait
donc pour rien? Cet oubli lui donnait la mesure de sa faiblesse. Il
comprenait que les consolidations qu'il avait cherches par tant de
moyens taient vaines, que son pouvoir restait aussi fragile qu'au temps
du Consulat, qu'il tait lui-mme  la merci d'un grand revers. Il tait
occup de ces rflexions alors que tout lui faisait sentir que, ce grand
revers, les Russes pouvaient le lui infliger d'une heure  l'autre.
Incapable de dissimuler ses alarmes, il essayait de savoir ce que les
autres pensaient de l'vnement de Paris et, au lieu de faire le
silence, il l'annonait lui-mme pour observer l'effet que l'tonnante
nouvelle produirait sur ses gnraux.

Il cessa d'en parler sans cesser d'y penser, toujours plus press de se
rapprocher de la France, de quitter cette Russie comme il avait quitt
l'Espagne, encore spar par mille dangers du moment o il pourrait
rejoindre Paris. Tous les jours, cette retraite devenait plus affreuse.
On n'arrivait  Smolensk que pour y trouver les vivres pills, un grand
espoir chang en dtresse. Napolon resta enferm, ne voulut rien voir
de ces scnes, de ces batailles entre compagnons d'armes pour quelques
restes de subsistances. Puis il fallut reprendre la marche dans le
dsordre et l'abolition de la discipline, quelques poignes d'hommes
seulement montrant jusqu'o peuvent aller l'endurance et l'hrosme,
Ney,  l'arrire-garde, soutenant deux combats par jour pour sauver le
triste convoi. Maintenant, l'empereur lui-mme allait  pied, entour de
l'escadron sacr, brlant de ses propres mains ses papiers et ses
vtements le jour o il fut sur le point d'tre pris. Parfois, il lui
chappait de dire que le trop d'habitude des grands succs prparait
souvent de grands revers, mais qu'il n'tait pas question de
rcriminer. Parfois, en apprenant une nouvelle plus dsastreuse, il
frappait la terre de son bton et lanait au ciel un regard furieux
avec ces mots: Il est donc crit l-haut que nous ne ferons plus que
des fautes! C'est ainsi que l'on atteignit la Brzina, de sinistre
mmoire, o il eut l'apprhension d'un malheur encore plus affreux. En
voyant ce fleuve qui charriait des glaces, le pont dtruit, les Russes
rsolus  craser les restes de la Grande Arme, cohue o quelques
phalanges seulement subsistaient, et quand il fallut un moment penser 
redescendre vers le Dniper, il se souvint amrement de l'assurance avec
laquelle il avait dit qu'il savait ce qu'il faisait et qu'il ne
recommencerait pas Charles XII. Et c'est peut-tre dans cette ide, dans
cette volont de ne pas finir comme le Sudois, de ne pas offrir une
terne rptition  l'histoire, qu'il puisa l'nergie qu'il fallait pour
ces journes tragiques, qu'il retrouva la clairvoyance et la dcision du
chef de guerre. L'toile sur laquelle il comptait toujours ne devait pas
l'abandonner non plus. Le point mme qu'il avait choisi pour traverser
la fatale rivire trompa l'ennemi. Plus loin, il fallut encore traverser
des marais, trop semblables  ceux de Poltava, o se ft englouti ce qui
avait chapp  l'horrible bousculade, si, par fortune, les Russes
n'eussent oubli d'en dtruire les ponts.

J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le gnral,
avait dit Napolon dans ces dangers extrmes. Sur l'autre rive, sauv
d'un immense pril, l'empereur se retrouve. Il pense au lendemain,  son
trne. Il est en Pologne, il peut communiquer avec la France, il est
avide de savoir ce qui s'est pass pendant qu'il a failli disparatre et
que, cette fois, on a pu vraiment le croire mort. Il y a quinze jours
que je n'ai reu aucune nouvelle, aucune estafette et que je suis dans
l'obscur de tout, crit-il  Maret. Il est anxieux d'apprendre ce qu'on
pense en Europe. Et il faut qu'on sache avant tout que l'empereur est en
vie, bien portant, qu'il sera l demain, parce qu'il faut qu'en
Allemagne, en France, partout, on ne doute pas de sa prsence redoute
qui vient encore, pendant quarante terribles jours, de contenir
Koutousof, de lui inspirer crainte et respect et d'aider Ney  sauver
l'honneur de ce qui a t la Grande Arme.

Le dsastre, il en mesure l'tendue, il en voit surtout l'ensemble.
Demain l'Europe connatra que, de cette entreprise gigantesque,
l'empereur n'a chapp qu'avec des troupes en dsordre et en guenilles,
que, de la plus belle machine militaire qu'on ait jamais vue, il ne
reste que des hommes affams,  demi mourants, des chefs couverts de
gloire mais irrits. Ds lors, la Russie et l'Angleterre, dont
l'alliance se resserrera, redoubleront d'efforts. La Prusse, l'Autriche
elle-mme, ne seront plus sres. La fermentation, sensible depuis 1809
on Allemagne, gagnera les pays de la Confdration, la Hollande, la
Belgique, l'Italie, sans compter l'Espagne dj insurge, tandis qu'en
France le trouble des esprits, qu'a dj trahi l'affaire Malet,
deviendra plus profond. Il ne servirait  rien de ruser, de dissimuler.
L'empereur doit publier lui-mme son malheur. Et il doit arriver  Paris
en mme temps que la nouvelle de la dbcle afin d'en attnuer l'effet.
Il importe surtout que cette nouvelle ne l'ait pas prcd, sinon il
suffirait que la Prusse se soulevt, tendt la main aux Russes, et, le
chemin du retour coup, tout serait perdu.

L'empereur fait ces rflexions, prend son parti pendant les journes qui
suivent la Brzina et qui sont  peine moins tragiques que celle des
engloutissements de tant de malheureux dans les eaux glaces. Les Russes
se sont remis  la poursuite des Franais en droute et, parfois, Ney,
Maison, ne peuvent plus runir qu'une poigne de soldats qui soient
encore capables de tenir un fusil. C'est dans cette dtresse que
Napolon rdige,  tte repose, le morceau le plus difficile et
peut-tre le plus surprenant de sa littrature militaire, ce XXIXe
bulletin qui laisse tout comprendre, enveloppe tout d'un langage noble,
grave, o les mots ont une gradation savante, passant de la situation
fcheuse  l'affreuse calamit, tandis que les deux aspects de la
retraite sont montrs avec la srnit d'un connaisseur d'hommes, d'un
psychologue, d'une part ceux que la nature n'a pas tremps assez
fortement, branls, ne rvant que catastrophes, les autres conservant
leur gaiet, leurs manires ordinaires et ne voyant qu'une nouvelle
gloire dans des difficults  surmonter. Tout y est, les hommes qui
tombent sur la route de faim, de froid et de dcouragement, la cavalerie
sans chevaux, les fourgons abandonns, les gnraux faisant fonctions de
capitaines et les colonels celles de sous-officiers, l'empereur lui-mme
impassible au milieu de l'escadron sacr. Rcit calcul pour donner une
impression de calme, de complte possession de soi-mme et qui se
termine par ce mot plus tonnant que tous les autres, bien souvent
reproch  Napolon, et cependant essentiel: La sant de Sa Majest n'a
jamais t meilleure. L'empereur s'identifie avec l'Empire. On l'a cru
mort, malade, us. Qu'on prenne garde. Il vient.

Le plus difficile, ce n'tait pas cette prsentation stylise d'un
dsastre sans exemple. Il fallait quitter les hommes qui avaient survcu
 tant de souffrances et d'horreurs pour les abandonner, privs de la
prsence du chef et de la magie de son nom,  des dangers qui n'taient
pas finis. Sgur le montre prenant ses marchaux en particulier,
caressant avec tous, les gagnant  son projet de dpart, tantt par
ses raisonnements, tantt par des panchements de confiance. Puis, les
ayant runis, il leur distribue des loges, les remercie et cherche 
les convaincre que pour les sauver, eux, leurs dotations et leurs
majorats, il faut d'abord sauver l'Empire, qu'ils n'ont de salut que par
lui, qu'ils sont tous avec lui, depuis le commencement, entrs dans une
aventure. Si j'tais n sur le trne, si j'tais un Bourbon, il
m'aurait t facile de ne point faire de fautes! Ce sont toujours les
gnraux que Bonaparte redoute et il est moins sr d'eux que des
soldats. Il trouvait encore le langage qui les retenait dans le devoir.
Seul Berthier rsista, voulut partir aussi. Le mamelouk Roustan raconte
la scne avec une simplicit barbare: Je suis vieux, emmenez-moi.--Vous
resterez avec Eugne et Murat. Comme Berthier insistait: Vous tes un
ingrat, vous tes un lche! Je vous ferai fusiller  la tte de
l'arme. On pressent la rvolte des grands chefs, la mise en demeure de
Fontainebleau.

Napolon part le 5 dcembre sur un simple traneau, fugitif, survivant
 son arme,  sa gloire, pour ainsi dire  sa puissance et prsentant
sur sa route,  ses gouverneurs,  ses allis,  ses tributaires, une
espce de fantme qu'un souffle pouvait anantir mais dont le nom seul
imprimait encore la terreur et commandait le respect. La vision qu'en a
eue Thibaudeau est grande. Cet empereur qui, sous le nom d'un
secrtaire, traverse la Pologne, la Prusse, avec trois compagnons,
expos  tous les hasards de la route s'il est reconnu, c'est un autre
chapitre de sa vie aventureuse. Bonaparte a dj quitt l'gypte dans
les mmes conditions, se fiant  la fortune. Rien ne l'tonne. Il s'est
toujours attendu  tout. Durant ce trajet, il parle de lui-mme comme
d'un tranger, avec cette disposition  se regarder vivre o l'artiste
se reconnat. Il a emmen Caulaincourt, comme s'il avait un besoin, une
curiosit de se retrouver en tte  tte avec l'homme dont il n'a pas
voulu entendre les avis. Avec lui, il discute son cas, comme s'il
s'agissait d'un autre: Je me suis tromp, non sur le but et
l'opportunit politique de cette guerre, mais sur la manire de la
faire. Il fallait rester  Vitebsk. Alexandre serait aujourd'hui  mes
genoux. Il parle de la conspiration de Malet: Je crois que tout ce que
j'ai fait est encore bien fragile. Quel remde  cette fragilit? tre
vraiment un lgitime, non pas un soldat couronn, mais un roi dont le
trne garantira les autres. Longue conversation  btons rompus o,
loquace, prompt  changer de sujet et de sentiment, on dirait que
Napolon s'essaie au mmorial de Sainte-Hlne, dj avec Caulaincourt
un peu comme il sera avec Las Cases, et, un jour, devant cet
aristocrate, faisant remarquer qu'il est n gentilhomme, qu'il a t
bien lev et qu'il a frquent la bonne socit dans sa jeunesse.

Le 18 dcembre, presque mconnaissable, il arrive aux Tuileries sans
s'tre annonc. Depuis quarante-huit heures, le XXIXe bulletin a paru au
_Moniteur_. Napolon savait qu'il trouverait Paris abattu. La
consternation dpassait peut-tre son attente. Les esprits taient
frapps de ces sinistres images. On disait que c'tait l'expdition de
Cambyse, la fin de l'empire de Charlemagne. L'empereur va tout reprendre
en main, travailler, ds son retour, avec Cambacrs, Clarke, Savary.
L'archichancelier, le ministre de la guerre et le ministre de la police
ont  lui rendre compte de l'affaire Malet. C'est  elle qu'il attache
la premire importance. Il en parle d'un front soucieux, lance  tous
des paroles svres: Vous me croyiez mort... Mais le roi de Rome, vos
serments, vos principes, vos doctrines?... Vous me faites frmir pour
l'avenir. On s'attendait  des sanctions. Savary et Pasquier semblaient
perdus. Ils essuyrent une colre, comme les autres, et restrent en
place. Seul le naf Frochot, prfet de la Seine, fut destitu. Celui-l
avait pass les bornes et tenu son Htel de Ville ouvert comme une
htellerie aux conjurs.

Puis on ne parla plus de l'affaire Malet. Chacun renfermait ses
pressentiments et le silence tait impos sur la campagne de Russie.
L'empereur s'en tait expliqu  ses ministres par ce peu de mots: La
fortune m'a bloui. J'ai t  Moscou. J'ai cru y signer la paix. J'y
suis rest trop longtemps. C'tait bien toute l'histoire dite avec
sincrit et ddain. Le Snat eut droit  moins encore: Mon arme a
essuy des pertes, mais c'est par la rigueur prmature de la saison.
Pour ces hommes qu'il sent prts  le trahir et qui viennent encore de
le flagorner, le mpris transpire de la formule d'usage: J'agre les
sentiments que vous m'exprimez. Pour les uns, un haussement d'paules.
Pour les autres, le dos tourn. L'amer philosophe est prodigieusement
revenu de tout. Et, depuis Moscou, toute sa politique est manque. Qui
donc le sait mieux que lui?




CHAPITRE XXII

LE REFLUX ET LA DBCLE


Comment Bonaparte, qui a toujours connu la fragilit de son pouvoir,
n'et-il pas, au retour de Russie, senti le danger de sa position? Il a
jet des ancres. Aucune n'a tenu. L'alliance russe tait la base de la
politique et le tsar est devenu un ennemi dtermin. La naissance de son
fils devait abolir l'irritante question du successeur, et Malet a
rvl un secret fatal, celui de la faiblesse de la nouvelle dynastie.
On est tonn qu'il pense autant  ce coup de main,  cette surprise
d'une matine. Tout Paris ne parle que de ce qui s'est pass en Russie;
il semble n'tre frapp que de ce qui vient de se passer  Paris. Mais
les deux vont ensemble. Depuis longtemps, il a prvu le cas de grands
revers. Sur un trne mal assur, il est  la merci d'une dfaite, au
mme point qu'a la veille de Marengo. Il se rpte qu'il n'est pas un
Bourbon, un roi d'ancienne race, et plus tard il dira: Si j'eusse t
mon petit-fils, j'aurais pu reculer jusqu'aux Pyrnes. Il pense,
quelquefois tout haut,  ceux qu'il regarde comme ses prdcesseurs. Un
soir de fvrier 1813, aux Tuileries, causant avec Barante et Fontanes,
il nomme Louis XIV avec admiration et envie, un souverain si grave,
ayant un si grand sentiment de sa dignit et de celle de la France, qui,
aprs de belles victoires, sut rsister  toute l'Europe. Toute
l'Europe. Qu'arrivera-t-il si Napolon l'a contre lui?

Et les choses sont bien pires qu'au moment o il est mont en traneau
avec Caulaincourt. Il avait laiss la Grande Arme dans un tat affreux.
Telle quelle, c'tait encore une arme, capable de l'nergie du
dsespoir. L'empereur parti, c'est la dbandade, le sauve-qui-peut.
Chacun pense  son salut. On cesse d'obir. L'indiscipline parat jusque
chez les chefs. Tout se dmoralise et l'esprit de dfection commence.
Murat,  qui le commandement a t confi, n'est pas cout, et lui-mme
ne donne pas le bon exemple. Dans les boues de la Lithuanie il ne pense
qu' son royaume,  sa couronne compromise, et, un jour, il traite tout
haut son beau-frre d'insens. Comme lui, il a hte de rentrer dans ses
tats. Il s'esquive ds qu'il le peut. Alors, ce qui arrive 
Koenigsberg, ce sont des paves, le fantme de ce qui a t la Grande
Arme. Le dsastre, dont la nouvelle se rpand dj, l'Allemagne le voit
de ses yeux, et les consquences en sont tires. La Prusse est encore
l'allie de Napolon;  Berlin, Saint-Marsan, Narbonne, Augereau sont
auprs du roi, dnent avec lui, quand, le 30 dcembre 1812, le gnral
York, qui commande le corps auxiliaire prussien, signe de sa propre
initiative un armistice avec les Russes. Premire trahison qui commence
par les Prussiens, pour continuer avec les Saxons  Leipzig, avec les
Bavarois  Hanau. On ne peut mieux dire qu'Albert Sorel, c'est la
rplique de la retraite de Brunswick aprs Valmy, l're nouvelle qui
s'ouvre en sens oppos, le cri de Vive la Nation pouss dans la langue
de Fichte et de Goethe, tout ce qui s'est fait en vingt ans qui va se
dfaire en quinze mois. Frdric-Guillaume, d'abord ptrifi en
apprenant la dsobissance tmraire du gnral York, et qui redoute
encore Napolon, se laissera entraner par les patriotes, entraner par
son peuple, comme en 1806, et, dans deux mois, il aura renouvel avec
Alexandre l'alliance qu'ils avaient suspendue d'un commun accord pour
leur propre conservation.

Ainsi Napolon est all jusqu' Moscou dans l'espoir de forcer l'amiti
du tsar, et il se retrouve dans la mme situation qu'avant Ina, aux
prises avec la Prusse et avec la Russie. Quelle politique peut-il tenter
encore? Une seule, celle de son mariage. Il lui reste l'Autriche, le
pre de sa femme, le grand-pre de son enfant. Avant de soutenir la
nouvelle guerre que le dsastre de Moscou rend invitable, c'est 
l'lment et au ressort dynastiques qu'il demande une garantie. Quoi
qu'il arrive, quels que soient le sort des armes et les accidents du
champ de bataille, que l'empereur soit tu, prisonnier ou battu, il faut
que l'Empire demeure, que personne ne puisse dire que le pouvoir est
vacant. A tous les gards, il importe d'intresser, d'attacher Franois
II  l'avenir de sa fille et de son petit-fils. Alors Bonaparte cherche
une protection dans une nouvelle investiture.

C'est l'ide d'un homme inquiet, dont le cerveau toujours en travail
n'est pas  bout d'inventions pour obtenir une scurit qui le fuit.
Cette fois, il met devant lui la robe de Marie-Louise et les langes du
roi de Rome. Avant de repartir pour l'arme, il instituera une rgence
et c'est  l'impratrice qu'elle sera confie. De plus, le roi de Rome
devra recevoir, lui aussi, et tout enfant qu'il est, l'onction du sacre.
Puisqu'on n'a pas rpondu  Malet: L'empereur est mort, vive
l'empereur, comme l'ancienne France disait: Le roi est mort, vive le
roi, une crmonie symbolique affirmera que Napolon se survit 
lui-mme. Le sacrement qui n'a pas suffi pour le pre sera redoubl pour
le fils. Ds lors l'empereur d'Autriche ne serait-il pas dnatur,
sacrilge, s'il ne protgeait l'Empire de son gendre avec la rgente et
l'hritier? Et comme Napolon aime les prcdents, l'histoire, ce qui le
relie aux autres races, il fait tudier les rgences des reines-mres
ou pouses des rois de France, en insistant sur Blanche de Castille. Il
n'est pas mauvais d'voquer un peu saint Louis. Des recherches sont
commandes sur le couronnement et le serment des fils ans des rois du
vivant de leur pre, depuis Charlemagne. D'ordre de l'empereur, on
fouille de poudreuses archives tandis que lui-mme dicte tous les jours
de longues notes pour l'organisation de l'arme qu'il fait sortir de
terre. Il mdite aussi un coup de thtre, sa rconciliation avec Pie
VII. Un soir d'hiver,  l'improviste, le reclus, le prisonnier de
Fontainebleau voit entrer chez lui l'empereur. Tout sera fini, oubli,
la paix signe par de menues concessions au pontife, le fil renou avec
les jours du Concordat. Le pape tendra le sacre  Marie-Louise et au
prince imprial. A l'intrieur de l'Empire, la dsaffection des fidles
cessera. Les cours catholiques seront satisfaites. C'est une opration 
longue porte et l'empereur a hte de faire connatre  son beau-pre
qui,  Dresde, lui avait parl du dplorable enlvement de Savone, le
succs de l'entrevue de Fontainebleau. La solennit,  la fois
religieuse et politique, du deuxime sacre, scellera la rconciliation.
Ainsi Napolon qui, par son mariage, a dj voulu l'Empire lgitime, se
rfugie dans une sorte d'ultra-lgitimit. Il a suffi de ce Malet, de ce
cerveau brl, de quelques fonctionnaires qui ont perdu la tte, pour
ramener l'empereur  l'ide fixe des conspirations, pour qu'il dsire
une autre application du chrme qui rend inviolable, de nouvelles
onctions qui confirment la garantie qu'il a cherche par son mariage,
par son entre dans la famille des rois.

Bientt, sur les remontrances de ses cardinaux, Pie VII se repent de la
faiblesse qu'il vient encore d'avoir pour Bonaparte et dont il ne se
dpartira jamais tout  fait puisque (c'est demain) il interviendra en
faveur du proscrit de Sainte-Hlne. Mais enfin, le pape s'est rtract.
Il rejette le nouveau Concordat. Il faut renoncer au double
couronnement, remplacer Notre-Dame et le trne dress prs de l'autel
par le serment de la rgente dans un salon de l'lyse, devant les
ministres, les dignitaires et la cour. Les temps o tout russissait, o
l'on faisait galoper le pontife ne sont plus. Napolon devra se passer
de l'institution divine. Il reste les institutions humaines. L'empereur
en appelle  ses armes toujours victorieuses pour confondre ses ennemis
et sauver l'Europe civilise et ses souverains de l'anarchie qui les
menace. C'est la proraison du premier discours qu'a rcit la rgente.
Tout n'y est pas faux. Portant avec elles l'esprit de nationalit, les
ides de la Rvolution, qui effrayent souvent Frdric-Guillaume, sont
un germe qui lve chez les Allemands. Napolon aurait besoin, en France,
de ranimer le patriotisme rvolutionnaire. Et c'est lui qui devient le
rempart des souverains, plus dynastique que les reprsentants des
vieilles dynasties, sans tre encore au bout de ses mtamorphoses et de
ses incarnations.

La rconciliation avec le pape est manque, les affaires de la
Chrtient ne sont pas arranges, la pacification religieuse, qui
serait si importante, surtout en Belgique, n'est pas obtenue. Il est
pourtant une chose dont Napolon ne doute pas, ne veut pas douter, pas
plus que, l'anne d'avant, il n'admettait que l'alliance de Tilsit ne
dt renatre, et c'est qu'il peut compter sur l'Autriche, sur ces
rapports du sang qui lient les deux maisons impriales. Comme la Russie
nagure, l'Autriche est maintenant la base de son systme. Il croit,
parce qu'il a besoin d'y croire,  la religion,  la pit, 
l'honneur de son beau-pre. cartant tout ce qui rappelle l'effroyable
chec de Moscou, il affecte un calme olympien. En ce moment, dit Mol,
on le voyait gouverner, administrer, s'occuper des moindres dtails
comme s'il n'et conserv ni proccupation ni souvenir. Il organise et
il rassure. Sous vingt formes diverses, il rpte ce qu'il crit 
Lebrun: Quant  l'Autriche, il n'y a aucune inquitude  avoir; le
prince Schwarzenberg arrive aujourd'hui; les relations les plus intimes
existent entre les deux cours. Pourtant, un mois aprs York,
Schwarzenberg a sign un armistice avec les Russes. L'Autriche est
encore moins en guerre avec la Russie que la Russie, en 1809, n'tait en
guerre avec l'Autriche. Elle n'est plus l'allie de la France. Elle est
neutre, et quelle neutralit suspecte! Quand elle prpare une mdiation
qui sera une mdiation arme, Napolon veut comprendre qu'elle se met
 sa disposition, qu'elle offre ses bons offices pour lui procurer la
paix avec Frdric-Guillaume et Alexandre, une paix qui conserve
l'essentiel, l'Empire. Il suffira d'une victoire, d'un Austerlitz, d'un
Ina,--car il en est toujours  s'imiter lui-mme dans des situations
toujours identiques,--et l'entremise de l'Autriche finira tout... Si
tout pouvait tre fini par une nouvelle victoire et s'il restait 
Napolon les moyens d'obtenir autre chose que des succs d'un jour.

Ses illusions, elles sont pour une part volontaires. Qu'en 1813 il
recommence 1805 et 1806, qu'il disperse la nouvelle coalition avant
qu'elle ait runi ses forces, sera-t-il plus avanc qu'en 1807? L'enjeu
n'est-il pas toujours le mme? Il le sait et il le dit: L'Angleterre
met pour condition  la paix le dchirement de cet Empire... L'ennemi
et-il son quartier gnral au faubourg Saint-Antoine, le peuple
franais ne renoncera jamais  la runion de la Belgique. Il le rpte
 Schwarzenberg: Les Anglais croient que la France est crase; ils me
demanderont la Belgique. Et, pensant tout haut devant cet Autrichien:
Ma position est difficile. Si je faisais une paix dshonorante, je me
perdrais. J'ai plus de mnagements  garder pour l'opinion parce que
j'en ai besoin. Il sait bien que la France extnue soupire aprs la
paix. S'il la faisait  tout prix, il n'entendrait d'abord que des cris
d'allgresse, et puis, quand on aurait oubli les fatigues, les peines,
les inquitudes de la guerre, Napolon serait accus d'avoir perdu les
conqutes de la Rvolution. Il n'oublie ni comment il est venu au
pouvoir, ni ce qui l'y a port. Il l'a dit avant, pendant et aprs. Il a
beau se lgitimer, se royaliser, sa puissance n'est que d'opinion, au
dehors o l'apparence d'une confiance extrme dans ses forces lui est
commande, au dedans parce qu'il est li  la mission qu'il a reue, au
devoir de conserver  la France les annexions de la Rpublique.

Un parti,--et maintenant, c'est presque tout le monde, ce sont mme et
peut-tre surtout les marchaux,--professe qu'il suffirait de vouloir
sincrement la paix, qu'elle est toujours possible. Pour un autre, non
pour lui. Il s'est li  la France et la France s'est lie  lui par la
guerre des frontires naturelles. La France et Napolon ne peuvent plus
se dgager que par le triomphe ou par la dfaite. Le triomphe, il
affecte toujours d'y croire. Mais battrait-il les puissances
continentales qu'il resterait les Anglais, matres de la mer, et alors
le blocus, dont les Prussiens aprs les Russes viennent de s'affranchir,
serait  refaire, l'Espagne  reconqurir, tout  recommencer pour se
retrouver au mme point qu'avant. Il peut, sans doute, s'il le veut,
renoncer  ses conqutes, rendre  la Prusse,  l'Autriche ce qu'il leur
a pris. Mais il le leur a pris pour les contraindre  la paix, pour
qu'elles deviennent ses auxiliaires. Restituera-t-il l'Italie 
l'Autriche? Le trait de Lunville n'a t sign par l'Autriche que du
jour o elle a t expulse d'Italie. Frdric-Guillaume vient de faire
dfection. Napolon se reproche de l'avoir mnag, mais c'tait 
Tilsit, c'tait par gard pour Alexandre. La Prusse met Napolon en
demeure de choisir entre la ligne de l'Elbe et la guerre. Qu'il renonce
 cette ligne, aura-t-il la paix pour si peu? En 1806, le roi de Prusse
l'a somm d'vacuer l'Allemagne. Depuis le dsastre de Russie, il est
revenu du Nimen sur la Vistule, de la Vistule sur l'Oder. Est-ce 
l'Elbe que les Prussiens, quant  eux, consentiront  s'arrter? Il est
clair qu'on lui imposera la ligne du Rhin. Or c'est pour la protger
qu'il a fallu la franchir et organiser la Confdration. Que l'on annule
les traits de 1809, de 1807, de 1805, et l'on sera ramen  1800 puis 
1792. Napolon savait que, dans la dfaite, il faudrait toujours
reculer comme, dans la victoire, il avait fallu avancer toujours. Sorel
ajoute que l'effet serait le mme si l'empereur consentait  reculer
sans combat. En rtablissant la Prusse et l'Autriche dans leur ancienne
puissance, il leur et rendu les moyens de le combattre pour lui
reprendre ce qu'il aurait gard. Et il expliquait trs bien, 
Sainte-Hlne, qu'en revenant de Moscou il tait dcid  des
sacrifices. Mais le moment de les proclamer lui semblait dlicat. Une
fausse dmarche, une parole prononce mal  propos, pouvait dtruire 
jamais tout le prestige. Et il vivait du prestige de son nom. Mieux
valait donc se servir de la crainte rvrencielle qu'il imposait encore,
courir la chance des batailles, ne consentir aux sacrifices qu'aprs des
succs et en se servant du mdiateur autrichien, au lieu de traiter sous
l'impression du dsastre de Russie, c'est--dire en vaincu.

A ce point extrme de complication, comment les ides de l'empereur ne
fussent-elles pas redevenues flottantes? Il n'tait pas plus fix sur
les concessions qu'il pouvait consentir que les rois coaliss sur celles
qu'ils pourraient demander, et c'est si vrai que leurs exigences
devaient aller en croissant comme les siennes se fussent accrues s'il
avait t victorieux. Il faisait tout reposer sur la mdiation de son
beau-pre. Pourtant, sa raison le mettait en garde contre l'Autriche. Il
n'ignorait pas que les Anglais restaient en guerre avec lui, que ses
revers de Russie, leurs succs en Espagne les rendaient plus dtermins
 poursuivre la lutte jusqu' la libration de la Belgique. N'ayant
aucune prise sur l'Angleterre, il la laissait hors de ses calculs. Il
venait encore d'en faire l'aveu dans sa conversation des Tuileries avec
Barante et Fontanes: Je suis l'oeuvre des circonstances. L'oeuvre
d'abord, maintenant l'esclave, et il obit aux circonstances avec une
rsignation encore plus fatigue que fataliste. Marmont, pendant la
campagne de 1813, dcouvrira chez lui ce que d'autres avaient tant de
fois discern, une confiance capricieuse, une irrsolution
interminable, une mobilit qui ressemblait  de la faiblesse. Dans la
dernire phase, ce penchant  l'incertitude s'aggrave avec la porte de
chacune des dcisions qu'il faut prendre  chaque heure de la journe.

La Prusse a dclar la guerre, envahi la Saxe. C'est la situation de
1806 qui se reproduit. Deux jours avant de rejoindre l'arme
d'Allemagne, Napolon reoit Schwarzenberg, celui qui bientt sera
gnral en chef des coaliss, et lui demande son concours contre les
Russes de mme qu'il attendait, en 1809, le concours des Russes contre
l'Autriche. Ds ce moment, Metternich et Franois II sont rsolus 
passer du ct de la coalition, mais en y mettant des formes, en prenant
un masque. Une savante politique commence, une politique d'illusions et
de tromperie, dont Napolon lui-mme ne perce pas tous les secrets et
qui a longtemps abus. Aprs sa premire victoire,  Lutzen, il crit 
son beau-pre: Connaissant l'intrt que Votre Majest prend  tout ce
qui m'arrive d'heureux.... Mme si l'alliance autrichienne n'est plus
qu'un faux semblant, il en prolongera la fiction comme il a prolong
celle de l'alliance russe.

Parti de Saint-Cloud le 15 avril 1813, il est, le 1er mai, dans la
plaine de Lutzen. La conception est invariable, toujours forte. C'est
celle d'Ina, le coup de tonnerre qui dconcertera l'ennemi. Seules les
ressources ne sont plus les mmes, de trop jeunes soldats, une leve
htive auprs de vtrans fatigus, peu de cavalerie, une arme
improvise, l'avant-dernier effort de la nation. Napolon le sait et il
reste, durant la bataille, prs de ses troupes novices pour les animer
de sa prsence et de sa parole, expos au feu. Est-ce que Lutzen n'est
pas le lieu o Gustave-Adolphe a pri? On a l'impression que, dans cette
campagne, Napolon a souvent cherch la mort, au moins qu'il s'en est
montr insouciant, comme si elle et t pour lui le moyen d'en finir,
et, par la rgence de Marie-Louise, de faire passer, sans convulsions ni
secousses, sa succession  son fils. Il sait tout ce qui va mal, les
difficults de la conscription, les rfractaires en nombre croissant,
surtout en Belgique, des troubles en Hollande, Joseph qui, encore une
fois, a quitt Madrid pour n'y plus rentrer, l'Espagne perdue et dont il
a dj fait le sacrifice, l'Allemagne haineuse, souleve de patriotisme,
enfin, en France la confiance branle, comme se risque  le dire le
plus complaisant de tous les ministres, Maret.

