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Titre: République Royale
Auteur: Auzias-Turenne, Raymond (1861-1940)
Date de la première publication: 1894
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Montréal: C. O. Beauchemin et fils, 1894
   (première édition)
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   1 juin 2009
Date de la dernière mise à jour:
   1 juin 2009
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 326

Ce livre électronique a été créé par: David T. Jones
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République Royale

PAR

RAYMOND AUZIAS-TURENNE

Directeur du Haras National de Montréal
Vice-Président du Syndicat Central des Agriculteurs du Canada.

[Illustration]

MONTRÉAL

C. O. BEAUCHEMIN & FILS, EDITEURS

256 et 258, rue St-Paul

1894


République Royale

PAR

RAYMOND AUZIAS-TURENNE

Directeur du Haras National de Montréal
Vice-Président du Syndicat Central des Agriculteurs du Canada.

[Illustration]

MONTRÉAL

C. O. BEAUCHEMIN & FILS, EDITEURS

256 et 258, rue St-Paul

1894


     Enregistré conformément à l'Acte du Parlement de la
     Puissance, en l'année mil huit cent
     quatre-vingt-quatorze au bureau du Ministre de
     l'Agriculture par l'auteur.



[Illustration: A ceux de France qui souffrent en silence,
et depuis si longtemps,
en attendant l'heure prochaine ces réflexions sont dédiées
par un des leurs.]


     A MON VIEIL AMI GEORGES...

                  Conseiller d'arrondissement.

     MON CHER AMI,

     _Vous rappelez-vous cette conférence orageuse au Cercle
     de S......, où un tout jeune homme nous fit très
     gravement l'apothéose de notre gouvernement français
     actuel? dans son enthousiasme de rhétoricien, il finit
     par s'écrier: "Les Français qui renient ici la
     république ne sont pas français: ils insultent leur
     mère(?) à l'étranger, comme jadis les émigrés de
     Coblentz!"_

     _Sans excuser ou même comprendre les défaillances des
     malheureux qui, au début du siècle, portèrent les armes
     contre leur patrie, nous revendiquons pourtant
     hautement le droit d'affirmer partout et toujours, à
     l'étranger aussi bien que "chez nous", notre amour de_

     _la France, comme notre haine de ceux qui exploitent
     son gouvernement temporaire. Non pas, au reste, que la
     république soit en elle-même haïssable: mais elle est,
     surtout pour la race latine, la plus déplorable forme
     de gouvernement qui se puisse adopter. A la veille du
     siècle où quatre races devraient se partager le monde,
     la race Latine, la race Anglo Saxonne, la race Slave et
     la race Mongole, voilà qu'elle entrave tellement le
     développement de la France que l'avenir paraît sombre
     aux plus optimistes d'entre nous. Nous sommes si riches
     en millions, nous devenons si pauvres en enfants,
     d'après les indiscutables statistiques de naissances et
     décès_................................_n'est-ce qu'un
     accident passager, ou n'est-ce pas là plutôt la
     résultante des doctrines, des lois, des impôts enfin de
     notre république? Nous le croyons fermement, et nous
     sommes convaincus avec bien d'autres qu'une
     restauration monarchique peut seule nous sauver,
     c'est-à-dire le retour du pays à un gouvernement plus
     conforme à sa plénitude de développement chrétien, à
     l'amour du Christ sans lequel il n'y a plus de France._

     _Travaillons-y donc tous! L'héroïsme de nos soldats fit
     le triomphe de la première république, leurs vertus
     feront peut-être un jour oublier les crimes, les
     infamies de la Terreur. Quelques généreuses
     convictions, habilement exploitées par certains
     financiers firent le succès éphémère de la seconde
     république; quant à la troisième, sa réussite
     s'explique par la très bourgeoise assiette au beurre._
     Quantum mutata ab illà! _Au lendemain de son
     usurpation, sa politique sceptique se résume dans le
     mot trivial de ses grandes dames "ça va bien! c'est
     nous qui sommes les princesses à présent!"_

     _En cette pratique fin de siècle, elle n'est pas facile
     à déloger, car elle déguise si bien son despotisme
     irresponsable sous les licences de tout genre, que
     beaucoup d'esprits superficiels s'exclament: "Mais il
     n'y a pas au monde de pays aussi libre!..." Et,
     lorsqu'on les prie de s'expliquer, les voilà qui
     définissent "tyrannie," les mille et une vexations des
     différents esprits au pouvoir et "abus pernicieux" les
     libertés fondamentales auxquelles ont droit les
     peuples! Nous arriverons pourtant à leur faire ouvrir
     les yeux et à ramener le pays à la monarchie du
     dix-neuvième siècle, si nous aimons, si nous voulons
     aussi passionnément la_ Liberté _que nos aïeux de
     1789_.

     _Si nous voulons! Nos pères, dit-on, faisaient de la
     politique en gants blancs, et quand ils avaient
     demandé aux électeurs de voter pour eux, ils
     s'endormaient contents de leur journée, pour se
     réveiller le lendemain très surpris du vote hostile
     sorti de l'urne. Et nous, que faisons-nous? Pas même
     cela! Le temps passe, et nous rêvons à ce que nos
     prédécesseurs n'ont pas su faire, à ce que nos enfants
     feront peut-être. Tout semble contre nous et cependant
     la partie est encore belle, à cette époque où la France
     regarde autour d'elle, et commence à comparer les
     différents gouvernements du monde avec le sien propre,
     ce qu'ils ont coûté de travail, de sang, de
     patriotisme, ce qu'ils ont rapporté de tranquillité, de
     bonheur, de liberté. Notre république n'y gagne pas à
     la comparaison; elle n'est pas loin de faire
     banqueroute dans l'appréciation publique, pour entrer
     dans la période d'âge critique entre la monarchie et le
     socialisme. Qu'elle choisisse entre les deux!_

     _A vous, mon cher Georges, qui avez parcouru et habité
     plusieurs années l'Union Américaine, l'Angleterre, puis
     cette nouvelle France du Canada où j'écris aujourd'hui,
     à vous qui avez apprécié, comparé et jugé de visu, à
     vous enfin qui savez que la meilleure forme de
     gouvernement ici bas est la monarchie, c'est-à-dire, de
     nos jours, comme à ceux de Saint-Louis, une
     _République royale, _là où elle est possible, grâce à
     l'existence d'une Famille grandie avec la nation, je
     soumets ces quelques réflexions. Leur seul mérite, vous
     le savez, c'est celui d'une conviction d'autant plus
     inébranlable qu'elle est plus raisonnée._

     _Vienne, ah! vienne le jour de la bataille, vienne le
     chef désiré, et ils sortiront si nombreux du sommeil,
     les bataillons qui ont perdu la foi républicaine, les
     bataillons qui ont gardé la foi royale! Ce jour là, si
     nous avons aidé dans la plus modeste mesure au triomphe
     final du Droit et de la Liberté, nous pourrons mourir
     contents, n'est-ce pas, mon vieux camarade de la grande
     prairie?_

                      RAYMOND AUZIAS-TURENNE

_Fleur de Lys, 14 juillet 1894._

                                     _Montréal._

                                         _Canada._


                        REPUBLIQUE ROYALE.

