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Titre: L'Horloge qui chante. Nouvelle amricaine.
Auteur: Aubert, Albert
Date de la premire publication: 1843
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Revue L'Illustration,
   livraisons 42 et 43 (dcembre 1843)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   12 juin 2012
Date de la dernire mise  jour:
   12 juin 2012
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 955

Ce livre lectronique a t cr par Rnald Lvesque






L'Horloge qui chante.

NOUVELLE AMRICAINE.

ALBERT AUBERT

Le pauvre Daniel s'en revenait d'un pied leste et le coeur content; un
mois auparavant on l'avait vu partir du logis tout habill de ses
horloges en bois, qu'il portait, par-devant et par-derrire, sur la
poitrine et sur les paules. Ainsi charg Daniel avait parcouru l'tat
de l'Ohio tout entier, et il n'tait si mince bourgade qui n'et entendu
sa petite chanson accoutume, qu'il chantait d'une voix claire et
joyeuse:

Cuckoo! cuckoo! Voici les horloges, les bonnes horloges, qui ne
s'arrtent ni le jour ni la nuit, et qui chantent mieux que le coucou
dans les bois! Cuckoo! cuckoo!

La tourne de Daniel avait t heureuse: il s'tait dfait  bon compte
de toutes ses horloges, et un riche presbytrien lui avait achet le
grand cadran  rayons d'or que, depuis trois ans, il portait tout
resplendissant au milieu de sa poitrine, sans avoir pu trouver encore 
qui le vendre.

Au dtour de la route parurent, entre les arbres, les premires maisons
de la ville de Cleveland; Daniel fit une halte, secoua la poussire de
ses souliers, rajusta sa pauvre toilette, et reprit ensuite son chemin
d'un pas moins press qu'auparavant. A mesure qu'il avanait dans la
ville, sa marche se ralentissait encore, et au lieu d'aller le front
haut, comme tout  l'heure, il tenait le nez baiss vers la terre;
enfin, il arriva sur la grande place, toute borde de chnes verts. La
nuit commenait  tomber; dj les boutiques taient claires, et,
entre toutes ces lumires, brillaient par excellence les quinquets de
matre Saunders, l'horloger, qui tenait boutique _au char d'Apollon_.
Daniel, retenant son haleine, touffant le bruit de ses pas, s'avana
vers ce beau magasin, le plus riche sans contredit de tout Cleveland, et
vint coller sa figure aux carreaux de l'une des fentres.

Matre Saunders tait vastement assis dans son grand fauteuil de cuir
noir, les mains croises sur son large abdomen; doucement absorb dans
la tranquille affaire de sa digestion, il tenait ses regards fixs, tout
droit devant lui, sur une grande pendule de bois, qui ornait le fond de
sa boutique, et servait de rgulatrice  toutes les montres de
Cleveland. Saunders vnrait sa vieille pendule comme la plus belle
pice d'horlogerie qui fut sortie de ses savantes mains; c'tait pour
lui une occupation toute paternelle que de suivre de l'oeil l'admirable
marche des deux aiguilles dores, et vous l'auriez vu alors imprimer
machinalement  sa tte grise un petit battement rgulier, correspondant
 celui du balancier de la pendule.--Assise  ct de l'horloger, sa
fille Louise filait au rouet; elle courbait la tte d'un air pensif, et
les boucles de ses cheveux blonds couvraient presque entirement ses
joues vermeilles.

Daniel demeurait toujours immobile aux carreaux. Enfin la jeune fille
leva la tte, et, ses yeux rencontrant ceux de Daniel, qui taient fixs
sur elle, Louise fit un petit cri touff: Daniel! En mme temps une
vive rougeur vint colorer son visage. Dj, s'cria matre Saunders, en
se levant; dj de retour, _le nez bleu!_ (Il n'appelait jamais
autrement son apprenti,  cause qu'il tait originaire de la
Nouvelle-cosse; et, comme on sait, les habitants de ce pays ont t
surnomms _les nez bleus_ par leurs voisins de l'Union). Daniel avait
ouvert la porte de la boutique et tait entr. Quoi! toutes vendues?
fit matre Saunders avec un gros rire, en retournant brusquement Daniel
par devant et par derrire; toutes... jusqu'au _soleil_! (c'tait le
cadran  rayons d'or). Dieu a bni mon voyage, rpondit Daniel, qui
tait pieux; en mme temps il tira de sa blouse une grosse sacoche toute
ronde d'cus, et la dposa sur le comptoir. Les yeux de l'horloger
ptillrent, et prenant la sacoche d'une main, il tendit l'autre 
Daniel, lui disant: Touche l, mon garon; tu es un brave _nez bleu!_
Cependant Louise, qui avait vu de grosses gouttes de sueur rouler sur le
front hl de Daniel, courait dans l'arrire-boutique, et dj revenait
avec un grand verre tout plein de _mint-julip_ (eau de menthe), la
boisson favorite des Amricains. Elle posa sans rien dire le verre sur
le comptoir, tout prs de Daniel, dont les yeux ne perdaient pas un seul
de ses mouvements. L'horloger avait dj saisi la plume; il dressait ses
comptes; Louise s'tait remise  son rouet, et, avec un doux sourire,
elle faisait signe  Daniel de prendre le verre qu'elle avait plac prs
de lui; mais Daniel, tout en rpondant aux questions multiplies de son
matre, ne songeait qu' regarder Louise qui lui souriait.