Pourtant, le soir de Lutzen, Napolon rayonne. A-t-il vraiment dit aprs
cette journe heureuse: Je suis de nouveau le matre de l'Europe? Ce
n'tait, en tout cas, que par des succs militaires qu'il pouvait
rtablir sa situation.

Mais Lutzen n'est pas Ina, et les Russes ne sont plus, comme en 1806,
au del de la Vistule. Maintenant ils doublent les rgiments prussiens.
Vingt jours aprs,  Bautzen, il faut encore battre ces allis, une de
ces victoires o l'ennemi chappe  la destruction et qui ressemblent
trop  celles que, l't prcdent, de Smolensk  la Moskowa, remportait
l'empereur. A la fin de la seconde journe, celle de Wurschen, il sent
ses conscrits  bout de forces. Comment! aprs une telle boucherie,
aucun rsultat, point de prisonniers! Ces gens-l ne me laisseront pas
un clou! A ce moment, un chasseur de l'escorte est tu. Duroc, la
fortune nous en veut bien aujourd'hui. Quelques heures plus tard, un
boulet frappe Duroc, un de ceux, un des trs rares qu'il aime. On le
vit, le reste de la soire, au milieu du carr de la Garde, assis devant
sa tente, silencieux, les mains jointes et la tte baisse, rpondant
 Drouot, qui demande des ordres: A demain tout. C'est une image pour
Raffet. Pauvre homme! disent les grenadiers. Il a perdu un de ses
enfants. Pourtant, un mois plus tard, il dira: Un homme comme moi se
soucie peu de la vie d'un million de... Metternich n'osait rpter
l'expression. Mais si l'empereur se raidit aprs un attendrissement,
rien n'arrte plus le dcouragement qui monte. Il entend dire, aprs
Bautzen: Quelle guerre! Nous y resterons tous. Il redevient brutal
avec ses gnraux. Je sais bien, messieurs, que vous ne voulez plus
faire la guerre. Celui-ci voudrait chasser  Grosbois, cet autre
habiter son htel  Paris. Et la rponse arrive, ironique: J'en
conviens, Sire; je connais fort peu les plaisirs de la capitale.

Il doit compter avec cet tat d'esprit. Dsormais, il importe 
l'empereur qu'on ne puisse plus douter du dsir qu'il a de la paix. Il
en donne la preuve, au prix de ses plus grands intrts militaires,
puisque, de nouveau arriv jusqu' la ligne de l'Oder, il se rsout 
une suspension d'armes dont,  Sainte-Hlne, il dira: Je crois bien
que j'ai mal fait, mais j'esprais m'arranger avec l'Autriche. Tout son
calcul est l. Le 17 mai, entre Lutzen et Bautzen, il a fait savoir 
son beau-pre qu'il tait prt  entrer en ngociations avec la Russie,
la Prusse, l'Angleterre et mme les insurgs d'Espagne. Le 4 juin, il
arrte sa marche en avant et signe l'armistice de Pleisswitz. Non sans
avoir beaucoup hsit. Il pressent que l'Autriche se servira de cet
arrt des hostilits pour se rapprocher de la Russie et de la Prusse
aprs avoir achev ses armements. Mais l'ide qu'il importe de ne pas
indisposer l'Autriche, la ncessit de l'accepter comme mdiatrice pour
ne pas lui donner de prtexte d'intervention, l'espoir de garder son
alliance, tout cela domine les autres considrations. Ne pas perdre le
contact avec la cour de Vienne est son principe. Jusqu'ici il n'a eu
devant lui que les Russes et les Autrichiens ou les Prussiens et les
Russes runis. Il n'a pas eu  combattre de coalition gnrale. Par
dessus tout, c'est ce qu'il voudrait viter parce que, dans le moment o
les forces de la France s'puisent, il sent que ce serait la fin.

Alors ce sera la fin de toute faon. Du moment qu'il n'a pu, dans ce
premier mois de campagne, obtenir des rsultats dcisifs, l'entre de
l'Autriche dans les rangs de ses ennemis est certaine, qu'il signe ou
non l'armistice, qu'il accepte la mdiation autrichienne ou qu'il ne
l'accepte pas. Metternich file dj sa dfection, comme Alexandre, pour
le mariage de sa soeur, avait fil un refus. Nous savons par lui-mme que
son parti tait pris et que Franois II, qui avait des entrailles
d'tat, non des entrailles de pre, ne devait s'arrter ni  sa fille
ni  son petit-fils. Il avait dj sacrifi Marie-Louise  la politique
en la mariant. Il la sacrifierait bien une seconde fois, l'heure tant
venue d'effacer les dfaites, d'abolir les traits et d'obliger la
France  rentrer dans les limites d'o elle tait sortie par la
Rvolution.

Ce n'est pas encore le dnouement, mais il approche. Par tapes rapides,
on revient  la situation de 1798, celle qui avait dtermin l'appel au
soldat, brumaire, le Consulat, l'Empire. Ce rgne s'est coul comme un
torrent. Bonaparte est ramen, avec la France, au point o l'on en tait
 son retour d'gypte. L'Europe l'a redout. Quelquefois elle a pens
qu'il durerait plus longtemps qu'elle n'avait cru. Jamais elle n'a cru
vraiment qu'il durerait toujours, qu'il et ouvert autre chose qu'une
parenthse, que son effort prodigieux dt assurer  la France la
possession ternelle des territoires que la Rvolution avait conquis.
Maintenant les rois s'enhardissent. Ils se disent que l'heure est
venue.

L'alliance de 1813 a tu Napolon parce qu'il n'a jamais pu se
persuader qu'une coalition pourrait maintenir l'esprit d'union parmi ses
membres et persvrer dans le but de son action. Cette remarque de
Metternich est deux fois vraie. D'abord parce que, la coalition s'tant
forme, Napolon se rfugia dans l'espoir de la dissoudre. Ensuite parce
que l'empereur tait en retard sur les vnements et que les Franais
l'taient comme lui. A ce retour offensif contre la Rvolution et contre
son gnral couronn, les rois taient pousss par leurs peuples.
Maintenant, les vieilles monarchies recevaient l'lan belliqueux qui,
vingt ans plus tt, animait la Rpublique. Et, tandis que les peuples
leur donnaient l'impulsion, ces gouvernements avaient acquis de
l'exprience. A cette longue cole il s'tait form chez eux des
gnraux et des hommes d'tat. Si,  partir du moment o la coalition
gnrale s'est noue, Napolon a succomb si vite, ce n'est pas
seulement au nombre de ses ennemis, au nombre de ses fautes, mais  une
politique parfaitement calcule pour provoquer sa chute. Il avait 
combattre, avec des forces plus grandes que les siennes, une ide 
laquelle la fertilit de son esprit ne pouvait plus opposer rien.

Ide simple, fonde sur une connaissance exacte des Franais, de leur
caractre, de leur tat moral, et qui consiste  distinguer entre la
France et Napolon pour la sparer de Napolon. Subtile et pernicieuse,
cette manoeuvre commence ds l'armistice. Au milieu du mois de juin, la
Prusse et la Russie qui, dj, se sont interdit, par leur accord de
Kalisch, de conclure la paix sparment, signent avec l'Angleterre le
trait de Reichenbach, qui stipule que la paix ne pourra tre conclue
que du commun accord des Allis. C'tait dj la convention de 1805,
celle qu'Austerlitz avait brise. Elle est remise en vigueur. Il ne
s'est coul que huit ans, de 1805  1813, et l'on comprend que les
coaliss se retrouvent dans les mmes dispositions, qu'ils reprennent
jusqu'aux mmes textes, encore tout frais. En secret, l'Autriche,  son
tour, prpare son adhsion au trait de Reichenbach. La mthode, qui se
dveloppera avec les succs militaires des Allis, se dessine. Il faut
d'abord que l'Autriche passe de l'tat de mdiatrice  l'tat de
belligrante. Au cours des pourparlers qui sont engags depuis
l'armistice, ou bien Napolon repoussera les conditions de paix qui
seront mises en avant, et l'Autriche sera fonde  se prononcer contre
lui; ou bien, ces conditions, il les acceptera, et d'autres seront
aussitt annonces pour provoquer la rupture. En maintenant le principe
que sa mdiation est une mdiation arme, l'Autriche justifie d'ailleurs
ses prparatifs militaires tout en donnant  Napolon des raisons de se
mfier, ce qui conduit non moins srement  rompre. Dans la suite, 
chaque tape, il ne s'agira que d'appliquer ce canevas diplomatique. Des
propositions de paix honorables, modres, seront faites  Napolon par
les trois souverains coaliss. S'il les repousse, on accusera son
enttement, son orgueil, sa folie. Il aura l'air d'avoir refus les
clauses d'une paix dfinitive, tandis que, s'il accepte, ce ne seront
plus que des prliminaires doubls d'articles additionnels qu'on tient
en rserve, sans compter que le tout restera soumis  l'agrment du
gouvernement britannique. Il s'agit de rejeter sur Napolon toutes les
responsabilits, de l'isoler en suggrant peu  peu aux Franais l'ide
que son abdication est le seul moyen d'obtenir la paix, une paix solide,
raisonnable, honorable. Le but des coaliss, c'est pourtant la France
ramene  ses anciennes limites. Ils n'y ont jamais renonc que par la
dfaite. Ils y reviennent avec la victoire. Seulement on se garde de le
dire, de recommencer la faute de Brunswick en 1792, de provoquer les
Franais. La menace de les priver des frontires naturelles risquerait
de refaire l'union autour de leur empereur. Alors on parlera en termes
imprcis de frontires lgitimes ou bien du Rhin, des Alpes, des
Pyrnes, et les Franais ne manqueront pas de comprendre que les Allis
leur laissent tout ce qui est compris  gauche du Rhin. C'tait
l'appt, selon l'expression de Metternich. Personne n'y vit plus clair
que Napolon et aucun boulet ne lui parut le viser comme la grande
proclamation des Allis, celle de Francfort. Il dira en la lisant: Il
faut tre pass matre en fait de ruse. La ruse s'adressait  un peuple
fatigu qu'il ne fallait pourtant pas aigrir. Elle a russi au point
que l'histoire s'y est trompe durablement.

Les huit semaines de l'armistice sont les dernires o Napolon, au coeur
de l'Allemagne, paraisse encore puissant. Le cercle se resserre dj
autour de lui. Le 28 juin,  Dresde, sa longue et suprme conversation
avec Metternich est celle d'un homme traqu. Qu'il ait eu tort de
compter sur l'alliance autrichienne, que la politique de son mariage ait
t aussi vaine que son ouvrage de Tilsit, il le voit, il le sait et il
clate en reproches striles: J'ai promis  l'empereur Franois de
rester en paix avec lui tant que je vivrais; j'ai pous sa fille; je me
disais alors: Tu fais une folie; mais elle est faite; je la regrette
aujourd'hui. De la colre, des menaces, le lgendaire chapeau jet 
terre et que ne ramasse pas Metternich, c'est sa premire rponse  la
pression que le mdiateur autrichien exerce maintenant sur lui. Ou bien
Napolon acceptera au futur congrs, des limites compatibles avec le
repos commun, ou bien l'Autriche se joindra  la coalition. Franois II
y est rsolu. Aucune considration de famille ne l'arrtera. Il
n'coutera que l'intrt de ses peuples. Il faut que Napolon s'en
remette  son beau-pre, sinon il aura  combattre un ennemi de plus.
Oui, ce que vous me dites l ne me surprend pas, tout me confirme dans
l'opinion que j'ai commis une faute impardonnable. En pousant une
Autrichienne, j'ai voulu unir le prsent et le pass, les prjugs
gothiques et les institutions de mon sicle; je me suis tromp et je
sens aujourd'hui l'tendue de mon erreur. Cela me cotera peut-tre mon
trne, mais j'ensevelirai le monde sous ses ruines. Et il redit l'ide
qui le hante, que, soldat parvenu, il n'est pas comme ces souverains
ns sur le trne qui peuvent tre battus vingt fois et rentrer dans leur
capitale. Propos pnibles, que Metternich accueille avec froideur. Et
propos sans suite, comme d'un homme troubl qui cherche l'issue et ne la
trouve pas. Pensez-vous me renverser par une coalition?... Plus vous
serez nombreux, plus je serai tranquille. J'accepte le dfi. Au mois
d'octobre prochain, nous nous verrons  Vienne. Puis, revenant  la
bonhomie, pour finir: Savez-vous ce qui arrivera? Vous ne me ferez pas
la guerre.

A ce dernier mot, Metternich se flatte d'avoir rpliqu: Vous tes
perdu, Sire. Il le tenait. Il avait distingu, comme le notait de son
ct Marmont, que Napolon reconnaissait clairement la propension de
l'Autriche  devenir une ennemie mais se refusait toujours  croire
qu'elle s'y dcidt. A Dresde, l'tat-major de l'empereur avait montr
 Metternich des visages tendus, lui avait adress des questions
inquites. Napolon lui-mme, niant que son arme ft lasse, avait avou
que les gnraux voulaient la paix. Ils la voulaient plus encore qu'il
ne pouvait en convenir et, tous les jours, c'taient des harassements
de leur part, des reproches qu'il lisait dans les yeux, des discussions
qu'il avait  soutenir. Connue  Dresde le 30 juin, la nouvelle du
dsastre de Vittoria, de l'vacuation et de la perte de l'Espagne
redoublait ces murmures, ces mcontentements, ces sollicitations sans
lesquelles on ne comprendrait pas l'abandon de Fontainebleau, dans huit
mois. Dj Napolon doit rendre des comptes. Tt ou tard on reconnatra
que j'avais plus d'intrt qu'un autre  faire la paix, que je le savais
et que, si je ne l'ai pas faite, c'est qu'apparemment je ne l'ai pas
pu. Et il explique, comme il chargera encore Las Cases de l'expliquer,
qu'il tait oblig de faire bonne contenance dans une si gauche
posture, de rpondre firement aux ennemis et de rembarrer ses
propres lieutenants, ces militaires qui se joignaient aux bourgeois de
Paris pour rclamer tout haut la paix lorsque le moyen de l'obtenir et
t de le pousser ostensiblement  la guerre. Il tait trop clair
qu'un dcouragement aussi manifeste, joint  l'effet produit par la
victoire de Wellington en Espagne, devait tre funeste aux ngociations.

Napolon s'y engage cependant, aprs avoir prolong l'armistice, en
partie pour contenter le besoin de repos qu'il sent grandir autour de
lui, en partie dans l'espoir, auquel il ne renonce pas, de garder
l'alliance de l'Autriche. Cependant le dsarroi qui commence  paratre
autour de lui et en France se reflte dans son esprit. La frontire des
Pyrnes est menace. Serait-il sage de se replier sur le Rhin, comme il
en reoit le conseil, afin de ne pas se trouver isol et aventur en
Allemagne si l'armistice est rompu? Mais ce serait renoncer  ce qui lui
permet de ngocier, ses gages, sa carte de guerre, ce serait accorder
d'avance aux Allis la premire srie de leurs conditions. Un moment il
cherche  reprendre le contact avec Alexandre,  agir sur l'Autriche par
la Russie, n'ayant pu agir sur la Russie par l'Autriche. Puis il
retourne au systme autrichien,  l'alliance de famille qui a t la
destination de ce mariage, que, devant Metternich, quelques jours plus
tt, il appelait une sottise. Marie-Louise est mande  Mayence.
Peut-tre, par elle, Franois II reviendra-t-il  d'autres sentiments.
Tout ce qu'il a essay, Napolon,  cette extrmit dont il sent le
pril, le tente encore. En quelques jours, il repasse par la srie de
ses combinaisons d'assurance contre la chute. Elles sont dj puises.
A ceux qui lui reprsentent qu' Dresde sa position est dangereuse:
N'tais-je pas aventur  Marengo,  Austerlitz,  Ina,  Wagram?
C'est le malade qui, dans une crise, pense  celles dont il est dj
sorti, aux remdes qui l'ont soulag.

Et comme ils sont tous inutiles! Autour de lui on n'aspire plus qu' la
paix, le plus tt possible et en faisant la part du feu. Caulaincourt, 
Prague, joue le mme rle que Talleyrand  Erfurt. Dans l'intrt de
l'Empire et de l'empereur lui-mme, le duc de Vicence suggre 
Metternich de demander beaucoup, d'tre exigeant et dur. A la manire du
prince de Bnvent, il s'imagine que c'est le moyen de rendre Napolon
plus modr, de le dterminer  des concessions qui assureront son
salut. Metternich n'avait pas besoin de ce conseil. Caulaincourt a
encore l'illusion que l'Europe laissera  la France les conqutes
fondamentales de la Rpublique. Napolon persiste  compter sur le
concours de l'Autriche dans des ngociations auxquelles il n'a t
attir que pour y tre mis dans son tort. Le parti des Allis est pris,
leur plan arrt. Quelles que soient les rponses de Napolon,
l'Autriche lui dclarera la guerre, et l'on s'est arrang, non pour lui
rendre la paix possible, mais pour l'amener dans tous les cas  dire
l'quivalent d'un non. Aprs lui avoir fix des prliminaires sur trois
points, on lui en prsente six. Ce sont des conditions variables,
extensibles, en accordon, et, d'autre part, on n'admet pas qu'il les
discute. Ce qu'on exige de lui, c'est qu'il abandonne tout moyen de
tenir tte aux Anglais. Il voudrait au moins, derniers spasmes de sa
politique, sauver Trieste et Hambourg, les grands ports sans lesquels il
n'a qu' renoncer au blocus et  s'avouer vaincu par la puissance des
mers. Quand il envoie  Prague son acceptation de principe en rservant
l'examen des dtails, les Allis dclarent qu'ils n'admettent pas de
contre-projet et que leurs conditions sont un ultimatum. Le 10 aot, 
minuit, Russes et Prussiens, montre en main, annoncent que c'est fini,
que les hostilits reprennent. Le lendemain,  de nouvelles offres de
concessions, l'Autriche rpond  son tour qu'elle est lie, qu'elle ne
peut plus rien. C'est la guerre. L'armistice n'a t qu'une longue
intrigue. L'Autriche passe au camp ennemi aprs avoir eu l'air d'exercer
une mdiation bienveillante, et elle rejette sur Napolon l'chec des
pourparlers. Elle y a gagn, en outre, le temps d'achever ses armements,
les Russes et les Prussiens ont reu des renforts tandis que Bernadotte
amne ses Sudois.

C'est dj un hallali. Les rois, mme le dernier en date, le beau-frre
de Joseph, se sont bien donn rendez-vous sur la tombe de Bonaparte.
Cette fois, et pour la premire fois, non seulement la coalition est
gnrale, mais elle aura le commandement unique, celui de Schwarzenberg;
elle aura un plan; au lieu de se faire battre elle-mme en dtail,
viter de se mesurer avec Napolon, si ce n'est pour l'accabler sous des
forces suprieures; attaquer de prfrence ses lieutenants: Partout o
il ne sera pas, le succs est certain. La coalition a mme des ides,
convoquer les peuples  la lutte pour la libert, retourner contre la
France le vocabulaire et jusqu'aux hommes de la Rvolution. Moreau, le
soldat de la Rpublique, est engag dans les rangs des librateurs. Par
une transposition audacieuse, les dieux changent de camp.

Au grand jeu de la guerre, Napolon se retrouve gal  lui-mme. On
dirait que sa virtuosit s'exalte  lutter contre tant d'ennemis  la
fois. S'il vainc, ce sera une des choses les plus difficiles, les plus
tonnantes qu'il ait accomplies. Ds le 23 aot, il a refoul Blucher en
Silsie; la route de Berlin est ouverte  Davout et  Oudinot. Le 26, il
est  Dresde pour tenir tte aux deux cent mille hommes qui sont
descendus de Bohme avec Schwarzenberg. Deux jours de bataille o
l'empereur paye de sa personne, indiffrent au danger, dans la boue et
sous la pluie, comme autrefois  Ulm, les bords de son chapeau, qui
n'est plus qu'une gouttire, pendant sur ses paules. C'est le mtier,
et il le fait comme  ses dbuts parce qu'il est ramen, et la France
avec lui,  la mme condition qu'au temps o dj l'invasion menaait.
Quels rappels du pass! Pendant cette bataille, un boulet franais
n'est-il pas all frapper Moreau? Le vainqueur de Hohenlinden, le rival
de Bonaparte, Georges, Pichegru, le complot, le procs, tout cela, qui
parat si loin, est d'hier! On se retrouve et l'on se retrouvera encore.
Ils n'ont pas tous disparu, les acteurs du drame qui se joue depuis
vingt ans, que domine maintenant la figure de l'empereur, qui, sans lui,
et fini bien plus tt et qui ne se dnouera plus que par lui, qu'il
regarde pourtant avec une trange srnit. Lorsqu'on vient dire 
Napolon que l'ennemi, parvenu l'avant-veille jusqu'aux portes de
Dresde, bat partout en retraite, l'empereur, crit un major saxon,
tmoin oculaire, reoit cette nouvelle d'un visage aussi tranquille que
s'il tait question du gain d'une partie d'checs. On lui dit que les
temps d'Austerlitz et de Wagram sont revenus. Ceux qui le harassaient
pour qu'il se replit sur le Rhin le flicitent d'avoir repouss les
conditions de Prague et ne veulent plus qu'il signe la paix avant
d'avoir rejet les Russes bien loin derrire la Vistule. Comme le reste,
les palinodies le laissent glac. Il se contente de rpondre: Ceci
n'est pas encore fini.

Le 30 aot, Vandamme, par son imprudence, est battu et fait prisonnier 
Kulm. Charg de poursuivre l'ennemi en retraite, il est accabl dans le
dfil mme o il devait dtruire les Prussiens. Les rsultats de
l'effort de Dresde sont anantis, et rien dsormais ne russira plus 
Napolon. Aussi froidement qu'il avait appris sa victoire, il apprend le
dsastre de Vandamme. Il a vu d'un coup d'oeil toutes les consquences
de l'vnement. Il les envisage avec calme et mme avec une rsignation
stoque. On dirait que la seule chose qui lui importe, c'est de savoir
si lui-mme, sous le rapport de l'art militaire, n'a pas commis de
faute. Il vrifie ses minutes, celles de Berthier. Vandamme est seul
coupable. Il n'a pas suivi les instructions qu'il avait reues. Alors,
raconte Fain, l'empereur se tourne vers Maret et lui dit: Eh bien!
voil la guerre; bien haut le matin et bien bas le soir. Et, les yeux
fixs sur la carte, il rcite une mdiocre tirade de la _Mort de Csar_,
de ces vers qu'autrefois il dclamait avec Joseph, lieux communs de
tragdie sur le pas qui spare le triomphe de la chute, sur les
accidents dont dpendent le sort des tats et le destin des hommes. On
le croirait au spectacle, comme si c'tait un hros de thtre qui subt
l'vnement.

Dsormais, calamits et fatalits se succdent. L'un aprs l'autre, les
lieutenants de l'empereur ont t battus ou le sont, chec de Macdonald
en Silsie, d'Oudinot  Gross-Beeren, de Ney  Dennewitz. Il n'est plus
question de marcher sur Berlin. Symptme mauvais; au combat, les
auxiliaires allemands lchent pied. De Dresde, Napolon marche sur tous
les points menacs, fait reculer tantt Blucher, tantt Wittgenstein
qui, fidles  la tactique des Allis, rompent devant lui et avancent
ds qu'il est occup ailleurs. Tout va mal. Les Autrichiens attaquent en
Italie. Des dfections s'annoncent dans la Confdration du Rhin. D'un
jour  l'autre, la Bavire passera  la coalition. Les Franais ne sont
plus en sret dans une Allemagne que travaillent les ligues
patriotiques, les socits secrtes, le _Tugendbund_. L'inquitude, le
dcouragement montent autour de l'empereur, la confiance, le dvouement,
s'affaiblissent, le respect mme disparat. Ce que les mcontents
disaient nagure derrire lui, ils osent le dire en face, et les plus
amers sont les marchaux, ces hommes qu'il a crass d'honneur et de
richesses. Il y a des querelles, des scnes, des injures. Murat, qui
est pourtant revenu  l'appel, songe  garantir son royaume de Naples
par l'Autriche. Tratre!, lui crie son beau-frre. Berthier est
intervenu: Vieil imbcile! de quoi vous mlez-vous? Taisez-vous.
Empereur, roi, prince retournent au corps de garde. A l'approche de la
fin, les hros de l'pope se retrouvent tels qu'ils taient au
commencement.

Il arrive alors  Napolon ce qu'il pressentait si bien, ce qu'il avait
annonc tant de fois. Son autorit ne survit pas  la dfaite et ce sont
les militaires qui s'en affranchissent les premiers. Il connaissait la
disposition factieuse de quelques-uns des meilleurs puisqu'il l'avait
discerne chez le brave des braves. Moreau, et Bernadotte, et l'obscur
Malet lui-mme n'taient-ils pas des noms et des exemples qui criaient
assez haut? A Paris, les prvoyants prennent leurs mesures en vue de la
catastrophe, quoique l'armature politique de l'Empire tienne toujours.
Dans leur masse, le peuple, le soldat restent fidles et Napolon ne
cesse pas de reprsenter pour eux ce que reprsentait Bonaparte. Les
grands chefs, eux, revoient Bonaparte derrire Napolon. Ils reviennent
aussi au Consulat et c'est pour tre ce qu'ils eussent t si le premier
Consul avait t battu  Marengo.

A la vrit, l'empereur n'est plus le matre dans son tat-major. Il a
conu un autre plan, singulirement hardi, peut-tre capable de tout
sauver, porter la guerre entre l'Elbe et l'Oder, marcher sur Berlin en
donnant la main aux garnisons franaises qui occupent encore les places
de l'Allemagne du Nord. Quand ce projet est connu, les marchaux lvent
les bras au ciel. Ceux qui dj boudaient rsistent ouvertement. On
est fatigu de ces combinaisons perptuelles, on est surtout incrdule.
L'empereur ne convainc plus, on discute ses ides, on lui tient tte.
Ney, Berthier, frapps par la dfection de la Bavire, s'lvent avec
violence contre l'entreprise aventureuse qui ramnerait l'arme vers
Magdebourg quand, demain, la Confdration du Rhin tout entire peut
passer du ct des Allis. Ils insistent pour qu'on se rapproche de la
France, pour qu'on donne la main aux renforts qui arrivent. Ce sont
trois jours de discussions au bout desquels Napolon cde contre son
sentiment intime, rsign, impuissant.

C'est ainsi qu'il revint vers la plaine de Leipzig, o l'ennemi se
proposait de l'envelopper pour l'enfermer  Dresde. Bataille qu'il
voulait viter en marchant sur la Prusse parce que, ce qui se dcidera
l, c'est le sort de l'Allemagne. Battus, les Franais n'ont plus qu'
se replier derrire le Rhin, s'ils y arrivent, et, l'Allemagne perdue,
c'est bien ce qu'entrevoient  Paris les politiques, c'est le
commencement de la fin. Encore faut-il que Napolon conserve une ligne
de retraite, sinon c'est la fin tout de suite et sans phrases.

A Leipzig, du 16 au 19 octobre, se livre cette bataille des nations
o, du ct des Franais, tout manque, le nombre, les munitions, la
confiance. Il a t dit mille fois qu'on n'y avait pas reconnu Napolon,
qu'il n'avait pas t gal  lui-mme, malade, selon les uns, et, selon
les autres, occup par trop d'affaires, les dtails du gouvernement de
l'Empire venant le distraire et l'absorber dans les moments o il avait
besoin de ne penser qu' son chiquier. N'tait-il pas sans confiance
lui-mme, s'tant laiss imposer ce qu'il n'et pas voulu? Pourtant, la
premire journe apportait un rayon, peut-tre un prsage. Un prisonnier
lui tait amen, Merfeldt, le mme gnral autrichien qui s'tait
prsent avec le drapeau blanc  Loben, qui tait revenu en
parlementaire aprs Austerlitz. Tout le monde se retrouvait encore, tout
cela aussi tait  la fois d'hier et trs loin! Mais ce qui s'tait
accompli de prodigieux dans le bref intervalle tait-il aboli? Napolon
ne veut pas croire encore que son mariage et les liens indissolubles
ne comptent pas. A cette heure o il est en danger, l'Autriche est son
suprme espoir. Il renvoie Merfeldt prs de l'imprial beau-pre avec
des paroles de rconciliation et l'offre d'une paix raisonnable.
Merfeldt ne revint pas.

Avec quelle rapidit les choses vont maintenant se dfaire! Cette
dbcle d'une arme est celle d'un systme, l'croulement de ce
qu'avaient difi vingt ans d'efforts. Les Saxons, qui au milieu de la
bataille retournent leurs canons contre les Franais, c'est l'Allemagne
qui se lve, qui renverse la Confdration du Rhin, la barrire des rois
crs par Napolon pour protger les frontires conquises par la
Rpublique. Jrme et son royaume de Westphalie vont disparatre en
quelques jours. Des alliances de famille  peine moins hautes que celles
de l'empereur n'auront pas sauv le jeune frre. Et voici, aprs le
canon des Saxons, celui de Bernadotte, soldat de la Rvolution et roi
lu. La bataille de Leipzig est une sorte de jugement dernier o se
venge le pass, o se mlent les vivants et les morts, o apparat ce
qui tait cach, la faiblesse du Grand Empire construit sur du prestige
et sur des illusions. Froid, rflchi, concentr, Bonaparte apprend
les tristes nouvelles en laissant  peine lire un dcouragement sur son
visage. Cent mille Franais dont les munitions sont puises devant
trois cent mille ennemis. Il ordonne la retraite, et, comme au retour de
Moscou, ce n'est pas encore la fin des malheurs. La panique commence.
Les sapeurs font sauter le pont de l'Elster avant que toute l'arme ait
pass, et Poniatowski se noie, symbole de la Pologne vainement confiante
et vainement fidle. C'est bien de ce 19 octobre qu'il faut dater la fin
de l'Empire. On refait en sens inverse le chemin de la veille, on dfile
prs des lieux dont les noms rappellent des victoires dfuntes. On
revient par Erfurt, o, il y a cinq ans, Napolon et Alexandre, devant
le parterre de rois, se donnaient l'accolade. A Hanau, pour s'ouvrir le
chemin, il faut passer sur le ventre des Bavarois, allis d'hier, qui
ont tourn casaque comme les Saxons. Rien n'tonne plus l'empereur.
Dsormais, il s'attend  tout. A Macdonald qui signale le danger et
rclame du renfort, il rpond avec indiffrence: Que voulez-vous que
j'y fasse? Je donne des ordres et l'on ne m'coute plus. Macdonald
insiste, demande pourquoi la Garde n'est pas dj en marche. Il rplique
froidement, pour la seconde fois: Je n'y puis rien. La discipline
aussi n'est plus qu'un souvenir. Marchaux, gnraux n'ont jamais t
des automates ni des adorateurs muets de l'idole. Ils continuaient de
parler, de penser, ils gardaient l'esprit critique. Mcontents aprs les
premiers revers, ils deviennent insolents aprs le dsastre et leur
rvolte gronde. Augereau, le compagnon de la guerre d'Italie, l'homme 
tout faire de fructidor, devenu duc de Castiglione, crie  tout venant:
Est-ce que le c... sait ce qu'il fait? Vous ne voyez donc pas qu'il a
perdu la tte? Le lche! il nous abandonnerait. Les meilleurs lui
lancent des paroles cruelles. Un jour que l'tat-major discute ses
ides, l'empereur se tourne vers Drouot et, pour mendier un suffrage au
prix d'une flatterie, dit qu'il faudrait cent hommes comme celui-l.
Sire, vous vous trompez, rpond Drouot, il vous en faudrait cent
mille. Les plus dvous l'crasent de ces rpliques. Et si parfois
Napolon dblatre et se plaint de l'absence de zle, s'il convient,
mais rarement, que sa position est fcheuse, et, en ce cas, conclut
toujours par esprer, il reste  l'ordinaire morne et silencieux et
feint de ne pas entendre ce qui se dit, de ne pas comprendre ce qui se
prpare. Le jour o Murat le quitte, invoquant les lettres qu'il vient
de recevoir et qui le rclament  Naples, napolon l'accueille avec
humeur mais ne lui parle plus de trahison. Il l'embrasse mme devant
tout le monde  plusieurs reprises. Est-il dupe? Ferme-t-il
volontairement les yeux? Tant de paroles sont devenues inutiles et tant
de choses sont consommes!