             _"Combatez vos! Diex, vos ira aidier!"_


Aristote classe les Etats en Monarchies, Aristocraties et Démocraties:
Machiavel les divise dans son livre du Prince en Principautés et
Républiques, et Montesquieu en Etats Despotiques, Monarchiques et
Républiques. Il semble pourtant, à la veille du vingtième siècle, que
les différents gouvernements du monde se réduisent à une seule forme,
la Monarchie, avec deux grandes subdivisions: la Monarchie
héréditaire, la Monarchie élective.

Héréditaire, qu'elle soit constitutionnelle comme dans la plupart des
états de l'Europe, ou despotique au vrai sens du mot, δεσπωτης
propriétaire, comme en Russie ou en Asie.

Elective, comme à Rome, comme en Amérique, comme en France. Un seul
homme, un seul groupe, une seule unité dans la nation, peu importe,
c'est toujours le souverain, le veto facultatif. Ne vous récriez pas:
procédez plutôt à l'examen attentif des diverses constitutions qui
régissent de nos jours le genre humain. Laissons passer les mots,
cette grande, cette écrasante force actuelle de notre république en
France, où l'idée qu'on s'en forme fait accepter tout ce qui vient
d'elle parce que c'est elle, dépouillons les illusions de Tocqueville
dont nous avons tous un peu hérité, et scrutons les principes. Nous
reconnaîtrons vite le despotisme de notre démocratie, alors qu'une
monarchie constitutionnelle serait pour nous la meilleure des
républiques.

Qu'est-ce qu'un gouvernement? Pour vous, cultivateur, pour moi,
ouvrier, pour nous tous, citoyens d'une même patrie, c'est le moyen
pratique de vivre ici-bas, non pas le plus heureusement possible, ce
qui ne se verra qu'au delà de notre terre, mais le moins
malheureusement possible, c'est-à-dire de posséder individuellement la
plus grande part de ce bien acquis, le premier entre tous, Summa
Fortuna, la Liberté. Liberté sacrée que Dieu donna d'abord à l'homme,
qu'il perdit ensuite dans l'esclavage de la chute originelle, et que
le Christ nous rendit par sa passion, ce même Christ qu'on voudrait
faire de nos jours socialiste, c'est à dire despote. C'est pour ce
bien suprême qu'aiment, souffrent et meurent des millions d'hommes sur
la surface de notre globe, c'est pour lui que le sang ne cessera
encore de couler aujourd'hui, demain, jusqu'à l'heure où la fin des
temps sera proche, où la vie terrestre fera place à la vie
immortelle. Cependant, le nombre, la forme des gouvernements qui
régissent l'humanité est si considérable, si complexe, qu'il serait
trop long de les énumérer ici, et dans l'Europe toujours en
fermentation à la recherche du mieux, notre France, peu disposée par
nature à regarder autour d'elle, est convaincue que seule, sa
république lui donne la plus grande part possible de Liberté: en
dehors d'elle, elle n'admet guère sans la connaître beaucoup, au
reste, que la constitution des Etats-Unis, "l'idéal des formes
démocratiques."

Or, ce type parfait des constitutions républicaines revêt le président
d'une puissance plus absolue en fait que celle d'un souverain
constitutionnel, celui d'Angleterre par exemple. Où est la république,
où se trouve la monarchie? En Angleterre où le gouvernement est à la
merci de la passion publique, c'est-à-dire de la presse, ou aux
Etats-Unis, avec le veto présidentiel, avec l'irresponsabilité
ministérielle?

Et cependant, cette république, cette monarchie élective, voilà près
de cent ans qu'elle a conservé intacte l'oeuvre de la convention de
Philadelphie, à travers les plus prodigieux des accroissements comme
des bouleversements modernes. Cinq cent mille hommes lui arrivent
chaque année avec les haines, les rancunes, les divisions dont souffre
l'Europe, tout l'atavisme de races opposées. Caïns hier, frères
demain, tous citoyens américains, ils vivront en paix sous le drapeau
étoilé: Washington, Washington, quel fut donc le secret magique de ta
constitution, immortelle comme ta mémoire? Pourtant les crises
partielles des Etats-Unis, un malaise général qui pourra dégénérer un
jour dans la grande grève du travail contre le capital, prouvent que
cette constitution ne donne pas encore au peuple les garanties de
tranquillité d'une constitution monarchique.

Et, en effet, si nous nous tournons vers l'Angleterre, nous verrons
oeuvre plus grande encore: cette monarchie, cette république
héréditaire, elle a grandi tellement qu'elle enserre le monde de son
influence, de sa langue, de ses enfants, dont le cri justement
orgueilleux a remplacé celui du Romain: "_Je suis sujet britannique!_"
Sujets de cette petite île perdue là-bas aux extrémités des océans,
sujets si nombreux qu'on ne les compte plus, et qui sont contents de
leur sort parce qu'ils sont libres, plus libres encore que les
soixante et dix millions de leurs enfants vivant heureusement aussi
sous le drapeau de l'Union.

Où en sommes-nous, nous, Français, dont la race, dont la patrie est
vraiment le coeur de l'humanité altérée de justice? Durant le même
espace de temps, nos constitutions n'ont cessé de se succéder les unes
aux autres: nous avons pratiqué la théorie de Jefferson "que tous les
dix-neuf ans les peuples ont le droit de changer leur constitution",
tandis que les Yankees se contentaient de l'encadrer dans leurs
mémoires politiques.