En cet instant entra avec fracas dans la boutique Samuel Saunders, le
fils du matre; il venait du club, o il s'tait si chaudement disput
que la sueur ruisselait encore sur son front. Il entra sans saluer ni
son pre ni sa soeur, sans dire un mot  Daniel, saisit le verre que
Louise avait pos sur le comptoir, l'avala d'un trait, et monta en
sifflant  sa chambre. Samuel tait un mauvais garon, qui mprisait son
pre et l'horlogerie; il n'avait jamais voulu rien apprendre, si ce
n'est quelques lambeaux de discours des orateurs nationaux, qu' peine
g de dix ans, il dclamait avec fureur dans son cole. Une partie de
ses journes se passait  parler, ou plutt  crier dans les clubs et
les _remuements de pit_ (assembles religieuses); le reste de son
temps tait employ  fumer,  boire ou  jouer. Son pre l'avait
plusieurs fois menac de le chasser de chez lui et de le dshriter;
mais Samuel n'en continuait pas moins son train de vie accoutum; et
nagure encore il venait de combler la mesure, en abandonnant
publiquement la communion de son pre, qui tait universitaire, pour
entrer dans la secte remuante des korkornaites. Le seul sentiment noble
qui fut dans son coeur, c'tait le patriotisme, mais le patriotisme tel
qu'on l'inspire aux enfants des coles amricaines, c'est--dire une
jalousie nationale, plus amre et plus hautaine encore que celle des
Anglais; et sans cesse, dans ses discours, Samuel avait  la bouche les
phrases vaniteuses qui remplissent les romans et les pomes de son pays;
par exemple: Les tats-Unis sont le plus beau pays du monde... Nous
perfectionnons, nous! nous avons perfectionn la nature humaine...
L'Amricain des tats-Unis a du fond, de la vitesse, de l'apparence; vif
comme le renard, souple comme l'anguille, fin comme la belette, il
clipse la cration, _il vaut l'argent monnay_; et mille autres
glorioles semblables.--Samuel dtestait l'apprenti de son pre, parce
qu'il tait un _nez bleu_, et que les _nez bleus_ n'taient pas des
hommes  ses yeux; il frmissait de rage en voyant s'asseoir  la table
de citoyens libres cet esclave chapp des fers de la Nouvelle-cosse,
et il ne lui pargnait ni les mauvais traitements ni les injures. Daniel
supportait tout cela avec douceur, et, rendant le bien pour le mal, il
joignait toujours ses prires  celles de Louise, pour apaiser la colre
de matre Saunders, sans cesse excite par l'ivrognerie, la paresse et
le libertinage de son mauvais fils.

Quand les comptes eurent t rgls, matre Saunders renferma son argent
d'un air satisfait; et, tmoignant  Daniel un intrt inaccoutum, il
l'engagea  aller prendre le repos dont il devait avoir grand besoin, et
lui souhaita le bonsoir d'une faon presque affectueuse.

Daniel prouva un vif sentiment de bonheur en revoyant sa petite chambre
 rideaux blancs. Pendant son absence, une main amie avait arros soir
et matin les rosiers qui fleurissaient sur sa fentre, et soigneusement
garni de mouron frais et de massepain la cage du petit chardonneret
rouge et noir. Daniel courut ouvrir la croise, qui donnait sur le beau
lac Eri, et, comme dj la lune s'levait, il entendit, sur un des
peupliers de la rive, chanter le rossignol. Son motion fut si vive
qu'il chancela et fut oblig de s'asseoir.

Daniel et Louise s'aimaient depuis longtemps: mais Daniel ne possdait
rien au monde, et il n'osait dcouvrir au matre l'amour qu'il avait
pour sa fille. Tout le jour, les deux amants pouvaient  peine se voir
et se parler; mais ds que le soir tait venu, Daniel ouvrait sa
croise, et toujours,  la mme heure, Louise ouvrait aussi la sienne,
pour respirer la fracheur du lac. Les deux fentres se touchaient
presque. Longtemps Daniel n'avait os adresser la parole  sa voisine;
mais enfin un rossignol vint, l't, s'tablir sur l'un des peupliers de
la rive, et comme il chantait le soir,  l'heure mme o les deux amants
se mettaient  leurs fentres, la conversation s'engagea en coutant et
en louant le merveilleux chanteur. Peu  peu taient ensuite venues les
confidences, les demi-aveux, puis les projets d'avenir, et Louise avait
en cachette brod pour Daniel une jolie bourse verte o tous deux ils
mettaient leurs petites conomies, destines, dans leur pense, aux
premiers frais de leur mnage futur.