Le 2 novembre, Napolon est  Mayence. L'Allemagne est vacue, saut les
garnisons qui restent au Nord et qui sont destines  servir de monnaie
d'change, s'il peut y avoir, dsormais, des ngociations entre parties
gales. Une arme qui, dans la mme anne, a t ramene du Nimen
derrire le Rhin, l'ennemi ne voudra-t-il pas la repousser plus loin
encore? Tout ce que Napolon semble alors esprer, ce sont des dlais,
c'est que les Allis n'oseront pas engager une campagne d'hiver.
Toutefois il n'est pas aveugle  la catastrophe,  ce que signifie
l'Allemagne perdue, l'Italie envahie par les Autrichiens. Il regarde
froidement le destin qui se prononce. Je suis fch de ne pas tre 
Paris, crit-il de Mayence  Cambacrs, on m'y verrait plus
tranquille et plus calme que dans aucune circonstance de ma vie.

Avec la catastrophe, c'est la vritable figure de Napolon qui apparat.
Il est l'homme qui comprend sa propre histoire, qui la domine, qui
l'embrasse d'un coup d'oeil. Il sait qu'il revient aux origines de ces
guerres qui, depuis 1792, ne sont qu'une seule et mme guerre, que la
France retourne elle-mme au point o elle l'a pris pour le charger
d'une tche impossible. Il sait qu'il en arrive, aprs tant d'efforts de
toute sorte,  ce qui ne pouvait tre vit. Daru, disant qu'il avait
eu, plus que personne peut-tre, le moyen de pntrer dans la pense de
Napolon, ajoutait: Je n'y ai jamais aperu la moindre proccupation
d'lever un difice imprissable. Ou plutt il sait que tout cela tait
phmre et devait prir. Il tient peu  l'existence,  son trne encore
moins, au plaisir du pouvoir,  ses palais,  l'argent, pas du tout.
Avec quelle piti il regarde ses frres qui s'attachent  des titres
vides, qui, sans tats, se feront encore appeler roi Joseph ou roi
Jrme; Eugne, son fils adoptif, son prfr, que trouble la crainte
de perdre la vice-royaut d'Italie; Murat qui tente d'acheter sa
couronne par une trahison! Sauver la sienne  tout prix, c'est une
pense qui ne vient pas  Bonaparte parce qu'elle serait inutile et
parce qu'il la ddaigne. Ce qui maintenant l'intresse, en homme de
lettres, en artiste, c'est sa propre destine, son nom et sa place dans
l'histoire. Et ce qui grandira en lui, c'est l'intelligence de sa gloire
vritable. Ayant rgn sur les hommes et s'adressant toujours  leur
imagination, il lui reste, par d'autres images,  rgner sur l'avenir.
Un des secrets de son ascension incroyable, c'est qu'il a toujours vu
grand. C'est pourquoi sa fin ne pourra pas tre petite et servira plus
que tout  sa grandeur.

CHAPITRE XXIII




LES BOTTES DE 1793
ET L'INSURRECTION DES MARCHAUX


Dsormais l'histoire de Bonaparte est un drame qui se resserre! Le
temps, qui lui a toujours t mesur, l'trangle. De retour 
Saint-Cloud le 9 novembre 1813, il abdiquera le 7 avril. Cinq mois
seulement. Et ensuite cent jours. Des dlais de grce, mais comme ils
sont remplis!

L'homme extraordinaire, c'est l, dans la mauvaise fortune et dans
l'preuve, qu'on le connat. S'il achve bien le roman de sa vie, s'il
lui donne un tour pique, c'est parce qu'il est suprieur au reste des
mortels, suprieur surtout par un sens infaillible de sa destine. Quel
autre, dans cet effondrement, n'et faibli? Ce n'est pas assez d'avoir
de la volont, de la force de caractre. De sa propre situation,
l'empereur a une vue historique. Il arrive aujourd'hui ce qui pouvait
arriver ds la premire anne du Consulat, risque d'une seule et mme
guerre qu'il a eu pour mission de poursuivre jusqu' une fin victorieuse
comme dlgu de la Rvolution pour la conservation des frontires. Il
ne rusera point avec ce mandat. Il prira plutt avec le rve de la
nation franaise dans le dernier retranchement, celui du territoire
sacr, raison de tout ce qu'il a fait.

L'invasion menace. Un brumairien qui a t dput aux tats gnraux de
1789, un des hommes qui relient l'Empire aux origines de l're
nouvelle, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, rappelle au Corps lgislatif
la patrie en danger, la leve en masse et Valmy, l'an VII et Zurich,
l'an VIII et la bataille de Marengo. Il s'agit de renouer la chane, de
puiser des forces dans ces souvenirs. Le cercle se ferme et Bonaparte
lui-mme a fait le tour des ides politiques. Militaire jacobin 
vingt-cinq ans, il n'en a que quarante-quatre. Entr depuis son mariage
dans le rle d'un souverain lgitime, il n'est pas si loin du temps o
il mitraillait, au service de la Rpublique, les royalistes sur les
marches de Saint-Roch. Il a obi aux circonstances et chang avec elles.
Pourquoi ne changerait-il pas encore puisqu'elles redeviennent ce
qu'elles ont t? Il n'a qu' regarder autour de lui. Tout cela a t
tellement bref que ses ans sont encore dans la carrire et les
personnages du drame presque au complet. Barras est en exil; ordre sera
donn de laisser rentrer l'ancien Directeur. Augereau, l'Augereau de
Castiglione et de fructidor, est toujours au service, marchal et duc.
Bonaparte lui crira: Il faut reprendre ses bottes et sa rsolution de
93. Augereau, dans l'arme, arborera des premiers la cocarde blanche,
tandis qu'au Snat Sieys aura vot le rappel des Bourbons.

C'est que, de 1793, il ne suffit pas de reprendre les bottes et le
langage. Il faudrait retrouver l'lan et le ressort est bris. Quand la
Rvolution guerrire s'tait livre  un gnral qui promettait la paix
qu'elle n'avait pu obtenir, elle sentait dj l'puisement des ardeurs.
Aprs les efforts que Napolon avait demands  la France, c'tait plus
que de la fatigue, c'tait du dgot. Thiers, se rappelant les propos
qu'avait entendus son enfance, crit, et c'est loquent: L'horreur
qu'on avait ressentie jadis pour la guillotine, on l'prouvait
aujourd'hui pour la guerre. Des recrues de dix-huit ans, des
rfractaires partout, l'esprit dtestable dans les villes, ce ne sont
pas les lments d'un Valmy,--si Napolon croyait  la victoire
spontane,  l'enthousiasme irrsistible, au miracle militaire, et pour
lui, Valmy n'avait t que la retraite ridicule de l'arme prussienne
devant nos lgions non organises. Il battra Blucher et Blucher ne s'en
ira pas comme Brunswick.

L'envahisseur,  la fin de 1813, ce n'est plus seulement Brunswick, mais
600.000 ennemis qui se pressent sur le Rhin, aux portes des Pyrnes,
l'Europe coalise pour ramener la France  ses anciennes limites. Dans
l'ensemble et dans le dtail, Napolon voit le problme avec lucidit.
Toute l'Europe marchait avec nous il y a un an. Toute l'Europe marche
aujourd'hui contre nous, dit-il au Snat. Dsormais le choix est entre
les anciennes frontires et lui, c'est--dire entre Louis XVIII et
Napolon. Les Bourbons, la masse les a presque oublis. Les Allis n'y
pensent gure. Avec plus de certitude que le royaliste le plus fidle,
l'empereur prvoit leur retour. Lui ou eux. Ou quoi, puisque tout aura
t essay? Il s'agit de savoir si la France veut se dfendre avec
l'empereur qui, par le serment du sacre, a jur de maintenir
l'intgrit du territoire de la Rpublique. Barante, prfet, tmoin de
l'tat intrieur du pays, dit bien que, Bonaparte tomb, la France de
la Rvolution n'avait pas un point de rsistance. Offrirait-elle un
point de rsistance  Napolon?

Il tente l'exprience qu'il recommencera aux Cent jours. Il cherche
l'appui de l'opinion publique. Elle accuse son ministre Maret de le
pousser  l'intransigeance par servilit. Il remplace Maret par
Caulaincourt, c'est--dire par l'cole de Talleyrand, des sacrifices
ncessaires, de la mesure et, puisqu'on y croit, du possible. On
reproche  l'empereur de n'avoir pas trait quand il en tait temps, de
n'avoir pas su conclure la paix  Prague. Il y a des assembles qui
reprsentent le pays. Il leur fait connatre le dossier des
ngociations. Il ne faut pas que l'adresse du Corps lgislatif au
souverain semble rdige par des courtisans. La commission de l'adresse
sera compose d'hommes connus par leur indpendance. Seulement, dans
cette Chambre si longtemps servile  qui la parole est rendue, le
rsultat, c'est une motion librale, des plaintes contre le pouvoir
absolu et la conscription, la demande d'une paix immdiate, le rapport
vot  une majorit considrable, une opposition qui se manifeste tout
haut, un acte d'accusation dirig contre celui qui pouvait seul sauver
l'tat. En donnant la parole aux assembles, l'empereur ne recueillait
que des remontrances et elles le discrditaient aux yeux de l'Europe et
de la nation qu'il s'agissait d'appeler aux armes quand le territoire
tait envahi. L'exprience est manque, le Corps lgislatif sera
ajourn. Pour le salut public, Napolon reprendra le rle de dictateur.
Et c'est, le 1er janvier 1814, son apostrophe aux dputs o reviennent
les phrases haches de brumaire: Que faut-il  la France en ce moment?
Ce n'est pas une assemble, ce ne sont pas des orateurs, c'est un
gnral. Y en a-t-il un parmi vous?... Qu'est-ce que le trne? Quatre
morceaux de bois couverts d'un morceau de velours: mais, dans la langue
monarchique, le trne, c'est moi. Pour finir, il accuse: Vous avez t
entrans par des gens dvous  l'Angleterre et M. Lan, votre
rapporteur, est un mchant homme en correspondance avec les Bourbons.
Encore une scne, des paroles foudroyantes, point de rigueurs. Les
dputs sont renvoys dans leurs dpartements, o plus d'un s'empresse
rellement de travailler pour Louis XVIII, comme Lan va le faire 
Bordeaux. Ce qu'il faut toujours  Bonaparte, en politique, ce sont des
choses faciles, qui russissent par le prestige de son nom, par
l'autorit qui s'impose d'elle-mme. Et maintenant tout cela se retire
de lui, comme dj,  sa cour, il y a des absences et les premiers
signes de l'abandon.

Le succs, il va  la subtile manoeuvre des Allis, pays de leur
constance, de la suite de leurs ides, habiles  discerner et  flatter
la disposition des esprits. Sparer la France de son chef, laisser
entendre qu'on est prt  reconnatre les frontires naturelles mais en
gardant les ambiguts, l'quivoque, de telle manire qu'on puisse
toujours se rtracter, c'est le systme de Prague qui continue, se
dveloppe et se perfectionne. Napolon comprendrait et dirait non;
l'opinion se mprendrait et condamnerait l'empereur. Dans l'ide des
Franais, les Allis ne pouvaient offrir qu'un retour aux traits de
Lunville et d'Amiens. On vitait de dissiper leur illusion. On vitait
aussi de prsenter des conditions prcises. Des bases de discussion,
pas mme des prliminaires de paix,--car les Allis se gardaient bien de
parler d'armistice,--telles taient en novembre 1813, les ouvertures
de Francfort. Refus de s'expliquer sur le principal, c'est--dire sur
l'tendue de territoire qui serait laisse  la France, obscurit
voulue, tout devant dpendre des rsultats de la guerre, les prtendues
bases taient essentiellement mobiles. De plus, entre les coaliss, le
pacte de 1805 reprenait vigueur. Le consentement de l'Angleterre tait
toujours rserv et les ouvertures qui taient faites  la France par
la Russie, l'Autriche et la Prusse restaient officiellement inconnues
aux Anglais. Napolon, dit Soult, avait perc la feinte de Metternich.
Il avait voulu des garanties avant de discuter les bases que
l'Autrichien lui-mme avait soin d'appeler gnrales et sommaires.
Telles quelles, on les recevait en France avec enthousiasme. On pressait
l'empereur de dire oui tout de suite. Ce fut comme  Prague. Quand il
eut dit oui, les Allis exigrent autre chose. Metternich rpondit que
les souverains devaient consulter le cabinet de Londres dont l'avis
tenait dans cette instruction de Castlereagh  Aberdeen: Considrez
qu'enlever Anvers  la France, c'est, par dessus tout autre objet, le
plus essentiel aux intrts britanniques.

Ainsi la guerre, l'invasion prennent tout leur sens. Au mois de janvier
de 1814, la Hollande est en rvolte et rappelle la maison d'Orange. Les
Allis ont franchi le Rhin, viol la neutralit de la Suisse, en se
couvrant du motif qu'ils n'en veulent qu' la prpondrance de Napolon.
C'est la feinte. Un autre que Bonaparte l'a perce. Carnot, fier
rpublicain, rest volontairement  l'cart de l'Empire triomphant, sort
de sa retraite, offre ses services  l'empereur malheureux. Retour aux
origines, aux causes-mres. Avec Carnot, le Comit de salut public
reconnat en Bonaparte son successeur. Et le petit capitaine se
souvient. Carnot, principal artisan de l'annexion de la Belgique, est
nomm sur-le-champ gouverneur d'Anvers. Voil l'esprit de 1793. C'est 
peu prs le moment o Napolon dit  Caulaincourt: Veut-on rduire la
France  ses anciennes limites? C'est l'avilir. On se trompe si on croit
que les malheurs de la guerre puissent faire dsirer  la nation une
telle paix. Il n'est pas un coeur franais qui n'en sentt l'opprobre au
bout de six mois et qui ne la reprocht au gouvernement assez lche pour
la signer. Ide forte, arrte et ancienne. Peu de temps aprs son
retour de Russie il avait dj dit  Mol qu'il perdrait la confiance de
cette nation si lasse de la guerre s'il lui procurait la paix  des
conditions dont il et personnellement  rougir. Il ajoutait: Vous
verriez les Franais qui m'ont tant admir, peut-tre tant craint, se
moquer de moi plus qu'ils ne l'ont fait d'aucun de leurs gouvernements.

Rduit  la rigoureuse alternative de se soumettre  tout ou de tout
risquer, il risquera tout. D'ailleurs, il reste le mme homme, libre
d'esprit, presque dtach de ces choses qu'il prpare avec le dernier
soin en vue de la lutte, ne cessant jamais de faire comme si le succs
tait certain, ne ngligeant rien pour l'obtenir et portant sur sa
propre situation un regard aussi froid que s'il jugeait celle d'un
autre. Les consquences, il les tire. Il liquide les plus mauvaises de
ses affaires, il s'allge comme un spculateur mal engag. Ce qu'il
garde, en guise de compensations pour le jour o l'on ngociera, ce sont
les places de l'Elbe et l'Italie. Mais le pape est renvoy  Rome,
Ferdinand VII en Espagne. Napolon se dlivre du boulet espagnol qu'il
trane depuis cinq ans, sans mme consulter Joseph qui l'impatiente
maintenant plus que ses autres frres: An, lui? Pour la vigne de
notre pre, sans doute! Bien que l'Autriche reste pour lui un espoir,
la belle-famille n'est pas mieux traite que la famille. Hortense
raconte un dner intime, o l'empereur, voyant tout le monde constern
parce qu'on vient d'apprendre que les Allis ont pass le Rhin, dit avec
une trange gat  Marie-Louise: Nous n'avons pas oubli notre mtier.
Sois tranquille, nous irons encore  Vienne battre papa Franois. Au
dessert, on amne le roi de Rome et l'empereur, riant de tout son coeur,
fait redire  l'enfant: Allons battre papa Franois. Mollien lui
propose de mettre le Trsor en sret de l'autre cot de la Loire. Il
lui frappe sur l'paule, ironique et familier: Mon cher, si les
Cosaques viennent devant Paris, il n'y a plus ni Empire ni empereur. Et
 Lavalette, au moment o il va rejoindre l'arme, ce mot aigu: Si je
viens  tre tu, ma succession ne sera pas dvolue au roi de Rome. Au
point o les choses sont venues, il n'y a qu'un Bourbon qui me puisse
succder.

Le 25 janvier au matin, il quitte Paris. Il a brl ses papiers les plus
secrets et, pour la dernire fois, embrass sa femme et son fils. Jamais
il ne les reverra. Il laisse les choses en ordre et en rgle, il
accomplit consciencieusement et sans confiance toutes les formalits,
la rgence  Marie-Louise, Joseph lieutenant-gnral de l'Empire. C'est
le dcor o seule la victoire mettra des ralits, si la victoire reste
possible et Bonaparte a si peu d'illusions! Mes troupes! mes troupes!
dit-il  Pasquier. Est-ce qu'on croit que j'ai encore une arme? Sur
les services qu'il peut attendre des siens et sur leur fidlit, il ne
s'abuse pas davantage. Il connat la dfection de Murat, pass  la
coalition depuis quinze jours et qui croit sauver son trne alors qu'il
tombe dans les filets de Metternich. En attaquant Eugne, en
immobilisant l'arme d'Italie, qui serait si ncessaire en France, Murat
contribue  la dfaite de Napolon. La soeur, le beau-frre qu'il a tir
du nant, dont il a fait un roi,--sur qui se reposer? C'est dans ma
destine de me voir constamment trahi par l'affreuse ingratitude des
hommes que j'ai le plus combls de bienfaits. La fin qui s'approche
sera laide. Mais il y a un moyen d'abrger, de se librer. Napolon qui
ne tient pas aux choses, pas du tout aux gens,--sauf un peu  son
fils, disait-il  Metternich quelques mois plus tt,--ne tiendra pas,
pendant ces quelques semaines,  la vie. Quand, le 1er janvier, il avait
achev son altire harangue aux dputs par ces mots: Avant trois mois,
j'aurai fait la paix, les ennemis seront chasss de notre territoire ou
je serai mort, on avait  peine cout. Une phrase, du style. Il avait
pourtant, au fond de l'me, le dsir de la grande vasion, et, dans la
bouche, le got de la cendre.

Cette campagne de France, si admire, belle par l'audacieux gnie de la
conception, que l'envers en est vilain! Le refrain de Napolon la
ponctue. On ne l'aide pas, on ne le sert pas. Personne n'a d'initiative
ni d'ides. Et mme, maintenant, on discute les ordres, on les excute
mal, on se dispense de les excuter. Je ne suis plus obi. Vous avez
tous plus d'esprit que moi et sans cesse on m'oppose de la rsistance
en m'objectant des mais, des si, des car. Ses plus belles combinaisons
militaires choueront par cette absence de bonne volont qui aggrave
l'infriorit du nombre, l'inexprience des trop jeunes soldats, de ces
Marie-Louise de dix-huit ans dont beaucoup ne savent mme pas charger
leur fusil, par la disparition, aprs tant de campagnes meurtrires, de
ces officiers subalternes qui taient une des forces de la Grande Arme.
Elles choueront encore par l'puisement de l'enthousiasme, le dgot de
la guerre, l'extinction de la confiance, enfin par le sentiment que tout
est inutile parce que c'est la fin. Napolon lui-mme, qu'on voit 
chaque instant chercher une mort qui ne veut pas de lui, dcourage sans
le savoir. A Arcis-sur-Aube, Sebastiani retient Exelmans qui veut
avertir Napolon du danger: Laissez-le donc, vous voyez bien qu'il le
fait exprs; il veut en finir.

Il le voulait et puis, toujours mobile et incertain, il se reprenait 
l'esprance. Le voici d'abord  Brienne, ramen  ses dbuts,  ses
premiers pas en France,  son vieux collge, retrouvant un de ses
anciens matres, le P. Henriot, devenu cur de Maizires, qui lui sert
de guide et lui offre un lit. Le combat a t heureux. On dirait qu'en
renouant avec ce pass, il a retrouv son toile. Il a repris aux
Prussiens une ville incendie. Il s'endort le soir en rvant de rebtir
Brienne, d'y fonder une grande cole militaire ou une rsidence
impriale. Le surlendemain,  la Rothire, il doit battre en retraite,
se replier sur Troyes. Alors, il est prt  accepter les conditions des
Allis, il donne, pour le Congrs de Chtillon, carte blanche 
Caulaincourt. La victoire revenue, il lui interdira de signer  tout
prix. Il attend toujours un miracle. Il en a tant vu, il en a lui-mme
tant fait! Encore un succs, dit-il le soir de Champaubert, l'ennemi
repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a pass et je suis encore sur la
Vistule. Et le lendemain,  Montmirail, aprs une journe clatante qui
fait penser  ses anciennes victoires d'Italie: Les Allis ne savent
pas que je suis plus prs de Munich et de Vienne qu'ils ne le sont de
Paris. Tels sont les mouvements alterns que produisent chez lui les
rsultats tour  tour bons et mauvais d'une stratgie inventive, qu'il
renouvelle et qu'il poursuit, au sentiment de ceux qui le regardent de
loin, avec une vigueur incroyable, rduit parfois  dix mille hommes
contre les forces de la coalition et montrant le reste de sa vieille
garde comme la tte de Mduse.

Aprs Champaubert, Montmirail, Vauchamps, o il semble qu'il ait, lui,
retrouv sa jeunesse, la troupe, les populations renaissent  l'espoir
de chasser l'envahisseur. Ce sont les chefs qui n'esprent plus.
L'empereur a  se plaindre des plus braves. Retards, ngligences,
dfaillances n'ont pas permis d'exploiter le succs. Alors c'est une
scne violente  Victor, ancien tambour devenu marchal et duc de
Bellune. Son commandement lui est retir, deux gnraux menacs de
conseil de guerre. Puis Napolon s'attendrit sur le vieux soldat, le
vieux compagnon d'Italie,--qui passera bientt  Louis XVIII, comme les
autres. C'est moins que jamais le moment o il ose svir. Ceux qui lui
chappent les premiers, ceux qu'il a toujours craints, ceux qui, dans
deux mois, l'auront renvers, ce sont les chefs militaires. Aprs
Montereau, o il s'est encore expos au pril, o il a point lui-mme
des canons, faisant murmurer les artilleurs par son imprudence, il est
sombre, agit, bien que la journe ait t heureuse, et ce qu'il a dit
tant de fois il le redit dans la nuit, au chteau de Surville: On ne
m'obit plus! On ne me craint plus! Il faudrait que je fusse partout 
la fois!

Ces faits de guerre, ces efforts surhumains pour repousser une invasion
qui, depuis plus de vingt ans, tait seulement diffre, se conjuguaient
avec des ngociations dont il voyait clairement le caractre. Il
doutait toujours que les Allis fussent de bonne foi et surtout que
l'Angleterre voult une paix telle qu'il pt l'accepter. Castlereagh
tait arriv et conduisait maintenant les affaires. Les conditions de
Chtillon n'taient plus les propositions de Francfort. C'taient les
frontires de 1790, les anciennes limites et quand Berthier, Maret
pressaient Napolon de les accepter, il voquait le serment du sacre,
les rpublicains du Snat: Que pourrai-je leur rpondre quand ils
viendront me redemander leurs barrires du Rhin? On lui avait dj tant
reproch de n'avoir pas sign la paix  temps, il sentait en France une
telle hte, que, plusieurs fois, il fut sur le point de cder, bien
qu'il ft certain que tout cela tait un masque. S'il acceptait les
anciennes limites, il tait sr que d'autres exigences seraient
prsentes. Il aurait  donner des garanties dont la premire serait
sans doute qu'il renont au trne. Franois II lui-mme voulait-il
sincrement sauver son gendre, sa fille, son petit-fils? Caulaincourt,
le ngociateur, ne l'a pas cru. Il s'est rendu compte que l'Autriche
avait toujours subordonn la considration de famille  d'autres vues
qu'elle n'osait pas alors avouer parce qu'elle ne se flattait pas de les
voir se raliser. A Chtillon comme  Francfort, sa modration
dpendit moins de sa conscience et de sa politique que du succs qu'elle
n'osait pas croire si facile. L'lve de Talleyrand s'aperut en outre
que, le jour o Napolon se serait inclin devant le principe des
anciennes limites, il ne serait mme pas certain que la France ft
admise au rglement gnral. Les Allis disposeraient-ils sans elle de
ses anciennes conqutes, surtout de la Belgique et de la rive gauche du
Rhin? Si Napolon subissait encore cela, il s'humiliait tant que son
gouvernement devenait impossible. S'il ne s'y rsignait pas, c'tait une
prtention qui faisait chouer la paix. Les choses dpendaient toujours
des vnements de guerre. Mais si, par une faveur inoue de la fortune,
Napolon avait inflig aux Allis la grande dfaite  laquelle tendaient
ses combinaisons, et-il obtenu plus qu'aprs tant d'autres victoires?
Et-il obtenu mieux que tant de paix magnifiques qui n'avaient t que
des trves?

Tout ce qu'un grand capitaine peut imaginer, il le tenta encore, prendre
l'ennemi de flanc, de revers,--la plus haute cole, de savantes
manoeuvres. La plus belle, le mouvement sur l'Aisne qui devait achever la
destruction de Blucher, manqua le 3 mars par la capitulation de
Soissons. La fureur de Napolon fut inexprimable. Il demandait qu'on lui
ament sur l'heure le commandant de la place qui s'tait rendu, qu'on
fusillt le misrable. A dater surtout de ce jour fatal on vit chez
l'empereur une profonde tristesse, traits contracts, sourires forcs,
la mort qu'il cherche dans les derniers combats et qui se refuse  lui.
Il n'existait plus qu'une ressource, soulever la France contre
l'envahisseur, non seulement la rsolution de 1793 mais la rsolution
plus farouche de l'Espagne et de la Russie. Il y pensa: Quand un paysan
est ruin et que sa maison est brle, il n'a rien de mieux  faire que
de prendre un fusil. De pareilles intentions,  peine connues,
devines, accroissaient le dsir de la paix dans les rgions qui
n'taient pas envahies. Et le duc d'Angoulme allait entrer  Bordeaux.

La victoire, pendant quelques jours, Napolon eut l'illusion de la
tenir. L'ennemi croyait le voir partout. Du 16 au 19 mars, par son
retour offensif sur l'Aube, il oblige les Allis  une retraite
prcipite, les met en dsarroi, effrays  l'ide que leurs
communications seront coupes, que l'Argonne, la Lorraine, la Bourgogne
s'insurgeront contre eux. Il s'en fallut de vingt-quatre heures que
Franois II, papa Franois, ne ft pris. Mais, le 20 mars, Augereau
tourne le dos, vacue Lyon  l'approche d'un corps autrichien et se
retire sur Valence. L'arme du sud, sur laquelle l'empereur comptait
pour une diversion de flanc, devient inutile. Il y a eu la dfection du
duc de Castiglione avant celle du duc de Raguse.

Cependant les Allis hsitaient encore, et le dnouement tranait. Il
fallut, pour l'amener, l'intervention d'un homme, d'une pense, d'une
haine clairvoyante, et la destine devait faire que cette haine ft
corse, qu'une vendetta de l'le se mlt  cette grande histoire. Si
forts qu'ils se sentissent, les Allis gardaient une sorte de crainte
respectueuse en face de Napolon, devant les Franais qui les avaient si
souvent battus. Ils n'avanaient qu'avec prudence et circonspection. Le
Paris de la Rvolution leur faisait peur. Il y eut quelqu'un  leur
quartier gnral pour prcher sans relche, plus hardiment que tout
autre, qu'il fallait marcher droit sur Paris et qu'alors tout serait
fini, tout tomberait. Cet homme s'appelait Pozzo di Borgo. Il avait un
vieux compte  rgler avec ce petit Bonaparte dont il disait dj, vingt
ans plus tt, ce que les Allis rptaient dans leurs proclamations:
Napolon Bonaparte est cause de tout. Aux troubles d'Ajaccio, Pozzo
avait t du ct de Paoli. Il avait chass de Corse Napolon et sa
famille, avant d'en tre chass lui-mme avec les Anglais, sa tte mise
 prix. Pass au service de la Russie, le plus comme il faut des
aventuriers, Pozzo tait illumin par l'esprit de vengeance. L'ide
qu'il ne cessait de souffler  Alexandre, et par lui aux autres
souverains encore hsitants, tait mortelle pour son ennemi. Il faut que
la Corse si lointaine, si oublie, vienne avec ses clans, ses querelles,
ses haines, chercher et retrouver Napolon, qui, entre l'Aisne et la
Marne, commence lui-mme  n'tre plus qu'un chef de partisans,  tenir
le maquis en Champagne pour la Rvolution conqurante et guerrire dont
il a reu le testament, et dj tout prs de retourner  l'aventurier,
comme aux temps d'Ajaccio.

La marche hardie et dcisive de l'ennemi sur la capitale laissa Napolon
dans une perplexit mortelle. Que faire? Il s'abme dans ses penses.
Il songe  rpondre par une plus grande audace. Laissant aux Allis
Paris qui leur rsistera peut-tre, il leur coupera la retraite et,
s'aidant des ressources que lui offre l'Est patriote, il leur fera une
guerre meurtrire, les acculera  la capitulation qu'il a cru deux fois
obtenir. C'et t la guerre  outrance, l'ide de Gambetta en 1870.
Mme si Paris est pris, les Allis ne peuvent-ils y trouver leur tombeau
comme il a trouv le sien  Moscou? C'est une extrmit et il fait
tous ses efforts pour se familiariser avec les rsolutions qu'elle
comporte, car ce serait s'engager sans retour, jouer le tout pour le
tout, ne plus tre qu'un hors la loi s'il arrivait que sa dchance ft
prononce pendant qu'il battrait la campagne, et c'est bien ce qui le
menace depuis que les Allis ont conclu ce pacte de Chaumont, le mme
que celui au nom duquel, l'an d'aprs, ils lui courront sus. Et puis,
pour tenter cette partie suprme, il faudrait qu'il sentt autour de lui
des dvouements et les gnraux ont, encore moins que l'empereur, le
got de tout risquer et de passer  l'tat de chouans impriaux. Le 23
mars, aprs la rupture de la confrence de Chtillon, lorsque
Caulaincourt arrive  Saint-Dizier, le mcontentement de l'tat-major
clate. A ct de la salle o Napolon s'est enferm, on demande tout
haut, dans une explosion de fureurs, o il va, ce qu'on deviendra, s'il
faudra tomber avec lui, s'il n'est pas fou. Il fait celui qui n'entend
pas, mais il rflchit, il hsite, il est prt, pour obtenir la paix, 
renoncer mme  la rive gauche du Rhin, lorsque le 28 mars, le hasard
fait tomber entre ses mains un prisonnier de marque, Weissenberg,
diplomate autrichien. Il l'envoie  son beau-pre avec une mission
confidentielle, sans plus de rsultat ni de rponse que l'anne d'avant
avec Merfeldt. Quelle ngociation peut maintenant le sauver? Il est fix
sur son propre sort. Cependant Ney, Berthier le fatiguent du danger que
court Paris, de la situation impossible o il se mettra lui-mme et o
il les aura mis. On ne le suit plus, il n'est plus le matre et son
incertitude lui prsente d'autres images. Toujours prompt  changer
d'humeur, il ne pense plus qu' Paris qu'il ne peut perdre sans perdre
tout,  ce qui s'y passe, aux conspirations qui s'y forment,  tout ce
dont il a eu tant de fois l'esprit obsd,  l'croulement d'un pouvoir
qu'il sait fragile, si fragile, que, dans son ralisme brutal, il vient
de l'appeler une monarchie de huit jours.