Et voilà que nous sommes quarante millions à vivre sur les derniers
vestiges d'une Liberté dont les sept caractères sont gravés bien haut
sur tous nos monuments. Liberté du culte, qu'on renferme hypocritement
dans les sacristies; liberté d'éducation, qui doit se borner au foyer
domestique; liberté d'association ridiculement limitée à un nombre
donné; liberté testamentaire, que nous sommes presque les seuls pères
de famille du monde à ignorer; liberté enfin trois fois sacrée de la
justice, dernier gage de l'indépendance morale d'un peuple, tout ce
qui fait battre un coeur de citoyen, tout ce qui permet son
individualité, tout ce qui vaut vraiment la peine de vivre, oui tout
nous a été pitoyablement disputé, morcelé, arraché. Aïeux de 1789,
c'est pour cela que vous avez fait la révolution: conception
grandiose, ensanglantée dans l'orgie de 1793, définitivement avortée
dans le marchandage de 1893, puisque depuis cent ans, de toutes les
libertés promises, données d'abord pour être peu à peu reprises, il ne
nous reste que la plus dangereuse de toutes quand elle n'est pas
corrélative des autres, la liberté de la presse.

Si bien qu'au dehors de cette douce terre de France, tant
passionnément aimée qu'on ne saurait la quitter sans y revenir mourir,
quoiqu'il y arrive, il semble sortir du _sommeil qui tue_, selon la
belle expression du poète. La poitrine se gonfle, le coeur vibre à
toutes ces libertés dont jouissent nos voisins, mais que nous
chantons sans les connaître avec une conviction digne d'un peu de
pratique.

Pourquoi donc ce contraste si frappant? parce qu'une
république-monarchie élective avec son despotisme impersonnel, avec un
président dépendant de ses chambres, et non pas de la nation, est
inférieure à une monarchie constitutionnelle héréditaire, république
royale, avec l'autorité suprême responsable derrière les pouvoirs,
avec un roi enfin qui ne dépend d'aucun vote des chambres, et qui
dépend pourtant du pays tout entier! parce que notre constitution
républicaine est basée sur la souveraineté d'un électoral
_facultatif_, c'est-à-dire l'oppression des indifférents et des
minorités, tandis que celle de Washington, de Randolph, de Madison,
trois royalistes auxquels manquèrent un roi, est essentiellement
indépendante des factions populaires comme aussi protectrice des
minorités. On sait, en effet, que l'élection présidentielle y est au
double degré dans chaque état, dont le moins considérable doit avoir
au moins trois voix sur les quatre cents votes présidentiels, et nomme
deux sénateurs, quel que soit le nombre de ses habitants.

Après le pouvoir suprême, vient le pouvoir judiciaire, garantie de
l'indépendance des citoyens. Son organisation, aux Etats-Unis, où il
dépend directement de la masse, laisse fort à désirer, un peu moins
pourtant qu'en France, où il est absolument la chose de nos
gouvernants. Magistrats révocables, par conséquent simples
fonctionnaires salariés, privilèges de suspensions des cours,
privilèges d'autorisations de poursuites pour nos députés ou
sénateurs, tribunal archi-autoritaire des conflits, tels sont les
grands traits de la magistrature de notre république: et si nous
passons le détroit, que voyons nous? Jury civil, jury criminel avec
obligation de l'unanimité, droit inaliénable d'_Habeas corpus_,
égalité absolue devant la loi, pour Paddy comme pour le _most noble
Lord_, pour l'héritier même de la couronne comme pour le mendiant de
_White Chapel_: magistrats dont le traitement énorme éloigne toute
tentation, l'inamovibilité absolue toute crainte, l'_impossibilité
d'avancement_ enfin, tout esprit de flatterie ou même de bienveillance
officielle, voilà ce que donne aux Anglais leur monarchie
constitutionnelle, voilà ce que ne nous donne pas notre république
égalitaire!

Qu'on y réfléchisse souvent, qu'on y médite longtemps, car c'est là ce
qu'il importe de remarquer à une époque, où ceux qui veulent arriver
comme se maintenir au pouvoir en France, déclament à l'envi sur les
abus de la monarchie, sur les bienfaits de la république, deux
gouvernements qui doivent être de même essence s'ils veulent donner
aux citoyens toutes les libertés. Mais il est si tentant de soulever
les préjugés des foules, si facile de remuer les antipathies
naturelles de celui qui est en bas, contre celui qui est plus haut, il
est si adroit de se faire un marche-pied des faibles en criant: _"Haro
sur les aristocrates!"_ comme si la France entière n'était pas
l'aristocrate des nations! Sur toutes nos places publiques, au
frontispice de tous nos monuments, voyez-la étinceler en lettres d'or,
la glorieuse devise: _Liberté! Egalité! Fraternité!_ pas de journal
qui ne la répète à la foule, pas de meetings où elle ne retentisse
comme le clairon libérateur du monde! Mais si on est catholique, on
est suspect, et vous ne pouvez vous réunir pour prier Dieu sans que
l'Etat, l'Etat omnipotent, ne vienne aussitôt vérifier vos prières et
vos aumônes: mais il vous faut payer deux fois, oh, très librement du
reste, et risquer un échec aux écoles officielles, s'il vous plaît de
faire élever vos fils en dehors des lycées: mais enfin, la justice qui
fut, dit-on, inamovible, n'est plus que la très humble servante de
l'Etat, avec une seule invocation: "Que votre volonté soit faite, ô
notre père, puisque vous nous donnez notre pain quotidien." Religion,
justice, éducation, était-ce donc pour vous perdre ainsi peu à peu que
les états généraux du Dauphiné demandèrent les premières réformes au
24 juillet 1788?

Ce dix neuvième siècle vieillit beaucoup, sur ses assises de la
souveraineté du peuple mal interprétée, _summum imperans cujus est
instituere, ejus abrogare: qui dat esse, dat modum esse_. Les
doctrines du contrat social déléguant le pouvoir au sortir d'un état
de nature primitif, ont été prêchées aux quatre coins de l'Europe par
Grotius, Hobbes, Sydney, Locke, Montesquieu, Rousseau enfin, et
Sieyes: séduisantes théories dont la propagation fut foudroyante, mais
qui ne nous ont pas donné en France le bien suprême, tandis que nos
voisins y arrivaient tout naturellement. Nous avons sonné le
branle-bas social, et que de lois d'exception, que d'infamies, que de
violences, que de sang innocent versé, le même tocsin a couvert de sa
voix puissante, tandis que les autres en profitaient en silence! Chez
nous, cependant, tout l'effort a abouti à la faillite de la Liberté. A
quoi l'attribuer sinon à une forme de gouvernement aussi belle en
théorie que misérable en pratique, à une république manquée qui serait
fort acceptable si sa constitution se rapprochait plus de celle des
Etats-Unis, mais qui aurait encore alors l'immense inconvénient
d'isoler la France au milieu de l'Europe? Ce fut, du reste, le voeu le
plus cher du prince de Bismarck.