Cependant les jours et les mois s'taient couls sans que Daniel ost
faire  son matre la solennelle demande. La haine que Samuel lui
portait, et plus encore l'abord dur et svre du matre, intimidaient
ses meilleures rsolutions. Louise devenait triste et pensive, et
souvent ses yeux taient pleins de larmes qu'elle essuyait  la drobe,
mais que Daniel voyait bien. Par bonheur vint  passer dans la ville un
horloger ambulant, qui portait sur son dos des horloges  musique. Des
horloges  musique! Avait-on ou jamais parler  Cleveland d'un pareil
prodige? Quel soufflet sur la joue des pauvres coucous de bois, qui
n'avaient dans le gosier que deux tristes notes, toujours les mmes! M.
Saunders se piquait d'avoir plus qu'aucun homme vivant recul les
limites de l'horlogerie; aussi refusa-t-il d'abord de croire  ces
nouvelles merveilles de l'art; mais il entendit de ses oreilles chanter
les heures de l'tranger; et alors, anim d'un beau zle, il prit ses
outils, s'enferma dans sa chambre, tailla, coupa, fabriqua rouages et
mcaniques; mais il eut beau faire, ses horloges  musique chantaient
tout au plus comme un tournebroche. Il en fut malade de dpit, et
dclara  qui voulut l'entendre que l'tranger qu'on avait vu tait tout
au moins un sorcier.

Daniel eut une ide audacieuse, et le soir,  la fentre, il confia son
projet  Louise, qui l'approuva de tout son coeur. Le rossignol leur
avait si souvent et si bien chant sa chanson, que tous les deux la
savaient par coeur d'un bout  l'autre. Daniel disait mme  Louise que,
pendant son travail ou ses voyages, ds qu'il venait  penser  elle,
aussitt la chanson du rossignol retentissait doucement au fond de son
coeur. Daniel, bon ouvrier en horlogerie, entreprit donc de mettre cette
bonne petite chanson dans une horloge. Matre Saunders, disait-il, est
trop bon horloger pour me rien refuser, si je puis raliser le
chef-d'oeuvre. Aussitt Daniel se mit  l'ouvrage; mais il s'aperut
bientt qu'une connaissance prcieuse lui manquait: il ne savait pas la
musique; Louise, ne la savait pas davantage. Que faire? Aprs maintes
dlibrations, il fut rsolu entre les deux amants que Daniel, lors de
sa prochaine tourne, pousserait jusqu' Louisville, et irait s'adresser
 M Clarke, le plus fameux organiste de tout l'Ohio, grand musicien,
s'il fallait en croire la renomme, et pass matre dans son art.

Le soir donc de son retour, le pauvre Daniel tait accoud sur sa
fentre,  peine remis de sa vive motion que lui avait fait prouver la
chanson du rossignol ami; il attendait Louise, et, cependant,
s'attendrissait  regarder le beau lac envelopp dans les sombres
clarts de la nuit.--Enfin la fentre voisine s'ouvrit. Eh bien?
demanda Louise avec anxit.--Elle tendait  Daniel sa petite main
blanche; et lui, pour la baiser, avanait tout son corps en dehors de la
fentre, au risque de se prcipiter. Eh bien! Daniel..... reprit
Louise, M. Clarke?...--Je l'ai vu, je l'ai vu! Louise, que Dieu
m'assiste, et l'horloge chantera. Louise fit un cri de joie, et voulut
que Daniel lui racontt en dtail sa fameuse entrevue avec l'organiste.
Figurez-vous, Louise, un grand homme sec et jaune, envelopp dans une
robe de chambre  ramages rouges, avec de grandes mains blanches et des
manchettes de dentelle. J'avanais ou plutt je demeurais sur le seuil,
tournant mon bonnet entre mes mains et me confondant en saints. Que
voulez-vous de moi, mon garon? me dit M. Clarke avec bont. Je
m'enhardis, et j'entrai tout  fait. Il me fit asseoir et me renouvela
sa question obligeante. Alors je pensai  vous, Louise, et je pris mon
courage  deux mains. Monsieur, lui dis-je effrontment, je voudrais
faire une horloge qui chantt le mme air que le rossignol. Il sourit,
et je baissai le nez en rougissant. Mais M, Clarke est un trs-brave
homme qui ne voudrait faire de peine  personne, et, me voyant ainsi
confus, il me demanda doucement qui m'avait mis en tte cette ide. Je
n'hsitai pas, et lui contai toute notre histoire. Il parait que mon
rcit l'intressa, car il me serra la main  plusieurs reprises, me
disant: Continuez, mon ami, continuez; je n'aime rien tant au monde que
les bons coeurs. Ah! Louise, s'il vous connaissait!--Aprs? dit
Louise.--Quand j'eus achev de conter, M. Clarke secoua la tte: Mon
pauvre Daniel, me dit-il, sais-tu bien ce que tu as entrepris? Tu ne le
doutes vraiment pas de ce que c'est que le chant du rossignol; les plus
grands musiciens ont pu  peine le noter. Crois-moi, choisis plutt tel
autre oiseau que tu voudras, la fauvette, le pinson. Mais moi, je ne
voulus pas dmordre du rossignol, parce que c'est celui-l que vous
aimez le mieux. J'y mettrai dix ans s'il le faut, rpondis-je  M.
Clarke; Louise m'attendra bien... Dites-moi seulement de quelle manire
il faut que je m'y prenne. Alors M. Clarke me conduisit dans son
cabinet de travail, ouvrit ses gros livres, et me lut tout ce que les
savants ont crit sur le chant du rossignol. L'un d'eux a compt dans ce
chant vingt-quatre couplets diffrents, sans parler des variations
(1).--Ah mon Dieu! s'cria Louise.--Ce n'est rien encore, reprit Daniel:
un autre savant a remarqu que le rossignol se servait de seize entres
et conclusions diffrentes, pendant que les notes intermdiaires taient
varies  l'infini (2).--Daniel, dit Louise, il faut choisir un autre
oiseau.--Oh! non, rpondit Daniel, maintenant je suis sur de celui-l.
Ecoutez encore. M. Clarke se mit  me chanter lui-mme le chant du
rossignol, et vraiment, Louise, en toute autre occasion, il m'et donn
grande envie de rire. Voici comme il chantait... N'allez pas vous moquer
au moins de ce bon M. Clarke.