Tandis qu'il se hte vers Paris, esprant encore sauver sa capitale,
organiser une rsistance, ce qui aurait pu arriver presque chaque anne
depuis Marengo s'accomplit. Napolon avait bien dit que le jour o les
Cosaques paratraient devant Paris il n'y aurait plus ni Empire ni
empereur. Le 30 mars, il est  Juvisy, quelques heures trop tard. Paris
a capitul. Depuis deux jours, Marie-Louise et le roi de Rome sont
partis. L'enfant dont son pre dira que le sort le plus triste est celui
d'Astyanax, il a fallu l'arracher aux Tuileries, pleurant, criant: Je
ne veux pas m'en aller, je ne veux pas quitter ma maison. Dix berlines
vertes que soixante ou quatre-vingts curieux ont regard passer en
silence, voil les funrailles de l'Empire. Et Joseph, le
lieutenant-gnral, a disparu, il a quitt Paris encore moins
glorieusement que Madrid.

L'ennemi  Montmartre et au faubourg Saint-Antoine, c'tait la chose 
laquelle Bonaparte pensait ds le temps d'Austerlitz et du fond de la
Moravie. La conclusion si souvent prvue, elle tait l. Au bord de la
grande route, dans une maison de poste, il apprend que tout s'en est
all dans un affaissement plutt que dans une catastrophe. Pareils  la
mort, les vnements invitables et ncessaires ne viennent jamais avec
la figure qu'on leur a prte. Celui-l laissa Napolon dans un grand
dsordre d'esprit. Oubliant qu'il a donn lui-mme des instructions
formelles pour le dpart de l'impratrice, du roi de Rome et du
gouvernement si Paris tait menac, il clate en reproches, en fureurs,
en injures de soldat pour ceux qui ont capitul, pour Joseph surtout,
ce cochon de Joseph. Et puis, ne pouvant croire que ce soit fini,
pench sur ses cartes, par habitude, il cherche ce qu'il y a  faire.
Quatre jours et je les tiens. La route de Fontainebleau tait libre.
Il la prend, agitant encore des projets d'oprations, de manoeuvres,
dressant le compte des forces qui lui restent, rdigeant des
instructions pour Berthier. Le 2 avril, au moment o le Snat vote sa
dchance, il mdite un coup de main sur Paris avec les divisions de
Marmont qui se sont replies sur Essonnes. Le 3, il harangue sa garde,
se fait acclamer. Le soldat crie: A Paris! Le soir il recevait la
visite de ses marchaux.

Que nous est-il arriv qui n'arrive  tous les hommes jets  une
distance infinie du cours ordinaire de la vie? Bonaparte pouvait
rpter le mot du conventionnel Lindet aprs thermidor. En vain
Bonaparte a jet des ancres, fond des institutions, la Lgion
d'honneur, une aristocratie, recouru au sacre, aux alliances, au
mariage. En quelques jours tout cela n'est plus rien. Il est sorti,
quinze ans plus tt, de la Rvolution militaire et les militaires de la
Rvolution viennent le chercher. Les uns ont dit: _Pronunciamento_, et
les autres: Insurrection des grosses paulettes. Pour Sorel, c'est la
rptition de fructidor et de brumaire, la suite des appels au soldat
auxquels les rpublicains s'taient rsigns, une de ces journes o,
dix annes durant, les sections d'abord, l'arme ensuite avaient dcid
de la politique.

Les visiteurs que Bonaparte vit entrer  Fontainebleau, Ney  leur tte,
comme ils auraient pu se prsenter plus tt! C'taient ceux dont il
disait qu'ils avaient toujours t prts  lui ouvrir le ventre. Il les
a convoqus afin de trouver chez eux un appui. Ils apportent une
sommation. L'affaire de Bonaparte est manque, finie. Tirant les
consquences, ils en deviennent les liquidateurs. Maintenant Napolon
n'est plus qu'un homme qui gne. On l'a pris pour ne pas avoir les
Bourbons et il a dit lui-mme que seuls les Bourbons pouvaient lui
succder, non sans que cette pense le flattt. Il a eu son compte de
grandeur et de pouvoir. Qu'il laisse donc les autres vivre et, dans
l'invitable, s'accommoder de Louis XVIII.

Qu'a fait Napolon, en crasant ces hommes d'honneurs et de richesse?
Des conservateurs. Il se plaignait  Las Cases que ses largesses
n'eussent servi  rien. Il faut qu'il y ait eu fatalit de ma part ou
vice essentiel dans les personnes choisies. Il aurait voulu fonder de
grandes familles, de vrais points de ralliement, en un mot des drapeaux
dans les grandes crises nationales. Ils sont devant lui, son prince de
Neuchtel, son prince de la Moskowa, ses ducs de Dantzig, de Reggio, de
Tarente, de Conegliano, et c'est pour lui signifier son cong.
Aujourd'hui ce qui fait le plus d'horreur  ces anciens soldats de la
Rvolution, c'est l'ide du dsordre, de la guerre civile, de
l'anarchie. Si Augereau tait l, l'excutant de fructidor, cr duc de
Castiglione, ne serait pas, de tous, le moins pre  exiger
l'abdication. Dans son ordre du jour  l'arme dont il vient de priver
l'empereur, le jacobin, la vieille moustache de l'arme d'Italie, qui
aura pris des premiers la cocarde blanche, ira jusqu' reprocher 
Buonaparte de n'avoir pas su mourir en soldat.

A Fontainebleau, le 4 avril, c'est bien un 18 brumaire renvers. Comme
au rendez-vous de la rue Chantereine, les marchaux sont venus avec
leurs tats-majors, toute une escorte de divisionnaires et d'officiers
qui les accompagnent pour les dfendre au besoin, et pour menacer
aussi. C'est l'image du gouvernement des militaires, celui que Napolon
redoutait le plus, qu'il mprisait le plus aussi et dont il disait en
1802 que jamais il ne prendrait en France,  moins que la nation ne ft
abrutie par cinquante ans d'ignorance. Avec les gnraux, on l'a vu,
dans tous les temps, dit Chaptal observer la plus grande rserve, les
tenir  distance, leur adressant  peine la parole et seulement sur des
choses indiffrentes. Et les voici chez lui, le verbe haut. Ils lui
imposent leurs personnes et leur volont. Ney, Lefebvre, Moncey ont fait
irruption dans son cabinet et c'est Ney qui demande l'abdication, qui
vient l'enlever, comme il l'a promis aux autres,  la foule des grads
qui attendent dans la cour. Rien de bruyant, de dramatique; une
rsolution froide. Napolon leur parle. C'est comme s'il parlait  des
statues. Macdonald, qui a crit le procs-verbal de la confrence,
entre  son tour avec Oudinot. Il apporte une lettre de Beurnonville,
encore un ancien de la Rvolution, un combattant de Valmy et de
Jemmapes, membre du gouvernement provisoire de Paris, qui dj, dans son
me, est ralli aux Bourbons et qui fait savoir que les Allis refusent
de traiter avec l'empereur. Et, aprs Ney, Macdonald signifie au nom de
l'arme que tout le monde est las, qu'on est trs rsolu  en finir,
qu'il ne peut pas tre question de marcher sur Paris, encore moins de
tirer l'pe contre des Franais. J'aurais cru qu'il aurait clat,
ajoute Macdonald. Au contraire, Napolon rpond avec calme et douceur.
Il trouve mme des mots aimables pour l'orateur des dlgus qui
interrompt par un brutal: Trve de compliments, il s'agit de prendre
un parti. La lettre de Beurnonville tait l'argument. Eh bien,
messieurs, puisqu'il en est ainsi, j'abdiquerai. Il n'abdiquait encore
qu'en faveur du roi de Rome, entre les mains de ses marchaux, devenus
les commissaires de l'arme auprs du gouvernement provisoire.

Dans la soudainet o tout cela s'tait fait, Napolon restait comme
incrdule. Il voyait, avec son esprit mobile, une chance suprme 
tenter. Se jetant sur un canap, se frappant la cuisse de la main, il
lance tout  coup d'un air dgag: Bah! messieurs, laissons cela et
marchons demain, nous les battrons. Les marchaux glacs rptrent que
leur dcision tait irrvocable et il n'insista plus. Mais ils
convinrent, par prcaution, que le commandement serait remis  Berthier
qui donna sa parole de ne plus excuter aucun ordre de Napolon.
L'arme n'obit plus qu' ses gnraux. Ney vient de le dire en face 
l'empereur dchu, dsormais impuissant. C'est bien par le pouvoir
militaire qu'il est dpos.

Toute la faute, et mme la honte, a t rejete sur Marmont qui, dans le
mme moment, mettait bas les armes et signait une capitulation avec
Schwarzenberg. Par sa dfection, le duc de Raguse privait l'empereur de
la principale force qui restt, il lui retirait le dernier moyen de
rsistance. Il ne faisait pourtant qu'appliquer  Essonnes le mot
d'ordre de Fontainebleau.

Devant l'insurrection des grands officiers, comment ne retrouverait-on
pas Napolon tel qu'il a toujours t avec ceux qui l'ont desservi ou
trahi, timide, et osant moins que jamais svir? Comment, en cette chute
soudaine et tombant de si haut, ne passerait-il pas encore par des
successions de penses si rapides que son esprit semble incertain et
flottant jusqu' l'incohrence? Dans l'espace d'une heure, il a, le 4
avril, abdiqu et propos de marcher sur Paris. Le 5, aprs avoir, de
nouveau, parl d'une retraite sur la Loire, il renonce  l'Empire avec
dgot. C'est le philosophe qui, pour mourir, s'enveloppe la tte dans
son manteau. Pourquoi serait-il tonn? Qu'arrive-t-il que l'exprience
ne lui ait appris? Sa proclamation  l'arme est l'adieu d'un
misanthrope: Si l'empereur avait mpris les hommes comme on le lui a
reproch, le monde reconnatrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui
motivaient son mpris. Il ne dsire plus rien, il est stoque.
L'amateur de tragdies rcite mme des vers de _Mithridate_ qu'il
applique  sa situation. Et, avec Caulaincourt, dfenseur de ses
intrts auprs du tsar, il examine l'tablissement qui lui sera
rserv. Le trne n'est plus qu'un morceau de bois auquel il ne tient
pas. Cent louis par an lui suffisent. Il ne faut pas une place bien
tendue  un soldat pour mourir. L'instant d'aprs, il ne se contentera
pas  moins de la Toscane pour y vivre dignement avec l'impratrice. Et
puis, le lendemain,  la troisime confrence avec les marchaux, tout
change encore. Il leur propose d'aller en Italie, d'y recommencer la
guerre. Veut-on m'y suivre encore une fois? Marchons vers les Alpes.
Personne ne rpond et, dans ce silence, une autre image s'offre  lui.
Il se voit chef de partisans, courant les aventures et c'est une
incarnation qui lui rpugne parce qu'elle ne rpond pas  sa conception
de la grandeur, celle qui ne l'a jamais quitt, qui a guid son destin
et qui le sauvera encore.

Le 7 avril, tout est fini. Plus d'empereur, de dynastie, de succession.
Ni roi de Rome ni rgente. Les marchaux ont exig l'abdication pure et
simple. C'est bien ce qu'avait dit Napolon; seuls les Bourbons
pouvaient lui succder, puisque c'tait pour qu'ils ne revinssent pas
que la Rpublique avait fait de lui un consul puis un empereur. Et tout
cela se terminait selon les rgles. Il fallait mme que le grand acte
du 21 janvier, le rgicide, restt prsent. La loi majeure de la
Rvolution, celle qui avait envoy le duc d'Enghien au foss de
Vincennes, les rois coaliss et victorieux l'observaient  leur tour.
Ils n'avaient pas fait la guerre pour ramener Louis XVIII. Ils
achevrent de se dcider pour lui quand on leur fit connatre qu'au
Snat, les votants de 1793 eux-mmes avaient adhr aux Bourbons.

C'et t trop demander  Napolon que de goter sereinement et jusqu'au
bout cette ironie de l'histoire. Entre l'abdication et l'arrive  l'le
d'Elbe, domaine et sjour qui lui taient assigns avec une dotation et
qu'il acceptait, il a eu ses heures de faiblesse humaine. Parfois,
devant les trahisons, dans la solitude qui se faisait autour de lui, il
savait encore montrer son ddain. Le 12 avril, le jour de l'entre du
comte d'Artois, Berthier demande la permission d'aller  Paris. Il ne
reviendra pas, dit froidement l'empereur. Il pensait de celui-l ce
qu'il pensait des autres. Aprs le chef d'tat-major, deux fois prince,
le mamelouk Roustan s'en irait. Et Constant, le valet de chambre, aussi.
Les derniers abandons taient les pires. Dans la nuit du 12 au 13,
Napolon eut le cri du calvaire et son agonie. La vie m'est
insupportable, disait-il  Caulaincourt. Il voulut mourir. Du poison
lui restait qu'il portait toujours sur lui depuis la retraite de Moscou.
Le sachet tait vent. La mort se refusait et c'tait encore son toile
qui le rservait pour un pilogue moins vulgaire. Il eut le sentiment
qu'il devait vivre, que tout n'tait pas fini, que ce n'tait pas cette
vasion-l qu'il fallait chercher.

Il lui reste quelques scnes  mettre  la suite de son histoire. Celle
des adieux de Fontainebleau, toute prte pour le graveur, se verra
longtemps au mur des maisons franaises. C'est le Napolon sentimental
qui commence, une imagerie d'un effet assur. L'homme qui savait si bien
parler aux imaginations se surpassera dans ce genre. Mais ces grognards
qui pleurent, ce gnral et ce drapeau que le hros malheureux embrasse,
tout est parfait pour l'motion, compos par un artiste, par un homme de
lettres qui sait qu'une des tches qui lui restent, c'est d'embellir sa
tragdie et de transposer la magie de son nom dans le souvenir. Si j'ai
consenti  me survivre, c'est pour servir encore  votre gloire. Je veux
crire les grandes choses que nous avons faites ensemble. crire, c'est
le mot capital de ces adieux  la Grande Arme. Napolon se sent devenir
lgendaire.

Et pourtant il aura une dfaillance affreuse. Prcipit de ce trne
prodigieux, meurtri de sa chute, l'autre empire, celui qu'il exercera
sur l'esprit des humains, ne l'exalte pas assez pour que la dchance ne
lui soit pas cruelle. De Fontainebleau  Frjus, le voyage du
prisonnier, conduit et surveill par les commissaires trangers, sera
son premier martyre. Prs de Valence, il rencontra Augereau qui le
tutoya grossirement, lui reprocha son ambition qui l'avait conduit l.
L'empereur subit sans rpondre l'outrage du dfectionnaire de Lyon et
reut son accolade. Il avait dit: Ce n'est pas le peuple qui manque
d'nergie; ce sont les hommes que j'ai placs  sa tte qui me
trahissent. Il perdit contenance et courage devant les injures et les
menaces du peuple. L'impopularit, il ne l'avait pas encore vue de prs.
En Provence, il rencontra la haine, des cris de mort, des couteaux
levs. A Orgon, la foule l'entoure, brise les vitres de sa voiture.
Devant l'auberge o il s'arrte, il se voit pendu en effigie, un
mannequin  son image, barbouill de sang. Il se dissimulait derrire le
gnral Bertrand, refusait le vin et la nourriture de peur du poison,
et, quand il restait seul, on le trouvait en pleurs. Ne se croyant plus
en sret que sous un dguisement, il mit une cocarde blanche, enfourcha
un cheval de poste et galopa devant le cortge comme un courrier. Puis,
harass, toujours inquiet, il pria les commissaires de changer d'habits
avec lui, revtit l'uniforme de l'Autrichien, le manteau du Russe.
Celui-ci voulut bien prendre la place de Napolon qui, pour tre sr
qu'on ne le reconnatrait pas, monta dans une autre voiture, s'assit 
gauche, demanda qu'on lui manqut d'gards. Un voyage humili, pire que
celui de Varennes, o Bonaparte, comme dans l'Orangerie, le 18 brumaire,
n'a pu soutenir le contact de la foule, les bousculades, les choses dont
il a toujours en horreur, avec ses nerfs d'intellectuel. Il en oublie
qu'il tait hier empereur, il en perd le respect humain devant ces
trangers devenus ses protecteurs. L'un d'eux, dans un cruel rcit, dit
qu'il les fatiguait de ses alarmes et, ce qui a frapp davantage ce
Prussien, de ses irrsolutions. Sur la route, Napolon vit sa soeur, la
belle Pauline, qui lui fit honte, refusa de l'embrasser qu'il n'et
quitt l'uniforme d'Autriche. C'est une pave, un malheureux.

Le 4 mai, il descend de la frgate anglaise qui l'a conduit  l'le
d'Elbe. Il prend possession de son nouveau royaume avec une grimace
d'abord, car sa nouvelle capitale de Porto-Ferrajo ressemble  un de ces
petits ports de Corse qu'il connat bien. Le maire et le vicaire gnral
lui apportent les clefs de la ville, le promnent sous un dais de papier
dor, jusqu' l'glise, pour un _Te Deum_ solennel. C'est une parodie de
souverainet, avec le discours du trne prononc dans la salle de
l'htel de ville. Et puis les notables lui sont prsents, il parle 
chacun et c'est le miracle ordinaire. Mieux que les habitants, il sait
tout du pays. Il en connat l'histoire, les coutumes, les productions,
les particularits administratives et mme les derniers incidents
municipaux. A Fontainebleau, ds qu'il a connu son lieu d'exil, il a
demand  Paris le dossier de l'le d'Elbe et les livres qui existent
sur le sujet. Entre l'abdication, l'empoisonnement, les adieux  la
garde, au milieu du pathtique, il s'informe encore. Il a lu, appris,
retenu, par ce besoin de savoir et de s'intresser aux choses qui survit
chez lui  la catastrophe. Bonaparte reste ce qu'il tait, un monstre
d'activit. Il ne sera pas possible qu'il finisse,  quarante-cinq ans,
dans le repos bourgeois d'une le qui est jumelle de l'le de Sancho.




CHAPITRE XXIV

EMPEREUR ET AVENTURIER


Napolon a pass dix mois de sa vie  l'le d'Elbe. Avec l'intention d'y
rester? D'en sortir? Qu'en savait-il? Comme toujours, il s'en remettait
aux circonstances. Il prenait avec philosophie le nouveau caprice de la
fortune qui le rendait souverain d'un royaume long de six lieues. En
face de cette Corse o il tait n, il retrouvait une petite ville qui
lui rappelait Ajaccio et Bastia. Il n'tait pas tellement dpays. On le
vit passer sans effort des rois et des reines qui se pressaient autour
de lui  Erfurt aux boulangers et aux marchands d'huile qui dansaient
dans sa grange,  Porto-Ferrajo. A ce raccourci, on reconnat
Chateaubriand.

L'empereur n'avait pas menti, il ne s'tait pas vant, lorsqu'il avait
dit qu'il ne tenait pas aux grandeurs et qu'il ne lui en fallait pas
tant. Rassasi de tout, principalement des hommes, que lui importe de
vivre l ou ailleurs? Il est fcheux seulement qu'il soit si jeune, si
loin de l'ge de la retraite, avec cette habitude et ce besoin de
s'occuper qu'il n'a pas encore perdus. Il soupire: Mon le est bien
petite, une fois qu'il l'a explore et qu'il a donn des ordres pour
construire des rsidences et des fortifications, percer des routes,
amliorer les mines, rformer les finances et l'administration de son
tat. Le style mme n'a pas chang. Les lettres sont imprieuses, aussi
presses qu'hier, quand il gouvernait le grand Empire. Ce n'est pas un
homme foudroy. Avec Bertrand, grand marchal du palais, Drouot, le
fidle artilleur, Cambronne, qui commande les quatre cents hommes de la
garde, un lieutenant de vaisseau pour amiral de la flottille, il se
donne un mouvement continuel. Pour le suivre et lui obir, chacun sue
sang et eau. Aprs les jours de tnbres et d'agonie qu'il a vcus
depuis l'abdication, il se dtend, il gote la scurit.

La tristesse et l'ennui viendront vite, et l'inquitude aprs. Josphine
est morte le 29 mai. On le vit pleurer sur le pass. Il attendait
Marie-Louise. Ce fut la tendre Walewska qui vint avec son fils. Il ne
voulut pas les garder, par crainte du scandale dans l'le et en Europe,
o l'on n'et pas manqu de dire qu'il renonait  l'impratrice.
Cependant Franois II conseillait  sa fille de se consoler et, avec
Neipperg, lui donnait le consolateur. La privation de sa femme et du roi
de Rome, l'abandon, la solitude, un vide que l'arrive de Madame Mre et
de Pauline ne faisait pas oublier, furent parmi les raisons qui
engagrent Napolon  tenter encore la chance. Il s'tait d'abord, en
ide, arrang une existence pareille  celle des archiducs, ses parents,
qu'il avait vus installs  Florence ou  Wurzbourg. Marie-Louise ft
venue  Porto-Ferrajo, il lui et rendu visite  Parme, quelque chose de
bourgeoisement princier, l'empereur honoraire restant inscrit dans la
famille des rois. Peu de temps aprs avoir pris possession de son nouvel
tat, il se rendit au bal qu'un navire de guerre anglais, en rade,
donnait pour la fte du roi George. On n'oserait pas dire que ce ft
dj pour mieux cacher ses desseins. Il allait plutt l comme il ft
all  la cour de Buckingham.

L'vasion, il y pensa peut-tre  partir du mois de novembre, quand le
congrs de Vienne se fut ouvert. On y parlait de mettre Bonaparte dans
un lieu plus sr, moins prs de l'Italie et de la France, aux Aores
par exemple, ou bien dans une des Antilles anglaises, ou bien encore 
Sainte-Hlne, dont on commence  prononcer le nom. Des avis viennent 
Napolon, qui reoit souvent des visiteurs et des messages, que les
projets de transfert sont srieux, qu'il peut, d'un jour  l'autre, tre
enlev, sinon assassin. Il se garde, donne l'ordre que, de ses forts,
on tire sur les navires suspects qui approcheraient. En mme temps,
l'argent manque. La pension de deux millions qui lui a t promise 
Fontainebleau n'est pas paye. Campbell, le commissaire anglais charg
de surveiller l'empereur, note les agitations et les incertitudes de son
esprit. Car  tous les moments de sa vie o il a d prendre une grande
dcision, on l'aura trouv irrsolu. Quand on vient lui dire que les
Franais le regrettent, il rpond: S'ils m'aiment tant, qu'ils viennent
me chercher. Il se plat  rpter qu'il n'est plus rien, qu'il est un
homme mort. Et l'on colportait  travers l'Europe qu'il tait us, fini,
inoffensif, devenu ventripotent, un poussah incapable de monter 
cheval. Cependant, Fouch, Talleyrand, qui le connaissaient, gardaient
de la mfiance. Hyde de Neuville disait: Mort, il serait encore 
craindre. La crainte qu'il inspirait lui rpondait de son prestige, de
la magie que gardait son nom.

Et le retour tint aussi  de petites choses. Il s'en manqua de peu que
le moyen de rentrer en France ne lui ft t. Un jour, le brick
_Inconstant_, qui formait  peu prs toute sa marine, faillit tre bris
par la tempte. En hte, l'empereur le fit renflouer. Au mois de janvier
1815, son parti est pris. L'ennui, le dgot, les difficults de la vie
quotidienne lui ont rendu le sjour de l'le insupportable.
Achvera-t-il son existence ici, dans l'oisivet et la lsine? Est-ce
une fin digne de son histoire? Chateaubriand, qui a compris Bonaparte,
tout en le hassant, et senti l'pisode, demande: Pouvait-il accepter
la souverainet d'un carr de lgumes, comme Diocltien  Salone?
Mille fois non. Et puis il ne doit plus tarder. Avec le temps, son
souvenir passera, ses vieux soldats auront disparu. Et les partisans,
les missaires qui viennent de France lui apprennent qu'on est
mcontent, que les Bourbons restaurs ont t maladroits, dbords
surtout, que beaucoup d'officiers, de dignitaires, rallis  Louis XVIII
par ncessit ou rsignation, rejoindront les aigles si l'empereur se
prsente. Il est inform aussi que des conspirations militaires et
rpublicaines se prparent, que, s'il ne se hte pas, le gouvernement
peut tomber aux mains de Carnot, ou de Fouch, ou d'un gnral, ce qui
lui est le plus sensible. Il y a en tout cas les symptmes d'un
mouvement. Napolon voulut l'aspirer. Il semble bien que les
renseignements apports par un de ses anciens fonctionnaires, Fleury de
Chaboulon, aient dtermin le dpart de l'empereur.

A tout risque, il va jusqu'au bout de son ide, une fois sorti de
l'irrsolution. Oubliant ses rancunes, il a conclu un accord avec Murat
qui n'a pas trahi en vain puisque sa dfection l'a laiss roi de Naples.
Le dpart de l'le d'Elbe est prpar avec autant de soin qu'une
campagne de la Grande Arme, autant de dissimulation que le drame de
Vincennes. Le roi d'Elbe feint de s'occuper de son le comme s'il n'en
devait jamais sortir. Trois jours avant l'vasion, il ordonne encore des
travaux. Il faudra trois petits ponts prs de Capoliveri. Depuis le 16
fvrier, Campbell est  Florence pour rendre compte de ce qui se passe.
Il ne sait rien, pourtant il est inquiet. Le sous-secrtaire d'tat
Cook, qui vient du Congrs de Vienne, ne veut pas entendre le
commissaire et rit de ses alarmes. D'ailleurs personne, en Europe, ne
songe plus  Napolon. Lorsque Campbell revint, le roi de l'le d'Elbe
s'tait envol. On comprend alors Sainte-Hlne, Hudson Lowe, les
tracasseries. Napolon sera le forat qui s'est vad, qu'on a ramen 
la gele, qui obsde ses gardiens.

Le soir du 25 fvrier, il prit sa mre  part et lui confia sa dcision.
Si le rcit qu'on a de leur entretien est vrai, Letizia, aprs avoir
rflchi un instant et rprim une faiblesse, comprit, l'approuva, lui
dit ce que criait sa destine, qu'il ne pouvait pas finir ainsi, mourir
l, dans un repos indigne de lui. Il n'avait pas encore son vrai
cinquime acte. A Fontainebleau, le rideau tait mal tomb.

En vain, pour retenir l'empereur, le sage Drouot avait fait tout ce
qu'il tait humainement possible de faire. Il reprsentait le danger de
la guerre civile, le danger de l'invasion, les suites incalculables de
l'aventure. On n'oserait jurer que Bonaparte ne les vt pas, n'en ft
pas mu. Quand le sort tait dj jet, on l'entendit qui murmurait:
Ah! La France! la France! Y rentrer, s'y faire acclamer n'tait pas le
plus difficile. On lui avait dit, et ce n'tait pas faux, qu'il
suffirait de son chapeau plant sur la cte de Provence. Le chapeau et
le drapeau tricolore. La proclamation qu'il avait rdige et imprime 
Porto-Ferrajo montre qu'il tait renseign sur l'tat moral de l'arme.
Elle suggre mme qu'il comptait sur des intelligences, des concours. Il
prophtisait: L'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher
en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. C'est aprs que les
difficults commenceraient. Selon sa coutume, Napolon se persuadait
lui-mme de ce qu'il avait besoin de croire. La France lui ayant ouvert
les bras, l'Europe, dgote des Bourbons, n'hsiterait pas  le
reconnatre. L'Angleterre, satisfaite que la France ft rentre dans ses
anciennes limites, ne le repousserait plus. Aussi dsirait-il vivement
que, ni au moment de lever l'ancre, ni pendant la traverse, il n'et 
canonner un navire anglais. L'empereur d'Autriche serait heureux de
retrouver un gendre et de revoir sa fille sur le plus beau des trnes
de l'Europe. Enfin Napolon rassurerait les rois lgitimes et serait
plus constitutionnel que les Bourbons. Jamais il n'a tir de plan plus
chimrique. Sans cette chimre, ft-il parti?

Le 26 fvrier, il prend la mer sur l'_Inconstant_, suivi de six
felouques chtives. En tout, un millier d'hommes, quelques canons. La
meilleure arme qu'il emporte, ce sont ses proclamations, des images, des
souvenirs de gloire, des appels  l'imagination du peuple, un style, une
littrature, et lui-mme, que l'loignement a dj idalis. Encore
faut-il passer sans encombres, chapper aux croisires. Comme pour
l'expdition et pour le retour d'gypte, le concours des circonstances,
l'toile ne manquent pas non plus. Le vent du sud pousse la flottille
vers la France, tandis qu'il immobilise  Livourne la frgate anglaise
qui doit ramener Campbell.

En dbarquant au golfe Jouan, un des premiers  qui l'empereur et parl
tait le maire d'un village qui lui avait dit: Nous commencions 
devenir heureux et tranquilles, vous allez tout troubler. Et l'empereur
confiait  Gourgaud: Je ne saurais exprimer combien ce propos me remua
ni le mal qu'il me fit. Est-ce cette rencontre, ce mot vrai et naf? Le
fait est que cette irrsistible marche sur Paris, cette conqute d'un
pays rien qu'en paraissant, ce que Chateaubriand appelle le prodige de
l'invasion d'un seul homme, laissaient l'empereur plein de doutes. Cette
monte triomphale, qui en et enivr un autre, s'est accompagne chez
Napolon d'une mlancolie, d'un manque de confiance, d'un pessimisme qui
le poursuivront pendant la dure des Cent jours. Les prils qu'il
courait dans cette quipe, il n'y pensait pas. Il pouvait, si un seul
rgiment l'arrtait, tre fusill comme le sera bientt Murat,
dbarquant  son exemple dans le royaume de Naples. Bonaparte prfrait
sa gloire  la vie. Mais il tait trop intelligent pour ne pas
comprendre que, pour lui presque autant que pour les Bourbons, les temps
avaient chang, que la France ne serait plus telle qu'il l'avait connue
avant la dfaite et l'invasion, avant la Charte de Louis XVIII, l'octroi
des liberts, la rpudiation du pouvoir absolu. Il ne s'agit pas, comme
au retour d'gypte, de promettre l'ordre. Ce n'est pas ce qui manque. Le
langage qu'il faut parler maintenant, celui de la Rvolution pure, la
situation elle-mme l'impose, et rien n'embarrasse moins Bonaparte, fait
 celui-l comme aux autres. Il lui sera plus difficile de mettre ses
actes d'accord avec ses paroles, de trouver de nouvelles formes pour le
gouvernement imprial. Et ce qui pse surtout sur lui, ce sont les
impressions de Fontainebleau, le souvenir des dfections, le sentiment
que le charme est rompu et que les choses ne seront plus ce qu'elles ont
t, de quelque succs que soit paye son audace. Arm des trois
couleurs qu'il porte au clbre chapeau, il marche  la conqute de la
France d'un coeur intrpide et d'un esprit soucieux, sr de chaque
moment, sans foi dans l'avenir. C'est un virtuose de la popularit qui
joue son dernier grand air, un artiste qui ajoute  ses triomphes un
tour de force indit. Ce retour sans exemple, cette reprsentation
unique, avec des scnes toutes faites pour la gravure et la postrit,
c'est encore un lment qui donne  l'histoire de Bonaparte un tour
fabuleux.