Beaucoup commencent à laisser de côté l'amour propre, base générale
des politiques humaines, et à faire ces réflexions au milieu de
l'abstention générale; signe des temps, qui n'est pas à dédaigner,
quelle que soit en France la superstition de notre république et
l'ignorance de la monarchie. Quel progrès, en effet, nous a donné
cette révolution d'il y a cent ans, que nos voisins les Anglais
n'aient pu obtenir sans secousses, sans violences, sans torrents de
sang? Après un siècle d'instabilité, en quoi sommes-nous plus avancés
que les peuples qui nous entourent, au point de vue politique, et en
dehors du génie propre de notre race, toujours le même sous n'importe
quel gouvernement?

Il y avait des abus, de grands abus; les cahiers généraux de 1789 les
auraient graduellement réformés: nous avons perdu patience, et croyant
ainsi aller plus vite, nous avons coupé la tête de nos nobles, de nos
prêtres, des paysans qui osaient les aimer. Selon le mot d'ordre
sauvage du Palais Royal, aux débuts de la révolution, nous avons _tout
détruit_, _tout brûlé_. Ensuite, quand il a bien fallu reconstruire,
nous avons vécu de ce que nous reprenions à l'ancien ordre de choses,
avec les tempéraments que comportaient les exigences modernes. Citons
en passant le mouvement des esprits vers les syndicats de tout genre,
c'est-à-dire ces corporations de jadis si décriées par les tribuns
révolutionnaires: ou mieux encore, ce dernier projet de loi de
Homestead,[1] qui nous rendrait enfin la liberté de tester et la
conservation des biens dans les familles. Pour reprendre ainsi les
traditions du passé, et très logiquement au reste, était-ce vraiment
la peine d'avoir tout sacrifié aux principes selon le cri célèbre:
_Périssent les colonies plutôt qu'un seul principe!_ Etait-ce
vraiment avantageux de chasser des rois responsables pour installer à
leur place des présidents dont l'autorité impersonnelle est
irresponsable, et qui sont toujours obligés aux plus grands
ménagements envers ceux dont ils se sont servis pour arriver au faîte?

[Note 1: Présenté par le député Léveillé.]

Là où il fallait transformer peu à peu, sans secousses, selon
l'évolution nécessaire à la sauvegarde de _tous_ les intérêts, les
coutumes féodales, qui n'avaient plus leur raison d'être, les
redevances ou privilèges seigneuriaux, devenus incompatibles avec les
besoins modernes, on a voulu, on veut encore détruire hommes et
choses, pour faire place nette et table rase: effaçons l'histoire
d'hier, installons demain à sa place, sans égards pour aujourd'hui,
car le mot de Carrier est toujours vrai après cent ans: _"La
république ne sera heureuse que si l'on supprime le tiers de ses
habitants."_ Il est vrai que le tiers, c'est une minorité!

Tout cela pour aboutir à un gouvernement qui nous donne toutes les
licences, qui nous marchande toutes les libertés, qui blesse à plaisir
toute une partie de ses citoyens dans leurs croyances les plus
intimes, les plus profondes, malgré l'effort sincère des ralliés, et
l'esprit nouveau qui devrait exister puisqu'on en parle. Nos maîtres
renient officiellement la sublime mission des Francs et de Clovis,
_Gesta Dei per Francos_, cette consécration qui nous a fait la nation
privilégiée: catholiques, il nous faut souffrir en silence mille et
une persécutions, toujours très légales, sans pouvoir réagir contre la
démoralisation continue et savante de nos enfants. Licence des écoles,
licence des rues, licence de la presse, et pour mieux les combattre,
nos prêtres, éprouvés par le baptême du feu, dit-on finement,
c'est-à-dire par les brutales réalités de la caserne! il ne manque
plus que le service obligatoire des brasseries pour nos filles, afin
de les mieux préparer à la lutte pour la vie, au sortir du lycée.

A l'extérieur, nos anti-cléricaux de France se disent qu'il est avec
le ciel des accommodements: ils sont catholiques, ils vont à la messe,
ils donnent à tous du pain bénit et de pieuses paroles, et ils n'ont
pas tort; car où trouveraient-ils de meilleurs diplomates, de plus
grands patriotes que nos admirables missionnaires? Seulement
l'infériorité de notre régime se révèle par un isolement redoutable au
milieu de l'Europe monarchique, avec des diplomates improvisés d'hier,
avec des crises ministérielles dont la fréquence, trente et une en
vingt ans, est une de nos plus grandes faiblesses.

Jusqu'à quand tout cela durera-t-il?

Ah! nous savons parfaitement que cette question jettera dans
l'ébahissement tous les adorateurs du _bloc_ Clémenceau: nous voyons
les sourires ironiques, nous entendons les exclamations méprisantes
sur notre illuminisme, nous devinons les silencieux haussements
d'épaules. Certains de nos amis, quelques uns de nos anciens chefs
peut-être, diront: _Le parti royaliste est mort_, mort et enterré. Il
n'a jamais été plus impopulaire qu'à présent!

Allons donc? est-ce que le roi meurt en France? Est-ce qu'on le prend
aux échecs? Parce que nous sommes les vaincus d'hier, d'aujourd'hui,
qui donc oserait affirmer que nous serons ceux de demain? _"Qu'une
idée se lève sur Paris avec le jour et tous verront la même
lumière."_[2]

[Note 2: Michelet.]

Lumière monarchique, c'est-à-dire d'un homme qui, le jour où il est
sacré roi de France n'est plus _un homme, mais_ un _Principe_ qui a
fait quatorze siècles de patrie commune, pour les esprits réfléchis
qui scruteront les constitutions dont nous parlions tout à l'heure.
Lumière monarchique encore, et protectrice du faible contre le fort,
de celui qui a peu contre celui qui a beaucoup, pour toute la masse de
la nation: car, si nous avons chassé les souverains, si nous avons
fait l'économie de leurs listes civiles, des cassettes royales ou
impériales, des douaires de familles, en un mot de tout l'arsenal des
épouvantails électoraux, nous les avons avantageusement remplacés par
les fonds secrets, si commodes en temps d'élections Boulangistes, par
les centaines de cassettes particulières, par le coffre fort de
Monsieur le gendre, par les chèques qui constituent la formidable
liste civile des représentants du peuple, sauf ceux de la droite, par
exemple.