Tio, tio, tio, tio. Zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zo zirrhading.
He ze ze ze ze ze ze ze ze zo ze ze ze ze ze ze ze hudgehoi. Hi gai gai
gai gai gai gai gai gai gai gai gai couior dzio dzio pi (3).

[Note 1: Cette observation est de Bechstein.]

[Note 2: C'est l'honorable Daines Barrington qui a fait ce calcul; il
avait tudi pendant trois ans le chant d'un rossignol.--Barrington a
tabli une table pour comparer le mrite respectif des oiseaux
chanteurs, en prenant 20 pour le point de perfection. Voici comment il a
valu le chant du rossignol: _moelleux_, 19; _allegro-presto_, 11;
_notes plaintives_, 19; _tendue_, 19; _excution_, 19.]

[Note 3: Ce chant appartient aussi  l'honorable Daines Barrington.]

Voyez si j'ai bonne mmoire. Oh! jamais ces notes-l ne me sortiront de
la tte.--Aprs m'avoir lu toutes ces belles choses et bien d'autres
encore, M. Clarke me mena chez un ouvrier habile  faire des instruments
de musique, et tous les deux employrent la journe  me montrer comment
on s'y prenait pour tendre les cordes, faire les soufflets, accorder les
notes, etc., etc. Je demeurai ainsi trois jours en apprentissage 
Louisville, et comme, grce  Dieu, je ne suis pas maladroit de mes
mains, j'eus bientt russi, avec l'aide de M. Clarke et de son ouvrier,
 faire une sorte, de petite serinette qui chantait tant bien que mal:
tio, tio, tio, et le reste. Maintenant il faut que je transporte le
mcanisme dans une horloge. M. Clarke m'a embrass en partant, et m'a
remis un papier tout plein de notes de musique et de recommandations
mcaniques; de plus, il veut bien que je lui crive quand je serai
embarrass.--Je commence demain la machine.

Louise fit un grand soupir. Daniel! si vous n'alliez pas russir!--Bon,
je recommencerai; j'crirai  M. Clarke; et puis n'ai-je pas sur le
peuplier le meilleur de tous les modles, un plus grand musicien que M.
Clarke lui-mme? C'est  lui que je m'adresserai de prfrence quand je
serai embarrass... Ah! par exemple, je dois vous prvenir, Louise, que
cela nous ruinera. Il y a des cordes d'argent, des roues d'argent, que
sais-je! J'avais grand'peur que M. Clarke ne voult des roues en
or.--Ah! dit Louise, que le bon Dieu est donc riche, lui qui a fait tant
de rossignols! Puis elle courut  son tiroir, y prit la petite bourse
verte et la donna  Daniel en lui disant: Bonsoir, Daniel; je vais
prier Dieu pour que le rossignol ne quitte pas notre peuplier.

Ds le lendemain, comme il l'avait dit, Daniel entreprit son
chef-d'oeuvre; il tait tout plein d'ardeur et sentait crotre son
courage  mesure que l'excution de l'horloge lui rvlait de plus
grandes difficults. Plus d'une fois il dfit ce qu'il avait fait, plus
d'une fois il dtruisit en un instant le travail de plusieurs jours ou
plutt de plusieurs nuits; car, durant la journe, Daniel avait peu de
moments  lui. Le vieux Saunders, comme il arrive souvent aux horlogers,
tait atteint d'une maladie d'yeux qui l'empchait de travailler, et il
se reposait sur son apprenti de tous les fins ouvrages d'horlogerie.
Pendant le jour, Daniel travaillait donc pour son matre, et il ne
s'pargnait gure, suivant sa coutume. La vue de Louise, silencieusement
assise au fond de la boutique, enchantait d'ailleurs son travail,
quoiqu'elle lui rappelt aussi l'oeuvre inacheve d'o dpendait le
bonheur de toute leur vie, et lui fit regretter peut-tre chaque moment
perdu  une besogne trangre. Daniel n'osait gure regarder Louise, car
le vieux Saunders, inoccup et plus chagrin chaque jour, demeurait l et
lui reprochait tous les instants on il prenait haleine. Par bonheur
Louise trouvait toujours moyen, en allant et venant de ct et d'autre,
de s'approcher de l'tabli de Daniel, et alors elle fredonnait le plus
bas qu'elle pouvait:

Tio, tio, tio, tio,

ou bien:

Hi gai gai gai gai gai gai gai gai gai gai gai couior dzio dzio pi,

et Daniel oubliait toutes ses peines.--Un jour le matre entendit le
refrain de sa fille, et il lui dit d'un ton dur et presque colre:
Quelle diable de chanson chantes-tu donc l? Louise plit, se
dconcerta et ne sut que rpondre; ce qui la fit traitet de sotte par
son pre.