Pourtant, mme le vol de l'aigle, il ne l'a pas livr au hasard, fidle
 son principe que le hasard seul ne fait rien russir. Le millier
d'hommes de son escorte, c'est ce qu'il faut pour les premiers pas, pour
ne pas tre arrt ignominieusement par les gendarmes. Et les paroles
qu'il dira sont calcules comme la route qu'il choisit. Le dtour par
les Alpes vite la Provence royaliste, srement hostile, tmoin de son
humiliation, et le met tout de suite en contact avec des populations
dont les sentiments lui sont connus, des garnisons o il a des
complices. Certain de ne pas se heurter aux troupes du gouvernement
royal en prenant le chemin des montagnes, il l'est aussi d'tre bien
accueilli dans le Dauphin, dans ce pays de Vizille d'o le mouvement de
1789 est parti,  Grenoble, o il a des intelligences, dont il est
presque sr que les portes lui seront ouvertes, et  Grenoble, il est 
Paris. Ce qu'il appelle  lui, c'est le paysan, l'ouvrier. Et il ne les
flatte pas dans leurs passions les plus nobles. Il parle moins d'honneur
national et de gloire que des droits fodaux et de la dme, des anciens
nobles oppresseurs, des privilges, de la reprise des biens nationaux.
Les bottes de 1793, il les met pour de bon. Ce n'est plus le premier
Consul conservateur et conciliateur, l'empereur lgitime, qui nagure
garantissait les trnes. Il revient en dmagogue, flatte la canaille,
menace les aristocrates: Je les lanternerai. Le prfet de l'Ain
pouvant s'criait: C'est une rechute de la rvolution.

Empereur et rvolutionnaire, disant  tous citoyens, le peuple est sa
garde vritable et, plus encore que l'apparition du petit chapeau et de
la redingote grise, le peuple entranera le soldat. Le seul danger que
Napolon ait couru, dans cette marche aventureuse o il tait  la merci
d'un coup de fusil parti d'une troupe discipline, il le rencontra
devant la Mure, au dfil de Laffrey. C'est l qu'il se prsente, la
poitrine dcouverte, au bataillon du 5e de ligne: S'il en est un parmi
vous qui veuille tuer son empereur, me voil! Aucun n'obit  l'ordre
de faire feu, mais Napolon avait eu soin de rpandre ses proclamations
parmi les voltigeurs qui lui barraient la route, de leur envoyer deux de
ses officiers pour les branler, et il avait avec lui quinze cents
villageois qui l'acclamaient. A Grenoble,  Lyon, avec une force
grandissante, il en fut de mme. La foule intimida les chefs et dcida
l'arme. Par-dessus tout, Napolon avait recommand aux siens, quoi
qu'il arrivt, de ne jamais tirer les premiers, certain d'tre protg
par le sentiment populaire, par le souvenir des victoires et par
l'horreur de verser le sang d'anciens compagnons d'armes.

Dbarqu au golfe Jouan le 1er mars, il est le 10  Lyon, toujours
accueilli par des: A bas les prtres! A bas les nobles! et par la
_Marseillaise_. Macdonald, rsolu  ne pas le laisser passer, fut rduit
 la mme impuissance que le commandant du bataillon de la Mure. Les
marchaux, les conjurs de Fontainebleau doivent tre, ils sont en
effet, les plus ardents  prvenir son retour. Le froid Macdonald n'eut
pourtant qu' tourner bride.

Matre de la seconde ville de France, Napolon a partie gagne. Madame
et trs chre amie, je suis remont sur mon trne, crit-il 
Marie-Louise. Des garnisons qu'il a ramasses sur sa route, il a dj
form une petite arme, grossie d'officiers en demi-solde, 14.000
hommes, plus qu'il n'en faut pour arriver  Paris sans accident. De
Lyon, il date ses premiers dcrets impriaux, prononce la dissolution
des chambres royales, oblig toutefois  trop de promesses qui le
gneront et qu'il regrettera. Il convoque pour son retour  Paris, et en
gage de sa conversion au libralisme, une grande assemble nationale,
dite du Champ de Mai, bizarre ide, livresque, renouvele des guerriers
francs, souvenir de lecture revenu dans une bagarre. Ne pouvant plus
voquer son oncle Louis XVI, il renoue avec Pharamond, mari  la
Convention et au Comit de salut public, sans toutefois ngliger une
prcaution utile. Il ne faut pas qu'on dise que Napolon, c'est la
guerre. Le bruit est adroitement rpandu que les puissances sont
favorables au rtablissement de l'Empire, que les Anglais ont favoris
le retour de l'le d'Elbe et laiss passer exprs la flottille, que
l'empereur d'Autriche protge son gendre. Au mme moment, les
puissances,  Vienne, dclarent que Napolon Bonaparte s'est plac hors
des relations civiles et sociales et que, comme ennemi et perturbateur
du repos du monde, il s'est livr  la vindicte publique.

De cette vindicte, un homme avait jur d'tre l'instrument. C'tait le
chef des conjurs de Fontainebleau, c'tait Ney. Ayant, plus que les
autres, contribu  renverser celui qu'il appelait maintenant la bte
fauve, il y mettait de la passion, de la haine. Il avait jur de
ramener Bonaparte dans une cage de fer, ce qui faisait dire  Louis
XVIII avec une calme prudence qu'on ne lui en demandait pas tant. Et il
tait accompagn de Lecourbe, le gnral rpublicain de la conspiration
de Moreau, qui, avec tant d'autres, servait maintenant le roi. En route,
Ney annonait encore qu'on allait voir le dnouement de la
Napolonade. L'empereur, en apprenant que Ney se chargeait de lui
courir sus, fut partag entre deux sentiments. Parmi les militaires que,
de tout temps, il savait prts  lui ouvrir le ventre, il connaissait le
prince de la Moskowa pour le plus violent, le plus capable de ne rien
mnager, et aussi pour le plus sensible aux impressions, le plus sujet
aux changements brusques. On se reprsente Ney tombant dans les bras de
son empereur. A la vrit, plusieurs missaires, adroitement choisis,
lui dpeignirent la marche triomphale de l'vad, ses forces qui
augmentaient  chaque heure, la certitude de son succs, l'inutilit
d'une lutte dsormais ingale. Ney, troubl, se ressaisissait pour dire
qu'il prendrait un fusil et tirerait le premier coup. Il dut se rendre
compte que ses soldats n'obiraient ni  lui ni au vieux rpublicain
Lecourbe, pas plus qu'ils n'avaient obi  Macdonald. Bonaparte acheva
tout en lui crivant qu'il l'accueillerait comme au lendemain de la
Moskowa. Ney cda au courant,  la tempte, disait-il pendant son
procs. Il tait  Lons-le-Saunier et Napolon  Mcon lorsque, avec un
trouble qui le poursuivra, lui aussi, jusqu' Waterloo, il se rsigna 
manquer  la parole qu'il avait donne. Ney rejoignit l'empereur 
Auxerre et, en l'abordant, lui remit une dclaration dans le style de
Fontainebleau: Je suis votre prisonnier plutt que votre partisan si
vous continuez  gouverner tyranniquement. Napolon dchira le papier,
affecta de dire gament que le brave Ney tait fou. Ce n'tait pas
l'enthousiasme, le coeur  coeur, mais encore une ombre sur la joie du
retour.

A la date du 20 mars, le _Moniteur_ donnait cette nouvelle: Le roi et
les princes sont partis cette nuit, S. M. l'Empereur est arriv ce
soir. Rentre ferique et miraculeuse dans ces Tuileries o Napolon
est port en triomphe, homme non plus seulement extraordinaire,
surnaturel. Je crus assister  la rsurrection du Christ, disait un
tmoin. Le lendemain, le dsenchantement commenait.

La chose faite, russie, Bonaparte ne voit plus que les embarras de sa
situation. Son pessimisme, son accablement, il ne les cache mme pas, et
tous ceux qui l'approchent en sont frapps. Quand il se retrouve 
Paris, il se rappelle avec force les dfections, l'abdication impose,
il compte tous ceux qui manquent et ils sont si nombreux qu'il abandonne
tout de suite pour le modeste palais de l'lyse ces Tuileries
maintenant trop grandes, o il n'y a plus ni cour, ni impratrice, ni
ambassadeurs. Son prodigieux retour, circonstance peut-tre la plus
admirable de sa vie, ne lui faisait aucune illusion et lui laissait peu
d'esprance. Il en convint avec M. Mol, dit Barante. Et  Mollien qui
le flicite: Le temps des compliments est pass; ils m'ont laiss
arriver comme ils ont laiss partir les autres. Louis XVIII a t trahi
autant que lui, souvent par les mmes, et ce n'est pas ce qui accrot
chez Napolon le cas qu'il fait des hommes. Sa chute de 1814 l'a meurtri
et il ne manquait plus que cette exprience pour l'incliner  un
nihilisme dont il s'est expliqu  Sainte-Hlne, encore plein d'cres
impressions. Je n'avais plus en moi le sentiment du succs dfinitif,
ce n'tait plus ma confiance premire. A mes propres yeux, dans ma
propre imagination, le merveilleux de ma carrire se trouvait entam...
J'avais en moi l'instinct d'une issue malheureuse. Il n'est plus matre
de cacher des perplexits dont nagure ses intimes taient seuls
tmoins. Carnot, devenu son ministre de l'Intrieur, en est confondu:
Je ne le reconnais plus; l'audacieux retour de l'le d'Elbe semble
avoir puis sa sve nergique; il flotte, il hsite; au lieu d'agir, il
bavarde... il demande des conseils  tout le monde... On le trouve
triste, distrait, somnolent. Il semble que ce ne soit plus le mme homme
alors que son penchant  l'incertitude et aux contradictions s'est
simplement aggrav. Comment l'instabilit et l'inscurit dont il a
souffert  ses plus beaux jours ne l'accableraient-elles pas maintenant?
On et dit qu'il avait perdu sa puissance pour dissimuler. Thibault
est  l'lyse le jour o arrive la nouvelle que Berthier est mort en
Allemagne, tomb d'une fentre. Celui-l, un des plus marquants parmi
les dfectionnaires, a migr parce qu'il n'osait reparatre devant
Napolon avec son uniforme de capitaine des gardes du roi. Et pourtant,
en apprenant la fin de son chef d'tat-major, l'empereur s'assombrit. Il
ressent sa solitude. Il ne compte plus sur les dvouements et il cherche
des yeux les vieux serviteurs.

A quelles contradictions il s'abandonne aussi! Aprs Waterloo, il
s'criait qu'il et mieux fait de prir en Russie. Et comme on lui
disait qu'il n'aurait pas eu le retour triomphal de l'le d'Elbe: Oui,
bon et mauvais, rpondit-il. Mauvais parce qu'il n'y a pas eu de
rsistance. Je serais encore aux Tuileries s'il y avait eu du sang
rpandu. Il n'avait pas voulu en rpandre. Il a laiss, sans les
inquiter, partir les princes, mme le duc d'Angoulme qui a tent
bravement d'organiser la rsistance. Aux menaces terroristes de Lyon a
succd une amnistie pour les crimes de 1814 dont seulement quelques
personnes, une douzaine, furent exceptes. Il garde une partie,--un bon
quart,--des prfets de Louis XVIII, qui d'ailleurs ont souvent t les
siens et qu'il avait pris en si grand nombre parmi les hommes de
l'ancien rgime. Qu'est-il lui-mme maintenant? Quelle sorte de
souverainet et de souverain reprsente-t-il? Il ne le sait pas et il
lui est impossible de se dfinir. L'Empire est un revenant dans un pays
que douze mois  peine de royaut parlementaire ont dj chang.
Bonaparte est rentr en libral, presque en rvolutionnaire. Il sent le
besoin de s'appuyer sur l'opinion rpublicaine et il la craint, il la
rassure. Il frappe sur son ventre obse et dit, parodiant un mot
classique: Est-ce qu'on est ambitieux quand on est gras comme moi?
Pourtant, des rpublicains se rallient  lui, Bigonnet qui, 
Saint-Cloud, le 19 brumaire, l'appelait tyran et voulait qu'il ft mis
hors la loi; Duchesne, fils d'un de ceux qui, au Tribunat, avaient vot
contre le consulat  vie; Carnot, dj ralli en 1814, maintenant
ministre de l'Intrieur et pourvu d'un titre de comte pour
l'imprialiser. Avec Fouch, redevenu ministre de la Police, cela fait
deux rgicides dans les conseils de Napolon. Le personnel qu'il trouve,
ce sont pour la plupart des marchaux, gnraux, snateurs,
fonctionnaires, qui, par gosme ou fatalit, se sont en moins d'un an
entachs d'une double dfection? Ce sont aussi des hommes qui
l'acclament parce qu'ils ont, avec la haine des Bourbons, celle de toute
monarchie et qui exigent des garanties contre le despotisme. Alors il
est difficile  Napolon de faire moins que Louis XVIII et sa Charte
qui, au fond, le gne beaucoup. Thibaudeau remarque bien que l'Empire
ressuscitait plus faible que lorsqu'en 1814, il avait succomb...
L'empereur se faisait libral malgr lui, par force; n'importe, il se
mutilait. Tiraill d'un ct par ces exigences, de l'autre par sa nature
et ses habitudes, il tait affaibli, il n'tait plus lui-mme. Sait-on
seulement quel titre lui donner? L'intitul de ses dcrets hsite entre
Napolon empereur des Franais et Napolon, par la grce de Dieu et
les Constitutions, empereur. Quelquefois revient roi d'Italie.

L'Empire qui recommence, est-ce l'ancien? Est-ce un rgime nouveau?
Napolon est-il encore l'autocrate d'autrefois, souverain lgitime sacr
par l'glise? Est-il monarque constitutionnel ou, moins que cela,
premier reprsentant du peuple, ou dictateur jacobin?

Il hsite. Il s'est engag plus qu'il ne l'et voulu par ses
proclamations, par ses promesses aux paysans du Dauphin et aux ouvriers
de Lyon, par la dmagogie qu'il a d faire et qui a permis son
prodigieux retour, un rveil, disait navement Carnot, des ides qui
avaient clair les premiers jours de la Rvolution franaise. Le risque
maintenant, c'est d'tre l'empereur de la canaille, roi d'une jacquerie,
d'effrayer les bourgeois, les conservateurs, alors que l'Ouest et le
Midi royalistes se soulvent dj. A Paris, le peuple qui l'acclame, qui
l'oblige  paratre aux fentres et  saluer, c'est celui des bonnets
rouges et des piques. Napolon va au faubourg Saint-Antoine et la foule
l'accompagne jusqu' l'lyse en menaant les htels du faubourg
Saint-Germain. La revue des Fdrs rappelle trop les journes de la
Rvolution. Ce sont des choses que Napolon n'aime pas, dont il est
inquiet et troubl.

Il s'est trop avanc pour renier ses paroles et ne pas donner une
Constitution aux Franais. Les temps du pouvoir absolu sont passs.
Bonaparte se trouve dans la mme situation que, l'anne d'avant, Louis
XVIII. Il l'imite sans mme s'en douter. Comme lui, il prtend que son
rgne continue, et comme lui, sous le nom d'Acte additionnel aux
constitutions de l'Empire, c'est une Charte qu'il octroie. Enfin, comme
il faut dsarmer les adversaires, sduire les opposants, il s'adresse,
pour tracer le plan de l'Empire libral,  l'ami de Mme de Stal, 
l'crivain qui, la veille, l'appelait cet homme teint de notre sang,
le comparait  Attila et jurait qu'il n'irait pas, misrable transfuge,
se traner d'un pouvoir  l'autre et balbutier des mots profans pour
racheter une vie honteuse. Napolon fit de Benjamin-Constant le cas
qu'il faisait des autres hommes. Il avait besoin d'une Constitution. Il
en demanda la fourniture au thoricien de la libert politique.

Et ce ne sont que des expdients. Entre l'empereur et la France, celle
du moins qui s'est rjouie de son retour, il y a un malentendu plus
grave que celui qui porte sur la forme du gouvernement. La difficult
pour Bonaparte d'tre un Washington couronn n'est pas tant de renoncer
 ses habitudes csariennes,  ses rpugnances et  ses gots,  ses
onze ans de rgne,  son pass. Elle lui vient de l'autre promesse
qu'il a d faire, qu'il a faite de bonne foi sans doute et qu'il ne
dpend pas de lui de tenir. Il sait bien que les Franais sont las de la
guerre, de la conscription. En ressaisissant le pouvoir, il a annonc la
paix, assur qu'il respecterait le trait de Paris, qu'il acceptait sans
arrire-pense les frontires, qu'il ne serait plus question du grand
Empire. Il a donn pour garantie de son accord avec l'Europe
Marie-Louise et l'imprial beau-pre, au point de laisser croire que la
cour d'Autriche a t complice de son vasion. L'Acte additionnel doit
encore prouver que Napolon est pacifique, et il crit fraternellement
aux souverains allis, il envoie une circulaire aux puissances pour les
informer de ses bonnes intentions, comme il presse Marie-Louise de
revenir  Paris. Les souverains ne lui rpondront pas. Depuis le 25 mars
ils ont renouvel le pacte de Chaumont. Ils se sont entendus pour ne
pas dposer les armes avant d'avoir renvers l'ennemi du repos public.
Aux puissances runies  Vienne, il a t facile de se concerter, et
Napolon regrettait de n'avoir pas attendu la fin du Congrs pour
quitter l'le d'Elbe, oubliant qu'il en tait parti, entre autres
raisons, parce qu'il avait craint que le Congrs ne l'enfermt ailleurs.
Quant  Marie-Louise, elle lui fit savoir qu'elle n'tait plus libre. La
fille avait abdiqu entre les mains de son pre. La femme tait au
pouvoir de son consolateur.

L'impratrice qui ne revient pas; le prince imprial (car Napolon
abandonne le titre de roi de Rome pour attester encore sa modration),
qui reste prisonnier; la guerre certaine; une Constitution qui est la
Charte amliore mais qui, ressemblant trop  la Charte de Louis
XVIII, n'est pas assez rpublicaine pour les hommes de la Rvolution
tandis qu'elle diminue l'autorit de l'empereur devant le pril; des
cris de libert, quand il n'et fallu songer qu' la dfense, tout est
dception. Personne ne croit  la dure du rgne restaur par miracle,
et Bonaparte, qui a jug tout de suite l'tat de la France, moins que
les autres. L'inquitude, la crainte, le mcontentement, taient les
sentiments prdominants, aucun attachement, aucune affection pour le
gouvernement ne se montraient. Ce qu'en dit Miot se retrouve chez tous
les tmoins, comme tous, en observant Napolon, ont relev les marques
d'un esprit soucieux et sans confiance, d'un moral mauvais, avec
quelque chose de gn et d'incertain qui ne faisait pas bien augurer de
l'avenir. Lui-mme en augure mal, et il se dplat dans une situation
plus prcaire que toutes celles dont il a dj senti la fragilit.
L'arrive de Lucien n'veille que des ides de dcadence et de malheur.
L'empereur attendait Marie-Louise, la fille des Csars, sa garantie prs
des rois, jupon bouclier, et il ne voit venir que le frre msalli et
rpublicain, prt  lui rendre service comme si un 18 brumaire tait 
recommencer, ou  lui imposer un gouvernement de sa faon.

Ce ne sont que contradictions, malentendus, et tout ce qui se
runissait, au retour d'gypte, pour rendre la position de Bonaparte
plus forte, conspire, au retour de l'le d'Elbe,  la rendre plus
faible. La France dsire la paix. Depuis 1798, elle l'a toujours
dsire. Maintenant elle ne croit plus que Napolon puisse l'assurer par
des victoires. Parmi ses promesses, il y a celle de ne pas faire la
guerre, et la coalition s'est dj renoue. Du moins se gardera-t-il
d'tre l'agresseur. Mais voici que Murat, redevenu son alli, le trahit
une seconde fois, et d'une autre manire, en se lanant, de Naples,  la
conqute de l'Italie, en attaquant les Autrichiens, et, ce qui est pire,
en se faisant craser  Tolentino. Comment, aprs cela, soutenir devant
les Franais la fable de l'alliance de famille, rpondre de la cour de
Vienne qui doit arrter les autres puissances si elles ont le dessein
d'attaquer l'empereur? Murat, battu, vient chercher un refuge en France,
et son beau-frre, exaspr, refuse de le voir. L'aventureux et
versatile roi de Naples, Napolon le rendra responsable du dsastre de
1815, comme il l'a dj rendu responsable du dsastre de 1814.

Alors, puisque la guerre est invitable, il faudrait rveiller la flamme
de la Rvolution. Elle tait morte en 1814. Si elle se ranime en 1815,
c'est contre le despotisme. Napolon ne peut s'appuyer que sur des
hommes dont l'esprit est rpublicain et qui limitent ses pouvoirs quand
le salut public exigerait la dictature. Il est gn par les entraves de
l'Acte additionnel. Un ours musel qu'on entendait murmurer encore,
mais que ses conducteurs conduisaient  leur faon, dira Mme de Stal.
Il a d, parce que tout le monde le lui a conseill, pardonner  Fouch
et lui rendre le ministre de la Police. Fouch, convaincu que tout sera
fini aprs deux ou trois batailles, le trahit avec les Allis, avec
Louis XVIII, au dedans et au dehors. Le moins grave, ce sont encore ces
intelligences avec l'tranger et avec le roi rfugi  Gand. Mais c'est
Fouch qui fait lire les dputs, d'anciens camarades de la Convention,
des terroristes qui sortent de leur retraite, des hommes de 93, et, ce
qui vaut encore moins pour Bonaparte, des hommes de 1789, La Fayette
lui-mme. La Chambre de Fouch rira lorsqu'un reprsentant aura propos
de dcerner  l'empereur le titre de sauveur de la patrie. Vous me
trahissez, monsieur le duc d'Otrante; j'en ai les preuves. En conseil
des ministres, Napolon accablera Fouch de paroles outrageantes: Je
devrais vous faire fusiller. Fouch se vante d'avoir rpondu: Sire, je
ne suis pas de votre avis. L'empereur gardera l'insolent. Il osait 
peine punir au temps de sa puissance. Maintenant, il remet tout au
moment o il sera victorieux, s'il remporte une victoire dcisive. Pour
ressaisir l'autorit, il ne peut plus compter que sur la fortune des
armes, et il a perdu la foi, il est accabl de pressentiments.

C'est  celui qu'il appelait nagure son oncle, c'est  Louis XVI qu'il
fait penser pendant cette bizarre crmonie du Champ de Mai qu'il a
fallu reculer jusqu'au 1er juin parce que, telle qu'il l'avait promise,
elle tait irralisable, mais dont il ne se ddit pas tant il croit  la
ncessit de se retremper dans une manifestation populaire, surtout
aprs le plbiscite ratificateur qui n'a donn que treize cent mille
suffrages, ports pniblement  quinze, pas mme la moiti des
plbiscites d'autrefois. L'Acte additionnel ne satisfait personne,
doit les uns parce qu'il n'est pas assez libral, et, parce qu'il
l'est trop, consterne les partisans de l'autorit. Le Champ de Mai
devait renouveler la fte de la Fdration de 1790 et la distribution
des Aigles en 1804. Ce fut  la fois lugubre et fantastique, une parodie
de l'Empire par l'empereur. On vit Napolon paratre en costume de
thtre, avec une toque  plumes, un manteau brod, qu'il rejetait d'un
geste enseign par Talma, une charpe, des bas de soie, des souliers 
rosettes, et, sous ce dguisement, une figure soucieuse, contracte,
svre et nronique, dit un tmoin. Jamais, dit un autre, il n'avait
abandonn plus mal  propos la redingote grise. L'tonnement ne fut pas
moins grand de voir auprs de lui ses trois frres habills de velours
blanc, couleur des candidats impriaux. Joseph, Lucien, Jrme, sous
le costume espagnol de prince franais, poursuivaient, d'ailleurs,
entre des rconciliations, leurs rivalits, leurs ambitions, leurs
brouilles pour un trne relev depuis deux mois et qui sera renvers
dans trois semaines,  peine plus de temps qu'il n'en faudra pour que
l'estrade du Champ de Mai soit dmolie.

Les costumes dont Napolon s'est affubl et dont il a affubl ses
frres, c'est l'image de ses incertitudes et de son embarras. Cette fte
est civile et militaire. Il ne faut pas que le militaire domine pour ne
pas faire crier au Napolon belliqueux. Il faut aussi que, s'adressant 
Messieurs les lecteurs, il paraisse devant eux avec la majest
impriale, qui n'a plus gure que les accessoires pour s'imposer.
Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple. Mais il laisse
prvoir une rvision de l'Acte additionnel quand l'injuste agression
aura t repousse. Il y a de tout dans cette crmonie qui commence par
un archevque et une messe, qui se continue par la harangue du
reprsentant des corps lectoraux, par un serment renouvel de celui du
sacre et qui finit sur les acclamations de l'arme, sur des serments
d'aller chercher l'impratrice et son fils et de mourir pour le trne et
la patrie.

Celui qu'on a vu de tout temps livr aux hsitations et aux perplexits
ne fait plus, pendant les Cent jours, que flotter d'une ide  une autre
jusqu' ce qu'enfin il se dcide  risquer tout. Maintenant, du reste,
sa vigueur physique est diminue, sa sant atteinte et l'empoisonnement
de Fontainebleau n'a pas t sans l'altrer. Bien plus malade est son
esprit. L'effondrement et les trahisons de 1814 l'obsdent. La certitude
que ni Marie-Louise ni le roi de Rome ne reviendront lui te une grande
part de son courage. A quoi bon restaurer une monarchie dont l'hritier
lgitime est prisonnier? Faudra-t-il, contre une nue d'ennemis, aller,
pour le dlivrer, jusqu' Vienne, plus loin encore? La guerre, Napolon
sait qu'elle est invitable puisqu'il est au ban de l'Europe, et il l'a
prpare dans les dtails, comme toujours. Mais il coute tous les avis,
examine tous les partis et, pesant le pour et le contre, n'en adopte
aucun. Il y avait ceux qui lui conseillaient d'entrer en campagne tout
de suite, de devancer les Allis, de partir pour Bruxelles en battant
la gnrale et en la faisant battre dans toute la France. Mais il avait
fallu promettre la paix, rassurer la France et l'Europe, renoncer aux
conqutes, mme  celle de la Rpublique, et comment ranimer
l'enthousiasme rvolutionnaire lorsqu'on avait dclar solennellement
qu'on ne songeait  reprendre ni la Belgique ni la rive gauche du Rhin?
Battre la gnrale tait vide dit. Pour lever un demi-million d'hommes
dans un tumulte patriotique, il fallait avoir des armes et des chevaux 
leur donner. Il fallait faire confiance  cette garde nationale,  ces
ouvriers fdrs qui s'offraient  l'empereur, par qui il se laissait
appeler l'homme de la nation, mais dont la valeur militaire lui
paraissait douteuse, le rpublicanisme inquitant, qui sentaient trop la
rvolution et la jacquerie. Il y avait aussi Carnot, qui vivait de
souvenirs, qui croyait toujours que 1792 pouvait se recommencer. Il
conseillait, lui, d'attendre l'ennemi et l'invasion. Alors un mouvement
gnreux entranerait la France qui se serrerait tout entire derrire
son chef. Napolon jugeait mieux l'opinion publique. Il la sentait
mauvaise, hostile aux leves d'hommes, monte contre la conscription,
et, si le territoire tait envahi, il croyait plus  une dcomposition
gnrale qu' un sursaut d'nergie. Ma politique veut un coup d'clat,
rpondit-il  Carnot.

Il avait pens  entrer en Belgique ds le dbut de mai,  agir par
surprise,  prvenir les Anglais et les Prussiens. Les ordres sont
donns, puis il contremande tout, soit qu'il compte sur les
renseignements qui lui disent que l'ennemi ne sera pas prt avant le
mois de juillet et qu'il ne se trouve pas assez prt lui-mme; soit
qu'il ne veuille pas prendre le rle d'agresseur et qu'il revienne 
l'espoir d'un accord avec la cour de Vienne, peut-tre mme avec la
Russie; soit encore qu'il veuille tenir ses promesses de Lyon, carter
tout soupon de dictature et attendre l'approbation des assembles; soit
enfin, comme certains l'ont pens, parce qu'il est mal portant,
souffrant d'incommodits qui lui rendent pnible de se tenir longtemps 
cheval. Peut-tre apprhendait-il de recommencer la guerre. Le fait est
qu'il part seulement aprs le Champ de Mai et l'ouverture des Chambres.
Mettant fin  ses hsitations, il se dcide soudain et rejoint l'arme
en laissant derrire lui un Parlement dont les mauvaises dispositions ne
sont pas douteuses. Les pairs (car il a fait aussi une pairie, comme
Louis XVIII), et les reprsentants l'ont mis on garde contre les
sductions de la victoire. On craint que, victorieux, il ne revienne
en despote et il a rpondu avec ironie: L'entranement de la postrit
n'est pas ce qui nous menace.

Il quitte Paris le 11 juin, de grand matin. La veille, pour la dernire
fois, il a entendu la messe aux Tuileries, donn ses audiences, t
empereur. On l'observait anxieusement. Qu'on le trouve chang! Ce n'est
plus le regard puissant, le profil d'airain, le port de tte dominateur,
mais un teint verdtre, une dmarche lourde, des gestes incertains,
un ensemble affaiss. Le soir, il a dn en famille, presque gai ou
affectant la gat, plus causant qu' l'ordinaire, dit Hortense, et
parlant de son sujet prfr, la littrature, pour laquelle il a, sans
le savoir, tant travaill et qu'il enrichira encore jusqu' l'achvement
parfait de son histoire, o Waterloo mettra le son funbre. La soire
finie, il dit tout bas  Mme Bertrand le mot juste, celui que Madame
Mre aurait pu dire: Pourvu que nous ne regrettions pas l'le d'Elbe!




CHAPITRE XXV

MORNE PLAINE


De toutes les batailles que Napolon a livres, la plus clbre est
celle qu'il a perdue. Waterloo apporte  son histoire la catastrophe,
qui est l'vnement dernier et principal des tragdies. Un dsastre
soudain, total, retentissant, tant de victoires, d'exploits stratgiques
qui s'achvent par un effondrement militaire... Encore un lment de
lgende et d'pope qui manquait  la vie de Bonaparte. Elle se
surpassera par le martyre, et le martyre ne tardera plus.

Refaisant en ide la bataille de Waterloo, mille historiens, et
l'empereur le premier, ont montr qu'elle aurait pu tre gagne, qu'elle
aurait d l'tre, sans se demander ce qui serait arriv le lendemain.
Napolon, battu, s'croula d'un coup. Wellington et Blucher en retraite,
la guerre continuait, la mme guerre qui durait depuis vingt-trois ans.
Et l'empereur risquait encore, dans cette plaine belge, la partie dont
la Belgique avait t l'essentiel enjeu. Il venait finir, avec la vague
mourante de la Rvolution belliqueuse, prs de Fleurus et de Jemmapes,
aux portes de Bruxelles, pour les lieux que la Rpublique avait conquis
et qu'elle s'tait acharne, jusqu' se renier elle-mme,  conserver
malgr l'Europe. Le dnouement se trouve au point de dpart. Il apporte
le dernier rsultat et l'explication d'aventures inoues, pourtant si
bien lies. La rsonance lugubre de Waterloo ne tient pas seulement 
la chute d'un homme. Elle signifie, pour les Franais, la fin d'un rve
par un dur contact avec le monde extrieur. C'est le principe d'un
renoncement et d'un repliement sur eux-mmes, pour tout dire une
humiliation plus cruelle que la bataille, du moins perdue avec honneur
et avec clat.