Il est vrai que cet argent retourne aux frères aux jours d'élections,
et n'est pas perdu pour le pays. Un milliard y a passé, huit cent
mille actionnaires de Panama meurent de faim. Bah! Arton reste
introuvable, Cornélius Hertz toujours _in extremis_ et les plus
compromis sont libérés après un procès pour la forme. Bien plus, on
les inscrit à la commission des budgets pour qu'ils puissent se servir
encore plus largement. _"Nous sommes contente de notre lot!"_ disent
alors tous les chefs de l'oligarchie, tandis que Mesdames se frottent
les mains: _"Ça va bien! C'est nous qui sommes les princesses à
présent!"_

Ote-toi de là que je m'y mette! Quand à la nation, quant au peuple,
que nous importe?

Voilà qui résume le secret de bien des révolutions! Austérité
républicaine! c'est toi qui dictas jadis les _Comptes fantastiques
d'Haussman_ à Jules Ferry. Et le baron Haussman est mort pauvre,
après avoir fait la ville merveille qui s'appelle Paris: et Jules
Ferry est mort aussi, après avoir fait tout doucement sa _bédide_
fortune au Tonkin. Et l'empire nous a légué Suez, et la république
nous a doté de Panama: car le premier croyait un peu au lendemain de
la mort, tandis que la seconde se passe scientifiquement du _nommé
Dieu_.

Voilà pourquoi, nous autres paysans, qui grattions la terre comme des
sauvages, mais des sauvages chrétiens, au temps de la Bruyère, nous la
grattons encore aujourd'hui comme des brutes païennes. Il est passé le
règne des intendants grands seigneurs que le roi faisait pendre, que
l'empereur faisait fusiller, lorsqu'ils nous écorchaient au vif: il
est venu celui de l'Autocratie souveraine, Sa Majesté l'Argent, pris
au fond de nos poches, pour élever nos enfants sans Dieu, pour lutter
contre nos votes au jour du scrutin, pour _adoucir_ les juges au
lendemain des Panamas, ignorés par un président de la république.

Cependant, sous la forme indirecte d'un plébiscite qui ne vaut pas
l'appel au peuple de l'empire, nous venons de ratifier par une énorme
majorité _de votes_, (_car les abstentions ont été encore plus
nombreuses_), cette même république dont nous nous plaignons, et on
peut dire que toute opposition effective à la forme du gouvernement a
disparu de la chambre nouvelle. Vous en êtes surpris? mais de bonne
foi, croyez-vous qu'il a jamais été, qu'il sera jamais possible en
France à des électeurs consciencieux d'opérer à coup de scrutin une
révolution pacifique? Mais nous n'avons même plus le droit d'élire
directement notre Président, comme en 1848, comme aux Etats-Unis! mais
relisez donc l'histoire et laissez ce trop beau rêve à ceux dont
l'effort réel restant impuissant, seul, sera pourtant un jour un
levier des plus formidables.

Depuis vingt deux ans, il n'y a pas une province, pas un département,
pas une commune qui n'aie été travaillé, remanié, séduit ou terrorisé,
sous la pression formidable de cette pieuvre unique au monde,
l'administration républicaine. Ne parlons que pour mémoire des votes
fabriqués par milliers à la dernière heure, comme aux dernières
élections de Toulouse où leur chiffre a dépassé trois mille.

S'il y a lieu d'être surpris, c'est donc seulement de ce qu'il se
puisse trouver encore quelques départements dont les élus ne soient
pas républicains. Ecoutez d'ailleurs:

"Nous n'aimons pas les changements dans les campagnes, et nous votons
en principe pour le gouvernement du jour, quelles que soient nos idées
sur ce point: nous acceptons ce que nous donne Paris, et Paris, comme
toutes les grandes villes, laissera toujours parler plus haut, plus
fort, l'élément mauvais, jusqu'à l'heure où une énergique main l'y
réduira au silence. Nous ne ferons pas de révolution pour revenir à la
monarchie, que nous ne connaissons plus beaucoup; mais que d'autres la
fassent, et vous verrez si nous nous y rallierons en masse, et avec
bien plus de conviction qu'à toute autre forme de gouvernement. Dix
ans de monarchie feront plus que vingt ans de démocratie, car il y
aura du soleil pour tous, tandis qu'à présent.... il n'y en aurait
même plus pour un chétif comme moi, si on m'entendait!"

Voilà ce que nous disait tout récemment encore, un instituteur du
Dauphiné, fervent républicain selon les apparences. Que ceux dont
l'unique gagne-pain dépend du caprice de nos gouvernants, lui jettent
la première pierre; pour nous, nous n'aurions pas eu le courage de lui
conseiller l'affirmation de principes qui l'auraient immédiatement
réduit à la mendicité.

Le huit mai 1870, sept millions et demi d'électeurs français
ratifiaient par leurs suffrages la légitimité du troisième empire,
contre un million et demi de votes négatifs. Quatre mois après, le 4
septembre, Paris renversait la dynastie impériale au milieu de revers,
dont l'excès même aurait pu étroitement unir ces millions de sujets à
leur souverain prisonnier et malade: dix mois encore, et l'Assemblée
Nationale du 18 février 1871, si monarchique qu'elle recula devant
l'embarras du choix, donna le jour à la république dont nous jouissons
depuis vingt deux ans. L'empire n'avait duré que vingt ans.

Quel est le prophète qui aurait prédit son avènement au lendemain de
l'équipée de Boulogne, de l'aventure de Strasbourg, comme sa chute au
soir du plébiscite? Les républicains prirent sa place par violence,
durant les catastrophes _qu'ils avaient voulues_, _préparées_, _par
leur refus d'accroissement militaire_ quelques mois auparavant. La
monarchie serait en droit d'user à son tour de violence pour aider
cette restauration à laquelle beaucoup ne semblent plus croire quand
ils s'écrient: _Tout est perdu!_

Rien n'est perdu au contraire, chez une nation qui acclame un empire
ou une république par une majorité écrasante, et qui renverse cette
république ou cet empire au jour des revers, car ce peuple ne
s'identifie pas avec ces formes nouvelles de gouvernement. Il en
reconnaît la nécessité aux heures troublées: il ne leur est pas
attaché, et le jour où leur utilité est devenue contestable, il les
efface du présent pour donner le sceptre à un autre: _His usefulness
is gone!_ Voilà l'examen de conscience de la France actuelle, voilà ce
qui explique les crises gouvernementales terribles au travers
desquelles la nation passe avec la plus grande sérénité, voilà hier,
aujourd'hui, voilà demain.