Le soir, sitt la boutique ferme, Daniel montait bien vite  sa petite
chambre, et, tout en coutant le rossignol, il poussait l'oeuvre de
toutes ses forces. Quand il tait embarrass pour une note ou pour un
accord, il allait  sa fentre consulter Louise, qui depuis quelque
temps avait beaucoup rflchi sur la musique du rossignol, et en aurait
remontr  M. Clarke lui-mme.--Le Ciel semblait d'ailleurs bnir et
favoriser les deux amants; l't se prolongeait au del de toute
esprance; le rossignol chantait toujours, et si bien, que ses chansons
avaient fini par attirer sur son peuplier un autre petit musicien de son
espce, en sorte que, jusqu'au matin, c'taient des roulades  n'en plus
finir, des cadences continuelles, un assaut de notes perles et de
gammes brillantes. L'un n'avait pas fini que l'autre reprenait dj de
plus belle, comme si tous les deux eussent voulu chanter  en mourir!

Enfin, aprs une dernire nuit passe tout entire  l'ouvrage,
l'horloge fut finie; elle chantait! Quand Louise descendit, le matin, 
la boutique, Daniel tourna vers elle un visage rayonnant, et se mit 
chanter tout doucement:

Tio, tio, tio, etc.,

sans se lasser, jusqu' ce que son matre, impatient, se fut cri:
Auras-tu bientt fini ta chanson de _nez bleu?_ Mais bien certainement
Daniel chanta encore, derrire ses lvres, toute la journe:

Tio, tio, tio...

Jamais soire ne fut si longue  venir au gr des deux amants. Pour
surcrot d'impatience, ce jour-l, Samuel Saunders ne rentra point  son
heure accoutume, et son pre, qui l'attendait, ne voulut fermer sa
boutique que bien avant dans la soire. Enfin, comme Samuel ne rentrait
pas, le matre donna en grondant le signal de la retraite. Aussitt
Daniel escalada les escaliers, et apporta sur sa fentre la prcieuse
horloge. Elle devait chanter  minuit, et minuit approchait. Penche 
sa fentre, Louise attendait toute tremblante l'heure fatale. Sr de son
oeuvre, Daniel riait, triomphait, parlait  Louise de leur prochaine
union; il repassait toutes les peines qu'il avait prises pour construire
son horloge, et enorgueillissait en pensant qu'il n'avait pas eu besoin
d'crire une seule fois  M. Clarke, si ce n'est pour le remercier de
ses bons avis, et lui annoncer les excellente fruits qu'ils avaient
ports.

Tout  coup le carillon de minuit sonna au clocher de l'glise. Louise
fit un cri d'effroi, et le coeur de Daniel se serra malgr lui; mais
aussitt l'horloge se mit  chanter, et elle n'avait pas encore fini que
les deux rossignols du peuplier continuaient avec elle la chanson
commence: Louise pleurait de joie, et Daniel embrassait son
horloge.--Le reste de la nuit fut employ  dlibrer sur ce qui restait
 faire. Il ne fallait pas perdre de temps; l'on dcida  l'unanimit
que le lendemain,  midi, Daniel porterait l'horloge  matre Saunders,
et lui demanderait la main de sa fille, sans autre formalit. Puisque
l'horloge chantait, Daniel pouvait bien traiter d'gal  gal avec son
patron.

Tout allait bien jusque-l; les deux amants se croyaient au comble de
leurs voeux; mais le Ciel, qui se plat  prouver les bons coeurs, leur
rservait un chagrin bien amer. Ce lendemain, si beau dans leur espoir,
devait tre le plus triste jour de leur vie.--On se rappelle que le
mchant Samuel n'tait point rentr le soir dans la maison paternelle;
tout le jour il avait fait la dbauche, et,  la tombe de la nuit, il
tait all errer dans la campagne, pour dissiper son ivresse. Il marcha,
ainsi  l'aventure, dans les tnbres, jusqu' ce que, ne pouvant plus
se soutenir, il se laissa tomber sous le premier arbre venu, pour y
cuver don vin--Le sort voulut que cet arbre lt prcisment le peuplier
des deux rossignols.--Peu  peu Samuel, engourdi sur la terre, sentit la
fracheur de la unit dissiper les fumes de son ivresse. Dj il
commenait  reprendre sa raison, lorsqu'il entendit au-dessus de sa
tte deux voix connues qui achevrent de l'veiller! c'tait la voix de
Daniel et celle de sa soeur. Samuel dressa l'oreille, surprit le secret
des deux amants, entendit chanter l'horloge, et ne perdit pas un mot du
plan qui avait t concert pour le lendemain. Sa colre tait au comble
de voir sa soeur aimer ce _nez-bleu_, cet esclave, comme il l'appelait;
mais la violence ne lui aurait servi de rien; il dissimula et conut
dans son coeur un noir projet, qui devait djouer les heureuses
esprances de Louise et de Daniel. Il rentra de bonne heure en compagnie
d'un homme de mauvaise mine, et alla se renfermer avec lui dans sa
chambre. Tous ses amis avaient cet air-l, et personne ne prit garde 
sa nouvelle connaissance.