Napolon, revenant sans trve sur les heures funestes du
Mont-Saint-Jean, ne se lassait pas non plus d'accuser tout et tout le
monde: Grouchy, Ney, Soult, la fatalit. Il savait pourtant qu' la
guerre le hasard, qui ne fait rien russir, ne suffit pas davantage 
rendre compte de l'chec. Il tait vaincu en lui-mme avant de
rencontrer Wellington, et ses soldats l'taient aussi. La confiance
n'tait pas dans les esprits, et le souvenir de 1814 pesait sur les
coeurs. Cette brve campagne de Belgique,--sept jours,--Carnot l'appelle
une srie de fautes indignes du gnie de Napolon. Ces fautes, que
l'on peut compter, elles tiennent toutes  un chef qui n'a pas la foi.
Il est trop brutalement raliste pour croire que les succs recommencent
aprs ce qu'il a vu l'anne d'avant  Fontainebleau, aprs ce qu'il
vient de voir encore en France et  Paris. Et la conviction qui lui
manque, comment la communiquerait-il  ses troupes et  ses lieutenants?
L'arme est mal en main, et un regain d'enthousiasme, une rage de
revanche ne tiennent pas lieu de la discipline abolie. Une distribution
de cartouches o le soldat trouve du son au lieu de poudre, un gnral,
Bourmont, mal ralli, opposant  l'Acte additionnel, qui abandonne son
corps au moment de franchir la frontire, c'en est assez pour que le mot
de trahison circule. Il est trop facile aussi de compter les manquants,
les notables militaires qui n'ont pas rejoint les drapeaux, et ceux,
jusqu' des marchaux, qui ont suivi  Gand Louis XVIII. D'autres ont
port la cocarde blanche avant de reprendre les trois couleurs, chant
deux fois la palinodie. Ils sont suspects. L'empereur n'a pas voulu des
services de Murat. Il s'est pass de cet intrpide dont l'exemple, aprs
ses dfections, dmoraliserait peut-tre plus d'hommes qu'il n'en et
entran. Quant  Ney, qui a un commandement, n'est-il pas le plus
compromis? Sa cage de fer le gne encore dans l'action. On peut tout
mettre en ligne de compte. Napolon, priv de Berthier, son vieil
interprte, regrettait de n'avoir pas eu pour major gnral Suchet au
lieu de Soult. Ni Suchet ni Berthier n'eussent tenu lieu de l'unit, du
souffle qui manquaient. De Grouchy, qui ne marche pas au canon, il sera
dit encore que c'tait un choix politique, un mauvais choix. Il a t
commode de faire retomber la faute sur le destin et sur Grouchy. Mais
dj,  Ligny, d'Erlon a err toute la journe, il est rest inutile,
faute d'ordres prcis ou ritrs.

Peu de dcision, pas d'activit, des pertes de temps, des retards, des
ngligences, cet esprit d'hsitation et de perplexit que l'normit du
risque et l'inquitude aggravent chez Napolon, sa fivre de doute,
qui se traduit par une lenteur funeste, de l'indolence, une sorte
d'apathie, ce sont les mmes remarques, les mmes reproches qui
s'lvent  chacun de ses pas. Quand il donne des instructions capables
d'assurer la victoire, elles ne sont pas suivies. A Ligny, le 16 juin,
les Prussiens devraient tre crass. Napolon se plaint que le prince
de la Moskowa ne comprenne pas sa pense ou reste incertain dans
l'excution, Ney, dira-t-il, n'tait plus le mme homme. Et Ney,
devenu, contre son naturel, si trangement circonspect, aurait pu dire
la mme chose de Napolon que les incidents de cette bataille laissent
surpris, troubl, qui, le lendemain,  force de rflchir, perd la
matine, au point que Grard se plaint d'incomprhensibles,
d'irrmdiables lenteurs. Lorsque l'empereur se dcide  attaquer
l'arme anglaise, elle doit tre dtruite en un instant si elle est
encore aux Quatre-Bras. Elle n'y est plus et elle a profit, pour
chapper  la destruction, du rpit qui lui a t laiss.

Ces hommes qui ont pris part  tant de combats, parcouru l'Europe on
guerroyant, fatigu la renomme du bruit de leurs exploits, on croirait,
de loin, qu'ils ont vieilli, qu'ils touchent  la dcadence snile. Des
pages si remplies donnent l'impression d'une longue dure, alors que la
brivet en est le trait le plus extraordinaire. L'empereur au-dessous
de lui-mme et de sa rputation, au-dessous de sa clart et de sa
nettet, la foudre mourant entre ses mains, ce sont des choses qui
dconcertent et dont on veut encore trouver la raison dans l'ge,
l'usure physique, la maladie. On ne pense pas assez que Bonaparte n'a
pas mme quarante-six ans, aucun de ses gnraux cinquante, que
Wellington a quelques mois de plus que lui et que le vieillard, le
patriarche,--soixante-seize ans,--c'est Blucher. On veut que l'nergie,
la flamme soient teintes chez Napolon, que dj son cancer le ronge,
qu'il s'endorme au milieu de l'action. On ne s'explique pas par d'autres
raisons l'obscurcissement de son gnie. Pourtant Ligny, les Quatre-Bras,
ce sont encore les ides d'un dieu des combats, mais qui doute. Ses
propres inspirations ne l'illuminent plus. Il ne les suit plus, partag,
obsd par d'autres soucis que ceux de la guerre. Le 17 juin, tandis que
les Anglais lui chappent, il parle avec ses gnraux de l'opinion 
Paris, des Chambres, de Fouch. Dans la nuit du 17 au 18,  la ferme du
Caillou, il dicte pour le lendemain le plan de bataille, de la grande et
funeste bataille, et aussi des lettres ncessites, dit Davout, par les
ennuis et les embarras que lui causait la Chambre des Reprsentants, o
la veille, il y avait eu une sance mauvaise. L'arrire l'occupe trop,
et sa volont en est moins ferme, sa pense moins claire. Les causes
immdiates du dsastre,  Waterloo, on les trouve dans une suite de
contre-temps, effet d'oublis et de distractions incroyables, d'ordres
mal transmis, insuffisants ou obscurs. La cause gnrale, c'tait, chez
le chef, le flottement de la pense, un secret dsespoir.

Et ce dsespoir devient le mauvais conseiller de Napolon. La veille et
l'avant-veille du 18 juin, il laisse passer des moments prcieux. Il a,
le matin mme, recul l'heure de l'attaque pour attendre que le sol,
dtremp par une pluie violente, ft sch. Puis une hte le saisit.
Soudain le voil press. Il veut le rsultat tout de suite, la bataille
dcisive, de tout ou rien, avec l'envie d'en finir. A de trop longues
incertitudes succde une assurance tmraire. Soult, qui connat le
terrain, qui, en 1794, s'est dj battu au plateau du Mont-Saint-Jean,
fait observer que Grouchy a bien du monde, qu'il serait bon de lui
redemander une partie de ses troupes, qu'on n'en aura pas trop.
L'empereur rpond qu'il ne faut pas faire tant de cas des Anglais, qu'il
a quatre-vingt-dix chances sur cent de les battre, que ce sera
l'affaire d'un djeuner. Reille insiste dans le mme sens que Soult.
Il a t en Espagne; il connat l'infanterie britannique tandis que
Napolon ne s'est jamais mesur avec Wellington. Mme rponse: Si mes
ordres sont bien excuts, nous coucherons ce soir  Bruxelles. On
avertit l'empereur que les Prussiens doivent faire leur jonction avec
les Anglais  l'entre de la fort de Soignes. Il a lui-mme fort
nglig le service de ses renseignements. Ceux qu'on lui apporte, il les
traite de fables. Il affirme que Blucher ne peut arriver avant deux
jours et, d'ailleurs, il y a Grouchy qui est charg de le poursuivre.
Lorsque le corps de Zieten parat sur le champ de bataille, Napolon
refuse encore de croire que ce soient les Prussiens. Aprs, seulement,
il accusera Grouchy qui restera pour toujours le gnral qui ne marche
pas au canon, qu'on attend et qui n'arrive point et dont Houssaye dit
avec justice qu'il agit en aveugle mais que Napolon ne fit rien pour
l'clairer.

Waterloo est la bataille sur laquelle on dissertera  l'infini et qui
d'avance tait perdue. Rien ne russit parce que rien ne doit russir.
La prudence mme devient funeste. L'action engage plus tt, Wellington
pouvait tre battu avant d'tre rejoint par Blucher. Mais si les
chevaux, si les canons s'embourbaient? On s'attarde  emporter
Hougoumont,  grands sacrifices d'hommes. Mais c'est pour mnager les
munitions de l'artillerie. L'empereur, selon sa coutume, refuse sa Garde
quand peut-tre elle changerait le sort de la journe. Il l'engage trop
tard. Trop tt, il ne ft rien rest pour la suprme rsistance. A sept
heures du soir, lorsque les Prussiens dbouchent, que n'ordonne-t-il la
retraite? Mais elle serait hasardeuse, le champ de bataille tant dj
confus, et surtout, ds ce moment, retraite ou dfaite, c'est la mme
chose. La pense qui domine Napolon, c'est que 1814 recommencera, si ce
n'est pire qui commence. Ney, dans le dernier effort, crie la pense de
Napolon et de tous: D'Erlon, si nous en rchappons, toi et moi, nous
serons pendus.

Ceux qui, le matin de Waterloo, avaient vu Napolon se disaient frapps
de sa pleur, de ce visage de suif dont ils avaient conu un mauvais
augure. Les Anglais, pour leur part, restrent sous l'impression des
soldats franais, des cuirassiers surtout et de leurs charges
dsespres, disant n'avoir jamais rencontr de figures si hostiles, si
prement militaires. Durable dans les imaginations et dans l'histoire,
destin au lyrisme qui se nourrit de dsastres, l'effet d'ensemble est
spulcral, le cri: Ils sont trop!, le sauve-qui-peut, les derniers
carrs de la Garde, Cambronne, le crpuscule hroque, la droute et la
retraite nocturne de l'empereur que l'on vit pleurant.

Il avait quitt le champ de bataille avec lenteur,  regret. Puis il
laisse la Belgique, la frontire, l'arme. C'tait une fuite, et elle
lui a t reproche durement. Toujours le militaire qui fait de la
politique! Comme en gypte, comme en Russie, il abandonne ses soldats
qui ne sont pas tellement vaincus qu'un chef ne puisse les regrouper
pour barrer la route  l'invasion. Mais,  tout ce qu'on lui dit, il
rpond qu'il n'a plus d'arme, qu'il n'a plus que des fuyards; il s'en
prend  Ney,  d'Erlon,  Grouchy, dans un chaos d'ides, dit l'un,
et, dit un autre, la tte gare, flottant de projets en projets,
faisant de son dsastre un tableau plus effrayant encore que la
ralit. Le dsastre, il tait, depuis le retour de l'le d'Elbe, dans
son coeur dcourag. A travers son garement, peut-tre simul, Napolon
gardait pourtant une ide fixe. Sa rsolution tait prise ds le moment
o il avait mesur la dfaite. Le souvenir, l'exprience de 1814 le
hantaient. Rester avec l'arme pour y recevoir les sommations des
marchaux tandis que sa dchance serait prononce  Paris par les
dputs, offrir de continuer la guerre nationale pour s'entendre dire
qu'on ne lui obissait plus? Convaincu que tout ce qui lui tait arriv
l'anne d'avant Fontainebleau tenait  ce qu'il s'tait attard hors de
la capitale, inquiet d'ailleurs de l'opinion publique, des Chambres, de
ses ministres, de ses frres, de la rue, il rentre d'une traite  Paris
aprs avoir annonc qu'il s'arrterait  Laon.

Il disait devant Las Cases: Je me suis tromp en 1814, en croyant que
la France,  la vue de ses dangers, allait ne faire qu'un avec moi, mais
je ne m'y suis plus tromp on 1815, au retour de Waterloo. L'erreur
aurait t difficile, et l'illusion, s'il eut celle de retrouver le
pouvoir en rentrant  l'lyse, ne dura pas mme un jour. Le 21 juin au
matin, dfait, harass, il est de retour  Paris, o la nouvelle de la
catastrophe l'a prcd. Il s'est excus sur cette fatigue, sur ce qu'il
n'avait rien mang depuis trois jours, de n'tre pas all tout de suite
 la Chambre, avec son uniforme, ses bottes couvertes de boue. Mais
lorsque Gourgaud lui disait que son apparition et retourn, lectris
les reprsentants, il rpondait sans dguiser: Ah! mon cher, j'tais
battu, je n'avais rien  esprer. A la vrit, il jugeait sa situation
avec une nettet accablante et qui le dgotait de tout. Ce n'est plus
l'homme qui,  peine rentr, ft-ce de Moscou, prenait les affaires en
main. Il s'attarde dans sa baignoire, fait attendre ses ministres, tient
enfin un conseil qui dlibre sans rien dcider, o il se grise lui-mme
de paroles, laissant passer les heures, tandis que la Chambre des
Reprsentants se runit et, sur la proposition de La Fayette, se dclare
en permanence, ajoutant que quiconque tenterait de la dissoudre serait
coupable de haute trahison. Napolon est renvers par La Fayette, qui
l'abat avec une motion et un discours.

C'est la revanche de Saint-Cloud, et, quand Lucien veut rpter la scne
de l'Orangerie, gagner l'Assemble  la cause de son frre, il
s'aperoit que ces journes ne se recommencent pas. Il conseillait 
Napolon d'en appeler au peuple, de recourir  la force, de briser les
reprsentants. Osez, lui disait-il. Et l'empereur rpondait: Je n'ai
que trop os. Seul le prsident du 18 brumaire se retrouvait. Le
gnral n'y tait plus. Ou plutt il tait tel qu'aprs sa dfaillance,
lorsqu'il tait sorti, perdu, de la salle des Cinq-Cents, tel qu'on
l'et vu ce jour-l sans les grenadiers, Murat, le gros Gardanne, Sieys
qui l'encourageait et les circonstances qui taient propices. Aprs la
dfaite de Waterloo, Napolon subissait une dfaite parlementaire. Il
confiera  Gourgaud que l'action des Chambres l'avait surpris, que tout
se ft pass autrement, pour peu que sept ou huit dputs eussent t
pendus et Fouch avant eux. Il n'y avait mme pas pens. Pour le
_Mmorial_, il voudra s'tre retir en monarque ami de la libert, qui a
rpugn au sang, aux excutions,  la guerre civile. A la vrit,
toujours timide pour punir, faible devant les hommes, facilement
effray par les rsistances, il a moins que jamais l'nergie de courir
un risque politique. La Valette le trouve incapable de dire autre chose
que des Ah! mon Dieu! en levant les yeux au ciel avec un rire
pileptique, effrayant. Henry Houssaye le peint au soir de ce 21 juin,
avec la ressemblance exacte de son caractre accus par le dsordre o
la catastrophe le jetait: Sa pense flottante semblait incapable de se
fixer pour prendre une dcision quelconque; tantt il se dclarait prt
 user de ses droits constitutionnels contre la Chambre insurge, tantt
il parlait d'en finir tout de suite par une seconde abdication. Le
lendemain il s'y laissa conduire, aprs quelques vellits de dissoudre
les Chambres, d'en appeler  l'arme, au peuple, aux fdrs C'et t
se mettre  la tte d'une rvolution, entrer dans l'anarchie. Les
souvenirs de ma jeunesse m'effrayrent, avouait-il.

Il resta inerte. Dans la journe du 22, les reprsentants lui donnrent
une heure pour se dcider. Afin d'viter la dchance pure et simple, de
prserver au moins son caractre de souverain et le principe de sa
dynastie, il se rsigna.

Il abdiquait. Dans quelles conditions! Tout tait pire que l'anne
d'avant  Fontainebleau, o il traitait encore de puissance  puissance
avec les souverains allis, stipulant le lieu de sa retraite, une
souverainet, une pension. Maintenant, il est seul et nu. Il n'a, pour
le protger, ni son beau-pre, ni Alexandre. Les ouvriers, les soldats
qui l'acclament le compromettent. Le gouvernement provisoire est
impatient de son dpart, et personne ne s'intresse  son sort. Napolon
renonce au trne en faveur de son fils, et il est le premier  savoir
que Napolon II ne rgnera pas, que tout est fini. Plus mme d'adieux 
l'arme ni de drapeaux qu'on embrasse. Tout se passe en ordres du jour,
votes, changes de vues dans des commissions. A cette procdure, il
voulut du moins donner un accent, le ton noble. L'acte par lequel il
cdait, non plus aux rois coaliss, non pas mme  Fouch, mais  La
Fayette,  Lanjuinals, aux libraux, aux parlementaires, il le dicta de
sang-froid, attentif, selon Gaudin,  en soigner les phrases et  en
choisir les expressions. Il relut  plusieurs reprises, corrigea, et
lorsqu'il fut content du texte, le fit porter aux Chambres. Son pouvoir
n'est plus que dans le style, dans l'art de frapper des formules.

Et maintenant, ayant renonc  tout, liquid l'aventure de ces Cent
jours, peut-tre, comme Carnot croyait l'avoir discern, satisfait
d'tre soulag de toute responsabilit, l'empereur dchu n'est plus, 
Paris, qu'un embarras. On a hte de le voir dehors. Il s'attarde 
l'lyse, rclamant des garanties, un sauf-conduit pour se rendre en
Amrique. Comme  Fontainebleau, c'est un militaire, c'est Davout, qui
vient lui signifier froidement qu'il gne, qu'il aille attendre ses
papiers ailleurs. Cependant, pour les Allis qui approchent, il n'est
qu'un prisonnier vad, un _convict_  la discrtion de ceux qui
s'empareront de lui. De cette position dsespre, humilie, il aura 
se relever encore.

Il s'tait rfugi  Malmaison, lieu de souvenirs, laissant s'accomplir
son destin, n'attendant plus rien que du hasard. Hortense, qui est l
chez elle, qui vit avec lui ces dernires journes, est effraye de son
inaction, de son apathie. Pour s'embarquer, gagner l'Amrique rester
libre, il perd un temps irrparable. Il repasse sa vie coule comme un
songe. Il pense aux jours d'autrefois,  la morte: Il me semble
toujours la voir sortir d'une alle. Pauvre Josphine! Il reoit encore
Marie Walewska, son fils et son autre enfant naturel, le comte Lon,
qui ressemble tant au roi de Rome qu'il en parle tout un matin. Et des
regrets: Que c'est beau, la Malmaison! N'est-ce pas, Hortense, qu'il
serait heureux d'y pouvoir rester? Il a, un moment, accept l'ide
d'une retraite aux tats-Unis, command des livres, fait le projet
d'une fin de vie consacre  la science, consult Monge sur cette
intention. Puis une nouvelle rvolte contre l'ide de tout quitter,
d'aller au nant. Les armes allies avancent sur Paris. Il offre son
pe au gouvernement provisoire, en promettant de partir, ds qu'il les
aura repousses. Les Prussiens n'taient plus loin de Malmaison. On
craignait surtout que Napolon ne ft pris, peut-tre fusill, comme
Blucher en avait annonc l'intention, pour rendre service 
l'humanit. Loin d'accueillir la proposition de l'empereur, on le pria,
le 29 juin, de monter en voiture.

Il n'avait plus, cette fois, auprs de lui les commissaires trangers.
Celui qui le surveillait tait le gnral Beker, un militaire libral
disgraci quelques annes plus tt et reprsentant du peuple aux Cent
jours. Il s'acquitta de sa mission en galant homme. Par son rcit, on
voit l'empereur abandonn  ses incertitudes. Tantt, loquace, Napolon
explique tout, pourquoi il a quitt l'arme aprs Waterloo, o, 
commencer par moi, personne n'avait fait son devoir; comment il n'a pas
voulu nationaliser la guerre parce qu'il a toujours eu les guerres
civiles et l'anarchie en aversion; comment il s'est aperu que tout
tait us, dmoralis. Puis, taciturne, n'changeant avec ses
compagnons que des phrases entrecoupes, s'attardant en route, et quand,
au passage dans les villes, il est reconnu, acclam, renaissant 
l'espoir qu'on ne l'abandonnera pas, qu'on va courir aprs lui, le
rappeler.

Brves illusions. En lui-mme, il a dj conu la fin, la seule fin qui
rponde au sentiment qu'il a du sublime. Le retour de l'le d'Elbe 
effac le voyage de Provence, le pnible souvenir des dguisements, des
larmes, des faiblesses. Il a maintenant  effacer la fuite de Waterloo
et une abdication sans gloire. Que serait ce refuge aux tats-Unis
qu'on lui conseille? Une fin triviale, une retraite bourgeoise. Il lui
faut un dernier acte digne du reste, un pilogue qui ne soit, pas une
sortie manque. L'intrt suprieur de sa destine, le sens artistique
de sa gloire, l'instinct du grand, le poussaient, pour que son roman
s'achevt en haute tragdie,  se livrer  l'Angleterre. Demander asile
 son beau-pre, crire  l'empereur Alexandre, il l'avait refus. Ds
le 24 juin, il avait dit  Caulaincourt: Pour l'Autriche, jamais. Ils
m'ont touch au coeur en gardant ma femme et mon fils. Pour la Russie,
c'est se donner  un homme. Pour l'Angleterre, au moins, ce sera se
donner  une nation. Un mot. La chose tait celle qu'il devait faire.
Elle avait un tour historique qui le fascinait. Se livrer  son ennemi,
comme Thmistocle, dont il prononait le nom dans une rverie, un peu
avant Waterloo, ide grande et belle, vision de lgende conue par
l'homme de lettres qu'il y avait en lui. Sans doute il en mesurait les
risques. Un moment encore, le regret de tout quitter en quittant la
France, l'attente d'un vnement miraculeux, le dsir de rester libre,
l'apprhension du sort qui lui tait rserv, luttaient, comme le corps
lutte avec l'esprit, contre le choix qu'il avait dj dcid.

Il passa quatre jours  Rochefort, toujours apathique, dans un tat de
perplexit et d'inaction. Il coutait ceux qui lui proposaient le moyen
de le transporter en Amrique en chappant  la surveillance des navires
anglais. Tous ces projets, qu'il rejetait ou dont il renvoyait
l'excution au lendemain, ne servaient qu' entretenir son irrsolution.
Il fallut quitter Rochefort sur les injonctions venues de Paris. Fouch,
le gouvernement provisoire taient anxieux de le savoir parti. Louis
XVIII plus encore. Pouss par les paules, Napolon se rendit  l'le
d'Aix, pour y perdre d'autres jours. Vainement, Joseph, venu auprs de
lui, le supplie de prendre un parti, de le suivre  Bordeaux et de
s'embarquer  sa place. Des marins, un capitaine danois surtout, se
faisaient fort de franchir les passes et de gagner la haute mer. Au
dernier moment, Napolon refusa tout. Il fut le seul auteur de sa perte
par ses incertitudes et ses hsitations, dit la relation du gnral
Beker. A la vrit, les tats-Unis, le Mexique, o on offrait de le
conduire, lui dplaisaient. Il rpugnait  se cacher  bord d'un navire
tranger, d'chapper comme un banqueroutier ou un failli. Et si
l'vasion manquait, si les Anglais allaient trouver le fugitif  fond de
cale, derrire des tonneaux? Plus il y pensait, plus le dessein qu'il
mditait depuis son abdication lui paraissait le plus conforme  la
majest impriale, le seul digne de lui. Justement parce qu'elle tait
dangereuse, c'tait la solution la plus noble. Toutes les autres le
diminuaient.

Avant de se livrer aux Anglais, obtiendrait-il au moins de discuter les
conditions auxquelles il leur remettrait son pe? Rovigo, Las Cases, le
gnral Lallemand s'taient rendus en parlementaires sur le
_Bellrophon_, le principal navire anglais qui croisait devant l'le
d'Aix. Le capitaine Maitland ne leur donna aucune garantie. Il n'avait
pas de sauf-conduit pour le gnral Bonaparte, et sa seule mission tait
de le conduire en Angleterre. Tout au plus laissa-t-il entendre,
peut-tre pour mieux engager l'empereur  venir  son bord, que
l'hospitalit serait gnreuse. Lorsque Napolon prit enfin son parti,
il se livrait sans condition  son plus grand adversaire,  celui qu'il
n'avait pu ni vaincre ni concilier.

Il comprenait que, dans le seul intrt qui dsormais l'occupt, celui
de sa figure historique, tout dpendait de la manire dont il
franchirait ce pas dernier. Il entoura sa reddition de la solennit que
permettaient les circonstances. D'abord la lettre au prince-rgent, en
style mmorable: ...Je viens, comme Thmistocle, m'asseoir au foyer du
peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je
rclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant
et du plus gnreux de mes ennemis. Le 15 juillet, au matin, il monta
sur le brick _L'pervier_, vtu, cette fois, non du costume imprial
qu'il avait port au thtre du Champ de Mai pour une pice siffle,
mais de l'habit vert des chasseurs de la garde, avec les attributs
lgendaires, la Lgion d'honneur, l'pe au ct, le petit chapeau. Les
adieux de Napolon  la France sous le soleil qui se lve, prs du
drapeau tricolore, les matelots pleurant, un dernier cri de Vive
l'Empereur!... Que tout cela est bien fait, bien group, bien peint! Et
comme c'est bien dit quand, au gnral Beker, qui lui demande s'il doit
l'accompagner jusqu'au _Bellrophon_, il rpond en quelques phrases
qu'il suffira de resserrer pour en faire ce mot historique: Non,
gnral. Il ne faut pas qu'on puisse dire que la France m'a livr aux
Anglais. Un acteur, mais qui ne travaille que dans le genre lev.

Le capitaine Maitland vit arriver  son bord un homme corpulent, petit
pied, jolie main, les yeux gris ple. Celui qui avait fait trembler
l'Europe tait sa capture, dsormais un prisonnier  vie. Les Anglais
l'observaient curieusement. L'un d'eux crit qu'il avait plutt la mine
d'un gros moine espagnol ou portugais que du hros des temps modernes.
On le trouva lourd, enclin au sommeil, variable dans son humeur, tantt
de peu d'nergie morale, tantt prouvant son empire sur lui-mme. Ses
compagnons faisaient des scnes, du drame, des querelles. Le jour o la
dportation  Sainte-Hlne fut notifie, le visage de Napolon ne
s'altra pas, mu seulement au dpart de ceux qui ne pouvaient le suivre
en exil. Tout de suite il a compris son rle, il y est entr. Dsormais
il est une victime, et, contre le gouvernement britannique qui a trahi
la confiance du vaincu, il lance une protestation aux rois, aux peuples,
 l'univers. A Plymouth, il a vu la rade couverte de barques. On tente
d'approcher, de l'apercevoir. S'il ne le savait dj, il apprendrait
qu'autour de son nom, de sa personne, il y a, gage de l'immortalit, une
curiosit immense. Entretenir l'intrt et la piti, ce sera
l'occupation et la consolation de Sainte-Hlne.

Dans ces moments cruels, les ides qui occupaient son esprit taient
imprvues et bizarres. C'tait comme si toute une part de ses souvenirs,
la plus rcente, ft abolie. Prisonnier de l'Angleterre, il se revoyait
moins empereur des Franais que jeune gnral, devant Saint-Jean-d'Acre,
mis en chec par Sidney Smith. Sans vous autres Anglais, disait-il 
Maitland, j'aurais t empereur d'Orient. Et quand, aprs une longue
traverse sur le _Northumberland_, le 15 octobre 1815, il est en vue de
l'le qui sera sa prison, il dit encore  Gourgaud: Ce n'est pas un
joli sjour. J'aurais mieux fait de rester en gypte; je serais 
prsent empereur de tout l'Orient. Et-ce t plus fabuleux que ce
qu'il avait t? Pote de sa vie, prtre de sa propre mmoire, il va,
sur son rocher, achever sa fable, crer de plus fortes images, jeter une
puissante pture aux humains. En vrit, il a dj quitt ce monde.
L'Angleterre, en choisissant pour lieu de sa captivit l'le
inaccessible, l'a lev dans la rgion idale d'o il jettera tous ses
rayons.




CHAPITRE XXVI

LE MARTYRE


Prisonnier, Napolon a vcu  Sainte-Hlne cinq ans six mois et
dix-huit jours,  peu prs ce qui spare l'entrevue d'Erfurt de la
premire abdication. Il y est mort avant d'avoir achev sa
cinquante-deuxime anne. Ainsi il a pass en captivit plus de la
dixime partie de son existence. Le temps de la mditer et de la modeler
 sa guise. La rclusion et le vide des heures, l'isolement et
l'oisivet aprs avoir rempli le thtre du monde, c'tait un dernier
bienfait de la fortune. Parfaite oeuvre d'art, sa vie est couronne par
la souffrance et par le martyre. Il faut aux trs grands hros le roc de
Promthe, le bcher d'Hercule et celui de Jeanne d'Arc; la religion
napolonienne a dit la croix sur le calvaire.

Ici, ce sont encore les circonstances qui servent la renomme de
l'empereur. Il avait t inspir en se livrant  ses ennemis. Les
Anglais, en l'exilant au bout du monde, cherchaient, moins  se venger
qu' se dbarrasser d'un personnage encombrant, dont la place n'tait
nulle part. Ils taient bien obligs de le garder; personne ne le
rclamait. Les autres gouvernements taient trop heureux de laisser
Napolon  l'Angleterre. Toutes les solutions avaient des inconvnients
ou des dangers. Le cabinet de Londres opta pour la relgation rapide,
sans bruit, sans esclandre, vitant surtout la faute d'une accusation et
d'un jugement pompeux. On squestrait le gnral Bonaparte dans une
le  peu prs inaccessible, avec des consignes svres, et l'on
organisait le silence sur le captif. Quant  Napolon, il ne gardait
qu'un droit, mais prcieux, celui de se plaindre. Il s'tait rendu sans
conditions, confi  la gnrosit du peuple anglais qui lui faisait
subir un traitement inhumain. Il devenait une victime. Son systme fut
de juger selon les lois de l'hospitalit les mesures qui taient prises
contre lui selon les rgles de la surveillance. L'esprit mesquin de ses
geliers fit le reste. Une des occupations du prisonnier de
Sainte-Hlne fut de noter leurs fautes contre la biensance, d'outrer
ses griefs et de prendre le monde et la postrit  tmoin de la cruaut
de ses bourreaux et des outrages dont ils l'abreuvaient.

D'ailleurs, toute esprance ne l'avait pas abandonn. Il ne s'adressait
pas seulement aux gnrations futures. Son nom seul reprsentait une
force d'opinion. La solitude lointaine o on l'enfermait attestait qu'il
continuait  faire peur. C'est--dire qu'il comptait toujours. Il ne
songeait nullement  s'vader, sachant que l'vasion, presque
impossible, n'offrait pas de chance de succs. Et puis, qu'et-il fait?
O ft-il all? Mais des vnements pouvaient se produire, un changement
de rgne ou de majorit en Angleterre, une rvolution en France, une
grande guerre en Europe. Il n'tait pas inutile d'entretenir l'intrt
et d'exciter la piti. Et s'il ne devait jamais sortir de cette prison,
comme ce serait bien, devant l'histoire, quel prestige vaudrait au nom
de Napolon cette longue infortune! Il serait excessif de dire que
l'empereur dchu la prenait toujours par le bon ct. Parfois il
comparait son sort  celui de Ferdinand VII  Valenay et il laissait
entendre qu'il n'en demanderait pas davantage  Louis XVIII. Rsign ou
non, il a tir de sa captivit le parti qu'elle lui offrait. On ajoutera
mme avec admiration, non avec ironie, qu'il a t gal  cette
situation comme aux autres, et, tout compte tenu de quelques
impatiences, de quelques faiblesses, parfait dans le rle de martyr.
C'est que, plus encore que par le sentiment de sa dignit, il a t
soutenu par l'ide du grandiose. Il n'en est pas moins vrai qu'il faut
distinguer entre ce qu'a t sa vie d'exil et l'image qu'il en a lgue,
entre la figure qu'il s'appliquait  laisser de lui-mme et le train de
tous les jours.