Demain!... oui, si en pleine apothéose républicaine, ce spectre
anarchiste que nous avons regardé curieusement au fond de la scène où
il semblait disparu avec Henry, mais où il vient de rentrer par
l'abominable assassinat de Carnot, si ce nihiliste se rapprochait un
peu trop de l'orchestre pour y jeter ses bombes, eh bien, après une
terrible secousse, la nation tout entière demanderait sans hésiter la
monarchie, parce que c'est son gouvernement naturel et que les autres
ne sont que des larrons.

Si Dieu a pitié de nous, s'Il veut nous épargner le châtiment, Il nous
enverra l'homme, la grande conscience qui pourra, qui voudra le coup
d'état purificateur, remettant toute chose en place sans trop de
violence, nous ramenant enfin après quelque lutte des rues, l'ordre
moral, la tranquillité, la liberté. Combien préférable pour le bonheur
du pays serait cette alternative! Mais Dieu nous permettra-t-Il
d'échapper ainsi à la pénitence sanglante d'une anarchie renouvelée de
la sinistre Commune? C'est le secret de l'avenir. En attendant, notre
république commence à récolter ce qu'elle a semé, et les anarchistes
_présidenticides_ de 1894 sont la conséquence logique des terroristes
_régicides_ de 1793. Sur la grande tombe qui vient à peine de se
refermer, écoutez ce terrible dialogue à cent ans de distance, entre
le grand-père régicide et les assassins du petit-fils.

Lazare Carnot, 1793: _"Il n'y a pas d'innocents parmi les
aristocrates"_....

Emile Henry, 1893: _"Il n'y a pas d'innocents parmi les
bourgeois"_....

Lazare Carnot, 1893: _"La justice et la politique veulent également
la mort de Louis Capet"_....

_L'étendard de la liberté flotte sur les murs de Lyon_...._ Frappez,
exterminez les satellites des tyrans_....

Caserio Santo, 1894: _"J'ai tué Sadi Carnot parce que c'est un
tyran"_....[3]

Et voilà que le râle du petit-fils s'éteint dans celui de Commune
Affranchie, dans celui de la boucherie Lyonnaise ordonnée par le
grand-père[4].......................

[Note 3: Toutes ces paroles sont historiques.]

[Note 4: Décret du 18ème jour du 1er mois de l'an 11 de la
république (9 octobre 1793):

Art. 3. La ville de Lyon sera détruite.

Art. 5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon: elle s'appellera
Commune Affranchie. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où
seront lus ces mots: Lyon fit la guerre à la liberté; Lyon n'est
plus.]

Qui donc, parmi nous tous dont les aïeux furent plus ou moins
coupables au début de ce siècle, oubliera devant l'attentat anarchiste
qui en ensanglante le déclin, les terribles paroles des Ecritures
Saintes: "Et les fautes des pères retomberont sur les enfants"
...................................................................

Examinons les deux hypothèses qui seront un jour l'histoire.

Il y a un courant socialiste en France qui inquiétera tôt ou tard la
campagne: il n'a rien de surprenant au reste, en un pays où personne
n'émigre, quoique la politique coloniale de notre république ait été
incontestablement bien dirigée depuis la disparition de Freycinet,
avec sa néfaste perte de l'Egypte. En effet, malgré la diminution
régulière de notre race, vingt mille en 1892, tandis qu'il y avait
quatre cent mille excédants de naissances en Angleterre, et six cent
mille en Allemagne, malgré ce terrible point noir de l'avenir, le pays
a trop de bras inoccupés et surtout trop de déclassés par la grâce
d'une éducation obligatoire mal dirigée, pour qu'il n'y ait pas péril
en la demeure à bref délai. Le socialisme ne devrait pas avoir sa
raison d'être tant qu'il restera sur notre planète un seul pouce de
terrain à conquérir, à défricher, de par le droit de premier occupant:
mais il peut se discuter en un pays où l'émigration est aussi
difficile que complètement sortie des moeurs: comme les inégalités
sociales y croissent avec l'irréligion, la haine de la société vous
monte tous les jours plus forte à la tête, derrière ces soupiraux
d'usine, d'où l'on voit trotter gaiement au soleil les luxueux
équipages de certains financiers, avec leurs femmes, jolies poupées de
luxure qu'un rien énerve, tandis que les nôtres, fatiguées à vingt ans
par un travail à peine rémunéré, meurent à la tâche en vraies bêtes de
somme.

Tristes nécessités sociales, viennent-ils nous dire, ceux à qui la vie
est bonne, cette belle vie que le Dieu qui donne aux oiseaux leur
nourriture, aux lys leur magnifique parure, nous aurait fait douce
sans eux, cette vie exécrable de l'ouvrier du dix neuvième siècle,
plus esclave en son corps, en son âme, en ceux de ses enfants, que
l'esclave d'avant le Christ... que de fois nous avons ressenti avec
eux cette soif sauvage du sang d'autrui, que de fois nous avons
compris sans les excuser, les malheureux qui s'oublient une minute en
un cauchemar rouge... eux aussi, peut-être, ils ont passé par ces
lycées où de savants, pédants et athées professeurs nous parlaient
avec un enthousiasme largement rémunéré, de la société à sauvegarder,
de l'honneur des citoyens, de la dignité humaine..... des mots, des
mots, de misérables mots vides à ceux qui avaient faim, qui avaient
soif de justice, de fraternité, de Celui seul qui peut les faire
patienter en cette vie, du _nommé Dieu_ qu'on avait laissé à la
porte. Ensuite, quand l'heure mauvaise arrive où la tentation est trop
forte, quand cette âme désespérée se venge d'une société qui l'a
élevée comme un brute utile, indispensable à son bon fonctionnement,
quand Dieu enfin s'en va tout-à-fait et que la bête féroce parle,
voyez-les tous, se consulter effarés, indignés de cette révolte de
leur oeuvre animale, atterrés devant la débâcle finale! Pourtant, ce
sont eux-mêmes qui l'ont voulu.