Le soleil s'tait lev radieux; Daniel en conut un heureux prsage; il
donna, un dernier coup d'oeil  son horloge, en graissa les principaux
ressorts, la monta avec soin, et la renferma prcieusement dans son
armoire; puis il descendit  la boutique. Son matre tait dj lev,
debout sur le seuil de la porte, les deux mains dans ses goussets, il
prenait le soleil du matin, et avait un air de bonne humeur qu'on ne lui
avait pas vu depuis longtemps. Daniel se sentit tout heureux de cette
bonne disposition du matre, et il lui demanda respectueusement des
nouvelles de ses yeux.--Ce qui redoubla le contentement intrieur de
l'horloger, en lui fournissant une occasion lgitime de se plaindre; et,
comme il tait en train de causer, il se mit  s'attendrir sur la
condition commune des horlogers, dont la vue finit toujours par
s'affaiblir,  la suite de leurs travaux imperceptibles: Mnage ta vue,
nez bleu! mnage ta vue! Tu es bon ouvrier, tu pourras faire quelque
chose, mais souviens-toi que les yeux ne sont pas de fer. Le disant, le
matre tenait familirement l'apprenti par un des boutons de sa veste.
Faveur inoue! Louise remerciait Dieu d'avoir amolli le coeur de son
pre.

Quand onze heures furent sonnes, le matre monta dans sa chambre, comme
il tail accoutum de faire tous les jours  la mme heure. La plus
grande joie du vieil horloger, depuis qu'il ne pouvait plus travailler,
tait de monter lui-mme toutes les horloges de sa maison, et d'en
rgler le mouvement  une seconde prs; il avait dans sa chambre 
coucher une collection d'horloges de France, qu'il soignait
particulirement et chrissait plus que ses propres coucous. A
l'entendre, lorsque ces horloges arrivrent de France, elles taient
toutes dtraques, et il n'et voulu les vendre en cet tat qu'aux
ennemis de l'Union; mais, depuis qu'il les surveillait, leur mouvement
tait devenu rgulier et constant,  faire envie au soleil. Or,
disait-il, quel est le vritable artiste, de celui qui construit
sottement une machine, ou de celui qui rgle les fonctions de cette
machine et en corrige les rouages indisciplins? Tous les jours donc il
passait une heure entire  voir marcher d'un pas harmonieux et cadenc
ces nombreuses horloges: et, quand elles sonnaient l'heure toutes  la
fois, il les comparait  un rgiment de soldats qui portent arme tous du
mme coup, et connue un seul homme. Il ne manquait jamais l'heure de
midi, qui lui faisait savourer douze fois son triomphe.

Ds qu'il fut mont, Daniel, plein de confiance, alla en toute hte
chercher son horloge; il eut quelque peine  ouvrir l'armoire o il
l'avait renferme; la clef tournait difficilement dans la serrure; mais
il n'avait pas le temps d'y prendre garde. Il saisit sa prcieuse
machine et descendit les escaliers quatre  quatre. Arriv devant la
porte du matre, il leva le loquet sans hsitation et entra.--Onze
heures et demie allaient sonner aux horloges franaises. Saunders, qui
tendait dj l'oreille, fit signe brusquement  l'apprenti de s'arrter
et de se tenir coi. Daniel demeura sur le seuil; les horloges sonnrent
la demie ensemble et d'un seul son. Un sourire superbe clairait la
physionomie du vieux Saunders. Tout  coup, plus de trois secondes aprs
les autres, se fit honteusement entendre une demi-heure retardataire.
L'horloger plit, et tout furieux; C'est le Turc! s'criait-il; encore
le Turc, toujours le Turc! L'imbcile! le butor! je le reconnais bien,
et il montrait le poing  une belle horloge de jaspe, surmonte d'un
magnifique Turc en or. La colre de Saunders tait effroyable, et se
rpandait en injures. Dire que je le rarrange tous les jours, ce
gredin de Turc! oui, tous les jours, ce chien d'infidle! Quel est donc
l'ne de Franais qui a pu fabriquer une aussi ignoble patraque?... Ils
appellent cela de l'horlogerie, de l'autre ct de l'eau!... Va,
bltre, je te vendrai au rabais, si tu commues... toujours en
retard! Et se tournant vers Daniel, qui l'coutait la bouche bante:
Que me veux-tu, imbcile? que tiens-tu l sottement entre tes mains?
Daniel trembla il de tout son corps, comme s'il eut t lui-mme le
coupable Turc pris en flagrant retard; et il eut bien voulu se sauver,
voyant le beau temps et la bonne humeur du matin ainsi tourns en orage
et en fureur; mais il n'tait plus temps de songer  la retraite.
Voyons, parleras-tu, bent? s'cria le patron d'une voix de tonnerre.
Daniel jugea que l'heure des rsolutions extrmes tait arrive; et,
appelant Dieu  son aide, il dit d'une voix  peu prs assure: Matre,
j'ai  vous parler de choses graves! Saunders ouvrit de grands yeux, et
regarda Daniel de la tte aux pieds. Je suis bon ouvrier, reprit
Daniel, sans se dconcerter de ce terrible regard; c'est vous qui me
l'avez dit ce matin; et me voici en ge de m'tablir.--Tu n'as pas le
sou, interrompit le matre.--C'est vrai; mais je sait travailler, et je
travaillerai.--Eh bien! va-t'en aux diables! tablis-toi o tu voudras,
le monde est grand; mais je te prviens que je ne t'avancerai pas un
demi-schelling.--Matre, je n'ai point envie de vous quitter.--Ouais!
que veux-tu dire?--Matre... j'aime votre, fille, et votre fille
m'aime. Saunders ple de colre, saisit une chaise; mais dj Daniel,
dposant son horloge sur la table, avait saisi le bras du vieillard
d'une faon nergique, qui ne souffrait point la rsistance,
coutez-moi, M. Saunders; vous tes le matre, et moi l'ouvrier; mais
je suis un honnte homme, et vous n'avez pas le droit de me maltraiter.
Je ne viens point, comme un vagabond sans sou ni maille, vont demander
la main de votre fille; j'apporte ma dot: la voici; et il montrait son
horloge.--Ce coucou? dit ironiquement l'horloger.--Ce n'est point un
coucou, mais un rossignol, une horloge qui chante, et mieux encore que
celle de l'tranger que vous appeliez un sorcier. Midi va sonner, vous
entendrez, ma musique; aprs cela, vous dciderez. Daniel lcha le bras
de son patron, et vint tout ple s'asseoir auprs de son horloge.
Saunders croyait rver.