On imaginera d'abord la rsidence que lui assignait la libralit du
pays auquel s'tait confi le nouveau Thmistocle. De Longwood, lord
Rosebery, qui a cherch la vrit pour l'honneur de l'Angleterre, dit
tout en une phrase: Une agglomration de baraques, construites pour
servir d'abri aux bestiaux. Ces lieux misrables ont t amnags  la
hte pour recevoir l'exil. Il passe des palais royaux et des bivouacs
glorieux  quatre chambres troites infestes de rats, vite encombres
de papiers et de livres. Pour ornements, quelques portraits, souvenirs
de Josphine, du roi de Rome et de Marie-Louise; de rares trophes, le
rveille-matin du grand Frdric; de faibles restes de l'ancienne
splendeur, le service de table, le ncessaire de toilette. Voil o
Napolon finira ses jours. Il est gard comme un malfaiteur dangereux,
sa correspondance ouverte, ses promenades si troitement surveilles
qu'il y renonce. L'endroit est nu, solitaire, battu par le vent, expos
aux temptes. A ce dcor du dernier tableau, on peut dire que le
gouvernement britannique a mis tous ses soins. Avec une maladresse
remarquable il a rassembl les conditions qui appellent la sympathie sur
son prisonnier. Durable succs. Napolon  Sainte-Hlne tient encore
l'affiche. Pour que Longwood devienne aux yeux du monde un lieu de
torture, le hros malheureux n'aura qu'a donner un lger coup de pouce
au tableau.

Qu'on se reprsente maintenant la suite de l'empereur entasse dans des
rduits et des mansardes, contrainte  une exasprante cohabitation. Les
fidles de l'exil forment une petite colonie porte  s'aigrir, un
milieu favorable  l'exagration des sujets de plainte. Il y a Montholon
et sa femme, le dvouement mme, lui trs vieille France, mondain
correct et bienveillant, elle, qui sera la consolatrice de l'empereur.
Quand elle quittera l'le, on le verra pleurer. Las Cases est un ancien
migr devenu un fervent du culte napolonien, un gentilhomme doubl
d'un homme de lettres actif et adroit. C'est le biographe idal et le
compagnon prfr de l'empereur, celui avec lequel on peut parler de
littrature. Il semble bien, pourtant, que Las Cases, qui conciliait
l'attachement avec la publicit et la rclame, soit parti aprs avoir
achev sa moisson et runi les lments de son livre. Gourgaud, ancien
artilleur, aide de camp de l'empereur depuis 1811, s'est ralli  Louis
XVIII pendant la premire Restauration, puis il est revenu aux Cent
jours; un brave jeune homme, qui a son franc-parler, mais jaloux, d'un
caractre dtestable et qui provoquera Montholon en duel. Sa manie est
de rappeler  Napolon, qui ne s'en souvient plus, qu'en 1814, 
Brienne, il lui a sauv la vie. Bertrand, qui a dj t grand marchal
du palais  l'le d'Elbe, est un ancien officier du gnie, militaire
avant tout, dvou  l'empereur et craintif devant sa femme. Telle est
la cour, aussi fconde en jalousies et en intrigues que si elle tait
aux Tuileries. Piontkowski, un capitaine polonais, viendra encore.
Au-dessous, le premier valet de chambre, Marchand, et les domestiques.
Il y a aussi le mdecin irlandais O'Meara, auquel succdera le Corse
Antommarchi, choix fcheux de l'oncle Fesch, et qui arrivera pour la
fin, avec deux prtres mdiocres, ce qui fera dire  l'empereur: Ma
famille ne m'envoie que des brutes.

Ces serviteurs de l'adversit, qui se sont condamns eux-mmes  la
dportation, forment le choeur de la tragdie. Tous, sauf Bertrand, qui
n'avait pas la plume facile, ils ont tenu leur journal, griffonn des
mmoires, au moins quelques souvenirs. Marchand, le premier valet de
chambre, avait aussi ses carnets et, faute de mieux, Saint-Denis, le
second valet de chambre, servait de copiste. On savait bien qu'on
entrait dans l'immortalit et Napolon n'ignorait pas qu'autour de lui
on prenait des notes. Il s'tait servi de Las Cases, le plus habile 
rdiger, dou d'un certain talent dans le genre sensible et dclamateur,
pour rpandre ce qu'il voulait qu'on crt. Las Cases en ajouta de sa
faon. C'est de cette sorte de collaboration qu'est sorti le _Mmorial
de Sainte-Hlne_, livre admirablement fait pour mouvoir et pour
attendrir. Napolon promettait  Las Cases qu'il en tirerait beaucoup
d'argent. Combien le _Mmorial_ a rapport plus de gloire  l'empereur!

L'abondance de cette littrature de l'exil,  laquelle Napolon lui-mme
s'est probablement associ par les _Lettres du Cap_ insres dans la
_Correspondance_, ne sert pas toujours la connaissance de la vrit. Il
arrive que les rcits de la captivit ne concordent pas. Il en est dont
l'inexactitude est manifeste. Celui d'O'Meara est un agrable roman.
Antommarchi, effront, raconte ce qu'il n'a ni vu ni entendu, Napolon
l'ayant eu en horreur et tenu  l'cart. Mais deux choses sont notes
par lord Rosebery avec beaucoup de finesse. D'abord que les rcits
publis les premiers sont les moins dignes de foi. La vracit de
Montholon, de qui les mmoires ont paru en 1847, est plus grande que
celle de Las Cases dont le _Mmorial_ a t publi en 1823. Quant 
Gourgaud, dont le journal n'a vu le jour qu'en 1898, c'est l'homme qui
dit tout. Cependant, Las Cases est parti de Sainte-Hlne en novembre
1816, expuls par les autorits pour avoir tent de correspondre avec
l'Europe et, peut-tre, secrtement dsireux de rentrer. Gourgaud,
brouill ou affectant d'tre brouill avec Napolon, s'en va  son
tour, en mars 1818. A partir de ce moment, Montholon, trop occup,
devient un chroniqueur irrgulier et, du registre, passe aux souvenirs
composs aprs coup. Sans compter les suppressions qui ont t faites
dans les manuscrits pour des raisons de famille, ce sont les causes de
beaucoup d'incertitudes. En dfinitive, autant qu'elles sont mornes, les
trois dernires annes de l'empereur sont obscures et muettes. C'est 
peine si on l'entend encore parler. Il est priv de la faconde de Las
Cases, de l'esprit contrariant de Gourgaud qui stimulaient sa
conversation. Des lettres, il n'en crit pas, n'acceptant pas que les
siennes soient lues par le gouverneur. Peu  peu, sa voix tombe. Selon
le mot frappant de Rosebery, c'est la priode de la moisissure. Il
souffre aussi du mal cruel de son pre. Il s'affaissera lentement pour
s'teindre enfin dans le silence et la nuit.

Il faut donc se rsigner  ne voir l'empereur captif qu' travers des
brumes et surtout selon la version lgrement romance qui est reste de
Sainte-Hlne. Mais la fortune n'a rien refus  Napolon. Pour donner 
la tragdie le tour du mlodrame populaire, elle avait apport le
gelier. Sir Hudson Lowe semble choisi par un dcret de la Providence.
Sans lui, un lment essentiel de la complainte manquerait. Le
gouverneur avait l'esprit troit, formaliste, en outre faible. Il tait
accabl par ses responsabilits, obsd par la crainte de l'vasion. Le
souvenir de Campbell, revenu  l'le d'Elbe pour la trouver vide, le
tourmentait. En vain, Hudson Lowe avait-il hriss Sainte-Hlne de
canons et de sentinelles, prescrit les prcautions les plus svres.
Parfois il se relevait au milieu de la nuit et galopait jusqu' Longwood
pour s'assurer que son prisonnier tait toujours l. Absurdement
souponneux, il ne permettait pas aux commissaires de France, d'Autriche
et de Russie de remplir leur mission et de se rendre compte par
eux-mmes de la prsence du captif. Hudson Lowe tait un hallucin.
Napolon n'eut pas de peine  le rendre  demi fou, tandis que les
chroniqueurs de Longwood s'appliquaient  le reprsenter comme un
bourreau. Ils ont russi  merveille. Le sicaire de l'oligarchie
britannique garde son nom inscrit parmi les plus cruels tortionnaires
dont l'histoire fasse mention et,  son retour, ses compatriotes
eux-mmes lui tournrent le dos.

Mais le gouverneur n'inventait pas tous les jours un nouveau supplice et
si Napolon cherchait  le noircir ce n'tait pas seulement dans l'ide
que sa propre infortune en paratrait plus pathtique aux yeux de la
postrit. Vers la fin, ses relations avec Hudson Lowe devinrent moins
tendues, par lassitude rciproque et parce que l'empereur n'avait plus
le mme intrt aux incidents et aux conflits. Il avait obtenu
l'essentiel en faisant respecter sa personne et son nom. Un point sur
lequel il n'avait jamais cd, c'tait son titre. Les Anglais
prtendaient l'appeler le gnral Bonaparte. La dernire fois que j'ai
entendu parler de lui, c'tait  la bataille des Pyramides et  celle du
Mont-Thabor, rpondit-il une fois pour toutes. Il tait l'empereur
Napolon et le resta. Sa thse invariable fut que le titre imprial
appartenait  la nation et  la dynastie, qu'il tait consacr par la
voix du peuple et par l'glise, entr dans le patrimoine de gloire des
Franais. Par consquent, celui qui l'avait reu n'avait ni le droit ni
le pouvoir de s'en dessaisir. Jamais, quant  lui, il ne s'avouerait
pour un usurpateur. Tout au plus admettait-il l'incognito, comme un
souverain en voyage, et il proposa d'tre appel Duroc ou Muiron, du nom
des deux seuls hommes, peut-tre, qu'il eut aims. Les Anglais
refusrent pour la raison qui lui faisait offrir ce compromis. D'aucune
manire, ils ne voulaient reconnatre qu'il et rgn, et Napolon
attachait la plus haute importance  ne pas dchoir. Il subit mille
dsagrments de la vie quotidienne pour maintenir qu'il n'tait pas un
simple officier de distinction, selon la formule de l'amiral Cockburn,
celui qui disait n'avoir jamais su qu'un empereur se ft trouv  bord
du _Northumberland_. Ainsi l'ide dynastique tait sauve. Et peut-tre
n'et-on pas vu un second Empire si l'ordre n'avait t donn  Longwood
de ne pas savoir non plus qu'il s'y trouvt un gnral Bonaparte.

Avec la mme tnacit, Napolon dfendait sa porte contre les visites
domiciliaires. Il s'enferma chez lui plutt que d'tre suivi dans ses
promenades, rduisit Hudson Lowe  le faire observer par des espions. Un
peu thtralement, il mit en vente son argenterie,--dont on lui rapporta
ensuite plusieurs pices,--afin qu'on n'ignort pas que l'Angleterre lui
mesurait les moyens d'existence. Un jour mme, il commanda que son lit
ft bris pour avoir du feu. Surtout il ne cessait d'accuser ses
bourreaux de l'avoir condamn  une mort lente, de le tuer  coups
d'pingles. Il imputait l'tat de sa sant au climat mortifre, bien
qu'il et une tumeur du pylore, le squirre de son pre, et ne l'ignort
pas. La maladie de foie qui rgnait  Sainte-Hlne l'pargna, ainsi, du
reste, que ses compagnons. Mais il fallait que les Anglais l'eussent
assassin: Il n'y a que mon martyre, disait-il, qui puisse rendre la
couronne  ma dynastie.

C'est avec cet esprit de politique que Napolon, servi  souhait par
Hudson Lowe et second par les mmorialistes de Sainte-Hlne, a grossi
des souffrances dont la plus grande tait morale. Pour l'effet qu'il
cherchait, il fallait qu'il ft perscut, et la lutte qu'il soutenait
sur les points o il tait irrductible aggravait la perscution. Dans
toutes les hypothses, c'tait bien calcul. Une soumission rsigne lui
et valu quelques commodits, quelques adoucissements. Que n'y et-il
pas perdu! Soit qu'il considrt que lui-mme n'tait pas tout  fait
hors de la chance des vnements, soit qu'il penst  Napolon II, soit
enfin dans l'intrt de sa gloire, jamais il ne serait assez martyris.
Deux mots de lui clairent son dessein: L'adversit manquait  ma
carrire, et: Mon fils, si je meurs sur la croix et qu'il vive, il
arrivera.

Avec le martyre, son arme, c'est la parole, l'imprim, le livre. crire
les grandes choses que nous avons faites ensemble, il l'avait promis.
C'tait l'occupation qu'il se rservait pour ce lieu perdu. Dj,
pendant la traverse, il a commenc de dicter ses mmoires, comme Las
Cases de tenir son journal. Sainte-Hlne devint un centre actif, une
usine de production littraire, et l'empereur lui-mme encourageait tout
le monde  remplir des cahiers. Il disait  ses compagnons qu'ils
avaient l un moyen de faire fortune et il ne se trompait pas. Las Cases
avait la plume la plus habile, et le _Mmorial_ eut un immense succs.
Tout en eut. Vrai ou faux, ce qui venait de Sainte-Hlne tait dvor 
Paris et en Europe.

Lui-mme homme de lettres, Napolon avait trs bien compris qu'il avait
l'occasion de composer sa propre histoire et par consquent de lui
imprimer le caractre qu'il voulait. Non seulement, comme la plupart des
auteurs de mmoires, il a prsent sa propre apologie, mais encore,
racontant le pass avec un esprit mri et l'exprience des hommes, il a
donn  son rcit un tour propre  agir sur les imaginations et qui a
fix les faits dans une forme malaisment rvocable. Il a donn  sa
vie,  son rgne,  ses guerres, un certain ton. Il a mme refait ses
mots historiques. Il les a crits tels qu'il aurait d les prononcer, et
depuis, on les a rpts comme il les a crits. C'est un auteur qui
corrige ses oeuvres de jeunesse quand il est dans la force de son style.
Ainsi il a contribu pour une large part  mettre sur son histoire la
note pique, ce qui, pour lui, comptait encore plus que ses plaidoyers.
Le souci qu'il a eu de se laver des reproches ou de rejeter les fautes
sur autrui est trop naturel pour qu'on en soit dupe. Il est bien
difficile d'effacer l'accent de ses _Commentaires_ et, par exemple, de
raconter la campagne d'Italie sans subir la magnificence de sa propre
version.

Le trait dominant de cette littrature est d'appartenir au genre de la
propagande, un genre o Napolon est devenu un matre. Ce n'tait rien
que de s'adresser aux sensibilits en peignant les souffrances du
captif. L'crivain a vis beaucoup plus loin. Il a travaill pour
l'avenir. Au cours de son rgne, d'une rapidit torrentielle, il avait
pris tour  tour toutes les ides, selon les besoins du temps, selon ces
circonstances dont il tait l'esclave. Pour et contre, on pourrait faire
le recueil de ses opinions contraires sur presque tous les sujets. De
dessein gnral, il n'en avait pas. De plan, combien de fois en avait-il
chang? A Sainte-Hlne, il mdite. Il dcouvre, dans une Europe rendue
 la paix, les transformations qu'il y a produites en la parcourant et
en l'agitant pendant dix annes. Alors, il conoit une doctrine. Il
s'attribue les intentions des choses qu'il a faites et il revendique les
rsultats. Il avait soulev les passions nationales contre la France. Il
devient le pre du principe des nationalits. C'tait exprs qu'il
rveillait les peuples de leur antique lthargie. Ses conqutes, ses
annexions? Il voulait former une seule Italie, une seule Allemagne,
assises de l'Europe future et d'une Socit des Nations libres au lieu
de la Sainte Alliance des rois. A la suite de ses soldats, de ses
administrateurs, de ses prfets, les ides de la Rvolution s'taient
rpandues hors de France, d'ailleurs pour se retourner contre lui. Il
s'emparait de cet effet de ses guerres. Par elles il avait port partout
le progrs, les lumires, la libert, la destruction des abus et du
fanatisme. Il rappelait qu'il avait t rpublicain ds sa prime
jeunesse, auteur des _Lettres sur la Corse_, grand serviteur des
principes de 1789. Il ne disait plus qu'il avait dessouill la
Rvolution; il l'avait consacre, infuse dans les lois, sauve trois
fois, en vendmiaire, en fructidor, aux Cent jours. Elle lui tait
consubstantielle. Elle ne pouvait plus se sparer de lui, victime de
l'ostracisme des rois. Combien s'tait-il coul de temps depuis ce
monologue de Dresde o, devant Metternich glac, il annonait que tous
les trnes seraient entrans dans sa chute? Mais un Napolon dmocrate,
reprsentant des ides modernes, c'tait maintenant le rle qui
s'offrait. Il le saisit. Satisfait du dessin que prenait sa figure
historique,  force de la corriger par ses entretiens destins  la
publicit, il disait un jour, comme s'il avait regard son propre buste:
Chaque jour me dpouille un peu plus de ma peau de tyran. Il sculpta
un Napolon humanitaire, qui incarne en mme temps la patrie et la
gloire, un mlange d'une sduction puissante sur les Franais du sicle,
avec du spiritualisme, du prophtisme: Nous luttons ici contre
l'oppression des dieux, et les voeux des nations sont pour nous. Il est
galitaire, point clrical. Mais il a honor la valeur, distingu le
mrite, et il mourra dans la religion catholique, comme la plupart des
Franais, mme brouills avec l'glise. Enfin il laissera pour Napolon
II une constitution librale et de sages conseils de gouvernement.
Lui-mme n'avait t dictateur que par la force des circonstances. Il
n'avait pu dbander l'arc. Mais le pril avait t toujours le
mme, la lutte terrible et la crise imminente, c'tait son excuse...
Cette semence jete dans l'avenir lvera. Le trne napolonien ne sera
pas restaur pour son fils. Du moins le fondateur de la dynastie aura
travaill pour son neveu. C'est  Sainte-Hlne qu'est n l'empire de
Napolon III.

Michelet dit avec colre de ce Bonaparte-Promthe, dont le nom
repartait ainsi pour des destines nouvelles: Par une maladresse
insigne, on le logea  Sainte-Hlne, de manire que, de ses trteaux si
haut placs, le fourbe pt faire un Caucase. Sainte-Hlne a t un
laboratoire de lgendes, un peu une fabrique de faux. On y sent comme
une atmosphre de mensonge. Ce qui achve Napolon, c'est que, de son
lieu d'exil, il a su faire un Caucase sans doute, un trpied aussi. Il
devient prophte, annonciateur de temps nouveaux. Il aura anim de son
esprit jusqu' son rocher. C'est sa dernire oeuvre et il l'accomplit par
les moyens qui, dj, ont servi si puissamment sa politique. Il est
toujours celui qui agit sur l'imagination des peuples parce qu'il est
l'imagination mme. On a dit qu'un des secrets de son gouvernement avait
t d'veiller sans cesse l'ambition, la curiosit et l'esprance. De
Sainte-Hlne, il entretenait le regret, il faisait natre l'espoir d'un
monde plus heureux. Fidles au testament de l'empereur, les hritiers de
Napolon rsoudraient tous les problmes du sicle. On en croira le fils
de Louis et d'Hortense lorsqu'il viendra avec la promesse de rgler
toutes les questions, celle de l'ordre, celle du pauprisme, celle de
l'Europe. Quant  la curiosit, elle tait redouble par cette voix qui,
du fond de l'Ocan, annonait un vangile.

Le mme homme, le mme artiste, toujours capable de ddoublement, qui
s'tait regard lui-mme en tant de rles, se contemplait encore dans
celui de Messie. Il vaticinait  ses heures. On a de lui d'tranges
papiers: Nouveau Promthe, je suis clou  un roc o un vautour me
ronge. Oui, j'avais drob le feu du ciel pour en doter la France, le
feu est remont  sa source et me voil! Puis il redevenait naturel et
son naturel tait la contradiction. Le journal de Gourgaud, d'une
crudit si parfaite, le montre tel qu'on l'a vu dans tous les temps,
pre connaisseur des hommes et de la vie, adoptant tour  tour des ides
contraires, se livrant  des sentiments opposs, sans qu'on puisse
affirmer qu'il n'tait pas sincre chaque fois. Il disait  Las Cases:
Vous me croirez peut-tre difficilement, mais je ne regrette point mes
grandeurs. Vous me voyez faiblement sensible  ce que j'ai perdu. Il
est probable que c'tait vrai ce jour-l. Mais il disait aussi: Ah!
c'tait bon alors; je distribuais des places, et c'est trop humain pour
qu'on n'en croie pas Gourgaud. Quand on apprend  Sainte-Hlne la
condamnation et l'excution de Ney, l'empereur, selon Montholon, dclare
que c'est un crime, que les juges se sont tachs d'un sang sacr pour la
France, que le brave des braves n'avait pas trahi, que Louis XVIII s'est
dshonor. Selon Gourgaud, Ney n'a eu que ce qu'il mritait. Comme
Murat, une pauvre tte... L'homme le plus lche dans la dfaite...
c'est lui qui est cause que nous sommes ici. Napolon vide son coeur
devant Gourgaud. D'aprs Las Cases, il s'est content, incapable de
rancune, de dire que son beau-frre avait fait bien du mal.

S'agit-il de doctrine? Les opinions de l'empereur ne sont pas moins
variables. Le programme officiel de Sainte-Hlne, c'est l'Empire
dmocratique et libral, teint d'esprit rpublicain. Mais Napolon dira
aussi que l'autorit est le plus grand des bienfaits, que les assembles
dlibrantes sont un flau, que Louis XVIII s'en apercevra, que les
cours prvtales et les excutions valent mieux que la Charte pour
consolider son trne. L'Acte additionnel est invoqu comme la preuve que
l'empereur n'aspirait pas  la dictature. Mais  Gourgaud: Mon
intention tait d'envoyer promener les Chambres, une fois que je me
serais vu vainqueur et hors d'affaire. Et de tout ainsi. Il affirmait
l'existence d'un Dieu. Rprouvait-on devant lui l'athisme, il rpondait
que les hommes les plus savants de l'Institut taient athes. Il croyait
 l'immortalit de l'me, et d'autres fois il soutenait que l'anatomie
ne montrait pas de diffrence entre l'homme et le veau. Rien n'empche
d'ailleurs de penser qu'avec Gourgaud, lui-mme assez cynique, il ait
parl  coeur ouvert, rservant les propos levs pour Las Cases, qui
tait une belle me, et pour Montholon, qui poussait le sentiment des
convenances  un rare degr. Il est apparent que Las Cases et Montholon
n'ont retenu des conversations de Sainte-Hlne que les paroles nobles
et gnreuses, celles qui devaient grandir la mmoire de l'empereur. On
ne s'tonne pas de le retrouver,  travers Gourgaud qui ne cache rien et
n'embellit pas, impitoyable pour l'espce humaine, dur pour tous, sans
estime pour personne, crasant les plus illustres d'un mot, un massacre
du personnel de l'Empire o ne sont mnags ni ses frres, ni mme ses
deux femmes. Revenu de tout bien avant 1814 et 1815, les jours sinistres
des deux abdications ne l'avaient pas rconcili avec ses semblables.
Pour les peuples mmes, quel mpris! Il a voulu tre enterr sur les
bords de la Seine, au milieu de ce peuple franais qu'il a tant aim, et
la France n'est plus qu'une nation dshonore, lche, qui n'a que ce
qu'elle mrite, comme Ney et Murat. Napolon tombe dans la
misanthropie. Il rend,  Longwood, la vie difficile aux plus dvous. De
sa famille, il ne dsirera personne auprs de lui, ni sa mre ni sa
soeur, et, peut-tre pour ne pas s'attendrir, il lit  peine les lettres
qu'il reoit.

Avec la petite guerre quotidienne contre Hudson Lowe, parler, lire,
crire avaient t ses distractions. Lire peut-tre surtout. Comme sa
jeunesse, son exil fut une dbauche de lecture. Il n'avait jamais assez
de journaux, de livres, et les Anglais lui mesuraient cela comme le
reste. Un de ses chagrins fut de ne pas avoir un Polybe. Le soir, il
prenait une tragdie, exercice redout de l'entourage, dclamait des
vers, comme jadis avec Joseph dans l'autre le, commentait, critiquait.
Il corrigeait de sa main le _Mahomet_ de Voltaire, en supprimait des
scnes, refaisait la pice. Il s'ingniait  tuer les heures mortelles.
Puis, les jours succdant aux jours, tout tant dit, l'ennui vint, la
souffrance du corps avec lui. Peut-tre l'accablement de Sainte-Hlne
a-t-il ht sa mort plus srement que le climat, s'il est vrai que
l'incurable cancer ronge la chair dont l'me est triste. Maintenant,
difforme, nglig, oubliant ce respect de l'tiquette auquel il a tenu,
ainsi qu' son titre, pour garder vivante, par le prestige, l'ide
impriale, il reste oisif, prostr, ou bien, dans un bizarre costume de
planteur, s'occupe de jardinage. On voudrait croire Antommarchi, ce
hbleur qui lui prte jusqu' la fin des tirades et des bons mots.

Le captif tait devenu invisible. Son mal s'aggravait. Comme une
dernire revue des gloires, de son rgne, il dicta son testament
politique, prophtique aussi. En phrases cadences, amies de la mmoire,
c'taient ses recommandations suprmes  son fils et aux Franais, un
appel  l'avenir vengeur, le pardon  ceux dont les trahisons avaient
perdu l'Empire et la France, Marmont, Augereau, Talleyrand, La Fayette
qu'il nommait encore pour que leur mmoire ft excre. Marie-Louise,
trs chre pouse, y tait  l'honneur comme si ce polisson de
Neipperg n'et pas exist. Napolon, dans cet acte solennel, voulut
ajouter que lui, et nul autre, avait fait arrter et juger le duc
d'Enghien.

Il mourut le 5 mai 1821. Tte... arme... furent, dit-on, les derniers
mots qu'il pronona. Dans l'agonie, il se jeta hors de son lit avec une
violence terrible. Une tempte soufflait sur l'le lorsqu'il mourut. Le
fidle Marchand l'enveloppa dans le manteau qu'il portait  Marengo.
Abandon, simplicit, mystre, tout servait encore la lgende de
Napolon. Il avait la fin la plus convenable  sa gloire. La mort
elle-mme achevait, par un autre genre de grandeur, la composition
unique de sa vie.

Hudson Lowe fit mieux qu'elle. Ce fonctionnaire born poussait le
formalisme jusqu'au gnie. Montholon, Bertrand, voulaient que, sur la
tombe de l'empereur, un seul mot ft grav: Napolon. Le gouverneur ne
voulait connatre que Napolon Bonaparte. Il s'obstina. Les Franais
aussi. La dalle resta nue. Ici gt... point de nom. Un pote s'empara
de l'ide, en fit un hmistiche lgiaque et sonore. Ainsi l'amateur de
tragdies, qui en tait rest aux gots classiques, entrait dans le
lyrisme du sicle. D'un zle constant  renouveler les thmes de son
histoire, son toile le romantisait par une suprme faveur.




CHAPITRE XXVII

LA TRANSFIGURATION


L'incomparable mtore avait achev sa course sur la terre. Il avait
pris ses mesures pour qu'elle ne s'arrtt pas. Mort, Napolon s'anime
d'une vie nouvelle. Aprs tant de mtamorphoses, voici qu'il devient
image et ide.

Des vnements merveilleux s'taient accumuls sur la seule tte qui ft
assez forte pour les porter et capable de s'en servir. Humbles dbuts,
triomphes, dsastres composaient l'enluminure de leurs violentes
couleurs. Il n'y manquait mme plus l'adversit. Une chance persistante,
son astre jaloux de pousser jusqu' la perfection une vie hroque,
faisaient gagner  Bonaparte le gros lot de la gloire. Et la gloire
elle-mme le payait de n'avoir vraiment aim qu'elle. Il avait toujours
vis haut, calcul en vue du grand. Voil ce qui lui est rendu par la
plus large part de prsence posthume, d'immortalit subjective qu'un
homme puisse obtenir.

L'immense popularit de Napolon, dont il est facile d'apercevoir les
causes, n'en est pas moins surprenante  de certains gards. D'abord,
c'est un intellectuel, une sorte de polytechnicien littrateur, un homme
form par les livres. Il ne croit pas  l'intuition, sauf  celle qu'on
acquiert par l'tude et le savoir. Rien de tout cela n'est peuple ni
propre  sduire le peuple. ternel raisonneur, astronome militaire et
politique, philosophe mprisant, despote assez oriental, mangeur
d'hommes, on ne lui voit pas les dons qui transportent les coeurs. Les
foules, il ne les aime pas. Il les craint. On l'avait vu plir au mot de
rvolte et son Versailles tait  Saint-Cloud,  l'cart du turbulent
Paris. Lui-mme, rgnant, a eu plus de prestige que d'amour. A l'heure
de la chute, il a pu compter les vritables dvouements. La magie de son
nom, qui avait fait des miracles, n'a pas fait une Vende bonapartiste.
Peut-tre a-t-il pri surtout par le doute des hommes de bon sens.
Depuis plusieurs annes, il n'tait plus, pour l'opinion moyenne, qu'un
mgalomane dlirant. Un jour, pendant la campagne de France, comme il
ctoyait un ravin,  demi endormi sur sa selle, un officier l'avertit
qu'il n'y avait pas de garde-fou. Il tressaillit, n'ayant entendu que le
dernier mot, le rpta comme s'il avait reconnu la courante injure, ce
qui le rendait la fable des politiques et des diplomates, des financiers
et des commerants, des bourgeois et mme des militaires.

Cependant, le retour de l'le d'Elbe avait dj montr comment l'horreur
de la guerre, la haine de la conscription, la rpugnance aux entreprises
dmesures pouvaient cder  l'appel du souvenir. Peu de temps aprs
Waterloo, on commena  ressentir l'humiliation de la dfaite. Elle
rehaussa l'clat des victoires passes. Jours dors du Consulat, jours
glorieux de l'Empire, on ne regarda plus qu'un seul ct des temps.
Avec Napolon, un soleil semblait s'tre teint. Et puis il ne s'tait
pas confi en vain  la littrature. Elle lui rendait au centuple la
matire, les lments qu'il lui avait fournis. Vers, prose, roman,
thtre, l'homme du sicle envahit tout. Cependant, en grand nombre,
ceux qui avaient pris part  son aventure en avaient tenu un crit.
Qu'on et fait ou qu'on et vu des choses incroyables et immortelles, on
le savait  ce point que des officiers de troupes racontaient leurs
campagnes, et jusqu' des sergents, jusqu' Roustan le mamelouk. Que ce
ft le secrtaire Mneval ou le valet de chambre Constant, quiconque
avait des souvenirs les couchait sur le papier. Les libraires
sollicitaient les auteurs de mmoires, mettaient des scribes  la
disposition des moins lettrs. C'tait un commerce, une industrie d'une
prosprit rare. La bibliothque napolonienne grandissait. Elle tait
destine  devenir montagne. L'empereur s'levait tous les jours sur un
pidestal d'imprims.

Qu'tait-ce mme auprs de la propagande orale? Le Napolon du peuple
vivait dans la grange o Balzac fait raconter toute la lgende par un
vieux soldat. Il vivait par les rcits de la grand'mre, selon la
chanson de Branger. Humble littrature, plus puissante que le haut
lyrisme, et par laquelle l'empereur continuait d'habiter les esprits.