Il y aura chez nous, demain peut-être, une crise socialiste. Les
meilleurs esprits la voient venir, tout le monde en a une _souleur_.
La campagne s'en émouvra: car, si Paris règne en France, si la
province est morte depuis longtemps sous les mille et une tentacules
de sa formidable centralisation, la politique ne nourrit pas le paysan
suant au champ de ses aïeux, comme elle fait souvent prospérer
l'ouvrier des villes: il lui faut avant tout la paix et la
tranquillité, le reste lui est assez indifférent. Dieu lui parle
encore souvent, à ce travailleur-là, loin des cabarets, dans le grand
air vigoureux de la campagne, lorsqu'il sème ou récolte pour la
patrie, ou que le soir venu, lentement il rentre au logis paternel
demander le pain quotidien..... quand les villes seront en feu, quand
leurs émissaires viendront prêcher aux cultivateurs leurs doctrines
anarchiques, ceux-ci auront peur du socialisme, comme ils eurent
l'horreur de la commune. Les élections réclameront la vieille
monarchie, qu'on s'en va toujours chercher aux heures d'angoisse, et
la France républicaine et démocrate se réveillera royaliste, mais
toujours démocratique, au vrai sens du mot, surtout avec la très haute
intelligence qui se nomme Monseigneur le Comte de Paris, avec aussi
son noble fils, le duc d'Orléans, qui fit battre un jour le coeur du
pays en réclamant l'honneur de servir sous son drapeau, malgré la
plus injuste des proscriptions.

Le beau réveil...mais pour en arriver là, que de flammes que de
ruines, que de sang versé d'un bout de la France à l'autre, quelle
terrible expiation enfin par la lutte fratricide d'une Commune
agrandie!...

Il y a cependant tant de gens qui prient et qui font pénitence en
France, qu'il nous est permis d'espérer échapper à cette période de
transition, et de croire plutôt au moment psychologique, où une seule
dépêche du ministère de la guerre proclamant l'état de siège durant un
essai de mobilisation générale, nous donnera enfin le coup d'Etat
purificateur.

Entendons-nous bien sur ce point: il y a des coups d'Etat qu'on ne
saurait trop condamner, contre lesquels tout citoyen a le droit, le
devoir de résister jusqu'à la mort: ce sont ceux qui renversent
l'ordre de choses établi pour escamoter les libertés publiques au
profit d'un dictateur. Nés dans la violence, ils meurent dans la
tyrannie; ce sont de véritables fléaux publics. Le Brésil nous a
offert récemment ce triste spectacle, comme presque toutes les
lamentables républiques de l'Amérique du Sud.

Mais lorsque la société est menacée d'une catastrophe, lorsque le
socialisme, lorsque l'anarchie hurlent à ses portes, comme au début du
siècle, comme en 1852, comme en 1894, nous disons, nous croyons que le
coup d'Etat est nécessaire, qu'il est providentiel; nous disons, nous
croyons qu'il est de plus, légitime, lorsqu'il se fait au nom d'un
principe qui nous fit quatorze siècles de patrie commune. La lutte des
rues, le sang innocent répandu avec le coupable, les proscriptions
nécessaires, la force enfin omnipotente durant quelques jours, tout
cela est profondément regrettable, mais aussi profondément désirable,
lorsqu'il s'agit du salut de la nation.

Nous ne pouvons souhaiter une catastrophe extérieure, comme les
républicains de 1869 et 1870, quand ils voulaient arriver au pouvoir:
le gouvernement actuel n'y survivrait pas, mais que Dieu nous garde la
république, si elle ne devait disparaître qu'au prix de tels
sacrifices! D'autre part, qui dira la puissance du général X ... qui
nous ramènera un peu du soleil d'Austerlitz sur un champ de bataille
prussien? Qui dira l'enthousiasme, le dévouement, l'adoration de la
patrie pour lui, pour ses croyances, s'il est victorieux, s'il est
fort? Car, ainsi finissons-nous ce dix-neuvième siècle dont l'aurore
fut si pleine de toutes les énergies: nous en sommes si pauvres à
présent, l'anémie nous a tellement envahis que tous, socialistes et
monarchistes, impérialistes et opportunistes, nous avons soif, nous
avons faim d'une grande énergie, nous allions dire d'une grande
brutalité. Si le brutal qu'il nous faut est un sincère comme le fut
Mac-Mahon, avec ses hésitations en moins, les descendants de ce
Béarnais qui connaissait si profondément cette jolie gauloise, la
France, et ce Paris qui valait bien une messe, reviendront présider
aux destinées de la nation.

Dans l'état de rouage merveilleux où se centralise actuellement une
administration toujours prête à suivre le mouvement initial, il suffit
d'avoir un ministre croyant; nous disons croyant, parce que la tâche
sera dure, après vingt-deux ans de république, la responsabilité
lourde à porter, et les conseils de l'entourage bien hésitants, bien
timides, jusqu'au lendemain du succès; nous disons croyant encore,
parce qu'il faudra un homme qui se rappelle la belle parole d'Henri V:
_"Ma personne n'est rien, mon principe est tout,"_ un convaincu pour
qui le roi sera l'incarnation de la Patrie, la disparition de
l'athéïsme officiel, le retour à la foi de nos pères, à la forme de
gouvernement sous laquelle la France a grandi au premier rang des
nations.

Et puis, au lendemain du coup d'Etat légitime, s'il en fut jamais,
beaucoup de décentralisation qui transporterait loin des grands
centres le siège du gouvernement, et referait même à chaque province
une vie propre dans le grand concert de la nation, des ministres ne
dépendant que du chef de l'Etat comme sous l'Empire, comme aux
Etats-Unis, une réduction de la plaie coûteuse du fonctionnarisme,[5]
et en conséquence une diminution des impôts agraires, voilà qui
rendrait vite au souverain légitime le coeur de son peuple, surtout
lorsqu'il constaterait que si la forme change, le fonds du
gouvernement devient réellement alors la _Respublica_!

[Note 5: Le fonctionnarisme nous coûte en 1894 quatre cent
quatre-vingt millions par an soit deux cent millions de plus qu'en
1875!]