Cependant, Samuel Saunders descendait  la boutique, et reconduisait
jusqu' la porte son vilain compagnon; une mauvaise joie tait peinte
sur sa figure, et son rire saccad n'annonait rien de bon. Louise se
trouvait seule alors dans la boutique, et baissait les yeux pour ne
point rencontrer les regards mchants de son frre. Samuel ricana
quelque temps, debout devant elle, puis il la prit rudement par la main:
Viens l-haut, lui dit-il; midi va sonner; et il la trana de force
jusqu' la chambre de leur pre.

A la vue de Samuel qui riait, et de la pauvre Louise toute tremblante,
Daniel sentit un froid mortel pntrer dans son coeur, Ah! te voil,
bonne fille! s'cria le vieux Saunders d'un air menaant. Daniel se mit
entre Louise et son pre, et sa figure tait si dtermine que le
vieillard recula. Samuel s'tait assis dans un coin de la chambre, riait
mchamment dans sa barbe rousse, et sifflotait suivant sa coutume.

Midi! s'cria Daniel. Les horloges de France frapprent leur premier
coup. Elle est en retard ta machine, dit froidement le vieil horloger.
Il n'avait pas fini ces mots, qu'un bruit rauque se fit entendre, comme
si l'on eut tourn une vieille crcelle, ou fait crier une corde sur une
poulie rouille. Le pauvre Daniel poussa un cri d'angoisse, et Louise
vint tomber sur une chaise,  demi morte. Samuel clatait de rire; le
vieux Saunders s'lana sur l'horloge de Daniel, la jeta  terre, la
brisa en mille pices d'un coup de pied, et poussa rudement Daniel par
les paules, en le chargeant d'injures grossires. Le pauvre garon
tait tellement stupfait, qu'il se trouva dans la rue sans savoir
comment. Samuel se frottait les mains pendant cette belle excution; il
donna aussi, lui, un coup de pied dans les dbris de la machine, il
sortit.

Louise se trouva seule alors dans la chambre de son pre; et telle tait
la douleur qui l'oppressait, qu'elle ne pouvait pleurer; enfin, elle
s'agenouilla sur le carreau, et se mit pieusement en devoir de
recueillir les morceaux de l'horloge brise. La premire, pice qui
tomba sous sa main fut une petite roue d'argent, que Daniel avait mis
deux grandes nuits  faire, et qui devait faire mouvoir les principales
cordes du clavier de l'horloge.--Toutes les dents de cette roue avaient
t coupes: et la trace de la mchancet tait si visible, qu'on ne
pouvait conserver aucun doute sur la mutilation de l'horloge. Le premier
mouvement de Louise fut pour courir montrer  son pre cette pice
accusatrice, et dnoncer le coupable. Mais le coupable tait
certainement Samuel son mchant rire seul le prouvait, et Louise
connaissait son pre pour juste autant que svre. Pour une action si
noire, il et maudit son mauvais fils, il l'et chass, frapp peut-tre
de sa main; et Samuel, dans sa fureur, aurait-il respect l'auteur de
ses jours? Non! ce n'taient point l les auspices sous lesquels Louise
devait s'unir  celui qu'elle aimait.

Louise enveloppa soigneusement la roue mutile et la fit tenir au pauvre
Daniel, avec ces simples mots: Mon frre est le coupable! Je n'ai rien
dit  mon pre. Adieu! je ne vous oublierai pas. Le lendemain, les
pluies arrivrent et les deux rossignols du peuplier s'envolrent.
Samuel fit entrer chez son pre,  la place de Daniel, le vilain homme
qu'il avait amen dj, il tait un ivrogne et un brutal de son espce,
ancien ouvrier horloger, chass pour vol de chez son premier matre; il
avait fait la connaissance de Samuel  la taverne, et le jeune Saunders
le paya pour venir dtruire l'horloge de Daniel. Une mauvaise action
tait une bonne aubaine pour ce mchant homme, et il avait mis toute son
adresse  couper les dents de la petite roue d'argent sans dranger les
rouages ordinaires, afin que la confusion du pauvre apprenti ft plus
complte. Samuel prsenta son nouvel ami  Louise, en lui disant que
c'tait l le beau-frre de son choix et celui qu'il souhaitait.