La Restauration s'puisa  lutter contre ce fantme. Louis-Philippe
voulut l'exorciser. On fut,  Sainte-Hlne, sous le saule, dans le
vallon solitaire, dterrer le magicien. Le retour des cendres parut une
pense politique, une satisfaction donne  l'honneur national, un
apaisement. Le roi de Rome, otage de l'Autriche, devenu duc de
Reichstadt, tait mort. Quel napolonide tait  redouter? Le 15
dcembre 1840 vit les funrailles de l'empereur. On le mit en grande
pompe aux Invalides, parmi les gloires militaires de la France, prs des
rives de la Seine, comme pour dire que son voeu suprme tait exauc, que
c'tait fini. Il continua de vivre dans son sarcophage.

Vint le neveu, le fils de Louis et d'Hortense qui, enfant, avait assist
au Champ de Mai. Conspirateur sous la monarchie de juillet, il est lu
par le peuple sous la Rpublique, il recommence brumaire, le voici
empereur. L'oeuvre de Sainte-Hlne a russi. La lgende se matrialise.
Ceux qui, en prose, en vers, ont contribu  la rpandre, ne croyant pas
eux-mmes que la littrature et tant de pouvoir, sont stupfaits.
Cependant les hommes sages, senss, qui avaient ri de Louis-Napolon
Bonaparte, sont couverts de honte. Ce qu'ils dclaraient absurde et
impossible s'est accompli. Les mots ont donc cette action? L-bas, sur
son roc, celui que ses anciens soldats appelaient tantt l'Homme et
tantt l'Autre, le savait bien. Par le Mmorial, le testament, des
paroles bien rythmes, il a restaur sa dynastie.

Le second Empire rpte le premier, sans gnie, et s'effondre comme lui
par l'invasion. Sedan ne fait nul tort  Austerlitz, pas mme 
Waterloo. L'invective qui vient meurtrir Napolon le Petit s'arme encore
de Napolon le Grand.

Le csarisme est rprouv. La figure du Csar, vaincu et renvers pour
la troisime fois dans son ple hritier, n'en resplendit que mieux.
Dsormais sa puissance est spirituelle. Il devient professeur de guerre,
professeur d'nergie. On lui demande des exemples, des leons, une
doctrine. Il donne tout. Et, mme quand ses disciples sont battus, ce
n'est pas sa faute, ce n'est pas la faute de son cole, c'est la leur.

L'Europe livre des batailles qui rduisent les siennes  de mdiocres
proportions. On doute qu' ces masses armes,  ces fronts gigantesques
son gnie mme et t gal. Et rien n'arrte de dire: S'il et t
l... A cette guerre, succdent des bouleversements inous. On pense
encore  Napolon. Dj ce flau de Dieu n'a-t-il pas t l'instrument
des grandes transformations de l'Europe? Dj n'tait-ce pas  lui qu'on
rapportait des effets dont ses guerres avaient t la cause? La guerre
est une rvolution comme les rvolutions sont la guerre. Soixante
batailles ranges livres par Bonaparte ont laiss derrire elles un
monde nouveau. Alors il semble le pre d'une socit dont il n'a t que
l'accoucheur. Et le travail de Sainte-Hlne fructifie. Tout peuple le
regarde  la fois comme son tyran et son librateur. Il apparat comme
une des plus grandes forces rvolutionnaires de l'histoire, comme un
_primum movens_ de l'humanit. Autre sujet de livres, de discussions. Le
souvenir napolonien prend un nouvel lan par la sociologie.

Au fond, de mme que ses soldats aimaient en lui leur gloire et leurs
souffrances, les hommes s'admirent en Napolon. Sans gard ni aux
vnements qui lui avaient permis de se porter si haut, ni  la science
consomme avec laquelle il avait saisi les circonstances, ils s'tonnent
qu'un mortel ait russi une pareille escalade. S'il n'tait que le
soldat heureux devenu roi, il serait un entre mille. L'Empire romain, le
monde asiatique regorgent de cas comme le sien. Mais le sien est unique
aux temps modernes et sous nos climats. Un officier d'artillerie qui, en
quelques annes, acquiert plus de puissance que Louis XIV et coiffe la
couronne de Charlemagne, de telles tapes brles  toute vitesse, ce
phnomne parut,  juste titre, prodigieux au sicle des lumires, dans
une Europe rationaliste, en France surtout o les dbuts des autres
races avaient t lents, modestes, difficiles, o les anciennes
dynasties avaient mis plusieurs gnrations  se fonder. Les
contemporains de Napolon n'taient pas moins blouis de la rapidit que
de la hauteur de son ascension. Nous le sommes encore. Lui-mme, en y
pensant, s'merveillait un peu bourgeoisement, quand il disait  Las
Cases qu'il faudrait des milliers de sicles avant de reproduire le
mme spectacle.

Un spectacle qu'il a regard, lui aussi, quand il en a eu le temps. Il
ne tirait pas vanit d'tre un grand capitaine. La guerre,--un art
immense qui comprend tous les autres,--il savait la faire comme on sait
jouer aux checs, un don particulier que j'ai reu en naissant, et il
se flattait que ce ne ft pas sa seule facult. Le pouvoir, il l'a aim,
mais en artiste,--il tient au mot qui le dfinit si bien,--et il
ajoutait: Je l'aime comme un musicien aime son violon. Le plus trange
est qu'on lui demande encore ce que, de son temps, l'cole du
possible lui reprochait dj de ne pas donner. Pourquoi ne s'est-il pas
modr? Pourquoi n'a-t-il pas t raisonnable? On s'est fait, on
persiste  se faire de Napolon une ide si surhumaine qu'on croit qu'il
dpendait de lui de fixer le soleil, d'arrter le spectacle et le
spectateur au plus beau moment.

Lui-mme, qu'a-t-il t? Un homme tt revenu de tout,  qui la vie a
tout dispens, au del de toute mesure, pour le meurtrir sans
mnagement. La premire femme n'a pas t fidle, la seconde l'a
abandonn. Il a t spar de son fils. Ses frres, ses soeurs l'ont
toujours du. Ceux qui lui devaient le plus l'ont trahi. D'un homme
ordinaire, on dirait qu'il a t trs malheureux. Il n'est rien qu'il
n'ait us prcocement, mme sa volont. Mais surtout, combien de jours,
 sa plus brillante poque, a-t-il pu soustraire au souci qui le
poursuivait, au sentiment que tout cela tait fragile et qu'il ne lui
tait accord que peu de temps? Tu grandis sans plaisir, lui dit
admirablement Lamartine. Toujours press, dvorant ses lendemains, le
raisonnement le conduit droit aux cueils que son imagination lui
reprsente, il court au devant de sa perte comme s'il avait hte d'en
finir.

Son rgne, il le savait, tait prcaire. Il n'a aperu de refuge certain
qu'une premire place dans l'histoire, une vedette sans rivale parmi les
grands hommes. Quand il analysait les causes de sa chute, il revenait
toujours au mme point: Et surtout une dynastie pas assez ancienne.
C'tait la chose  laquelle il ne pouvait rien. Doutant de garder ce
trne prodigieux, alors mme qu'il ne ngligeait rien pour le rendre
solide, il reposait sa pense sur d'autres images. Daru n'admettait pas
que sa vaste intelligence se ft fait des illusions: Il ne m'a jamais
sembl qu'il et un autre but que de ramasser, durant sa course ardente
et rapide sur la terre, plus de gloire, de grandeur et de puissance
qu'aucun homme n'en avait jamais recueilli. Mme de Rmusat confirme
pour le sens religieux ce que disait Daru pour le sens pratique:
J'oserais dire que l'immortalit de son nom lui paraissait d'une bien
autre importance que celle de son me.

On a fait de Napolon mille portraits psychologiques, intellectuels,
moraux, port sur lui autant de jugements. Il chappe toujours par
quelques lignes des pages o on essaie de l'enfermer. Il est
insaisissable, non parce qu'il est infini, mais parce qu'il a vari
comme les situations o le sort le mettait. Il a t aussi peu stable
que ses positions successives. Son esprit, qui tait vaste, tait
surtout souple et plastique. Il avait des limites pourtant. Peut-tre ne
remarque-t-on pas assez que, fcond en prophties, du reste
contradictoires, Napolon n'a prvu ni les machines ni le machinisme.
Ses anticipations ne tiennent aucun compte du dveloppement des sciences
appliques. Pour la guerre elle-mme, il n'a pas song  des engins
nouveaux, il l'a faite avec les moyens, les instruments de Gribeauval et
de Suffren. Ni le bateau  vapeur de Jouffroy ni celui de Fulton n'ont
retenu son attention. Grand lecteur d'Ossian, amateur de tragdies et du
_Discours sur l'histoire universelle_, la mmoire garnie de vers qu'il
s'applique  lui-mme dans les occasions pathtiques, faiseur de mots
sur l'amour dont s'honoreraient Chamfort et Rivarol, son tour d'esprit
est peut-tre avant tout littraire et, par l, un peu nronien.
Cependant il se penche comme personne sur le dtail des choses.
Comptable mticuleux, il sait le nombre des caissons qu'il a dans ses
parcs d'artillerie comme il sait la valeur de l'argent. C'est un
maniaque du contrle et de la statistique qui tient avant tout 
l'exactitude. Mais des tmoins srieux rapportent qu'il affirmait
volontiers des chiffres en l'air. Ainsi chacun de ses portraits est
faux par quelque endroit et l'on peut lui faire tout dire parce qu'il a
presque tout dit. On l'a appel Jupiter-Scapin, on a rpt le
commediante-tragediante jusqu' la fatigue. Mais il disait de lui-mme
qu'il n'y a pas loin du sublime au ridicule et, si l'on veut le prendre
tout entier, ce n'est pas encore par ce ct-l. Ce n'est pas non plus
par ses origines italiennes ou corses. S'il a eu une vendetta avec le
duc d'Enghien, il n'en a pas eu avec Fouch ni bien d'autres qu'il a
pargns, fussent-ils Bourbons. Si l'on admet que, selon les moeurs de
son le natale, il a t l'esclave du clan, on ne comprend plus qu'il
ait except Lucien et Louis, ni que Louis et Lucien, nourris du mme
lait que leur frre, se soient retranchs de la tribu. Enfin s'il est
propos tant d'explications de Napolon, s'il en est tant de plausibles,
s'il est permis de le concevoir de tant de manires, c'est parce que la
mobilit et la diversit de son esprit ont t gales  la varit,
peut-tre sans exemple, des circonstances de sa vie.

Sauf pour la gloire, sauf pour l'art, il et probablement mieux valu
qu'il n'et pas exist. Tout bien compt, son rgne, qui vient, selon le
mot de Thiers, continuer la Rvolution, se termine par un pouvantable
chec. Son gnie a prolong,  grands frais, une partie perdue d'avance.
Tant de victoires, de conqutes (qu'il n'avait pas commences),
pourquoi? Pour revenir en de du point d'o la Rpublique guerrire
tait partie, o Louis XVI avait laiss la France, pour abandonner les
frontires naturelles, ranges au muse des doctrines mortes. Ce n'tait
pas la peine de tant s'agiter,  moins que ce ne ft pour lguer de
belles peintures  l'histoire. Et l'ordre que Bonaparte a rtabli
vaut-il le dsordre qu'il a rpandu en Europe, les forces qu'il y a
souleves et qui sont retombes sur les Franais? Quant  l'tat
napolonien, qui a dur  travers quatre rgimes, qui semblait bti sur
l'airain, il est en dcadence. Ses lois s'en vont par morceaux. Bientt
on sera plus loin du code Napolon que Napolon ne l'tait de Justinien
et des Institutes, et le jour approche o, par la pousse d'ides
nouvelles, l'oeuvre du lgislateur sera prime.

Imaginatif, puissant crateur d'images, pote, il sentait cette fuite
des sicles. Las Cases lui demandait pourquoi, avec le rveille-matin de
Potsdam, il n'avait pas emport  Sainte-Hlne l'pe de Frdric.
J'avais la mienne, rpondit-il en pinant l'oreille de son biographe
et avec ce sourire qu'il rendait si sduisant. Il savait qu'il avait
clips le grand Frdric dans l'imagination des peuples, qu'on
rpterait son histoire, qu'on verrait ses portraits aux murs, son nom
aux enseignes jusqu' ce qu'il ft remplac lui-mme par un autre hros.
Ce hros n'est pas venu. L'aventurier fabuleux, l'empereur au masque
romain, le dieu des batailles, l'homme qui enseigne aux hommes que tout
peut arriver et que les possibilits sont indfinies, le dmiurge
politique et guerrier reste unique en son genre. Pour le dveloppement
de l'humanit, peut-tre, dans la suite des temps, Ampre comptera-t-il
plus que lui. Peut-tre l're napolonienne ne sera-t-elle plus qu'un
bref pisode de l'ge qu'on appellera celui de l'lectricit. Peut-tre
enfin, apparu dans une le du Levant pour s'teindre dans une le du
Couchant, Napolon ne sera-t-il qu'une des figures du mythe solaire.
Presque aussitt aprs sa mort, on s'tait livr  ces hypothses et 
ces jeux. Personne ni rien n'chappe  la poussire. Napolon Bonaparte
n'est pas protg contre l'oubli. Toutefois, aprs plus de cent ans, le
prestige de son nom est intact et son aptitude  survivre aussi
extraordinaire que l'avait t son aptitude  rgner. Quand il tait
parti de Malmaison pour Rochefort avant de se livrer  ses ennemis, il
avait quitt lentement,  regret, ses souvenirs et la scne du monde.
Il ne s'loignera des mmoires humaines qu'avec la mme lenteur et l'on
entend encore,  travers les annes,  travers les rvolutions, 
travers des rumeurs tranges, les pas de l'empereur qui descend de
l'autre ct de la terre et gagne des horizons nouveaux.




APERU DE BIBLIOGRAPHIE NAPOLONIENNE


I.--GNRALITS.

Sources.--La principale source est la _Correspondance_ publie par ordre
de Napolon III (28 vol. Paris 1857-59) suivie des _OEuvres de Napolon 
Sainte-Hlne_ (1870, 4 vol.). Cette publication est incomplte. Il faut
y ajouter: Lecestre: _Lettres indites de Napolon Ier_ (1897, 2
vol.)--de Brotonne: _Idem_ (1898) et _Dernires lettres indites_
(1903).--A. Chuquet: _Ordre et apostilles_ (1911-12, 4 vol.).--Picard et
Tuetay: _Correspondance indite_ (1912-3, 4 vol.).--L'itinraire le plus
complet a t donn par Schuermans: _Itinraire gnral de Napolon Ier_
(1908).--Pour les documents lgislatifs, voir: _Bulletin des lois_. 3e
et 4e srie.--Duvergier: _Collection_ (t. XII  XVIII).--Dalloz:
_Rpertoire_ (1re dition 1865-70, 48 vol.).

Histoires.--Les histoires de Napolon sont innombrables. Les plus
anciennes comme celle de Walter Scott, n'ont gure qu'un intrt de
curiosit. Il n'en est pas de mme de: Thiers: _Histoire du Consulat et
de l'Empire_ (1845-1862, 20 vol. table et atlas. Nombreuses ditions en
toutes langues).--Lanfrey: _Histoire de Napolon Ier_ (1867-75, 5
vol.).--Oncken: _Das Zeitaller der Revolution, des Kaiserreiches und der
Befreiungskriege_ (Berlin, 1880, 2 vol.).--Taine: _Les origines de la
France contemporaine_: 3e partie, le Rgime moderne 1891-94, (2 vol.
inachev).--A. Fournier: _Napolon Ier Eine Biographie_ (Wien und
Leipzig, 1886-93, 3 vol.).--Lavisse et Rambaud: _Histoire gnrale_, (t.
IX, 1893).--Masson: _Napolon et sa famille_ (10 vol 1897-1913).--J.
Holland Rose: _The Life of Napolon I_, (1905, 2 vol.).--_The Cambridge
Modern History,_ t. IX. Napolon (1906).--Lavisse: _Histoire de France
contemporaine_ t. II et III, par G. Pariset (1923, 2 vol.).--Madelin:
_Histoire politique_ (1515-1804), tome IV de _l'Histoire de la nation
franaise_ de Gabriel Hanotaux.

II.--JEUNESSE ET FORMATION.

Sources.--Les oeuvres de jeunesse ont t publies par Masson et Biagi,
_Napolon inconnu_ (1895, 2 vol.).

Histoires.--Gadobert: _La jeunesse de Napolon Ier_ (1897).--A. Chuquet:
_La jeunesse de Napolon Ier_ (3 vol. 1897-99).--P. Cottin; _Toulon et
les Anglais en 1793_ (1898).--C. J. Fox: _Napolon Bonaparte and the
Siege of Toulon_ (Washington, 1902).--J. Collin: _L'ducation militaire
de Napolon Ier_ (1902).--O. Browning: _Napoleon, the First Phase_
(1905).--H. F. Hall: _Napoleon's Notes on English History_ (1905).--H.
Zivy: _Le 13 vendmiaire_ (1898).

III.--DE LA CAMPAGNE D'ITALIE AU 18 BRUMAIRE.

Sources.--Il faut citer ici les _Mmoires_ de tous les personnages ayant
vcu  cette poque. En particulier, ceux des Directeurs: Barras,
publis par Duruy (1895-6, 4 vol.), Barthlmy publis par Y. de
Dampierre (1914), Carnot, publis par son petit-fils; Gohier (1824, 2
vol.) La Revellire (1895, 3 vol.). Voir aussi les _Mmoires_ de Massna
publis par Koch (1849-50, 7 vol.). Pour l'expdition d'gypte: _Les
Mmoires de Bourrienne_ (t. II et III, 1829), les _Lettres de Geoffroy
Saint-Hilaire_, p. p. Hamy (1901), le tome III des _Despatches and
Letters_ de Nelson.--Sous le titre: _Paris pendant la raction
thermidorienne et le Directoire_, Aulard a publi de nombreux rapports
de police et extraits de journaux (5 vol., 1898-1902).

Histoires.--A. Sorel: _L'Europe et la Rvolution franaise_, tome V,
Bonaparte et le Directoire (1903).--Guyot: _Le Directoire et la paix de
l'Europe_ (1911).--Clausewitz: _Der Feldzug von 1796 in Italien_ (Berlin
1883).--Colin: _tude sur la campagne de 1796-97_ (1898).--Fabry:
_Campagne d'Italie_ (1900-1901, trois volumes suivis de _Mmoires_,
1905, et de _Rapports_, 1905, le tout dit par la Section historique de
l'tat Major franais).--Gaffarel: _Bonaparte et les Rpubliques
italiennes 1796-97_ (1895):--G. Tiveroni: _Storia Critica del
Risorgimento italiano_ (les 3 premiers volumes, Turin
1888-97).--Bianchi: _Storia della monarchia piemontese_ (Turin 1885, 4
vol. t. II).--Pour l'gypte, le travail le plus rcent et de beaucoup
le meilleur est: La Jonquire: _L'expdition d'gypte_ (1900-7, 5 vol.
dits par la Section historique de l'tat-Major).--Pour le coup d'tat,
Vandal: _L'avnement de Bonaparte_, t. I (1903) avec indication critique
des sources,--J. Bainville: _Le 18 brumaire_ (1926).--Rocquain: _L'tat
de la France au 18 brumaire_ (1874).

IV.--NAPOLON INTIME.

Sources.--Les principaux _Mmoires_ sont ceux de la Duchesse d'Abrants
(1831-7, 18 vol.), de Mme de Remusat (1879-80, 3 vol.), de Savary (1828,
8 vol.), les _Considrations_ et les _Dix annes d'Exil_ de Mme de
Stal, les _Mmoires_ du personnel du Palais: Beausset (1827-8, 4
vol.).--Constant (1830-1, 6 vol.).--Baron Fain (1908)--Gnral Durand
(1819, 2 vol.).--Meneval (1894, 3 vol.), etc... Le livre _Mmoires et
Correspondance de l'impratrice Josphine_ (1820) est
apocryphe.--Impratrice Marie-Louise: _Correspondance 1799-1847_ (Wien
1887).--Jrme: _Mmoires et Correspondance_ p. p. du Casse (1861-6, 7
vol.).--Joseph: _Mmoires et correspondance_ p. p. du Casse (1853-4, 10
vol.).--Reine Hortense: _Mmoires_, publis par le prince Napolon
(1927, 3 vol.).

Histoires.--Frdric Masson: _Napolon et les femmes_ (1893), _Napolon
chez lui_ (1894).--Bouchot: _La toilette  la Cour de Napolon_
(1895).--A. Lvy: _Napolon intime_ (1893).--de Lescure: _Napolon et sa
famille_ (1867).--Larrey: _Madame Mre_ (1892, 2 vol.).--Masson:
_Josphine de Beauharnais_, _Madame Bonaparte_, _Josphine impratrice_,
_Josphine rpudie_ (1899-1919, 4 vol.).--Rocquain: _Napolon Ier et le
Roi Louis_ (1875).--Welschinger: _Le divorce de Napolon_ (1899), le
_Mariage de Napolon_ (Revue rvolutionnaire, 1888, 11).--Masson:
_Marie-Louise_ (1902).--Masson: _Napolon et son fils_ (1904).

V.--POLITIQUE TRANGRE ET GUERRES.

Sources.--Martens: _Recueil gnral des traits d'alliance et de paix_,
avec supplments et tables (Goettingue 1817-76)--Talleyrand: _Lettres
indites  Napolon_ p. p. Pallain (1889) et _Mmoires_ p. p. de Broglie
(1891 et 2, 5 vol.).--Metternich: _Mmoires_ (8 vol., t. I et
II).--Hardenberg: _Denkwrdigkeiten_ (p. p. Ranke, Leipzig 1877, 5
vol.).--Nesselrode: _Lettres et papiers_ (t. III  V,
1905-7).--Castlereagh: _Memoirs and correspondance_ (1848-53, 12
vol.)--Tratchevski: _Documents diplomatiques_ concernant les relations
de la France et de la Russie (Ptersbourg 1890-1, 2 vol. en russe et en
franais,).--Bailleul: _Preussen und Frankreich, Dipl. Corr._ (Leipzig
1881-87, 2 vol.).

Pour le dtail des vnements militaires et la vie des combattants, se
reporter aux mmoires des gnraux et des soldats, en particulier:
Bernadotte: _Correspondance_ (1819).--Davout: _Correspondance_ (1887, 4
vol.).--Gille: _Mmoires d'un conscrit_ (1892).--Lavallette: _Mmoires_
(1831, 2 vol.).--Coignet: _Cahiers_ (1883).--Marbot: _Mmoires_ (1891, 3
vol.).--Marmont: _Mmoires_ (1856-57, 9 vol.).--Murat: _Correspondance_,
_Lettres et documents_ (1899 et 1908-14).--Soult: _Mmoires_ (1854, 3
vol.), etc... Ces mmoires sont de valeur ingale et ne doivent tre
consults qu'avec beaucoup de critique.

Histoires.--Bourgeois: _Manuel historique de politique trangre_, t. II
(1898).--Sorel: _L'Europe et la Rvolution franaise_, t. VI, VII et
VIII avec tables (1903-4).--Tramond: _Manuel d'histoire maritime de la
France_ (1916).--A. T. Mahan: _Influence of Sea Power on the French
Revolution and Empire_ (1892, 2 vol.).--Driault: _Napolon et l'Europe_
(1910).--Pingaud: _Bonaparte, prsident de la Rpublique italienne_, _La
domination franaise dans l'Italie du Nord_ (1914, 2 vol.).--H. A. L.
Fisher: _Napoleonic Statesmanship: Germany_ (Oxford 1903).--Froidevaux:
_La politique coloniale de Napolon_ (Revue des questions historiques,
1901).--A. Lvy: _Napolon et la paix_ (1903).--Driault: _La politique
orientale de Napolon_ (1904).--Marchal Franchet d'Esperey et Gnral
Mangin: _Histoire Militaire et Navale_, t. VIII de l'_Histoire de la
nation franaise_ d'Hanotaux.

Sur le dtail des vnements militaires et diplomatiques: Roberts: _The
negociations preceding the peace of Amiens_ (Transact. of the Royal
hist. Soc., 1901, tome XX.).--H. M. Boxman: _Preliminary Stages of the
peace of Amiens_ (Toronto 1900).--Philipson: _La paix d'Amiens_ (Revue
historique 1901).--Driault: _Bonaparte et le recez germanique_ (Revue
historique, 1909),--O. Browning: _England and Napoleon in 1803_ (London
1887),--J. H. Rose: _Napolon and english Commerce_ (Engl. hist. Rev.,
1893).--_Select Despatches... relating to the Formation of the 3d
Coalition_ (Londres 1904).--Coquelle: _Napolon et l'Angleterre_
(1904):--O. Brandt: _England und die napoleonische Weltpolitik 1800-03_
(Heidelberg, 1916).--Yorck von Wartenburg: _Napoleon als Feldherr_,
Berlin, 1885-6, (2 vol.).--Camon: _La guerre napolonienne: Prcis des
campagnes_ (1903), _les systmes d'oprations_ (1907), _les batailles_
(1910), _la fortification_ (1914) et toujours intressant: Jomini: _Vie
politique et militaire de Napolon Ier_ (1827, 4 vol. et
atlas).--Mathieu Dumas: _Prcis des vnements militaires_ (1817-26, 19
vol.).--Oman: _Hist. of the Peninsula War_ (1902-11, 4 vol.,
Oxford).--Greillon: _Les guerres d'Espagne_ (1902).--Vandal: _Napolon
et Alexandre_ (3 vol, 1891).--Fabry: _Campagne de Russie_ (1900-3, 5
vol.).--Chuquet: _La guerre de Russie_ (1912, 3 vol.).--Clment:
_Campagne de 1813_ (1904).--Houssaye: _1814_ (1 vol., 1888).--_1815_ (3
vol., 1895-1905).--Fournier: _Der Kongress von Chatillon_ (Leipzig
1900).--P. Gruyer: _Napolon, roi de l'le d'Elbe_ (1906).

VI.--POLITIQUE INTRIEURE

Sources.--Les _Mmoires_ de contemporains dj cits. Aulard: _Paris
sous le consulat_ (4 vol.) _Paris sous le premier Empire_ t. I et II
(inachev).--Recueil de bulletins de police et choix d'articles de
journaux.--Gaudin de Gate: _Mmoires, Souvenirs, Opinions et crits_
(Nouvelle dition en 3 vol., 1926).--Portalis: _Discours et travaux sur
le code civil_ (1844).--Pasquier: _Histoire de mon temps_ (1893-95, 6
vol.).--Boulay de la Meurthe: _Documents sur la ngociation du Concordat
et sur les autres rapports de la France avec le Saint-Sige_ (1891-1905,
6 vol.).--Villemain: _Rapport au roi sur l'instruction secondaire_
(1843, in-4).--Cousin: _Dfense de l'Universit_ (Discours,
1844).--Pelet de la Lozre: _Opinions de Napolon sur divers sujets de
politique et d'administration_ (Paris 1833).

Histoires.--Vandal: _L'avnement de Bonaparte_ (2 vol. 1905).--Esmein:
_Prcis lmentaires du droit franais_ (1908).--Ducoc: _Le conseil
d'tat_ (1876).--L. Madelin: _Fouch_ (1901, 2 vol.).--E. Mounet:
_Histoire de l'Administration provinciale, dpartementale et communale_
(Paris, 1885).--Rgnier: _Les prfets du Consulat et de l'Empire_
(1907).--Passy: _Frochot, prfet de la Seine_ (1867).--Dejean: _Beugnot_
(1907).--Pingaud: _Jean de Bry_ (prf.  Besanon)
(1909).--Levy-Schneider: _Jeanbon-Saint-Andr_ (prf.  Mayence) (t.
II, 1901).--Stourm: _Les finances du Consulat_ (1902).--Marion:
_Histoire financire de la France_ (t. IV, 1797-1818) (1925: ouvrage
capital).--A. Madelin: _Le premier Consul lgislateur_ (1865).--Livre du
_Centenaire de la Cour des Comptes_.--Schmidt: _L'organisation de
l'Universit Impriale_ (cole des Hautes tudes Sociales, 1912, la
lutte scolaire).

Sur le Concordat et la Politique religieuse: Abb Mounet: _Histoire
gnrale de l'glise_, t. VII (1912).--Debidour: _Histoire gnrale de
l'glise et de l'tat_ (1898).--Rinieri: _La diplomazia pontificale nel
secolo XIX_, t. I (Rome 1902), trad. en franais par Verdier
(1903).--d'Haussonville: _L'glise romaine et le premier Empire_
(1868-69, 5 vol.).

Sur l'opposition et les complots. E. Daudet: _Histoire de l'migration_
(3 vol. 1886-90 et 1904-05) et _La Police et les Chouans sous le premier
Empire_ (1898).--Chassin: _Les pacifications de l'Ouest_ (t. III,
1899).--G. de Cadoudal: _Georges Cadoudal et la Chouannerie_ (1887).--E.
Guillon: _Les complots militaires sous le Consulat et l'Empire_
(1894).--H. Welschinger: _Le duc d'Enghien_ (1888 et 1913).--Hamel:
_Histoire des deux conspirations du Gnral Malet_ (1873).

VII.--SAINTE-HLNE.

Sources.--Captain F. L. Maitland: _Narrative of the Surrender of
Bonaparte_ (London, 1826-1904).--Gourgaud: _Journal de Sainte-Hlne de
1815  1818_ (2 vol., 1897).--Montholon: _Rcit de la captivit de
l'Empereur Napolon_ (2 vol., 1847).--Las Cases: _Mmorial de
Sainte-Hlne_ (4 vol., Londres et Paris, 1823).

Histoires.--Sir T. Ussher: _Napoleon's Last Voyages_ (1895 et
1906).--Lady Malcolm: _A Diary of St. Helena_ (1899).--W. Forsyth:
_History of the Captivity of Napoleon at St. Helena_ (3 Vol.,
1853).--Basil Jackson: _Notes and Reminiscences of a Staff officer_
(1903).--Earl of Rosebery: _Napoleon, the last Phase_ (1900).--R. M.
Seaton: _Napoleon's Captivity in relation to Sir Hudson Lowe_
(1903).--J. H. Rose: _Napoleonic Studies_ (1904).




TABLE DES MATIRES


Avant-propos
Chapitre Premier.--Le boursier du roi
Chapitre II.--L'uniforme d'artilleur
Chapitre III.--Ingrate patrie
Chapitre IV.--claircies et jours pnibles
Chapitre V.--Premire rencontre avec la fortune
Chapitre VI.--Cette belle Italie!
Chapitre VII.--Le matre de la paix
Chapitre VIII.--Itinraire des Pyramides au Luxembourg
Chapitre IX.--Comment on peut manquer un coup d'tat
Chapitre X.--Le premier des trois
Chapitre XI.--Un gouvernement  la merci d'un coup de pistolet
Chapitre XII.--L'illusion d'Amiens
Chapitre XIII.--Le foss sanglant
Chapitre XIV.--Austerlitz mais Trafalgar
Chapitre XV.--L'pe de Frdric
Chapitre XVI.--L'ouvrage de Tilsit
Chapitre XVII.--Le premier nuage vient d'Espagne.
Chapitre XVIII.--Le redressement de Wagram
Chapitre XIX.--Le gendre des Csars
Chapitre XX.--Le roi de Rome
Chapitre XXI.--Le 29e bulletin
Chapitre XXII.--Le reflux et la dbcle
Chapitre XXIII.--Les bottes de 1793 et l'insurrection
          des marchaux
Chapitre XXIV.--Empereur et aventurier
Chapitre XXV.--Morne plaine
Chapitre XXVI.--Le martyre
Chapitre XXVII.--La transfiguration.



ACHEV D'IMPRIMER LE 25 NOVEMBRE MCMXXXI PAR FIRMIN-DIDOT AU
MESNIL-SUR-L'ESTRE (FRANCE)




[Fin de Napolon, par Jacques Bainville]