Il battrait d'accord avec celui de son souverain, comme jadis aux
jours d'épreuve, lorsque Jehanne la Pucelle sauva presque malgré elle
la monarchie française, comme aux jours de triomphe de la campagne de
Hollande, sous Louis XIV, ou encore, quand à la veille de Denain, le
roi-soleil si coupable et pourtant si grand, disait à Villars: "Partez
Monsieur le Maréchal, joignez l'ennemi, combattez-le; si vous êtes
repoussé, vous me retrouverez sur la Somme avec les _Français_ que
j'aurai ralliés, et si la fortune nous est toujours contraire, je
m'ensevelirai avec eux sous les débris de la monarchie." Depuis,
hélas, le triste règne de Louis XV a suffi pour tuer cette croyance
du sujet en son roi, incarnation de la Patrie; après l'ouragan de
1789, l'épopée impériale aussi sublime que faible en sa puissance
dynastique, la restauration, si sage le troisième empire si riche,
rien n'a pu faire revivre en nous cette foi de nos pères. Qui nous dit
qu'elle ne se relèvera pas au sortir des dures leçons de l'expérience?

Quant aux excellents esprits trop généreux ou trop naïfs qui attendent
tout des urnes d'un électorat assez sage, assez réfléchi pour voter en
pleine liberté de conscience, laissons-les à ces jeunes illusions que
l'expérience dissipera vite. Employer indirectement l'argent des
contribuables à soutenir, ou, disons le vilain mot, à acheter les
principaux meneurs, voilà le vice essentiel, voilà aussi la force de
la souveraineté absolue du peuple. Plus le corps électoral sera formé
aux doctrines athées, plus grandes seront ses prétentions aux veilles
des élections, plus formidables ses appétits, et les millions, les
fonctions destinées à l'assouvir devront se multiplier à l'instar des
pains de l'Evangile. Les générations dorment sous terre, les siècles
ont passé, et le cri _"Panem et circences"_ résonne toujours sous une
autre forme, mais avec autant d'âpreté qu'aux anciens jours des
Césars. La machine gouvernementale est assez riche pour payer sa
corruption: le grand nombre paie les taxes qui servent ensuite à le
séduire; le petit nombre saigne le pays et les rois du jours, les cent
fois millionnaires, unis aux grands industriels, appuyés sur la presse
acheminent vers les urnes leurs troupeaux d'électeurs, tandis que la
majorité reste indifférente et passive.

Lâcheté souvent, mensonge et hypocrisie toujours, telle est en trois
mots la politique des démocraties dont le seul dieu, vieux comme le
monde, est devenu le Veau d'or! De temps à autre, la conscience
populaire se réveille, surtout en France: son souffle puissant balaie
l'arène politique, lui refait une virginité comme au lendemain de
1870; et puis, la tempête s'apaise, le calme revient, et avec lui
renaissent l'indifférence des bons, l'activité des mauvais.

Toute société humaine comme tout être humain a un commencement et une
fin: M. de la Gervaisais l'a tristement dit: _"l'état de corruption
morale même à celui de la dissolution sociale."_ Nous allons y tomber
en Europe, en France, où l'alcoolisme fait d'effrayants progrès, 4
litres 32 d'alcool par tête, après la Belgique, 4.91, l'Allemagne,
4.40, et avant l'Angleterre, 2.70! Nous allons à l'abîme avec notre
dépopulation croissante, qu'un décret humain ne saurait arrêter, qu'un
grand effort religieux pourra seul transformer. La monarchie seule
peut nous le donner et nous sauver, elle qui nous perdit sous Louis
XV, après nous avoir fait la première nation de l'univers: elle nous
ramènera les principes qui firent la force de nos aïeux, ces Français
qui prenaient le monde, lorsque les Anglais profitèrent de leurs
fautes antérieures pour se substituer à leur place. Car, la véritable
rivale de la France, comme aux temps du roi de Bourges, comme aux
jours sombres de Louis XV, comme au deuil de Waterloo c'est toujours
l'Angleterre envahissante, insatiable, _business like_, l'Angleterre
monarchique avec ses diplomates plus tenaces encore que ses soldats,
l'Angleterre que ses qualités extraordinaires feraient maîtresse du
monde, sans la France....

Car la France peut dormir quelquefois, mais c'est pour se réveiller
plus forte, plus expansive, plus vivante à l'heure où tous la croient
morte, car quel que soit son gouvernement, bon ou mauvais, la France
est toujours la France, c'est-à-dire le pays généreux par excellence,
la nation chevaleresque qui donne sans compter son or et mieux encore
son sang pour tout ce qui est beau, pour tout ce qui est grand
ici-bas: car la France enfin, avec toutes ses faiblesses, toutes ses
misères, mieux que tout autre peuple au moment de tomber, sait faire
pénitence d'amour, relever les yeux vers la croix, et crier au Christ
qui aime les Francs: "Sauve la fille aînée de l'Eglise! car elle
croit, car elle aime, car elle espère encore envers et contre tous!"
_Credo!_....

[Illustration]




EN VENTE

A LA

Bibliothèque du Syndicat Central

DES AGRICULTEURS DU CANADA

30, rue Saint-Jacques, Montréal.

    *    *    *    *    *

=Percherons and Normans: Origin and sketch of the race: its qualities
and defaults,= by RAYMOND AUZIAS-TURENNE, Director of the Haras
National.

=Les Haras de France et l'élevage du Cheval dans la Province de
Québec,= par RAYMOND AUZIAS-TURENNE, Directeur du Haras National,
commissaire honoraire de la Province de Québec à l'Exposition
Universelle de Chicago.

=L'assolement sidéral de M. G. Ville et la Betterave à Sucre au
Canada,= par le Cte des Etangs, lauréat de la Société des Agriculteurs
de France, secrétaire-général du Syndicat Central des Agriculteurs du
Canada.

=Horse and Cattle Breeding in the Province of Quebec,= by M. R. NESS,
Director of the Farmer's Central Syndicate of Canada, Member of the
Council of Agriculture, Quebec.

=Régime au vert comparé au régime au sec,= par le Rév. Frère Charest,
de l'Institution des Sourds et Muets, Directeur du Syndicat Central
des Agriculteurs du Canada.

=Les avantages de l'Industrie Betteravière pour le Canada,= par M.
JOSEPH BEAUBIEN, vice-président du Syndicat Central des Agriculteurs
du Canada.


Note de Transcripteur:

1. page 22--un espace a été ajouté entre 'sans' et 'que'

2. page 43, 44--le mot 'rénuméré' a été remplacé par 'rémunéré'




[Fin de _République Royale_ par Raymond Auzias-Turenne]