Cependant Daniel l'exil s'tait retir Louisville. Il avait, en
pleurant, cont sou infortune au bon M. Clarke, qui mit tout en oeuvre
pour le consoler, et lui trouva un emploi honorable. Daniel scha ses
larmes, mais son coeur tait toujours malade; il refit peu  peu, de ses
nouvelles conomies, son horloge  musique, et, comme il tait guid par
les avis de l'organiste, il russit bien mieux encore que la premire
fois; l'ancienne machine n'tait qu'un chardonneret auprs de la
nouvelle. Daniel n'avait d'autre bonheur que d'entendre la chanson de
son horloge, qui le faisait toujours fondre en larmes; tous ses loisirs,
tout son argent, taient employs par lui  embellir ce monument de son
amour et de ses regrets. Ainsi, il voulut que le cadran ft surmont
d'une branche d'argent sur laquelle tait perch un rossignol d'or, le
bec ouvert, la gorge gonfle et les ailes frmissantes.

Toute une anne se passa de la sorte. Elle m'oublie! se disait Daniel.
Un jour enfin il reut une lettre portant le timbre de Cleveland. Il n'y
avait que deux lignes dans cette lettre:

Mon pre a perdu la vue  la suite d'une longue maladie. Mon frre et
le nouvel apprenti se sont enfuis avec tout l'argent de la maison.
Revenez. LOUISE.

Daniel prit aussitt cong de ses bons amis de Louisville, et partit,
emportant dans son sac sa nouvelle horloge. Lorsqu'il fut  l'entre de
Cleveland, une femme, qui tait assise sur un banc de pierre et avait la
tte enveloppe dans une mante brune, s'approcha de lui: Je suis venue
au-devant de vous, lui dit-elle; je savais que vous arriveriez
aujourd'hui. Louise tait bien change; ses joues avaient t creuses
par les larmes, et son regard tait si triste, que Daniel sentit son
coeur prt  se fendre. Ecoutez, dit Louise d'une voix brve, en
prenant le bras de Daniel, vous rentrez  la maison sous le nom de
Patrick; vous venez, de New-York, souvenez-vous-en. Ne parlez pas ou
changez votre voix; mon pre ne doit pas vous reconnatre. Puis, aprs
un moment de silence, elle ajouta: Vous n'aurez pas grand peine  vous
taire; notre maison est silencieuse comme la tombe; mon pre passe des
semaines entires sans ouvrir la bouche. Ils arrivrent  la maison;
Louise prsenta le nouvel apprenti, envoy, disait-elle, par un de
leurs amis de New-York.--C'est bien, rpondit le vieil aveugle. Daniel
ne souffla pas un mot et se mit  travailler.

La pauvre maison ressemblait  la demeure d'un mort; les outils taient
dj rouilles et toutes les horloges arrtes. Depuis que Saunders avait
perdu la vue, il avait dfendu  sa fille de remonter les pendules, que
personne ne rglait plus, et qui passaient toute la journe  sonner
l'une aprs l'autre. Priv de ses horloges, le vieillard n'avait plus
deux mois  vivre.

Daniel, au bout de quelques jours, eut remis tout en ordre; il visita
les horloges de France l'une aprs l'autre, rpara leur sonnerie sans
que l'aveugle s'en doutt, et les tint toutes prtes  marcher au
premier jour. Louise le secondait de son mieux, mais elle tait toujours
triste, et Daniel n'osait lui parler de sa nouvelle machine, de peur de
rveiller en elle de douloureux souvenirs. Enfin, un jour, le vieillard
tant sorti de sa chambre, o taient les pendules de France, Daniel se
hta de les remonter, pour qu'elles pussent sonner midi, dont l'heure
approchait; puis il courut chercher son horloge et la plaa sur la
chemine, o elle brillait de tout son clat, avec sa branche d'argent
et son rossignol d'or.

Le vieillard rentra appuy sur l'paule de sa fille. Toutes les horloges
frapprent  l'unisson le premier coup de midi, puis le second, puis le
troisime. Le vieillard poussa un grand cri. Les douze coups sonnrent
ensemble. Toutes! s'cria l'aveugle; toutes!... jusqu' ce gredin de
Turc!... Il tait prt  s'vanouir de joie.

Mais voici que l'horloge  musique mise au retard de quelques secondes
par Daniel, se prend  chanter comme une perdue: Tio, tio, tio, zo,
zo, zo, etc. Ce fut au tour de Louise de pousser un cri. Qu'est-ce
cela? dit Saunders merveill.--C'est l'horloge du rossignol, rpondit
Daniel sans contrefaire sa voix.--Daniel! s'cria le vieillard. Daniel
tait  ses genoux, et Louise avec lui. Le pauvre aveugle les embrassait
tous les deux  les touffer, et pleurait sur leur tte...

Mais comment avais-tu donc fait ton compte pour manquer ta premire
horloge? demanda le vieillard. Louise mit son doigt sur sa bouche en
regardant Daniel. Bah! rpondit gaiement celui-ci; j'avais oubli de
mettre des dents  ma roue principale... Rien que cela, s'il vous plat!
Si je vous avais consult, matre, je n'aurais pas commis cette bvue.
--Tais-toi donc, flatteur! dit en soupirant le vieil horloger, tu es
plus habile que ton matre! Je n'avais jamais pu mater ce gredin de
Turc!

ALBERT AUBERT




[Fin de L'Horloge qui chante, par Albert Aubert]
